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La rue Erlanger et les caprices du destin

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Suite à un incident sur le vol Paris-Zurich et désormais interdit d’exercer le métier de steward, Gérard Fulmard doit consulter un psychiatre. Chaque semaine, il vient donc rue du Louvre, pour voir le docteur Bardot à qui il raconte à peu près la vérité…

Gérard Fulmard habite à Paris, rue Erlanger (seizième arrondissement). Pas banal, car dans cette rue, le chanteur Mike Brant s’est suicidé en se jetant du sixième étage et un étudiant japonais a dépecé une jeune Néerlandaise pour la manger par petits morceaux. On pourrait ajouter qu’un incendie a fait 10 morts en 2019. Gérard Fulmard évoque d’abord la chute d’un débris de satellite soviétique ayant fait un mort dans le quartier et la fermeture du centre commercial où il faisait ses courses. Il habite un petit deux-pièces qu’il tente de reconvertir en cabinet, le CFA (Cabinet Fulmard Assistance), en affichant un faux diplôme d’ingénieur-conseil pour faire bien. Il se contente d’exercer le métier de détective, une idée qui lui est venue en voyant une plaque en bas d’un immeuble rue du Louvre. Pour asseoir sa crédibilité, il demande pas moins de 200 euros par jour (plus les frais) à son premier client qui annonce la disparition de sa femme, une certaine Janine. Résultat : néant. Deuxième client, le surlendemain avec Pierre-Yves La Mothe-Marlaux, homme au riche patrimoine qui l’entraîne à son domicile… Une visite qui sent le traquenard. Du coup, Fulmard envisage d’abandonner le métier !

Un parti et ses cadres

Par ailleurs, l’actualité du moment signale la disparition de Nicole Tourneur, patronne de la FPI (Fédération Populaire Indépendante), petit parti faisant régulièrement de 2 à 2,2 % des pourcentages exprimés aux élections. On fait la connaissance des principaux cadres du parti. La narration s’arrête sur chacun de ces personnages pour bien les situer, grâce à des descriptions détaillées comme Jean Echenoz sait si bien les orchestrer, en quelques phrases qui font mouche aussi bien par la précision des mots choisis que par les détails qu’il fait remarquer. Nous avons donc Franck Terrail, soixante-huit ans, l’époux de Nicole. Toujours sur la brèche, éternellement accompagné de Luigi Pannone (officiellement chargé de la sécurité), Terrail aime les femmes – son point faible – ne résistant pas à l’envie d’en chercher du côté de Pigalle et de trouver sa belle-fille Louise très séduisante ! Louise est effectivement charmante mais très jeune. Elle nage régulièrement dans une piscine privée surveillée par les frères Nguyen. La FPI emploie également Cédric Ballester, trente-deux ans, adjoint parlementaire de Joël Chanelle, Francis Delahouère, assistant de Joël Chanelle et Dorothée Lopez : « avocate au barreau de Paris, consultante auprès de la FPI, haute quinquagénaire svelte aux ondulations rousses, vêtue d’étoffes légères, flottantes et ton sur ton ». Pour en finir avec les descriptions des personnages, la meilleure à mon avis (page 102) que les cinéphiles apprécieront : « Non loin de la cheminée, affalés autour d’une table basse, Dorothée Lopez aperçoit puis rejoint Cédric Ballester et Guillaume Flax, chacun son iPad sur ses genoux, chacun en tenue de golf, Ballester en polo Altman rouge barré de noir à col blanc, pantalon Aldrich mauve et pull Rosi bleu pâle jeté sur ses épaules, Flax entièrement en Décathlon. »

L’écrivain et son personnage principal

Jean Echenoz allie donc ici une narration toujours surprenante, avec une description de milieux et de comportements qui dénoncent tranquillement des mentalités qui ne feront pas la gloire de notre époque. Bien entendu, il décrit par le menu le fonctionnement des principales têtes pensantes et agissantes d’un parti politique. On peut certes y voir des analogies avec tel ou tel parti réel et même telle ou telle personne réelle. Mais il serait fortement réducteur de s’arrêter à ce genre de considération. Jean Echenoz reste un écrivain qui exerce artisanalement son activité, en troussant des histoires issues de son imaginaire, avec des personnages qu’il réussit à « faire vivre » avec un talent évident où son style inimitable fait merveille. C’est tout juste si on peut regretter de retrouver le même style où sa subtile ironie affleure constamment, aussi bien quand c’est Gérard Fulmard qui s’exprime que lorsque c’est le narrateur omniscient classique. D’ailleurs, par moments, on peut aller jusqu’à soupçonner que ce narrateur omniscient soit Gérard Fulmard lui-même. Bien que d’un caractère très particulier (scrupuleux et observateur, expérience très personnelle de la vie, un peu naïf et du genre asocial facilement influençable), on n’imagine absolument pas le personnage en érudit capable d’utiliser un vocabulaire de haute volée, avec régulièrement des mots à vérifier dans le dictionnaire. Et je ne parle pas de l’architecture typique des phrases où l’auteur trouve de multiples occasions d’adresser des clins d’œil à ses lecteurs (lectrices).

Les choix de l’écrivain

En décrivant ses personnages et en avançant dans sa narration, Jean Echenoz en profite donc pour glisser ses quatre vérités à ses concitoyens. Ainsi, page 42 : « Car on le sait bien, c’est un trait propre aux nantis d’être solidaires : leur but est la sécurité sociale, le capital incite à l’entre-soi. » Bien entendu, sa description de l’organisation de la FPI lui donne l’occasion d’ironiser sur les manœuvres dont les uns (unes) et les autres sont capables pour parvenir à leurs fins, qu’il soit question d’ambition politique, de fins amoureuses ou plus généralement de relations de pouvoir(s). Et il s’amuse beaucoup de sa position d’organisateur tout-puissant des caprices du destin, privilégiant une trame lui permettant d’exprimer toute sa fantaisie, plutôt que d’envisager une description en profondeur des dérives d’un milieu et d’une époque. Jean Echenoz affiche désormais une expérience remarquable de son métier. En orfèvre, il tisse sa toile avec maestria, faisant évoluer son intrigue en enchaînant des chapitres relativement courts, s’arrangeant pour ménager de nombreux coups de théâtre et péripéties en alternant les points de vue. Le milieu qu’il décrit ici lui correspond beaucoup mieux que ce qu’on imaginerait au premier abord, puisque tout y est calculé, comme dans ses romans peaufinés à l’extrême. Voir le jeu qu’il mène avec le choix des noms de ses personnages et des lieux où ils évoluent. Ainsi, le récent Ici ou ailleurs (L’Association – 2019) trouverait aisément à s’enrichir.

Vie de Gérard Fulmard, Jean Echenoz
Éditions de Minuit, janvier 2020, 235 pages

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3.5

« Memoria » : entre deux mondes

Les éditions La Pastèque proposent une adaptation dessinée du diptyque Le Naufragé de Memoria. Les auteurs Claude Paiement et Jean-Paul Eid y explorent nos pulsions les plus primaires dans une veine techno-pessimiste.

Ceux qui se sont passionnés pour Westworld ne seront pas en terrain inconnu. On le sait, un parc d’attractions futuriste se trouve au cœur de la série de Jonathan Nolan. Claude Paiement et Jean-Paul Eid s’appuyaient déjà sur un argument similaire en 1999, dans Le Naufragé de Memoria, dont est tirée la bande dessinée qui nous intéresse. Dans les deux cas, les auteurs en profitent pour portraiturer l’humanité dans ce qu’elle a de plus abject : des pulsions primaires malmenant la décence, faisant la part belle au sexe et finissant par substituer les hommes aux Dieux. C’est de manière sporadique, disséminée tout au long d’un récit échevelé, que se révèle la nature profonde d’individus-consommateurs ivres de fantasmes et de sensations.

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Extrait de « Memoria », visible sur le site de l’éditeur.

Cela ne constitue toutefois qu’une toile de fond. Car à l’avant-plan apparaît une intrigue relativement commune, mais non moins fascinante : l’opposition entre la firme Brainstorm, gestionnaire cynique d’un parc de destinations virtuelles, et les fidèles du professeur Zalupski, un avatar mégalomane dont le discours émancipateur séduit les foules. Ce dernier annonce rapidement la couleur : « Ce que nous appelons la vie n’est en fait qu’un bouillon compact de milliards de liaisons électromagnétiques. Une chaîne numérique constitue la substance de chacun d’entre nous. » Partant, il va chercher à identifier qui tirent les ficelles, qui manipulent son monde et dans quel intérêt. Le « tourisme virtuel » auquel il va se confronter possède deux visages ne se différenciant que par le degré de naïveté de l’observateur : un « bassin à rêves » pour des journalistes à courte vue, un Nouveau Monde ou un premier pas sur la lune pour des capitalistes peu scrupuleux, un enfer quand les paupières se dessillent enfin.

Pour partie en couleurs et pour partie en noir et blanc, Memoria pose un regard impitoyable sur le capitalisme et ses consommateurs effrontés. Le New York des années 1930 reconstitué par Brainstorm est celui de la Prohibition, du code Hays, du fordisme… C’est pourtant dans ce décor puritain et suranné que les hommes, dans l’impunité la plus totale, vont se livrer à tous les interdits que les lois et la morale réprouveraient en dehors du « jeu ». La réalité est à peine plus supportable : la proximité patente entre industriels et régulateurs, la mythification de figures sulfureuses, la corruption, les entorses au code pénal rendent l’air irrespirable. Et pour illustrer ces histoires, le lecteur se voit gratifié de planches variées, dans des teintes qui le sont tout autant. Il suffit de se reporter aux pleines pages 73 et 74 pour prendre la pleine mesure des qualités graphiques de cette bande dessinée. Que ce soit sur le fond ou sur la forme, il est difficile de bouder son plaisir !

Memoria, Claude Paiement et Jean-Paul Eid
La Pastèque, février 2020, 128 pages

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4

« Il est midi à Pékin » : comment la Chine impose son tempo

Argentine, Djibouti, Antarctique, Zimbabwe, Pakistan, Allemagne, Israël, États-Unis : les intérêts chinois forment une toile à laquelle aucune région du monde n’échappe. Les journalistes Éric Chol et Gilles Fontaine narrent la suprématie de l’Empire du Milieu partout où elle tend à s’exprimer.

Il y a les affaires qui ont fait couler l’encre : l’arrestation au Canada de la directrice financière de Huawei, Meng Wanzhou ; la montée en puissance de la Chine en Afrique et dans les institutions internationales ; les Nouvelles Routes de la soie et leurs investissements colossaux ; les batailles territoriales en mer de Chine méridionale… Éric Chol et Gilles Fontaine développent tous ces points et y ajoutent des récits moins retentissants, attestant de l’influence croissante de la Chine sur le monde.

On retrouve les Chinois en Antarctique, sous couvert de missions scientifiques. D’aucuns les suspectent d’y mener des opérations militaires clandestines, mais surtout d’avancer discrètement leurs pions sur un continent riche en ressources naturelles. On trouve la trace de leurs investissements au Kazakhstan, auprès duquel ils se fournissent en gaz, mais aussi à Duisburg, où les convois ferroviaires chinois vont et viennent sans discontinuer. On devine leur volonté de mainmise sur les terres rares en découvrant leurs activités au Groenland. Et le soft power n’est pas en reste, puisque les firmes de l’Empire du Milieu font des acquisitions à Hollywood et prennent part à des dizaines de productions en quelques années. À Lyon et à Bordeaux, c’est dans le football et la viticulture que les Chinois font valoir leurs intérêts.

Naturellement, la méfiance se fait jour. Les Instituts Confucius en savent quelque chose : il n’est pas rare qu’on les perçoive comme des agents d’influence et de récolte de renseignements au service de Pékin. En Argentine, la présence chinoise dans la steppe patagonienne suscite toutes sortes de fantasmes, les Américains craignant notamment une surveillance de leurs satellites. Vis-à-vis de Huawei, les Européens avancent en ordre dispersé, mais la prudence reste néanmoins de mise. A contrario, à Caracas, ce sont les Chinois qui ont des sueurs froides : l’instabilité politique ne va-t-elle pas sonner le glas du remboursement de la dette immense que le Vénézuela a contractée envers Pékin ?

Il est midi à Pékin constitue un précieux témoignage : en baladant le lecteur d’un fuseau horaire à l’autre, Éric Chol et Gilles Fontaine démontrent la manière dont la Chine étend son influence sur tous les continents. Ce que l’on aperçoit à travers les chapitres, c’est une superpuissance économique qui se mue lentement en superpuissance géopolitique…

Il est midi à Pékin, Éric Chol et Gilles Fontaine
Fayard, septembre 2019, 300 pages

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4

Brooklyn Secret : à la croisée des chemins

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Avec son 3ème film, Brooklyn Secret, Isabel Sandoval s’intéresse au parcours d’une Philippine qui tente de trouver sa place aux Etats-Unis et plus globalement dans le monde. À la quête de papier s’en suit une quête identitaire jamais revancharde et d’une très belle subtilité.

Une femme fantastique

Comme Chris refusait de donner son dead name dans Work in progress, Olivia reste discrète sur sa transition. Femme trans et sans papiers dans un pays dirigé par Trump, elle ne fait pas trop de bruit. C’est pourquoi elle accomplit ses tâches d’aide à domicile auprès d’Olga, une femme âgée qui perd un peu la tête. On en saura très peu sur la vie intérieure de cette vieille dame qui embauche d’autres femmes sans papiers à son chevet. En parallèle, Olivia cherche à se marier, non pas pour trouver l’amour mais pour obtenir ces fameux papiers car les « rafles » sont nombreuses dans le pays et Olivia vit plus ou moins dans la peur. Une peur qui va devenir de plus en plus prégnante. Elle n’est pas sereine mais sa droiture n’en laisse rien paraître. Elle n’est pas mièvre non plus. C’est un personnage qui avance droit devant sans se retourner. Quand elle croise la route du petit fils d’Olga, elle bascule dans la rêverie. Celle d’un amour sincère enfin possible. Elle va s’y jeter à corps perdu.

Peinture et cinéma

Par petites touches subtiles, presque impressionnistes, Isabel Sandoval décrit le quotidien de cette femme et en dégage une étrange poésie. En s’attachant aux détails ou aux corps, elle donne vie à ce petit monde invisible sans pourtant militer en matraquant ses idées. En effet le discours qui est tenu dans le film, les dialogues, rien n’est martelé, tout est presque susurré à l’oreille du spectateur. À plusieurs moments du film, on pense à Une Femme fantastique et son portait jamais cliché d’une femme trans.
Comme Sebastian Leilo parlait d’amour sans jamais montrer le sexe de son héroïne, ici Isabel Sandoval entoure son héroïne et propose une étude de ce corps en quête d’une place dans le monde dans ses désirs mais sans jamais le figer. On a droit à de très belles scènes entre les deux amoureux qui sont d’une grande douceur comme pour mieux révéler la violence qui s’écrit en creux. Isabel Sandoval filme également la ville qui entoure son histoire, les paysages et fait de l’environnement la capacité à rendre le quotidien poétique moins prosaïque.

Tension intérieure

Douceur et force se dégagent de ce portait magnifique et par petites touches impressionnistes, légères. Isabel Sandoval construit à travers ses films des portraits de femmes multiples qu’elle entoure à la fois de la violence du monde et de la douceur de son geste créatif : « Je reviens toujours aux mêmes thèmes et parmi ceux-là, le féminin. Je m’intéresse aux femmes qui sont marginalisées et qui doivent prendre des décisions personnelles difficiles dans un contexte social et politique tendu (…) Je voulais que mon film soit atmosphérique et sombre parce que dans les silences se loge l’émotion du film. Particulièrement à la fin. Je voulais créer une tension à l’intérieur de scènes où en apparence, il ne se passe pas grand-chose. Je laisse l’espace à mes personnages pour que leurs émotions éclosent en temps réel » (extrait du dossier de presse du film). La réalisatrice impressionne par la maîtrise de son travail à la fois réalisatrice, actrice et monteuse, elle est de tous les postes telle un Xavier Dolan au féminin. Espérons que son cinéma soit plus largement diffusé en France… Pour l’instant, nous ne sommes pas en mesure de savoir si son dernier film sortira sur nos écrans, ni quand. Risque d’embouteillages oblige à la réouverture des cinémas dans l’Hexagone.

Bande annonce : Brooklyn Secret

Fiche technique : Brooklyn Secret

Réalisation et scénario : Isabel Sandoval
Interprètes : Isabel Sandoval, Eamon Farren, Ivory Aquino,  P.J Boudousqué, Lynn Cohen
Photographie: Isaac Banks
Montage: Isabel Sandoval
Sociétés de production: Lingua Franca
Distributeur: JHR Films
Date de sortie : 1er juillet 2020
Genre: Drame
Durée : 89 minutes

France, Philippine – 2020

La bonne Épouse de Martin Provost : drôle, mais pas trop…

La bonne Épouse de Martin Provost partait sur les chapeaux de roue pour s’enliser petit à petit dans une lourdeur qu’aucune de ses excellentes actrices n’arrive à sauver. Habitué pourtant de la thématique de la femme battante, le cinéaste a plutôt raté le coche en optant pour la comédie, pour cette histoire de révolution sexuelle en plein Mai 68.

Synopsis Tenir son foyer et se plier au devoir conjugal sans moufter : c’est ce qu’enseigne avec ardeur Paulette Van Der Beck dans son école ménagère. Ses certitudes vacillent quand elle se retrouve veuve et ruinée. Est-ce le retour de son premier amour ou le vent de liberté de mai 68 ? Et si la bonne épouse devenait une femme libre ?

Bande de filles 

On peut dire que la bande-annonce de La bonne Épouse de Martin Provost est assez loin du film. Elle est intelligemment incitative, montée d’une manière très prometteuse, or le film est  décevant. Elle laissait présager d’un film drôle, très drôle, avec un soupçon de causticité, de subversion même, toutes choses qui seront hélas cruellement absentes du film.

Paulette -Popo- van der Beck (Juliette Binoche) est directrice d’une école d’arts ménagers. Signe des temps, nous sommes à l’aube de Mai 68, l’école a perdu près de la moitié de son effectif par rapport à l’année précédente. C’est que l’enseignement qui y est prodigué relève d’un temps plus que révolu, où la femme n’avait d’autre fonction que satisfaire et obéir à son mari, et devenir l’esclave de tous, progéniture y comprise. Un enseignement à marche forcée sur la cuisson du lapin chasseur ou la bonne manière de servir le thé.

Au début du métrage, le spectateur est plutôt emporté par l’énormité de l’interprétation des 3 protagonistes par leurs actrices respectives. Juliette Binoche, donc, en gardienne des bonnes manières quelque peu niaise. Noémie Lvovski, en Sœur Marie-Thérèse fouettarde truculente, et Yolande Moreau, la sœur de Monsieur van der Beck (François Berléand) qui meurt au bout de dix minutes de film, en professeur de cuisine un peu bas de plafond. Elles sont virevoltantes, servies par des scènes plutôt drôles. Mais plus le film avance, plus les personnages virent à la caricature, et le propos plutôt louable du cinéaste de faire corps avec le féminisme naissant est totalement englué sous des couches de lourdeur. Tout n’est que stéréotypes, et c’est triste, car le film a la vraie volonté de montrer les situations les plus dramatiques vécues par les femmes avant la révolution de 1968 : les mariages arrangés et forcés, la négation de l’homosexualité, l’obligation du devoir conjugal, et d’une manière générale, l’absence générale de droits accordés à la femme.

Martin Provost se perd complètement en route avec sa démonstration, en introduisant de surcroît une histoire d’amour entre Paulette et André (Edouard Baer), un banquier qu’elle a dû rencontrer pour sauver l’institut d’une faillite. Tout sonne faux, incongru,  et inabouti. Les élèves sont par ailleurs quasi-inexistantes, juste des faire-valoir pour les stars. Quand il tente de reprendre en mains le fil de son film, ce n’est que pour rajouter des gags devenus redondants, pour déboucher sur un final surréaliste.

La déception est d’autant plus grande qu’elle vient d’un homme profondément et sincèrement féministe, mettant toujours à l’honneur les femmes, fictionnelles ou ayant réellement existé (Séraphine, Violette Leduc). Mais clairement, le vecteur de la comédie n’est pas pour lui le bon pour cette histoire d’émancipation. L’époque pourtant s’y prête, mais justement parce qu’elle s’y prête, pléthore d’œuvres (20th century women, We want sex Equality, ou The Handmaid’s tale pour les séries, parmi tant d’autres) sont venues étayer le propos avec beaucoup plus de sens et de réussite.

La Bonne Epouse est malheureusement une comédie un peu ratée, et c’est dommage, car le thème, le casting, et même le réalisateur sont des valeurs plutôt sûres et bonnes.

La bonne Épouse – Bande annonce  

La bonne Épouse – Fiche technique

Réalisateur : Martin Provost
Scénario : Martin Provost, Séverine Werba
Interprétation : Juliette Binoche (Paulette Van der Beck), Yolande Moreau (Gilberte Van der Beck), Noémie Lvovsky (Marie-Thérèse), Edouard Baer (André Grunvald), François Berléand (Robert Van der Beck), Marie Zabukovec (Annie Fuchs), Anamaria Vartolomei (Albane Des-deux-Ponts), Lily Taieb (Yvette Ziegler), Pauline Briand (Corinne Schwartz), Armelle (Christiane Rougemont )
Photographie : Guyillaume Schiffman
Montage : Albertine Lastera, Riwanon Le Beller
Musique : Grégoire Hetzel
Producteurs : François Kraus, Denis Pineau-Valencienne
Maisons de production : Les Films du Kiosque, Coproduction : France 3 Cinéma, Orange Studio, UMedia, Imagine Films, Memento Films Production
Distribution (France) : Memento Films Distribution
Durée : 109 min.
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 11 Mars 2020
France – 2020

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3

Le Gaucher : Where is the law ?

Cinéaste majeur dans l’histoire du cinéma, Arthur Penn a ouvert la voie au Nouvel Hollywood, avec l’immense succès Bonnie and Clyde, en dépeignant une Amérique confuse, en prise avec une violence fondatrice. Une vision déjà perceptible dans son premier film, Le Gaucher, consacré au fameux Billy the Kid. Un biopic qu’il place sous l’égide de l’originalité, en refusant les poncifs au profit d’un drame profond et analytique, afin de cerner l’être qui se cache derrière la légende. Le Gaucher, c’est Œdipe dans l’Ouest, disait Arthur Penn. C’est aussi une œuvre vertigineuse démystifiant l’Ouest américain pour ancrer son histoire dans une réalité aussi subtile qu’intelligente.

Synopsis : Au Nouveau-Mexique, dans les années 1870. Le jeune William Bonney, enfant abandonné, est engagé comme cow-boy par John Tunstall, un éleveur d’origine anglaise qui le considère comme son fils. Quelque temps plus tard, Tunstall, qui ne compte plus ses ennemis, est abattu alors qu’il conduit un troupeau à la ville de Lincoln. William, qui a vu les meurtriers s’enfuir, jure de venger la mort de son patron. Il abat les tueurs et se retrouve traqué par les autorités. Il profite de l’incendie d’une maison pour faire croire à sa disparition. Il devient alors Billy le Kid, Le Gaucher, un hors-la-loi sans foi ni loi, alors même qu’il peut bénéficier des mesures d’amnistie décidées par le général Wallace…

Avant de nous charmer, Le Gaucher se propose de nous étonner et il y parvient de belle manière. La première surprise intervient immédiatement, lorsque l’on découvre que ce film, consacré à la vie du fameux Billy the Kid, représente les débuts d’Arthur Penn dans le monde du cinéma. Peut-on imaginer, aujourd’hui, le futur fer de lance du Nouvel Hollywood venir grossir les rangs de ceux qui ont chanté les louanges du far-west ou d’Hollywood ? On est également surpris par son aspect résolument moderne, que ce soit par son propos ou sa mise en scène, annonçant le virage cinématographique de la décennie suivante. Une modernité qui est incarnée par Paul Newman, le visage de la nouvelle Amérique, le symbole d’une génération d’acteurs biberonné aux seins de l’Actors Studio. Le plus étonnant sans doute est de trouver un film qui se détourne de toute hagiographie afin de nous conter l’histoire universelle d’un adolescent en manque de père, en manque de repères affectifs et moraux, et dont la violence est le symptôme d’un mal-être tenace.

On le comprend rapidement, tout l’intérêt du film est de démystifier la légende et de ne retenir que l’humain. Comme le sous-entend le choix du titre « Le Gaucher » la figure du héros est abandonnée au profit du gamin, William Bonney. Le film se démarque ainsi des westerns traditionnels en nous proposant une nouvelle version de l’histoire, loin des légendes fatiguées et des poncifs usés, sans romantisme exacerbé ni happy end.

Dès la première partie, on est surpris par l’épure de la mise en scène, loin du lyrisme ou du romantisme en vigueur dans de nombreux westerns. Le choix du noir et blanc, à l’époque du technicolor triomphant, est une manière habile de nous ramener à l’essentiel, à savoir l’individu et son drame intime. Billy est d’ailleurs un personnage fort intéressant, car il est à la fois orphelin et illettré. Son comportement immature traduit ainsi une inadaptation tant sur le plan affectif que social : pour répondre à son mal-être, il sera amené à questionner les garants de la droiture, à savoir le père (Tunstall, Pat Garrett) ou la société. Seulement cette dernière ne sait lui envoyer que des signaux équivoques : les garants de l’ordre social sont d’anciens criminels (Garrett) ou agissent comme tel (le meurtre de Tunstall). Where is the law ? Dira-t-il. Où se trouve la loi, en effet, où se situe la justice, la probité morale, dans une société qui n’a de civilisée que le nom.

D’une manière assez évidente, on devine à travers le personnage de Billy une allusion à la jeunesse américaine d’alors. Une nouvelle génération dont la soif d’émancipation va se traduire par un esprit contestataire dont l’apogée ne tardera pas à éclore. La grande habileté de Penn est ainsi d’évoquer la crise de tout un pays à travers celle d’un adolescent : incompréhension et remise en cause des modèles existants seront les maîtres mots d’un western qui se veut œdipien. Même si on peut regretter une maîtrise relative du sujet et un décalage parfois fâcheux entre théâtralité et recherche de réalisme, on appréciera comme il se doit un western qui revendique sa propre émancipation.

Celle-ci se traduit notamment par la remise en cause de la mythologie préexistante. Sous l’œil de Penn, Billy n’est plus ce héros mythique que l’on connaît, c’est un être perdu, immature, dont la défiance à l’égard d’une justice défaillante l’entraînera vers des abîmes de violence et de destruction.

La critique à l’égard de cette mythologie se devine évidemment à travers le personnage de Moultrie (Hurd Hatfield, excellent), dont l’admiration pour les idoles de papier ne pourra le conduire que vers la déception. Mais c’est surtout à travers l’immaturité du principal protagoniste qu’elle se montrera la plus convaincante. Afin de l’illustrer au mieux, Penn favorise les ruptures de ton et laisse s’exprimer la nature enfantine du Kid : les moments habituellement propices à la gravité ou au drame (le deuil, l’affrontement avec les soldats…) deviennent soudainement des moments burlesques, ponctués de farce et de jeu. Un parti pris certes un peu déstabilisant mais qui permet de souligner la part d’innocence du personnage.

Et c’est parce qu’elle se trouve souillée par l’injustice, nous dit Penn, que l’innocence dérive vers la violence. Aux exactions des notables, et au sentiment d’impunité qu’ils dégagent, Billy répond à l’instinct et se fait le partisan d’une violence sans égale. Impulsif, impétueux, il est l’enfant borné n’écoutant pas les conseils des adultes (relégués judicieusement en arrière-plan) ou les douces promesses de l’armistice. Habilement Penn amorce une réflexion sur la violence qui trouvera sa pleine mesure dans ses films suivants (The Chase, Bonnie and Clyde). Ici, il filme une violence brutale dont le caractère inopiné sonne comme un triste rappel à la réalité : un fondu enchaîné nous fait passer en un clin d’oeil d’une situation gentiment idéalisée (le plan du braquage qui se forme sur une vitre embuée) à une vérité crue et cruelle (meurtre de sang-froid), quant à la vision de ce shérif mourant le visage collé contre une vitre, elle nous rappelle le caractère grotesque de la violence. Il n’y a ni beauté ni gloire à retirer de la violence, la figure du héros ne peut se confondre avec celle du tueur…

Le véritable héros, nous dit Penn, est plutôt celui qui refuse la violence (Tunstall) ou qui tente de s’en repentir (Garrett). Il doit ressembler, finalement, à l’image que l’on se fait du père, c’est-à-dire à un modèle de droiture. Billy, faute de mieux, est contraint de se rabattre sur son substitut (le revolver), symbole de sa propre justice mais également de sa propre destruction. Un dilemme parfaitement illustré par l’ultime rencontre avec Garrett : croire au pistolet entraîne la mort, croire au mythe sanguinaire empêche de voir le gamin qui se cache derrière le Kid.

Le Gaucher : Bande-Annonce

Le Gaucher : Fiche Technique

Réalisation : Arthur Penn
Scénario : Leslie Stevens, d’après la pièce de Gore Vidal
Photographie : J. Peverell Marley
Musique : Alexander Courage
Production : Warner Bros. Pictures
Genre : Western
Durée : 100 minutes
Date de sortie : 07 mai 1958 (France)

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4

Le Voyage de Chihiro : La conquête de son espace.

Après la fable écologique et médiévale que constituait Princesse Mononoké, Hayao Miyazaki change de registre pour mieux explorer le monde des rêves des enfants. Pour cela, il marche sur les pas de Lewis Carroll et donne sa pleine mesure à son imaginaire poétique : les décors se chargent d’émotion, l’animation de fluidité ou de dynamisme, et le monde fantasmagorique de questionnement existentiel. Plus qu’un simple film d’animation, Le Voyage de Chihiro est le sommet artistique de son auteur.

Synopsis : La famille Ogino déménage pour changer de vie mais la traversée d’un tunnel bouleversera totalement leurs plans. Les parents deviennent des cochons et sont emmenés hors de notre vue alors que Chihiro, maintenant seule, doit travailler pour survivre dans un monde peuplé d’esprits et de magie. Elle devient très vite Sen, employée de la sorcière Yubaba dans des bains publics. Une seule envie pour la jeune Chihiro, réussir le voyage initiatique qui s’offre à elle, afin de sauver ses parents et rentrer à la maison. Arrivera-t-elle à déjouer les pièges de ce nouveau monde ?

Connu pour ses animations à l’imaginaire fertile, bourrées de merveilles et de mystères, d’univers fantastiques et de créatures étranges, le studio Ghibli n’ambitionne pourtant qu’à parler de notre monde et de notre rapport à celui-ci. Que l’on se mette en quête de Laputa ou du Royaume des chats, que l’on suive le pilote Porco Rosso, la sorcière Kiki ou encore le voisin Totoro, les thématiques que nous découvrons sont irrémédiablement terre-à-terre (écologie, questions sociétales, etc.) : la fiction ne nous permet pas d’échapper au réel, mais au contraire de mieux l’appréhender. Un paradoxe qui trouve sa pleine expression poétique avec Le Voyage de Chihiro, puisque la traversée du miroir proposée ne dévoile rien d’autre que les beautés et richesses de l’ordinaire.

Nous devons réapprendre à les voir, nous dit Hayao Miyazaki, pour ne pas passer à côté de l’essentiel, pour ne pas se laisser enfermer dans nos craintes puériles et désirs imbéciles. Une mise en garde que le cinéaste nous adresse dès les premiers instants, en ouvrant son récit sur les égarements symboliques d’une famille japonaise a priori anodine : les parents, obnubilés par la toute-puissance de l’argent, sont réduits à l’état de cochons ; tandis que les angoisses primaires vont pétrifier leur enfant (la mélancolie devant ce symbole de mort que sont les fleurs fanées, la peur devant le mystérieux tunnel…). Une situation qui n’a rien d’une fatalité si on est lucide, si on sait reconnaître les clés essentielles à notre propre épanouissement.

Et pour mieux rendre accessible la leçon, le vieux sensei s’emploie à être intelligible aussi bien par les Japonais que par les autres, conciliant admirablement références culturelles nippones (panthéisme, bouddhisme…) et internationales (allusion aux frères Grimm, à Lewis Carroll…). Mais surtout, il soigne tout particulièrement la notion de réalisme, comme l’atteste la nature des épreuves endurées (séparation avec les parents, recherche d’autonomie, etc.). Exit donc les “super-héroïnes”, fortes et matures comme la Princesse Mononoké, Chihiro est une préadolescente et sa quête initiatique se déroulera en adéquation avec son âge : pas de pouvoir ou de capacité hors du commun, notre personnage devra puiser dans ses propres ressources pour affronter les problèmes qui s’offrent à elle (schématiquement, les conflits engendrés par l’argent, le pouvoir ou la pollution trouveront leur résolution à travers des notions comme le don de soi ou l’altruisme). Mais tout cela serait affreusement basique sans le coup de crayon de Miyazaki, sans sa capacité à mettre en images l’ineffable, déclinant avec élégance les différentes représentations de l’éveil.

Grâce à l’exploration artistique de ces dernières (conscience, profondeur, sagacité…), Le Voyage de Chihiro se transforme en œuvre complexe et fascinante, parlant aussi bien aux adultes qu’aux enfants. On s’en rend compte, notamment, à travers l’attention qui est portée sur les noms et patronymes. Le récit est en effet explicite sur le fait que la sorcière tient ses employés à son service en les privant de leur nom et donc de leur identité : ne sachant plus qui ils sont, ils restent docilement prisonniers du Palais des bains. C’est-ce qui arrive dans un premier temps à notre héroïne qui passe d’un nom sexué, complexe et évoquant la profondeur (Ogino signifiant “plaine aux hautes herbes”, et Chihiromille brasses”), à un autre qui renvoie à l’idée de platitude (en japonais Sen étant une ligne). Même sans connaître la langue, on comprend facilement que le but du “voyage” sera pour l’héroïne de récupérer son nom, son identité, et donc gagner en “profondeur”. Une donnée qui nous est également soufflée par le titre original : Sen to Chihiro no kamikakushi (Sen et Chihiro enlevées par les dieux). La présence concomitante des deux noms de l’héroïne donne tout de suite son importance aux questions onomastiques, et surtout identitaires.

Et si la thématique de l’identité est ainsi questionnée, c’est parce que Le Voyage de Chihiro se double d’une véritable critique envers la société nippone contemporaine. Miyazaki d’ailleurs ne s’en cache pas : “ce monde n’est pas une fiction, c’est le Japon lui-même”. Un Japon qui, comme notre héroïne, a perdu sa véritable identité pour devenir matérialiste et individualiste. Une dénonciation qui parsème allègrement le récit, à travers notamment les figures métaphoriques de l’avidité (les parents transformés en cochons), de la pollution (l’esprit putride), ou plus généralement de la société de consommation (le Sans-Visage). Une charge frontale un peu moralisatrice, certes, mais qui a le mérite de ne jamais verser dans la facilité grâce au savoir-faire du studio Ghibli. Le récit, par exemple, sera effectivement non binaire, faisant la part belle à des personnages complexes et non manichéens (la sorcière Yubaba sera perçue comme étant tantôt despotique, tantôt moralement intègre…).

D’une manière générale, la force du Voyage de Chihiro réside dans sa capacité à transmettre le propos de Miyazaki par la seule force des images, accompagnant le spectateur dans son cheminement personnel en opposant graphiquement l’angoisse de mort à l’attrait pour la vie. Le palais des bains, de par son visuel, explicite à lui tout seul l’impasse spirituelle dans laquelle se trouve ceux qui cherchent dans le matérialisme les traces du bonheur. Le bâtiment, que nous visitons au gré des péripéties de Chihiro, n’offre aucune issue de secours à ses hôtes : le bas menant au feu de la chaufferie, tandis que le haut conduit aux appartements où vit recluse Yubaba. Pas d’échappatoire, pas de possibilité d’évolution, les différents occupants sont contraints à l’inertie et à l’inconsistance spirituelle (avidité, égoïsme…). Seule Chihiro se démarque par son dégoût du mimétisme (le refus des pépites d’or), renouant ainsi avec sa véritable identité, creusant surtout sa personnalité.

Une consistance nouvelle que le cinéaste matérialise en travaillant la notion de profondeur, ponctuant son récit d’ouverture poétique vers l’horizon (“l’infini” s’offre au regard de notre héroïne, les couleurs sont apaisantes, l’avenir n’est plus angoissant), avant de nous offrir un voyage en train au cours duquel la conquête de l’espace devient celle du Moi. Chihiro vient de s’extraire du surplace de la société matérialiste pour aller vers la nature, vers une nature profondément humaine. Une notion qui transparaît tout au long du récit à travers les interactions entre les êtres (la couverture que dépose Kamaji, les mains qui unissent Haku et Chihiro…) : on va vers l’autre comme le train va vers l’horizon ! Par le simple recours à l’image, en investissant notamment les plans horizontaux et les travellings latéraux, Miyazaki nous laisse voir les bienfaits de l’échange et du partage. C’est ce que résume fort bien la scène où Chihiro et ses amis rendent visite à la sorcière Zeniba : les personnages, tous unis sur un même plan, s’affairent au tissage. Le lien social est enfin restauré.

Visuellement splendide, artistiquement très accompli, Le Voyage de Chihiro s’impose comme l’une des plus grandes œuvres de Miyazaki. L’émotion y est canalisée, l’esthétisme se chargeant de traduire l’irrésistible supériorité de l’empathie sur l’individualisme forcené.

Le voyage de Chihiro : Bande-Annonce

Le voyage de Chihiro : Fiche Technique

Réalisation : Hayao Miyazaki
Scénario : Hayao Miyazaki
Photographie : Atsushi Okui
Musique : Joe Hisaishi
Production : studio Ghibli
Genre : Japanimation
Durée : 124 minutes
Date de sortie : 10 avril 2002 (France)

 

Note des lecteurs1 Note
4.5

Les éternels personnages secondaires du cinéma français

Et si les Minions avaient été d’éternels seconds rôles ? Et si C-3PO avait volé la vedette à Anakin en prenant lui-même le pouvoir ? Les personnages secondaires sont des adjuvants du héros, parfois des méchants qui rendent l’histoire plus poignante, le héros plus héroïque. Mais dans le cinéma français bien souvent, et particulièrement dans les films choraux dont notre hexagone est friand, beaucoup d’acteurs sont relégués à être d’éternels seconds rôles. On en a même inventé un César du « Meilleur acteur-trice dans un second rôle » souvent remis à des acteurs/actrices qu’on aurait voulu voir sacrés Meilleurs acteurs-trices.

2e place 

Jacques Villeret hier, Alban Ivanov aujourd’hui… Les seconds rôles dans le cinéma français sont souvent comiques. C’est que nous avons la dent dure et avons du mal à voir un acteur changer de registre tout simplement. Ainsi, ces dernières années, Alban Ivanov s’est éternisé dans les seconds rôles, tous un peu les mêmes, le petit rigolo en arrière fond. On se souvient notamment de ses prestations  de petit « loser magnifique » comme on se plait à les appeler dans La vie scolaire, Le sens de la fête, Une Belle équipe, Hors normesSauf qu’au bout d’un moment ça tourne en rond. Difficile en effet de démêler la profondeur et l’intérêt de tous ces rôles. On se prend même à se dire « ah tiens, ce serait pas Alban Ivanov ? » (voir pour ça le film à sketchs Selfie). Le voilà peut-être condamné à l’image d’un François Damiens (avec le célèbre rôle qu’il a tenu dans L’Arnacoeur aux côtés de Romain Duris) avec Les Cow-boys et Suzanne, à faire son coming-out dramatique pour évoluer à l’écran. Cependant, ce dernier est revenu aux seconds rôles récemment notamment dans Le Prince oublié. Côté féminin, on pense à la tonitruante Laure Calamy dont l’apparition dans La Belle équipe  (tiens tiens comme un certain Alban Ivanov) marquait le paroxysme de ce travail. Elle y était une caricature de ce qu’elle sait le mieux faire en femme soumise s’émancipant peu à peu dans un milieu bourgeois. Elle en faisait beaucoup trop, peut-être pour exister dans ce monde de personnages tous sous-écrits.  Ces seconds rôles-là montrent une incapacité de la comédie française à être absolument drôle par essence ou à la comédie sociale à la Hors normes cherchant à traiter d’un sujet grave de manière légère. Le second rôle devient alors l’élément comique, le gimmick éternel. Il n’est pas là en tant que personnage mais presque comme le bouffon du roi.

Notre patrimoine

François Berléand a aussi cette fonction dans de nombreux films depuis son rôle dans Les choristes, le fameux « pion, pion, pion, pion, pion ». Preuve aussi que certains « éternels » seconds rôles tiennent des fonctions d’accompagnement de l’intrigue ou du héros. On pense notamment à son rôle dans Le Concert en tant que directeur du théâtre du Châtelet. Sa prestance donne toute sa saveur au rôle, sans en faire trop ni pas assez. On peut ainsi noter sa présence dans Au revoir les enfants ou encore Ne le dis à personne. Dominique Besnehard dans un autre registre encore se fait aussi la joie de quelques apparitions, notamment en éditeur dans le choral Casse-tête chinois. Mais d’ailleurs qui jouait la mère de Jacques Mesrine dans le film avec Vincent Cassel ? Myriam Boyer, une autre habituée des seconds rôles. On pourrait penser à beaucoup d’autres figures notamment la réalisatrice de Camille Redouble dans lequel elle s’est donnée le premier rôle mais que l’on voit apparaître dans de nombreux autres en figures secondaires : Noémie Lvovsky. Dans L’Apollonide, 17 filles ou encore Les Adieux à la reine. Un personnage de lien, metteur en scène parfois aussi. C’est le cas dans L’Apollonide où la hiérarchie entre premier et second rôle n’existe plus vraiment puisque nous sommes face à un film collectif, entier où chaque rôle repose sur l’autre, à égalité. On y retrouve d’ailleurs l’actrice Adèle Haenel. Si elle n’a pas souvent été second rôle puisque dès son (presque) tout premier rôle dans Naissance des pieuvres elle était aux commandes du rôle numéro 1, à égalité avec  Pauline Acquart alias Marie. D’ailleurs d’égalité il est aussi question dans le dernier film d’Adèle Haenel : Portrait de la jeune fille en feu. Le film met en scène ses personnages à l’économie, sans nulle besoin de faire appel à pléthore de comédiennes. On a du mal ensuite (même si l’histoire d’amour en met deux en avant) à hiérarchiser les quatre personnages féminins qui peuplent ce film de regards bienveillants. Si on lorgne du côté américain le très Netflix Marriage story met également en scène des personnages secondaires à hauteur des personnages principaux avec la superbe Laura Dern aux côté des premiers  Johansson  et Adam Driver (d’ailleurs premier ou second rôle dans Star Wars ?)… La voilà avocate, lien, metteur en scène du divorce de ces deux protagonistes pris dans la spirale du désamour.

Les Têtes Brûlées : Robert Conrad et ses aviateurs fous s’envolent en Blu-ray

Décédé le 8 février 2020, Robert Conrad ne cessera d’illuminer notre mémoire, et cela, au-delà des souvenirs doudous des spectateurs les plus nostalgiques. En effet, Elephant Films rafraîchit nos souvenirs et en crée de nouveaux grâce à leur formidable édition Blu-ray de l’une des séries phares de Stephen Joseph Cannell, Les Têtes Brûlées (Baa Baa Black Sheep / Black Sheep Squadron), dont l’escadrille de brebis galeuses est justement menée de main de maître par Robert Conrad.

Synopsis : Évincé des « Tigres Volants », Greg « Pappy » Boyington, pilote indiscipliné mais plein de ressources, parvient à créer une escadrilles de chasse de rescapés de la Cour Martiale, basée sur l’île de Vella La Cava dans le Pacifique sud. Ces laissés pour compte forment les Black Sheep (les brebis galeuses). Ils s’amusent et ne respectent aucune règle militaire sous la bienveillance de « Pappy » Boyington, mais dès qu’ils sont dans les airs, leur efficacité fait trembler les Japonais et l’armée a bien du mal à ne pas reconnaître certaines qualités à cette escadrille un peu particulière…

Derrière Greg ‘Pappy’ Boyington, Robert Conrad

Pour de nombreux médias, il semble qu’il fut l’acteur de deux séries cultes, Les Mystères de l’Ouest (1965-69) et les Têtes Brulées (1976-78), figées dans des souvenirs télévisuels telles les doudous d’un passé sucré et lumineux. Les cultes mis de côté, et au-delà de ces shows télévisuels qui n’en demeurent pas moins formidables, Conrad est cependant plus qu’un souvenir de télévision. Son corps athlétique et sa belle gueule de doux vaurien sont de cette rare nature à éveiller la passion et l’aventure dans l’esprit de chacun. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il interpréta le rôle titre du téléfilm Les Aventures de Nick Carter en 1972, ou encore quelques charmants bad guys dans Columbo (Exercice Fatal, S4, Ep.01, 1974) et Mission: Impossible (Combats, S3, Ep.02 & 03 ; Le Tueur, S5, Ep.01 ; Billard Electronique, S7, Ep.01 ; 1968, 1970 & 1972).

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Le lieutenant Columbo (Peter Falk) est fatigué après quelques questions énergique au sportif Milo Janus (Robert Conrad) dans Exercice Fatal (1974). – Copyright : NBC Universal

En vieillissant, l’aventure et le charme étaient toujours au rendez-vous, ainsi les années 80 et 90 l’ont vu traquer des criminels de la ville grâce des compétences propres aux espaces montagnards dans Jesse Hawkes (1989), et aussi voler au secours d’accidentés dans un décor (à nouveau) montagneux dans High Sierra Search and Rescue (1995). Aussi les plus jeunes se souviennent probablement de lui dans le rôle du formidable officier Hummell dans La Course au jouet (1996). En bref, Robert Conrad fut et reste bien plus que l’homme de deux cultes. Rappelons enfin que ces deux célébrations fétichistes n’ont pas révélé l’acteur déjà connu et reconnu (peut-être moins en France qu’ailleurs) pour son rôle de Tom Lopaka qu’il porta d’un second rôle invité dans 77 Sunset Strip (1959-62) à celui du personnage phare de Hawaiian Eye produit entre 1959 et 1963.

Ci-dessous, un riche hommage à Robert Conrad sur Youtube.

Envolée en Blu-ray

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Robert Conrad / Greg ‘Pappy’ Boyington, toujours prêt à se battre.
Copyright : NBC / Elephant Films

Le retour HD des Têtes Brulées menées par Robert Conrad constitue une nouvelle et formidable édition Blu-ray signée Elephant Films. Peu de regrets du côté du très bon master excepté un grain un peu trop effacé sur une bonne partie des plans en décor intérieur ainsi que certains en extérieurs et sur les inserts. Cela est probablement dû à un traitement de l’image avec du DNR (Digital Noise Reduction), ce qui expliquerait le visuel parfois relativement caoutchouteux des faciès filmés en gros plan, lissés de tout grain mais présentés avec une certaine précision, de même que le léger manque de définition sur les plans larges. Il faut toutefois relativiser en notant que le grain n’a pas été effacé de l’ensemble des épisodes et subsiste avec une bonne gestion.

Plusieurs critiques ont pu trouver regrettable que les plans archivistiques, qui complètent les prises de vue du show afin de notamment concevoir les batailles aériennes, présentent des artefacts : griffes, taches, une moindre précision de manière générale. Mais il faut rappeler que ces plans obtenus dans des stock shots n’ont pas été filmés – et probablement conservés – dans des conditions idéales. Aussi l’usage d’archives de guerre pour construire le cosmos et l’action des œuvres audiovisuelles du genre tient de l’usuel, même si le geste tend à s’effacer depuis une vingtaine d’années. On peut penser à Iwo Jima, Le Jour le plus long, La Bataille de Midway, entre autres. On peut d’ailleurs à nouveau féliciter la qualité du master tant ces plans d’archives sont réellement présentés, malgré quelques griffes et autres accrocs, dans une haute définition inattendue et bienvenue.

Du côté de la bande sonore, on préférera la VO à la VF même si celle-ci s’en sort relativement bien en terme d’équilibre entre effets sonores, musique et voix, malgré l’éternelle tendance à valoriser les dialogues et à écraser des sons en arrière-plan.

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Enfin l’intégralité des épisodes est accompagnée d’une bonne dose de compléments qui vous permettront de prolonger l’expérience de la série. On note les courtes interviews de Conrad et Boyington (présentes sur le cinquième Blu-ray de la première saison) qui reviennent rapidement sur les réelles Têtes Brûlées et sur les parcours de l’ancien pilote ainsi que de l’acteur, mobilisé à l’âge de quinze ans pour être envoyé en Corée. On vous conseille la présentation de la série par Marjolaine Boutet qui revient notamment sur le contexte de sa création, son succès et l’histoire de Boyington. On peut toutefois regretter qu’elle limite l’usage des stock shots par la série à un simple problème de budget télévisuel alors que, comme noté plus haut, ces images d’archives furent utilisées dans nombre de riches productions hollywoodiennes, cela à cause de problèmes évidents de reconstitution et de spectacularisation des combats aéronavals. On remarque aussi la présence (sur le huitième Blu-ray de l’intégrale, soit le troisième de la seconde saison) d’un très bon supplément mené par Pierre Grumberg sur les rapports entre la série et les faits historiques. L’ensemble est complété par un dernier complément papier auquel nous n’avons pas eu accès. Il s’agit d’un livret sur la série et les épisodes, écrit par Didier Liardet, spécialiste du show.

Ainsi Les Têtes Brûlées s’envolent à nouveau grâce à l’édition Blu-ray signée Elephant Films qui redonne à la série toute son énergie, sa beauté et son fun propres au pulp, soit de quoi dépoussiérer les souvenirs figés de nombreux spectateurs en revitalisant leur expérience du show.

Bande-annonce – Les Têtes Brûlées (Baa Baa Black Sheep / Squadron)

Les Têtes Brûlées – L’intégrale Blu-ray

CARACTERISTIQUES TECHNIQUES

1.33 – 16/9 – PAL – MPEG-4 AVC – 1080p – Couleurs – Langues DTS-HD 2.0 : Anglais et Français – Sous-titres français – 8 disques – Elephant Films

COMPLÉMENTS

La série par Marjolaine Boutet (VF – 16’38 – HD)

Interview de Robert Conrad & Pappy Boyington (VOSTFR – 4’57 – SD)

Interview de Greg Boyington (VO – 1’46 – SD)

Les Têtes Brûlées, « D’après une histoire vraie » par Pierre Grumberg, rédacteur en chef adjoint de Guerres et Histoire (22 mn 28)

Bande-annonce de la sortie Blu-ray

Bandes-annonces d’autres éditions d’Elephant Films

Galeries de photographies

Crédits

Livret sur la série et les épisodes, par Didier Liardet (64 pages), spécialiste de la série

Date de sortie : 25 septembre 2018 – Prix de vente indicatif : 59,09€

Le Tombeau des lucioles (Hotaru no Hana) : une cruauté poétique

Le Tombeau des lucioles : du livre de Akiyuki Nosaka (1967) à son adaptation d’Isao Takahata (1988). Comment mêler tragédie et poésie : montrer la guerre au Japon en 1945 par deux enfants. Une dénonciation des adultes dans le sort tragique des enfants sacrifiés.

Le Tombeau des lucioles : du livre à l’adaptation cinématographique. Une présentation de la Seconde Guerre mondiale extrêmement dure mêlée à une poésie. Un monde de l’enfance et de l’innocence sacrifié à la cruauté et à la mort.

À propos du livre :  La Tombe des lucioles de Akiyuki Nosaka (1967)

La Tombe des lucioles est une nouvelle semi-autobiographique publiée par  l’écrivain japonais Akiyuki Nosaka  (1930-2015) en 1967. Ce récit aurait été écrit en quelques heures dans un café par l’auteur. Il revient sur sa propre histoire et culpabilité d’avoir laissé mourir sa petite sœur de dénutrition. Nosaka, par sentiment de culpabilité personnelle (et en se projetant en Seita), décide que Seita doit aussi mourir.

La forme littéraire choisie par Nosaka est une variante du « double suicide amoureux » : le shinjumono, puisqu’il s’agit ici d’un frère et de sa sœur. Il a reçu en 1968 le Prix Naoki, prix littéraire prestigieux remis deux fois par an et qui récompense des jeunes auteurs prometteurs. Le prix consiste en une montre et une bourse d’un million de yens. C’est l’un des prix littéraires les plus convoités au Japon.

Dans la nouvelle, le lecteur n’apprend la mort de Seita qu’aux toutes dernières lignes du texte : «Dans l’après-midi du 22 septembre 1945, Seita, crevé comme un chien dans l’enceinte de la gare de Sannomiya, fut incinéré avec vingt ou trente cadavres d’autres petits vagabonds dans un monastère au-dessus de Ninobiki, et ses ossements furent ensuite déposés au columbarium, comme les restes d’un mort inconnu. »

Nosaka utilise cette date bien précise, le 21 septembre 1945, avec une ironie mordante puisqu’elle a un sens bien particulier. Seita décède « le lendemain du jour où fut décrété le « Plan général pour la protection des orphelins de guerre » ». Il meurt de faim comme sa petite sœur, Setsuko, décédée un mois avant lui : « ces os blancs […] morte le 22 août au fond de la tranchée d’un abri antiaérien[…] d’une inflammation aiguë des intestins, du moins dans la version officielle, car en réalité percluse de tous ses membres a l’âge de quatre ans, c’était comme dans un profond sommeil qu’elle avait quitté ce monde, de la même manière que son frère, en somme : dépérissement dû à la dénutrition. »

L’auteur souligne que les sacrifiés sont les plus vulnérables et accuse aussi le comportement des adultes qui aideront rarement les enfants et les entraîneront dans la mort.

Un film sur la Seconde Guerre mondiale et le Japon : un projet qui a eu du mal à voir le jour

En 1987, après avoir été producteur de 2 films du Studio Ghibli, Isao Takahata désire revenir au métier de metteur en scène et adapter un roman semi-autobiographique d’après-guerre, très connu au Japon, La Tombe des lucioles (1967). Il soumet son projet à Tokuma. Parallèlement, Miyazaki a l’idée de réaliser Mon Voisin Totoro.

Ce projet sera très complexe pour finalement pouvoir aboutir. En effet, le sujet du Tombeau des lucioles est très triste : les deux enfants protagonistes meurent et cela se passe dans une atmosphère très réaliste de la Seconde Guerre mondiale au Japon. Heureusement, le projet a reçu le soutien d’un des membres du comité de production du Château dans le ciel : Toshio Suzuki. Ce dernier a proposé, pour que le film soit accepté, de coupler les deux films : Le Tombeau des lucioles et Mon Voisin Totoro. Le premier étant un drame historique aurait un but pédagogique et serait vu par des classes. Seulement, pour produire deux films en même temps, il faut deux producteurs.

Le grand éditeur japonais Schinchôsha porte un grand intérêt à ce projet et accepte le financement de l’adaptation. Les deux projets simultanés peuvent être réalisés par le Studio Ghibli. Cependant ces deux productions simultanées amènent des problèmes techniques et des effectifs insuffisants. Le Studio s’est donc tourné vers Tôru Hara (ancien de la Tôei, président du Studio Toperaft) pour son expérience dans la gestion et la production. Hara fut donc le producteur sur les deux films.

Dans les deux films se trouve une thématique analogue : une mère malade, absente et les enfants qui s’inquiètent pour sa santé. La grande différence c’est que dans Le Tombeau des lucioles, cela se passe pendant la guerre et les situations sont dramatiques, le film est d’un réalisme très cru alors que Mon Voisin Totoro est plus ouvert et plus optimiste. C’est cette vision du monde ancrée dans un réalisme proche des films européens qui a fait la frilosité des producteurs pendant la lancée du film Le Tombeau des lucioles.

A leur sortie les films remportent un succès d’estime avec près de 800 000 entrées. Le film sera salué par les professionnels de la profession. Le Tombeau des lucioles ne sera projeté en France qu’en 1992, au Festival de Corbeil puis en 1994 au Festival de Paris. Il est alors remarqué par Jacques Varret, responsable des Films du Paradoxe. Il négocie pendant un an avec Ucore (qui représente en France Tokuma et le Studio Ghibli).
Le film ne possède alors alors qu’un très modeste budget de sortie, Le Tombeau des lucioles ne sort que dans deux salles d’art et essai le 19 juin 1996.

Malheureusement à cette date sort Porco Rosso, et Le Tombeau des lucioles restera encore dans un anonymat certain malgré sa qualité. Heureusement, les relations entretenues entre Les Films du Paradoxe et les salles d’art et essai vont permettre de connaître une diffusion durable du film malgré l’absence de copie française. Les 4000 entrées de l’époque en France sont considérées comme un résultat très honorable. Puis le 26 mai 1999 Canal + diffuse le film. En janvier 2000, le film obtient sa VHS. Puis en juin une diffusion télévisée sur Arte puis une sortie en DVD.

En Corée, Le Tombeau des lucioles n’est jamais sorti, le gouvernement le voyant comme une des raisons qui expliqueraient l’entrée en guerre du Japon.

Le Tombeau des lucioles : un film personnel d’Isao Takahata (1935-2018)

Le tombeau des lucioles est sans doute le plus cruel, le plus cru, le plus réaliste parmi tous les films des Studio Ghibli. Isao Takahata ayant vécu aussi cette période personnellement, il a inséré des éléments autobiographiques dans l’histoire.

Takahata travaille avec Nizô Yamamoto qui retranscrit dans ses détails les plus infimes et minutieux la vie pendant cette période des deux protagonistes et son monde clos. Il s’inspire des films européens tels ceux de Rossellini, réalisés après-guerre tels Rome, ville ouverte ou Allemagne année zéro, qui appartiennent au néo-réalisme. Takahata est très attaché à ce mouvement cinématographique, né durant la guerre qui montre la société dans son quotidien et toutes l’évolution socio-économiques, ses répercussions des civils en temps de guerre ( scènes de repas, scènes de bombardements, de famille…)

Comme on le sait il sait fortement inspiré aussi du film de René Clément : Jeux interdits (1952). On ne peut pas oublier la fameuse scène où Setsuko enterre les lucioles , séquence qui peut que nous faire penser à la séquence de Jeux interdits lorsque Paulette et Michel s’amusent à enterrer  des animaux morts.

Une adaptation littéraire minutieuse et en binôme

Le Tombeau des lucioles de Takahata a reproduit exactement l’ambiance et l’atmosphère du livre. Takahata a aussi travaillé conjointement avec l’écrivain. La douceur des traits du dessin animé et sa magie permettent d’atténuer l’écriture très « réaliste » de l’auteur et assez violente dans les descriptions (l’agonie de la mère, par exemple).

Nosaka Akiyuki avait refusé toutes les adaptations en film jusqu’à l’adaptation de Takahata. Comme dans le roman, les deux personnages principaux meurent mais dans le film de Takahata, ils se trouvent réunis lors du prologue et à la fin du film, ensemble. On garde le côté très fort du lien qui unit les deux enfants jusque dans la mort. Il avait peur néanmoins du rendu, surtout de Seitsuko et de la représentation de Kobé. Dans son perfectionnisme, Takahata a demandé à travailler avec le dessinateur Yoshifumi Kondô qui était alors chez Nippon Animation. Comme il manquait un dessinateur dans le groupe du Tombeau des lucioles, Hara a convaincu le dessinateur d’intégrer le groupe des Studio Ghibli.

Cette nouvelle recrue sera cruciale dans la réalisation du film. En effet, Kondô a joué un rôle central dans la genèse graphique du film tantôt au niveau de la création et design des personnages qu’au niveau de l’animation. Il est arrivé à restituer les expressions des visages. On raconte que pour tout ce qui est de l’expression de Seitsuko, il se serait inspiré de Brigitte Fossey dans Jeux interdits.

Un film sur le deuil et la mort

Comme nous le constatons, le film est sans doute le plus dur de tous les films Ghibli. Même s’il s’agit d’un dessin animé, l’atmosphère, les lieux sont empreints de réalisme. Les plus petits détails de la vie de tous les jours sont montrés au spectateur. N’oublions pas que le film commence par l’agonie de Seita, mourant de faim à la fin de la guerre. Aussi nous dit-il : « Le 21 septembre 1945, je suis mort ». Il murmure le nom de Setsuko, et meurt. Nous voyons le fantôme de Seita regarder la scène. Un employé de la gare trouve sur lui une boîte à bonbons qu’on lui suggère de jeter par précaution, ce qu’il fait. Une fois jetée, la boîte s’ouvre, on y voit des petits ossements et une flopée de lucioles en sortir. Apparaît alors Setsuko s’amusant avec elles.

Seita, narrateur du Tombeau des Lucioles, pourrait faire penser au personnage de l’oiseau, narrateur aussi dans Le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault et Jacques Prévert (1980), mais aussi acteur dans l’histoire qui va être racontée. Nous savons donc, nous spectateur, que cette histoire est une tragédie. On ne sait pas encore quelle dimension elle va prendre.

Nous assistons à la maladie qui est déjà présente au début de l’histoire et qui ne cesse de progresser et d’empirer. La maladie progresse tant que l’eau de mer ne la soulage même plus. Seita est si inquiet pour sa sœur qu’il va l’amener consulter un docteur. Il indique à Seita que sa sœur est anémiée et qu’elle a besoin de manger. Cela révolte Seita, impuissant, qui lui demande comment il peut trouver de la nourriture. Nous assisterons à la lente agonie de Setsuko sous le regard impuissant de son frère.

Seita lui fait un enterrement de fortune et une crémation. Les fantômes des deux enfants se retrouvent au prologue et à l’épilogue de l’histoire. La mort est aussi suggérée par la pluie de cendres que les enfants surpris reçoivent au début de l’histoire lors du bombardement. Ce moment terrible et tragique fait forcément écho à un autre moment, lui, magique, plein de poésie et de beauté avec les lucioles qui s’envolent et entourent les enfants.

La figure maternelle

Si Seita n’arrive pas à avancer comme il faudrait, c’est-à-dire à travailler, se projeter en tant qu' »homme de la famille » c’est sans doute parce qu’il lui est déjà impossible de faire son deuil de sa mère.

En effet, on voit quelques minutes la mère des enfants au début de l’histoire ; elle est le seul référent maternel et protecteur, avant qu’elle ne soit tuée. Elle est plutôt douce et bienveillante et ses enfants le sont aussi avec elle. Quelques minutes plus tard, Seita retrouve sa mère dans un hôpital de fortune, gravement mutilée lors d’un bombardement. Elle est semblable à une momie suintante, avec des bandelettes sur tout son corps rongé par des asticots. Symboliquement, il n’a pas pu dire au revoir à sa mère et la transmission n’a pas pu avoir lieu entre la mère et ses enfants.

Seita entre alors dans une mélancolie certaine, n’ayant aucun référent adulte vers qui se tourner et devant se comporter comme un adulte. Aussi le fait d’aller chez cette tante, même éloignée, lui permet d’avoir l’espoir d’un futur meilleur. Malheureusement rien ne se passe comme Seita l’imaginait : la tante les accepte car elle ne peut pas faire autrement, mais n’est que blessante et dévalorisante auprès des enfants. Elle va leur demander de vendre les kimonos de leur mère, lorsqu’ils manquent de nourriture. Peu après, la tante décide, comme Seita ne participe pas à l’effort de guerre en ne travaillant pas, de ne plus les nourrir. Elle considère Seita comme un paresseux qui ne fait rien de la journée. Ils devront dorénavant trouver eux-mêmes leur propre nourriture. Se sentant de trop et indésirables, Seita décide de partir de chez elle et de s’établir dans une grotte avec sa sœur. La tante ne fera rien pour les retenir.

La figure de la tante peut-être vue comme une sorte de marâtre, l’autre versant de la mère bonne, mais décédée : « au fantasme de la méchante marâtre, non seulement laisse intacte la gentille maman, mais empêche également l’enfant de se sentir coupable lorsqu’il est en colère contre elle » (Bettelheim, 1976). Cette figure autoritaire et rude est surtout dure pour Setsuko. La méchanceté de cette femme ira jusqu’à révéler à l’enfant le véritable état de sa mère. On s’imagine que c’est encore sans délicatesse qu’elle lui a annoncé cette nouvelle tragique.

Bien entendu l’image de la tante très autoritaire et très dure avec les enfants contrebalance la mère douce et aimante. Seulement, il faut se replonger dans le contexte de l’époque, et les personnages comme ceux de la tante étaient très courants. Pourtant la tante n’est pas complètement dans son tort, seulement elle s’y prend extrêmement mal avec les enfants. Si certes l’époque est dure aussi pour elle, elle pourrait au moins essayer de comprendre les enfants qui ont perdu leur mère (dans des circonstances atroces) et n’ont aucune nouvelle de leur père. Et il s’agit d’une enfant de 4 ans et d’un adolescent de 14 ans. Si elle avait été un peu moins rude et un peu plus maternelle, peut-être que Seita aurait bien voulu plier. Mais la figure de la tante est le double de celui de Seita, inflexible.

Il y aurait une analogie à faire avec le comportement de l’Empereur du Japon qui, parce qu’il n’a cédé sur aucun point, a perdu la guerre. C’est d’une certaine façon ce qui va arriver à Seita : en restant sur ses positions et en voulant son indépendance, il ira à la perte de sa sœur puis à la sienne. Sa tante, pourtant adulte, et qui devrait être un modèle pour l’enfant, ne va rien faire pour le retenir ou lui demander si partir est véritablement judicieux. En cela, elle est coupable de ce qui adviendra des enfants qui lui ont demandé de l’aide et qui appartiennent à sa famille.

La figure masculine

Durant tout le film, Seita espère le retour de son père qui les vengera. Aussi, le père étant dans la flotte navale japonaise, Seita est le seul à devenir le responsable de sa petite sœur, malade de surcroît. Seita désire lui ressembler, c’est pourquoi lorsqu’il apprend la défaite du Japon, il sait que son père est alors mort.

Pour Seita l’avenir devient de plus en plus sombre, car il ne sait pas comment faire pour vivre seul avec sa sœur malade, et ne fait que de voler pour assouvir leur faim. Il est battu violemment car pris sur le fait, et on le menace. Seul le policier est gentil avec lui en le laissant tranquille. Mais aucune figure masculine ne va œuvrer véritablement pour faire en sorte d’aider Seita.

Un autre référent est moins évident : c’est la figure de l’Empereur Hiro Hito, inflexible dans ses décisions – et c’est ce qui provoquera la chute de l’Empire. Seita possède aussi ce caractère-là. C’est ce qui conduira le jeune garçon à la mort de sa petite sœur puis à la sienne. Il y a un véritable culte pour l’Empereur, les militaires sont prêts à se suicider pour leur patrie. Mais Seita n’est pas considéré comme responsable de la mort de sa sœur dans le film alors que comme on l’a vu dans le livre, l’auteur se rend responsable de la mort de sa sœur. Les adultes sont coupables de n’avoir rien fait pour les aider et d’avoir ainsi entraîné leur mort.

La symbolique du titre

Dans le titre Hotaru no haka, le terme hotaru (luciole) est symbolisé par deux kanji, au lieu de l’unique symbole habituellement utilisé pour cet insecte. Le premier (hi) symbolise le feu et le second (tareru) symbolise la chute. Ce choix peut s’expliquer par la crémation d’un personnage principal : Seitsuko qui disparaît en fumée ; mais aussi pour montrer le côté éphémère des lucioles qui seraient représentées comme des gouttes de lumière. La quantité n’étant pas symbolisée, on ne connaît pas le nombre de lucioles mais cela évoque la vie précaire en période de guerre et la profusion de lumière que les insectes fournissent aux enfants dans la grotte.

Les lucioles sont un symbole important dans la société japonaise. En effet, la croyance veut que « leurs queues illuminées renferment les âmes des soldats morts sur le champ de bataille ». L’image est recouverte d’un filtre rouge comme si elle était teintée par la lueur d’un feu, cela évoque les flammes des bombes incendiaires lancées en grand nombre sur le Japon. Cela évoque aussi la couleur des temples shintos qui servent à vénérer les dieux kamis, qui sont souvent à l’origine des personnes décédées. Le procédé de coloration permet de faire le pont entre les éléments de la guerre et ceux de la religion.

Le titre du film fait quant à lui référence au passage pendant lequel les deux enfant trouvent abris dans une grotte, après être partis de chez leur tante, indésirables. Les enfants emprisonnent des lucioles pour s’éclairer. Setsuko les retrouvera mortes le lendemain. Elle leur confectionne alors une tombe et avoue à son frère que sa tante lui a révélé la vérité sur leur mère.

Un univers poétique et proustien

Malgré la dureté du récit et des images, la poésie et l’émerveillement sont toujours présents. De la boîte à bonbons « sort » Setsuko et les lucioles. Le personnage de Setsuko incarne les lucioles (sa lumière et la brièveté de sa vie) mais aussi la douceur, l’enfance, représentées par les bonbons. Le film Takahata montre le lien très fort qui se noue entre Setsuko et les insectes lumineux, et qui est déjà très présent dans le livre. Dès les premières images, lorsque la boîte à bonbons tombe et que les lucioles s’en évadent, apparaît l’âme, le fantôme de Setsuko.

Jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale, la religion officielle du Japon est le shintoïsme, qui vise l’exaltation de l’empereur et du peuple japonais. Elle se caractérise par une croyance selon laquelle les objets auraient une âme. Il est intéressant de noter que lorsque l’adolescent murmure le prénom de sa petite sœur juste avant d’expirer, la fameuse boîte à bonbons de Setsuko tombe des mains de son frère. Et c’est bien de la fameuse boîte à bonbons, à laquelle tenait particulièrement Setsuko, que son âme et les lucioles s’échappent lorsqu’elle se renverse avec le trépas de Seita. C’est dans cette boîte qu’elle va mettre la bague qui appartient à sa mère et que Seita lui confie.

Aussi, un autre passage est très nostalgique et poignant : c’est lorsque la tante demande aux enfants qu’ils vendent les kimonos de leur mère en échange de riz. Les enfants ne veulent pas au départ, parce que pour eux le kimono se rattache à un moment spécifiquement heureux de leur existence, où ils sont tous en famille, leur mère portant avec élégance un somptueux kimono. Ce moment est d’une véritable nostalgie puisque la famille est au complet, très bien habillée. Tout est calme et serein et les cerisiers derrière eux sont en fleurs : « la fleur de sakura est un symbole de pureté, et c’est la raison pour laquelle elle est l’emblème […] de l’idéal chevaleresque (Chevalier et Gheerbrant, Le dictionnaire des symboles, 1982). Dans la culture japonaise, « la floraison des cerisiers préfigurerait […] celle du riz » (Chevalier et Gheerbrant, Le dictionnaire des symboles, 1983). Dans le film, l’image du pétale de cerisier vient se surimposer sur celle du grain de riz et annonce le retour à la réalité : la tante verse à Seita sa part de riz obtenue grâce à la vente de la tunique. Par ce procédé cinématographique, cela a permis un saut temporel d’une photo de famille heureuse mais aussi de faire la connexion symbolique entre le cerisier et le riz et montrer que l’idéal militaire est remplacé par une valeur marchande.

Aussi, lorsque les enfants se retrouvent à la mer, quel moment symbolique aussi puisque métaphoriquement les enfants se retrouvent alors dans « leur mère ». Nous voyons la connivence des deux enfants, lorsque l’un est triste l’autre essaye de le faire rire. Ils sont complices à chaque instant.

Takahata était admiratif de l’œuvre de Prévert et de Grimault, notamment de La Bergère et le Ramoneur puis du Roi et l’Oiseau. C’est en voyant ces films qu’il a voulu faire des dessins animés : raconter des histoires poignantes et bouleversantes, bien dessinées pour les enfants mais qui pourraient aussi être vues par toute la famille. Le Tombeau des lucioles se veut être une œuvre antimilitariste mais aussi universelle. Cette œuvre qui a failli ne pas se faire, est dorénavant considérée comme un véritable chef-d’œuvre, comme le chef-d’œuvre de Takahata. On ne peut pas le voir sans frissonner de bonheur, de terreur, de joie et de tristesse. C’est un pur délice.

The Green Man et The Family Way : la richesse de la comédie britannique chez Tamasa

Les éditions Tamasa poursuivent leur collection dédiée aux comédies britanniques avec deux films qui nous rappellent la vivacité et la diversité de la production outre-Manche. Au programme : The Green Man, de Robert Day, et The Family Way, de John et Roy Boulting.

Avec ces deux films, les éditions Tamasa nous présentent deux films d’époques et d’ambiances très différentes. Deux films trop peu connus en France, et qui méritent d’être découverts, au vu de leur qualité.

The Green Man, de Robert Day, 1956

The Green Man est l’adaptation d’une pièce de théâtre de Sidney Gilliat et Frank Launder, qui ont signé le scenario du film. Le premier a écrit auparavant deux scénarios pour Alfred Hitchcock (Une Femme Disparaît et L’Auberge de la Jamaïque).

L’action est racontée en voix off par son protagoniste, Hawkins, qui s’est très tôt découvert une vocation de dynamiteur. Lors d’un introduction qui donne le ton du film, nous le suivons à l’école où il a fait ses premiers pas de concepteur et poseur de bombes. Après une interruption lors de la Seconde Guerre mondiale, où il se fit horloger, le voilà revenu dans le métier.

Les cibles d’Hawkins ne sont jamais choisies au hasard. L’assassin s’en prend à des dictateurs, des dirigeants aussi méprisants que hautains, etc. Dans une première partie du film, nous pouvons le voir à l’œuvre et constater comment il sait parfaitement mettre en place son piège, jouant de la précision de l’horloger d’un côté, de la séduction de l’autre.

Mais, bien évidemment, rien ne se passera comme prévu.

Le film va enchaîner les événements sur un rythme infaillible. The Green Man multiplie les situations à fort potentiel comique. Si, quelquefois, la réalisation ne parvient pas à faire oublier son statut de théâtre filmé, l’humour reste très efficace grâce à la vivacité de la mise en scène, aux répliques et surtout aux personnages et à leurs interprètes.

Et surtout, le film n’évite pas la critique de la bonne société britannique. Le quartier de cottages où habite Hawkins est le lieu symbolique par excellence de la réussite à l’anglaise, et c’est pourtant là qu’agit un assassin. Tous les symboles de la bonne société britannique sont réunis ici, depuis le présentateur de la BBC jusqu’au policeman, tout se déroule sous leurs yeux et ils ne voient strictement rien. Nous avons même droit à un exercice de déduction à la Sherlock Holmes, mais complètement à côté de la plaque.

Personnages, dialogues, situations, quiproquos, The Green Man déploie de multiples effets comiques maîtrisés. Le résultat est parfaitement convaincant, un petit régal inconnu à découvrir.

Durée : 77 minutes
Noir et blanc
16/9 – 1,37
Son mono
Version originale sous-titrée en français

Complément de programme :
Galerie photo
Filmographie
Livret de 16 pages

The Family Way, de John et Roy Boulting, 1966

« Il était une fois… une vierge »

Tout commence comme un conte dans l’Angleterre des années 60, en mode La Princesse et le Ramoneur. Jenny, une jeune femme d’un milieu plutôt privilégié, va épouser Arthur, projectionniste venant du milieu ouvrier. Sauf que, normalement, dans un conte, le mariage arrive à la fin, alors qu’ici il intervient au début. Ils s’aiment, ils vont se marier, les parents en sont satisfaits, en bref : tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Mais, bien entendu, rien ne se déroule comme prévu. Et la suite d’événements qui va découler d’une petite blague alcoolisée va mettre à jour les fêlures des personnages aussi bien que les problèmes de la société britannique de l’époque. Incommunicabilité entre les générations, image de la virilité, tensions sociales, mur de la bureaucratie, tout s’accumule pour rendre impossible la vie de couple de Jenny et Arthur.

Plus le film va avancer, plus la tension dramatique va augmenter. Le drame, qui ne faisait qu’affleurer dans la première partie, devient plus flagrant ensuite, mais le film ne perd pas pour autant sa finesse d’écriture et d’interprétation. L’action se déplace de Jenny et Arthur et se fixe plus sur les parents d’Arthur. On devine à demi-mots les fragilités qui se dissimulent derrière les fausses certitudes. C’est l’image traditionnelle de la famille qui est disséquée ici. Et les cinéastes se permettent, au passage, de dresser le portrait d’une société en pleine transformation.

The Family Way fait irrésistiblement penser aux meilleures comédies italiennes : à la fois féroce et tendre avec ses personnages, le film mêle habilement comédie, critique sociale et portraits psychologiques contrastés. Les dialogues sont très bien écrits, et la vivacité de la réalisation instaure un rythme qui ne faiblit jamais. L’interprétation est formidable, et, cerise sur le gâteau, la musique, composée par Paul McCartney, ajoute encore à la qualité de l’ensemble. C’est donc un petit bijou que nous propose Tamasa avec The Family Way.

Durée : 111 minutes
Couleurs
16/9 – 1,66
Son mono
Version originale sous-titrée en français

Complètements de programme :
Filmographie
Galerie photo
Livret de 16 pages.

In Fabric, de Peter Strickland

Nous connaissions déjà le pneu psychopathe de Quentin Dupieux (Rubber), ou la voiture mal lunée de Carpenter (Christine), voici ici la robe tueuse de Peter Strickland. Avec In Fabric, une comédie déjantée ayant pour cadre le monde du prêt-à-porter, le réalisateur britannique signe un film singulier. Tamasa le ressort en format DVD, deux ans après sa sortie en salle.

Une histoire cousue de fil rouge

Sheila (Marianne Jean-Baptiste), la cinquantaine, célibataire, entend bien trouver la tenue adéquate pour le rendez-vous galant prévu le soir même.  À Dentley & Soper’s, le grand magasin de prêt-à-porter, la vendeuse lui fait les louanges d’une splendide robe écarlate. Mais le vêtement s’avère avoir une personnalité propre et même d’un fichu caractère puisqu’il en fait méchamment baver à quiconque la possède. Poursuivie par le mauvais sort, Sheila va vite regretter son achat.
On ne croit pas une seconde à cette histoire de robe maléfique mais finalement peu importe car le film s’inscrit davantage dans la démarche d’une parodie zieutant du côté de David Lynch pour l’hermétisme ou de Terry Gilliam pour l’humour absurde.

Giallo, eros et Carpates

Pourtant, en termes de mise en scène, Strickland réussit à créer une atmosphère fantastique digne des plus purs giallos des années 60 dont on retrouve la tonalité générale très kitsch et l’érotisme féminin. Du reste, impossible de déterminer à quelle époque l’histoire se déroule. Le grand magasin et son côté rétro rappelle les années 80. Mais la vendeuse à l’accent des Carpates et le directeur aux airs de Nosferatu évoquent pour leur part le cinéma fantastique des années 20. Quant à Marianne Jean-Baptiste, elle campe un personnage qui n’aurait pas détonné dans un film américain des fifties. Un méli-mélo d’horreur, d’humour et de sensualité à l’image de l’affiche du film.

Bienvenue en Stricklandie

L’univers filmique de Peter Strickland est éminemment subjectif. Ainsi, la boutique Dentley & Soper’s, clé de voûte du scénario d’In Fabric, lui a été inspirée par le souvenir fantasmé des grands magasins de son enfance. L’ensemble du film procède de cette vision fantasque, caractéristique du style du réalisateur apportant à chaque scène son lot de surprises. Parmi elles, un duo de chefs de service azimutés ou un réparateur de chaudière qui fait fondre de désir quiconque l’entend énoncer son devis de réparation. In Fabric, un film furieusement barré, un univers à découvrir.

Bande annonce :

Fiche technique :

      • Titre original : In Fabric
      • Réalisation : Peter Strickland
      • Scénario : Peter Strickland
      • Décors : Paki Smith
      • Costumes : Jo Thompson
      • Photographie : Ari Wegner
      • Montage : Matyas Fekete
      • Musique : Cavern of Anti-Matter
      • Producteur : Andy Starke
        • Producteur délégué : Hillary Davis, Lizzie Francke, Rose Garnett, Phil Hunt, Stephen Kelliher et Compton Ross
      • Société de production : Rook Films, BBC Films, British Film Institute et Head Gear Films
      • Société de distribution : Bankside Films et Tamasa Distribution
      • Pays d’origine : Royaume Uni
      • Langue originale : anglais
      • Format : couleur
      • Genre : comédie horrifique
      • Durée : 118 minutes
      • Dates de sortie :
      • Canada : 13 septembre 2018
      • Royaume-Uni : 28 juin 2019
      • France : 20 novembre 2019

    Contenu du boitier :

    • Un DVD
    • Un livret de 16 pages proposant deux entretiens avec les comédiennes Marianne Jean-Baptiste et Gwendoline Christie
    • Bonus : Rencontre avec Jo Thompson, costumière, entretien avec Peter Strickland

     

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3.5