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« Bâtonner » : quand l’argent nuit gravement à la santé journalistique

Autrice et collaboratrice au Monde Diplomatique, Sophie Eustache ajoute sa pierre à un édifice déjà immense : la mise en cause de pratiques journalistiques et de conditions de travail diminuées suite aux concentrations capitalistiques dans le secteur de la presse, à l’importance croissante de la publicité, à l’instantanéité ou à l’avènement de l’Internet.

La conclusion de Bâtonner ne souffre aucune ambiguïté : « Les services sont si cloisonnés, le contrôle hiérarchique si tatillon, la déférence aux spécialistes si pateline, les prés carrés si jalousement gardés et l’autocensure, surtout, si intimement incorporée, que des opinions individuelles parviennent rarement à dérouter la ligne de l’entreprise. D’ailleurs, la pression de l’actualité, l’obligation d’occuper l’antenne coûte que coûte et de remplir les canalisations médiatiques de « contenus » interdisent toute réflexivité, toute mise à distance de ses habitudes professionnelles et de soi-même. » Au bout d’une description souvent glaçante, Sophie Eustache ne pouvait mieux verbaliser l’impuissance dans laquelle se morfondent la plupart des rédactions…

« Déposséder », « marchandiser », « numériser », « copier-coller », « couper », « censurer-sensurer », « checker », tels sont les vocables – ici érigés en chapitres – permettant à l’autrice d’objectiver le mal dont souffre la presse, tous supports confondus. Il y a le diktat de l’instantanéité, celui du clic, de l’actionnaire, de la rentabilité, de la productivité… Il y a surtout une profession en perte de sens : bâtonner, c’est amender à la marge une dépêche d’agence. C’est aussi le quotidien de tous les « deskeurs », ces journalistes précarisés, cantonnés à leur bureau et dont on attend cinq, dix ou quinze papiers chaque jour. Enquêter dans ces conditions est un vœu pieu. Aller sur le terrain, un mirage. Au mieux, une interview téléphonique servira éventuellement à valider une information.

Le métier en lui-même a été considérablement bouleversé en quelques années. Avant les algorithmes, aucun journaliste ne se demandait de quelle manière il pouvait optimiser au mieux la visibilité de ses écrits. Personne ne réfléchissait en termes de clics, de mots-dièse, de titres putassiers, d’hyperliens, de curation de contenus. Les CDDU, les plans sociaux, le recours accru aux pigistes et aux stagiaires, la reprise pavlovienne des informations du voisin (cf. l’annonce erronée du décès de Martin Bouygues), la standardisation des contenus font désormais partie intégrante du paysage journalistique. Quant au fact-checking, volontiers présenté comme noble et dénué de toute subjectivité, on comprend à la lecture de Bâtonner qu’il s’agit avant tout d’une activité peu onéreuse (quelques vérifications sur le net suffisent généralement à démonter un argumentaire fallacieux ou des statistiques régurgitées sans précaution), permettant à la profession de redorer à bon compte un blason terni par les impératifs financiers.

Cette enquête concise mène à une interrogation qui aurait certainement mérité d’être effeuillée par l’autrice : comment résister et donner un souffle nouveau à un quatrième pouvoir prenant parfois des airs de chambre d’enregistrement ? Redonner des moyens, et donc des capacités, aux journalistes et sortir d’une logique purement marchande constituerait probablement un premier pas important.

Bâtonner, Sophie Eustache
Éditions Amsterdam, mars 2020, 128 pages

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3.5

« Karmen » : leçons de l’au-delà

Aux éditions Dupuis paraît la bande dessinée Karmen, de Guillem March. Nappée de mélancolie, elle raconte la transition douloureuse vers l’âge adulte, mais surtout l’amour et ses incompréhensions.

Catalina vit en colocation par défaut. « Avec la crise, je ne trouve que des contrats de merde. » Elle vit en marge de la société et se tient à distance respectable des autres par crainte d’être déçue. Elle est consciente que cela revient en quelque sorte à se soigner avant même de tomber malade, comme elle le confesse elle-même, mais elle n’en a cure. De la même manière, elle s’éloigne de ses parents, à qui elle ne prend même plus la peine de téléphoner. Guillem March caractérise son héroïne comme une solitaire au seuil de la misanthropie, autocentrée par douleur et par dépit. Les premières pages de Karmen sont ainsi consacrées au suicide de cette jeune femme en rupture avec son environnement. C’est l’introspection permise par une fonctionnaire de l’au-delà, censée accompagner les âmes durant leur migration, qui va permettre au lecteur de comprendre les tenants et aboutissants d’un geste extrême de désespoir.

Car Catalina vit surtout en rupture avec la réalité. Elle porte sur les autres des jugements définitifs sans même prendre la peine de les connaître (la « vieille folle aux chats »). Elle aime secrètement un ami d’enfance qui, en retour, la désire tout aussi confidentiellement. Inhibée, elle se livre peu, comme si la carapace qu’elle s’est patiemment construite pouvait la préserver de toute désillusion – alors même que c’est elle, précisément, qui finit par les nourrir ! Le temps de quelques mémorables planches non dialoguées, Guillem March la rapproche enfin d’une forme d’épanouissement : elle parcourt la ville entièrement nue, dans les airs, invisible, émancipée du regard des autres, dans cette ivresse que procure une liberté que l’on recouvre sans y avoir vraiment cru. Le portrait dit beaucoup de la mutation vers l’âge d’adulte, de la désocialisation, de la dépression, mais aussi de l’amour et de ses impensés. Quelques courtes histoires parallèles – un clandestin embarqué par la police, une demande en mariage brutalement avortée – viendront donner un peu plus de corps au récit.

Soignée dans l’écriture comme dans le dessin, Karmen met également en scène un au-delà régi comme on piloterait un empire industriel. Les âmes sont transbahutées sans que l’on s’y intéresse, indifféremment, sans la moindre tentative de les amender ou de les comprendre, dans un système où les décisions sont prises en haut lieu et demeurent infaillibles et irrévocables. C’est le zèle d’une fonctionnaire s’affranchissant des règles célestes (la fameuse Karmen du titre) qui va permettre à Catalina de réfléchir sur elle-même et de retenir quelque chose de ses erreurs passées. L’ensemble peut paraître un peu trop fléché, mais Guillem March y injecte ce qu’il faut de poésie et de justesse pour tenir le lecteur en haleine de bout en bout.

Karmen, Guillem March
Dupuis, février 2020, 160 pages

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3.5

Que retenir de « Cultural Studies et Hollywood, le passé remanié » ?

Les éditions LettMotif publient un essai de David Da Silva traitant des liens épineux entre les films historiques hollywoodiens et les cultural studies. Le sujet est original et permet à l’auteur d’évoquer les conflits d’historiens et de minorités à l’œuvre dans la capitale mondiale du cinéma.

Souvenez-vous : en 2017, Kathryn Bigelow faisait les frais de plusieurs polémiques entourant son long métrage Detroit. Ce drame historique revenait sur des événements survenus au Motel Algiers en juillet 1967. Là-bas, neuf personnes, essentiellement de couleurs, furent battues et humiliées par la police locale et la garde nationale du Michigan. Trois autres jeunes afro-américains perdirent la vie la même nuit. Kathryn Bigelow a beau afficher de nobles intentions, elle n’échappera pas aux accusations d’appropriation culturelle et même de complaisance envers la violence raciste, voire de « pornographie ». Cet exemple, emblématique des cris d’orfraie accompagnant chaque film historique – ou presque –, se fond parmi des dizaines d’autres dans cette étude originale menée par David Da Silva, publiée aux éditions LettMotif et nantie de plusieurs interviews inédites.

Le postulat au cœur de Cultural Studies et Hollywood est relativement simple : depuis l’avènement des « études culturelles » réinterrogeant l’histoire américaine à la croisée des disciplines, conflits d’historiens et de minorités s’invitent régulièrement à la sortie des films historiques. C’est en effet exclusivement à leur aune que David Da Silva se penche sur les interactions souvent conflictuelles entre les cultural studies et Hollywood. Et les exemples ne manquent pas. Certains intellectuels ou militants noirs considèrent que leur communauté est représentée de manière trop passive dans Lincoln. D’autres arguent que le rôle des femmes est occulté dans la révolte d’esclaves de The Birth of a Nation. La véracité historique est mise à mal par l’écriture de certains personnages dans 12 Years a Slave. Avec Les Proies, Sofia Coppola se heurte à un « catch-22 », c’est-à-dire une situation inextricable, née de la présence d’un personnage d’esclave noir : le représenter peut alimenter une accusation en caricature, le cacher semble inenvisageable du point de vue historique et pourrait conduire à des reproches d’invisibilisation de l’esclavagisme. La Passion du Christ semble quant à lui le réceptacle de tous les mécontentements : sur la représentation des violences faites aux Juifs, sur la caractérisation des méchants en androgynes ou en individus maniérés, sur la manière de rapporter les faits historiques. Exodus : Gods and Kings s’en sort à peine mieux, puisqu’on accusa Ridley Scott d’une représentation très biaisée des minorités, réduites aux rôles de serviteurs ou de voleurs. Le néo-orientalisme d’Argo (par lequel les Orientaux sont avant tout une menace), la minimisation du rôle historiquement joué par l’ambassadeur canadien dans l’affaire des otages iraniens de 1979, le choix de Ben Affleck pour camper l’hispanique Antonio Mendez feront eux aussi l’objet de critiques acerbes. Les films de Clint Eastwood sur Iwo Jima (ex. : pour la faible représentation des Marines noirs), Le Dernier Samouraï (ex. : pour la non-pertinence de la figuration de la culture japonaise) ou Munich (ex. : pour les personnages arabes non sous-titrés) se voient eux aussi documentés.

Quelques réserves

David Da Silva n’a pas peur d’évoquer une « dictature des minorités » remplaçant peu à peu le récit filmique des dominants. Il plaide que « les victimes sont divinisées » et qu’on assiste à une guerre de tous contre tous telle que théorisée par Thomas Hobbes. Il recourt à maintes reprises aux notes d’IMDb pour mesurer les divergences d’appréhension d’une œuvre entre les universitaires et les critiques d’une part, et le public lambda de l’autre. Cela pose toutefois un problème d’échantillonnage : peut-on raisonnablement arguer que ceux qui s’inscrivent et notent des films sur IMDb sont représentatifs de la population générale ? Ne s’agit-il pas, comme on peut raisonnablement le penser, d’individus plus cinéphiles et diplômés que la moyenne ? On peut aussi regretter que la superstructure (les studios hollywoodiens et leurs cadres, très majoritairement Blancs et masculins) ou la sous-représentation des minorités dans le cinéma américain ne soient pas problématisées dans l’ouvrage. Cela aurait probablement permis à l’auteur d’approfondir sa réflexion.

Bien qu’anecdotiques dans l’analyse qui nous occupe, les omissions du chapitre consacré à l’élection de Donald Trump ne sauraient être passées sous silence. Alors que l’auteur relève à juste titre que des milliardaires ont financé la campagne des démocrates en 2016, il ne pipe mot sur Stephen Ross, Sheldon Adelson, Richard Uihlein, les frères Koch ou Peter Thiel, généreux contributeurs républicains, préférant mettre l’accent sur les petits dons dont a bénéficié le magnat de l’immobilier. Donald Trump est par ailleurs dépeint comme un self-made-man, nonobstant le fait qu’il a massivement hérité de ses parents, le New York Times évoquant par exemple en octobre 2018 quelque 400 millions de dollars qui seraient pour partie issus de l’évasion fiscale illicite de sa famille. Le silence sur l’influence de Cambridge Analytica sur les élections ou la surinterprétation de la géographie des votes – largement immuable aux États-Unis pour des raisons historiques ou de sociologie électorale – nous paraissent aussi fragiliser la réflexion de l’auteur.

Ces éléments mis à part, Cultural Studies et Hollywood demeure une étude passionnante sur l’influence exercée par les cultural studies sur des films historiques américains qui, bien que partiellement débarrassés du dominant gaze, tombent aujourd’hui dans des travers nuisant à la véracité factuelle des événements qu’ils content. Cela, David Da Silva l’énonce avec une acuité remarquable.

Cultural Studies et Hollywood, le passé remanié, David Da Silva
LettMotif, janvier 2020, 370 pages

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3.5

La Communion de Jan Komasa : Ange ou Démon, Daniel nous fascine

La Communion de Jan Komasa est une très bonne surprise qui nous vient de Pologne. Le film est beau, intelligent. La tromperie au centre du dispositif génère autant une tension sourde qu’une certaine drôlerie qu’on ne s’attendait pas à trouver dans un film aussi dramatique.

Synopsis Daniel, 20 ans, se découvre une vocation spirituelle dans un centre de détention pour la jeunesse mais le crime qu’il a commis l’empêche d’accéder aux études de séminariste. Envoyé dans une petite ville pour travailler dans un atelier de menuiserie, il se fait passer pour un prêtre et prend la tête de la paroisse. L’arrivée du jeune et charismatique prédicateur bouscule alors cette petite communauté conservatrice.

Paradis : Foi 

Corpus Christi est le titre international de La Communion, de Jan Komasa, et il résume parfaitement ce qui se trame dans le film. Il y est question du Christ,  mais par les chemins de traverse. Le cinéaste est un jeune quadra polonais qui n’a pas connu les régimes les plus durs de son pays. Néanmoins, il produit une œuvre assez contestataire d’une certaine réalité sociale de son pays, œuvre qui montre combien la corruption  politique et le fait religieux ont encore une emprise totale sur la vie des citoyens.

On fait la connaissance de  Daniel (Bartosz Bielenia, phénoménal) dans un centre de rétention pour jeunes délinquants. Très vite, le ton est donné. Dès que le surveillant de l’atelier bois où ils se trouvent a le dos tourné, les jeunes se mettent à plusieurs pour perpétrer un viol collectif sur un des leurs. C’est Daniel qui fait le guet. Le même Daniel qu’on retrouve doux comme un agneau dans la séquence d’après, comme enfant de chœur du Père Tomasz (Lukasz Simlat) pour la messe que les jeunes suivent avec ferveur. La juxtaposition des deux scènes est d’autant plus troublante que Bartosz Bielenia a une sorte d’aura hypnotique  que ses yeux très clairs et exorbités souvent filmés en gros plan accentuent, aura qui nimbe ses actions d’une sorte de grâce. De fait, Daniel semble réellement habité par une foi plus sincère qu’opportuniste, il souhaite devenir prêtre, ce qui lui est évidemment interdit compte tenu de son lourd passé judiciaire.

Daniel est envoyé travailler à la menuiserie d’un patelin éloigné. Plutôt que de se soumettre à ses obligations de libéré conditionnel, il se rend à l’église du village, un col romain de prêtre, volé au père Tomasz, dans sa valise. Il vole également  l’identité de ce dernier et, par un concours de circonstances, prend la place du curé de l’endroit. Commence pour lui une vie de prêtre hors-sol où il annone les prières de confession directement du smartphone, où il harangue les foules de manière totalement anticonformiste, et où il donne l’extrême-onction aux mourants avec plus de compassion que de rites sacrés. La foule de ses fidèles est hypnotisée par ses manières de gourou, et devient de plus en plus importante.

Jan Komasa opte pour une mise en scène précise et sans effets inutiles. Le charisme de Daniel  est un atout essentiel du film, et se suffit presque à lui-même pour faire passer le message de l’ambiguïté de la foi telle que le cinéaste le ressent : Daniel est embarqué dans des actes très violents, mais est également capable de la plus grande empathie, la plus grande compassion envers « ses » paroissiens. Il est le moins ascétique de tous (voir la nuit de débauche qu’il s’offre lors de sa sortie du centre), mais il est également celui qui semble être le plus touché par la grâce divine. Sa dimension quasi-christique, puisque c’est de Corpus Christi qu’il s’agit, est également portée par son rôle dans le trauma collectif du village ayant perdu six jeunes dans un accident de voiture. Daniel fait office de guide spirituel face à des villageois consumés par la haine de la veuve du chauffeur, tout en se prévalant de la piété la plus pure.  Il est question de faute, de punition, de pardon, mais également de rédemption en ce qui concerne ce délinquant qu’on a vu dans la violence.

Le cinéaste questionne ainsi avec  intelligence la pratique de la religion catholique dans son pays, où il y aurait une appétence pour la forme, et non pour le fond. Comme dit le curé de la paroisse lui-même , « beaucoup viennent à la messe, mais peu prient ». Il questionne aussi le politique, les pratiques de corruption qui semblent encore gangrener la Pologne.

La Communion est un beau film qui ne dépare pas de ceux de ses immenses compatriotes, Pawel Pawlikowski (Ida, Cold War), et Jerzy Skolimovski (11 minutes, Deep End, Essential Killing) pour ne citer qu’eux. Les  choix de cadrage sont justes, avec des plans souvent serrés sur les protagonistes, et l’image de Piotr Sobocinski Jr. arrive à sublimer des intérieurs et des extérieurs tous simples avec une lumière toujours judicieuse. Sélectionné pour représenter la Pologne aux Oscars pour le prix du meilleur film étranger, La Communion n’a pas résisté à la tornade Parasite, sans pour autant démériter.

La Communion – Bande annonce

La Communion – Fiche technique

Titre original : Boze Cialo
Réalisateur : Jan Komasa
Scénario : Mateusz Pacewicz
Interprétation : Bartosz Bielenia (Daniel), Aleksandra Ko), ieczna (Lidia), Eliza Rycembel (Eliza), Tomasz Zietek (‘Pinczer’), Barbara Kurzaj (la veuve), Leszek Lichota la Maire), Zdzislaw Wardejn (le Curé), Lukasz Simlat (Père Tomasz)
Photographie : Piotr Sobocinski Jr.
Montage : Przemyslaw Chruscielewski
Musique : Evgueni Galperine, Sacha Galperine
Producteurs : Leszek Bodzak, Aneta Cebula-Hickinbotham, Coproducteurs : Malgorzata Jurczak, Marta Kraus, Anna Limbach-Uryn, Patrice Nezan, Jakub Szurmiej, Laurent Versini, Piotr Walter, Manuel Rougeron,Frederic Berardi, Marek Jastrzebski
Maisons de production : Aurum Films, Coproduction : Canal+ Polska, Les Contes Modernes, WFS Walter Film, Podkarpackie Regional Film Fund
Distribution (France) : Bodega Films
Récompenses : nombreuses. 15 nominations pour le Polskie Nagrody Filmowe de 2020 à venir, et une nomination aux Oscars
Durée : 115 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 04 Mars 2020
Pologne – 2019

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4.5

Porco Rosso, de Hayao Miyazaki : la liberté donne des ailes

De Porco Rosso de Hayao Miyazaki, se dégage une forme de plénitude qui ne cesse de dissimuler un vague à l’âme qui vogue dans l’air avec douceur. Un récital d’animation qui navigue vers le réalisme mais qui n’en délaisse pas moins sa portée mélancolique. Bien au contraire. 

A première vue, la direction artistique, toujours aussi légère et habile, pourrait paraître moins flamboyante, symbolique et chatoyante que dans certains autres films du cinéaste comme Princesse Mononoke ou Le Voyage de Chihiro, pour ne citer qu’eux. Mais de cette petite plage, calme et cachée des méandres de l’humanité, un hydravion peint d’un rouge vif et son pilote  libertaire prennent le bon temps qui leur est dû. Porco Rosso, c’est le simple récit d’un chasseur de prime qui vient en découdre avec les pirates des airs, comme un chevalier intrépide qui se lancerait à l’abordage en galopant vers le danger. 

De ces combats aériens, l’oeuvre voit naître alors un ballet céleste de duels aussi funambules que virtuoses, où la mise en scène et la fluidité de l’animation font rage pour ne plus nous lâcher. Comment ne pas être émerveillé devant les eaux bleues et les criques de la mer Adriatique, de ce panorama bucolique d’avant guerre où Miyazaki affiche son amour pour les paysages européens, où faune et flore ne font qu’un, dans un dédale de pureté. Porco Rosso, c’est aussi cet hommage au ciel et à la mer, loin de l’aliénation terrienne, à cette dame nature qui épouse les mouvements de la technologie humaine, et voit avancer sous ses yeux attristés la montée du fascisme et du déshonneur humain. 

Marco, surnommé Porco depuis qu’il est victime de la malédiction lui ayant octroyé un visage de cochon, est un solitaire, qui semble porter sur ses épaules une culpabilité et une farouche envie d’opposition au conformisme et d’indépendance. Mais comme souvent chez Miyazaki, la fluidité de la narration, elle-même en osmose avec l’image, est ce qui anime la douce flamme du film. Car sous ce calme champêtre et la relative simplicité narrative, Porco Rosso sait parfaitement moduler à la fois ses effets émotionnels, mais aussi et surtout, écrire avec finesse les relations qui lient les différents personnages, comme en attestent celle entre Gina et Porco et celle entre ce dernier et Fio. 

De l’amour, de la place de la femme dans la société ou même du respect de l’aviation et de la profession, Porco Rosso est comme habituellement avec le cinéaste une profession de foi pour l’humanité, d’une liberté qui donne des ailes et sa quête de résilience. Une aventure épique, qui délivre des moments de grâce inoubliables, comme cette vue sur la voie lactée qu’est cette « mer de nuage » et toutes ces âmes emportées par le destin dans un silence de cathédrale. 

4 westerns en DVD/BR chez Sidonis : Le train sifflera trois fois, L’Attaque de la malle-poste, El Perdido, Rio Conchos

Aujourd’hui, ce n’est pas d’un western de légende dont il sera question, ni de deux, ni même de trois, mais bien de quatre films que Sidonis Calysta permet de redécouvrir en DVD et Blu Ray en ce mois de février-mars 2020. Au programme : Le Train sifflera trois fois, L’Attaque de la malle-poste, El Perdido et Rio Conchos.

Le Train sifflera trois fois, Fred Zinnemann, 1952

Synopsis : Alors qu’il s’apprête à démissionner de ses fonctions de shérif pour se marier, Will Kane apprend qu’un bandit, condamné autrefois par ses soins, arrive par le train pour se venger. Will renonce à son voyage de noces et tente de réunir quelques hommes pour braver Miller et sa bande. Mais peu à peu, il est abandonné de tous…

Sur ce film culte, nous ne nous attarderons pas outre mesure. Tout a déjà été dit et n’importe quel cinéphile, encore plus s’il est amateur de westerns, connaît de près ou de loin l’histoire, les polémiques autour du film et les nombreuses qualités cinématographiques qu’on lui a toujours reconnues. High Noon, dans son sobre titre original, est le plus célèbre représentant du sous-genre que l’on a maladroitement appelé le « western psychologique », par différenciation d’avec les westerns plus aventureux – bien que pas nécessairement moins profonds psychologiquement, mais qu’importe la terminologie.

Le film de Zinnemann est assurément novateur, par son concept même de récit en temps réel, où la dramaturgie de l’histoire racontée épouse la longueur du film lui-même. Pas d’ellipse, pas de retour en arrière, mais un contre-la-montre d’une heure et demie à peine dont on connaît dès le départ l’issue (l’arrivée des bandits), et où la tension naîtra du manque de temps dont souffre le héros pour se préparer à affronter l’inéluctable. Ce procédé, que l’on connaissait déjà dans le cinéma français (dès 1939 avec Je t’attendrai de Léonide Moguy) et américain (en 1949 avec Nous avons gagné ce soir de Robert Wise), est alors inédit ou presque dans le western. Cette temporalisation est accentuée par les nombreux plans d’horloges, qui rappellent sans cesse au personnage comme au spectateur que le temps passe, le trot de l’aiguille prenant la place du tambour de guerre annonçant l’affrontement (que la chanson du film chantée par Tex Ritter, Do Not Forsake Me, rappelle elle aussi).

Les acteurs sont mémorables, Gary Cooper et Grace Kelly en tête, évidemment, sans oublier Katy Jurado, Thomas Mitchell ou encore Lloyd Bridges. Leurs personnages détonnent d’avec les stéréotypes habituels : Gary Cooper campe un shérif qui fait passer ce règlement de comptes avant ses responsabilités d’époux, et même de shérif, n’hésitant pas à jeter par terre son étoile pour en faire une affaire personnelle. Les codes du westerns sont mis à mal, les lieux également (l’église, lieu habituel de retrouvailles avec la communauté, devient celui où les concitoyens décident de ne pas soutenir la cause de Cooper). La mise en scène, très sobre, joue donc sur l’attente et l’impression d’être seul contre tous : les rues désertes, le soleil éclatant, les conversations sèches ; le dépouillement est total pour un film qui n’en demeure pas moins très travaillé esthétiquement.

Si Le Train sifflera trois fois est devenu un classique, il n’est peut-être pas le plus grand western de l’histoire ni même de son genre propre, mais il demeure pertinent encore aujourd’hui pour ce renversement des codes qu’il opère, et, surtout, pour sa contemporanéité avec la situation politique des États-Unis dont les divisions d’alors redeviennent étrangement actuelles. Et puis Sidonis nous gâte de nombreux suppléments, sur plusieurs heures, permettant d’approfondir les questions tout autant cinématographiques que politiques du film.

Suppléments :

– Présentation par Bertrand Tavernier (38min)
– Présentation par Patrick Brion (25min)
– Dans les coulisses (51min)
– Making Of (23min)
– Remise des oscars (2min)
– Katy Jurado à propos de Grace Kelly (1min)
– Bande-annonce
– Chanson du film*

*En 6 versions, avec entre autres Dean Martin, Eddy Mitchell (!!) ou Dave (!!!), sur fond de diaporama photos digne de Windows Movie Maker.

L’attaque de la malle-poste, Henry Hathaway, 1951

Synopsis : Tom Owens aide le vieux Sam Todd à diriger le relais de diligences de Rawhide, un coin perdu de l’Arizona. Mais Zimmerman, le chef d’un gang, arrive au relais dans l’intention de s’emparer d’une diligence transportant cent mille dollars en or et censée passer par le relais le lendemain matin. Tom, une femme de passage et son bébé vont se retrouver prisonniers d’une pièce bien gardée par des hommes de main, tiraillés entre tentatives de fuite, coopération temporaire et opportunités de rébellion. La nuit risque d’être longue.

Henry Hathaway est un des grands réalisateurs hollywoodiens qui, au même titre que Hawks ou Ford, a parcouru presque tous les genres au cours de sa longue carrière. Aussi en maîtrise-t-il les codes, il sait les mélanger et se les réapproprier. L’Attaque de la malle-poste est a priori un western, mais on le rangerait presque, a posteriori, du côté du film noir. C’est un western âpre, rêche, une fausse série B avec un souffle d’aventure et une tension dramatique comme seul Hathaway sait les doser. Son titre original, Rawhide (fouet utilisé pour les chevaux), donne le ton, quand on sait qu’il n’est jamais question ici de chevaux, mais bien d’hommes ; uniquement d’hommes. Avec la plupart des scènes sans musique, l’immersion du huis-clos et l’aridité des environnements sont totales.

Un western atypique dans sa mythologie qui n’est jamais déployée, ni visuellement (pas de grands paysages, pas de courses à chevaux) ni thématiquement (l’appropriation d’un lieu, le rapport à l’étranger, l’arrivée de la loi ou encore l’héroïsme). Les thématiques comme la façon de filmer font plus urbains, plus film noir, donc. C’est d’ailleurs un western très violent pour l’époque, tant physique (on tire sur un bébé) que psychologique (l’enfermement et le chantage), avec des antagonistes d’une immoralité rare et un protagoniste complètement impuissant. Nous gagnent alors un sentiment de malaise, d’instabilité, et une tension perpétuelle : la violence peut éclater à tout moment, les tentatives d’évasion peuvent être découvertes, les tentatives d’avertir le monde extérieur se retourner contre nos héros, etc. Tout peut arriver, mais de la même manière : tout peut ne pas arriver. C’est ce qui rend le film si passionnant : il est imprévisible, la vie de chaque personnage ne tenant qu’à un fil.

Tyrone Power est fabuleux en héros charismatique mais ici totalement impuissant et soumis aux ordres de ses ravisseurs. Il a peur, n’est jamais rassuré ni rassurant ; privé de ses atouts de « cow-boy » (de son revolver, donc), il est comme castré et rendu impuissant, humilié. Susan Hayward, vraie femme forte, compense en jouant le rôle de la rebelle bien décidée à ne pas se laisser faire, tandis que son compagnon d’infortune coopère au mieux pour gagner du temps. Hugh Marlowe est quant à lui à contre-emploi : habituel jeune premier, il est d’abord froid et terrifiant d’assurance, chef de bande à la fois menaçant et sadique, mais aussi refoulant une certaine éducation morale surprenamment rassurante (il semble avoir une parole, être calme et réfléchi, en rien psychopathe, et ce qu’il fait subir aux protagonistes n’a finalement rien de personnel mais doit être fait pour les besoins de son dessein). Une droiture sonnant comme une fébrilité pour ses bras droits qui ne tarderont pas à l’exploiter pour contester son autorité. Et parmi eux, justement, se tient le grand Jack Elam, éternel second rôle de western à l’œil défectueux inoubliable. Il a « la gueule de l’emploi » : immoralité totale, pervers sexuel et capable de tirer sur un bébé en riant. L’un des méchants les plus monstrueux de l’histoire du western, sans doute.

La véritable force du film, au-delà de la tension liée à la situation de domination qui s’installe, réside dans la pièce où sont retenus les héros. La gestion de l’espace est de manière générale brillante dans ce film, entre les intérieurs étriqués et les extérieurs vides, entre les fenêtres trop hautes et les portes moyennement insonorisées. Car c’est bien dans cette pièce que tout se joue. D’abord lieu maudit d’emprisonnement, la chambrette devient rapidement le havre de paix béni d’où les personnages peuvent élaborer leurs plans et creuser, en cachette, un trou que la nappe d’une table placée contre le mur permet de masquer. Mais c’est finalement dans cette même « cage » que les personnages seront les plus en sécurité, inaccessibles aux hommes de main de Zimmermann capables de toutes les pires tortures physiques et morales.

Hathaway réalise avec Rawhide un western assez unique en son genre, où l’immoralité et la violence psychologique font basculer le récit dans un thriller noir – aux noirs et blancs somptueux par ailleurs –, où la domination progressive et les rapports de force s’expriment par des cadrages millimétrés, des contre-plongées discrètes et autres jeux de miroirs. L’attaque de la malle-poste influença sans doute Quentin Tarantino au moment d’écrire Les Huit Salopards, notamment dans la gestion des espaces clos et la façon de cultiver une tension de tous les instants qui éclate lors des scènes les plus triviales (manger, lire le journal, discuter de la pluie et du beau temps). La présente édition rend un bel hommage à l’œuvre d’origine, et le commentaire audio (entre autres) permet justement d’en savoir plus sur l’envers du décor de certaines scènes sous haute tension, sur la manière dont Hathaway s’approprie l’espace et pense son cadre ; bref, sur ce qui fait de ce modeste western un étalon du genre.

Suppléments :

– Commentaire audio par C.Courtney Joyner
– Présentation par Bertrand Tavernier (34min)
– Présentation par Patrick Brion (8min)
– Susan Hayward : Un franc-tireur à Hollywood (7min)
– Tournage à Long Pine ! (13min)
– Bande-annonce

El Perdido, Robert Aldrich, 1961

Synopsis : Brendan O’Malley a le shérif Stirbling à ses trousses car il a tué sa sœur. Il s’exile au Mexique, où il ne peut être arrêté, et se fait engager au sein du ranch de son ancien amour, Belle, aujourd’hui mariée. Le shérif décide de se faire embaucher lui aussi de manière à garder un œil sur son fugitif et à ne pas perdre encore une fois sa trace… L’homme de loi ne tarde pas à être sous le charme de Belle qui elle semble s’éprendre à nouveau d’O’Malley, peu après la mort de son mari.

El Perdido, ou The Last Sunset en version originale, annonce, comme son nom l’indique, la fin des grands westerns américains de l’âge classique. Ford, Hawks et les autres grands maîtres sont sur la fin, et l’on voit conjointement poindre les spaghetti italiens et les films crépusculaires de Peckinpah de part et d’autre de l’Atlantique. Le film d’Aldrich semble arriver trop tard, ou trop tôt : c’est un western que l’on qualifiera de « malade », à l’écriture atrophiée par le tournage, et le tournage lui-même atrophié par le montage. En résulte un essai pas complètement réussi qui frustre par ce qu’il aurait pu être, avec de tels acteurs et un tel réalisateur aux commandes. Mais tout paraît hésitant, inachevé, non assumé ; et le rythme d’en pâtir grandement.

Ce qui est à mettre au crédit du film, c’est indéniablement son souffle romanesque et romantique. El Perdido est un western mélodramatique comme il y en a peu, sur fond de transhumance très classique, mais sachant renverser les attentes. Le film est quasiment dénué de violence physique, mais empreint de tourments psychologiques et de rapports très profonds entre les personnages. On assiste à une double histoire d’amour un peu étrange, voire déconcertante, parce qu’incestueuse, autour de laquelle gravitent des personnages hantés, névrotiques (Joseph Cotten et sa blessure de guerre à la fesse, vraie blessure à sa masculinité), assez uniques dans le western. On aurait aimé que les tiraillements moraux fussent encore plus poussés, mais il est clair que certaines scènes sont déjà d’un malaise certain, moralement parlant.

Entre les deux protagonistes se disputant la romance, à savoir Rock Hudson et Kirk Douglas, se joue un duel malheureusement inégal : Douglas est davantage mis en valeur, par l’écriture et le montage, face à un Hudson qui a du mal à exister. Douglas étant producteur, et ayant pris soin d’assurer lui-même le montage (qu’Aldrich considérera comme une trahison envers sa vision du film), un tel déséquilibre dans le rayonnement à l’écran des deux personnages n’est guère étonnant. Heureusement, en contrepoids, les deux personnages féminins sont excellents. Dorothy Malone, aux faux-airs de Bette Davis, dégage de sa beauté âgée une mélancolie impressionnante ; Carol Lynley, jouant sa fille, de sa pureté virginale fascinante, sublimant de cet aura un rôle pourtant très limité en terme d’écriture.

Si la mise en scène d’Aldrich est discrète, et que la BO, un peu forcée, finit par lasser, El Perdido laisse au spectateur le souvenir d’un quatuor fusionnel mais dont les individualités semblent inconciliables. Le présent du film, ce qui s’y passe, est finalement moins important que le passé, jamais montré mais sans cesse évoqué, qui hante les personnages. Ce sont donc moins des images que des relations qui demeurent, et une ambiance triste où ces héros et héroïnes donnent l’impression d’avoir déjà vécu tout ce qu’ils avaient à vivre, dit ce tout qu’ils avaient à dire, et que tout ce qui se joue sous nos yeux n’est plus que « mots de trop », « aventures de trop ». C’est ce qui fait la force émotionnelle de ce film désabusé, sa cohérence contextuelle avec son genre, mais aussi la limite de sa dramaturgie.

Suppléments :

– El Perdido : Le crépuscule des héros (25min)
– Présentation par Bertrand Tavernier (22min)
– Présentation par Patrick Brion (11min)
– Bande-annonce

Rio Conchos, Gordon Douglas, 1964

Synopsis : Peu après la Guerre de Sécession, deux anciens militaires se lancent sur la piste d’un colonel confédéré qui a mis sur pied un négoce d’armes avec les Apaches.

Rio Conchos est sans doute le western le moins connu de cette sélection, et pour cause, il est peut-être le moins bon malgré des qualités de mise en scène évidentes. De l’ouverture glaçante où le « héros » massacre des Indiens en train d’inhumer l’un d’entre eux, au final épique tout en explosions, on ne peut pas dire que Gordon Douglas ne sait pas manier une caméra, car c’est ce qu’il fait de mieux ici. Ce qui frappe, avant toute autre chose, ce sont les mouvements de caméra, qui surgissent souvent au milieu de plans fixes, sans coupure, lorsque l’action s’emballe, donnant une impression de continuité et une appréhension de l’espace scénique très immersives (la caméra passe de part et d’autre d’une barricade durant un gun fight, se relève en même temps qu’un personnage finit de ramper sous une charrette, passant du sol au ciel pour capturer des plans d’ensemble en plein affrontement, etc.). Et de ce point de vue, la restauration ici présente est vraiment magnifique, les contrastes chauds accentuant à merveille la pénibilité de la chevauchée et la fatigue tant physique que psychologique qui pèse sur les personnages. Sans oublier une bande-son de très grande qualité, signée Jerry Goldsmith. Dans la forme, Rio Conchos est une petite pépite.

C’est dans le fond que le bât blesse. L’histoire ne parvient jamais à passionner, faute de rythme, alors que beaucoup d’éléments de l’intrigue auraient pu être exploités plus en profondeur (à commencer par ce colonel nordiste nostalgique de la Guerre de Sécession, qui rêve de continuer le combat contre les sudistes et s’allie avec les Indiens contre ses propres concitoyens ; de la même manière, le passé trouble du héros, Lassiter, manque de nuances pour justifier pleinement ses motivations belliqueuses envers les Indiens). Les personnages sont plutôt fades, malheureusement, et leurs interprètes s’en sortent comme ils peuvent. Richard Boone est le plus convaincant, bien qu’encore loin d’un Lee Marvin (à qui on l’a souvent comparé), en gueule cassée immorale, mené par la haine et le désir de venger sa famille massacrée par les Indiens. Mais il semble parfois trop résonner avec le Ethan de La Prisonnière du désert, dont la comparaison saute aux yeux et le dessert plus qu’autre chose. Stuart Whiteman est un peu coincé dans son rôle de colonel aux aguets, bien que son rôle le veuille. Anthony Franciosa est un mexicain peu crédible, et parfois too much dans ses mimiques et son exubérance. Enfin, la caution féminine, Wende Wagner, est bien jolie mais doit se contenter du rôle de la belle indienne sans une ligne de dialogue – mais sans histoire d’amour inutile non plus, Dieu merci.

Ce qui reste, ce sont donc quelques scènes d’action très bien filmées, et cette neutralité du regard de Douglas porté sur Américains, Mexicains et Indiens tous filmés avec beaucoup de force et de dignité. Rio Conchos est un film qui n’est ni anti-indien, ni anti-mexicain, ni anti qui que ce soit : tout le monde déteste tout le monde et a de bonnes raisons d’avoir envers l’autre de profonds griefs. Un western d’aventure divertissant mais qui manque d’écriture pour marquer.

Suppléments :

– Présentation par Bertrand Tavernier (27min)
– Présentation par Patrick Brion (11min)
– Bande-annonce

Tous les êtres humains n’habitent pas le monde de la même façon

Des voix se lèvent, s’élèvent pour dire « stop », pour dire que nous ne voulons plus de ce monde-là. A l’image du « on se lève et on se casse » de Despentes, on veut que ces voix portent et ne soient plus isolées, meurtries, détruites. On veut du « love gaze » partout, pas d’oppositions trop faciles, de violence, de pièges à la Polanski. On ne veut pas désigner des monstres, on veut une société qui se regarde en face. On ne vous donnera pas notre haine, mais on ne va pas se taire.

« Nos larmes en pardon »

Ça fait mal, très mal, pour reprendre les mots de Virginie Despentes, s’y associer. Aux César en 2020, on a voulu séparer en deux catégories les gens du cinéma et plus largement les gens du monde, de la Terre. D’un côté, ceux qui seraient du côté des violeurs, des pédophiles, des méchants donc et de l’autre celles (car se sont souvent des femmes on ne va pas se le cacher, les hommes étaient plutôt en retrait) qui n’en peuvent plus de cette société où l’on prime toujours les mêmes condamnés et autres hommes visiblement, dont le cinéma n’est plus vraiment en phase avec la réalité (ou l’irréel car après tout, ça n’est pas ça la question du cinéma, c’est aussi l’imaginaire). Pourtant, la vie est-elle si simple que cela ? Il suffit de dire « le monde se divise en deux catégories… » et hop emballé c’est pesé ? Du coup, tout le monde y va de son petit soutien à l’un ou l’autre camp, voire de sa haine dégueulasse. On se déchire sur l’homme, l’artiste. A ce titre Polanski devient le monstre à abattre, le piège absolu dans lequel tout le monde s’engouffre, on n’est pas loin non plus dans certains articles ou « discours » de vouloir pendre Ladj Ly (parce que quitte à tout mettre dans le même panier, allons-y gaiement!). Mais attendez, on n’avait pas dit que c’était aider à les changer qu’on voulait ? Oui, car notre société est faite d’hommes, de femmes dont les agissements vont à l’encontre de l’humanité de leurs congénères. Rien de nouveau ce qu’on dit simplement aujourd’hui c’est que nous ne voulons plus qu’ils se retrouvent sur les plateaux de télévision, dans les cérémonies (mais d’ailleurs ça sert encore à quelque chose les plateaux de télévision et les cérémonies ?).

Société du spectacle

Ironie, ces cérémonies n’intéressent plus personne soi-disant, pourtant tout le monde en parle, commente. Il s’agit tout de même de la manière dont la société se regarde. La question reste de savoir ce que nous voulons comme société. Et sur cette question, la fracture est large, immense même. Donc non, il n’y a pas d’un côté les gentils et de l’autre les méchants. Même ça, ça fait longtemps que le cinéma l’a compris. Quand Swann Arlaud monte sur scène pour parler du dernier François Ozon, il ne s’adresse pas tellement au cinéma mais à des êtres humains dont le monde s’est écroulé. Pourtant, le film le montre avec brio, aucun des trois protagonistes ne réagit de la même manière, ne cherche la même chose. Il n’y a donc pas une réponse toute faite à ce problème de société. Quand Despentes écrit « on se lève et on se casse », c’est très parlant car elle dit rien moins que « ça suffit ». Elle écrit que « ça fait mal » et elle n’est pas la seule à le vivre, j’ai eu mal. Non pas que je veuille me substituer à la justice mais que je souhaite voir de mes yeux autre chose à la télé, au cinéma. J’ai eu l’impression tenace que Portrait de la jeune fille en feu ou Grâce à dieu étaient de grands films de 2019. Peut-être que J’accuse l’était, mais il y avait une telle facilité provocatrice à le récompenser au nom d’une certaine idée de l’état de droit que ça me semble vraiment tirer à boulet rouge sur certaines personnes.

Après, un prix ne réconcilie jamais personne et c’est dans les salles que tout se joue. Sachant que ces récompenses arrivent après les sorties, elles ne préjugent en rien de la durée de vie du film en salle. Portrait de la jeune fille en feu a déjà ses entrées un peu partout aux Etats-Unis et fait un très bon score là-bas. Quant à Grâce à Dieu, le film n’a pas fini de résonner avec  l’actualité. Mais si on part dans des préoccupations telles, il faudrait aussi se demander pourquoi aucun prix « majeur », ceux que tout le monde commente n’a été remis à une femme. Nous avions là l’occasion d’un film ayant marqué les esprits, d’une réalisatrice engagée non pas seulement au sens militant, mais aussi pour écrire, défendre et apprendre le cinéma et rien ne s’est passé. Nous nous sommes contentés de remettre le prix à Roman Polanski comme en 2014 où il avait volé la vedette à Kechiche sous prétexte que ce dernier était déjà dans la tourmente malgré la Palme d’or donnée quelques mois plus tôt à sa Vie d’Adèle. En fait de réussites et de moments gênants (plus ceux-là que la première catégorie), on se plait à oublier chaque année que les César ont toujours été une énorme frustration. Celine Sciamma, toujours nommée, jamais récompensée (comme réalisatrice), Gallienne qui crache sur Fatima au prétexte que son prix serait politique l’année où il triomphe avec Guillaume et les garçons à table !. Polanski qui doit présenter la cérémonie en 2017 puis renonce. En 2019, le consensus était plutôt large puisque Jusqu’à la garde avait fait l’unanimité et ne posait aucun problème : Xavier Legrand n’a pas réellement de couleur politique, il n’est pas connu du grand public. Idem pour les prix d’interprétation. Notons d’ailleurs que Les chatouilles n’avait pas remporté de prix majeur lui non plus. Comme quoi, selon les années la politique s’invite ou non dans nos récompenses.

Récompensera, récompensera pas…

Qu’importe, ces récompenses qu’on le veuille ou non ont un impact sur ce que notre cinéma nous dit de nous (et pas seulement de moi car de moi il ne dit pas grand-chose), de notre société. Adèle Haenel l’a dit et je pense le redira toujours, il ne s’agit pas d’une diabolisation mais d’un tournant à amorcer. Or, nous avons clairement plus que loupé le coche #metoo. Que ce soit en France ou ailleurs, je m’insurgeais récemment à propos de Scandale, mais je ne suis pas la seule. Despentes qui s’exprimait donc dans une tribune récemment le dit aussi : « Tout ce qui se passe autour du féminisme et de #metoo ces derniers temps, j’ai pas une pensée fixe, c’est-à-dire, ça m’évoque énormément de réflexions, mais je suis surprise de le vivre, j’ai l’impression de vivre un moment historique, je suis pas sûre des conséquences et de ce qui se passera ensuite, mais je suis sûre du moment, je sais pas si ça me réjouit, mais c’est vraiment intéressant et inattendu. En tout cas, j’ai l’impression d’être vivante dans cette histoire… » (Podcast Les couilles sur la table où j’invite vraiment tout le monde à aller écouter Virginie Despentes, elle vous heurtera sûrement mais sa réflexion est extrêmement intéressante car loin d’être binaire). Bien sûr, elle ne parle pas de Scandale mais elle reste prudente sur ce mouvement, avant de parler de révolution, il faut voir tous les freins qui demeurent. Lisez Asia Argento, c’est puissant. Il n’y a qu’à voir les réactions que se prend dans la figure Sara Forestier quand elle dit qu’elle regrette (elle le dit maladroitement certes) de ne pas s’être levée. Elle n’est pas là la soumission dont parle Despentes dans son édito ? Le corps d’Adèle Haenel qui se lève est désormais commenté, scruté. Pourtant, elle l’a mis en marche, elle a exprimé sa colère, saine. Et je crois qu’elle en avait le droit. On ne peut pas passer son temps à produire du discours. Il faut aussi agir. Et puis Polanski est un sacré piège tendu : si elle ne se lève pas, elle cautionne ce qu’elle dénonce, si elle ne vient pas, elle accepte qu’on ne récompense pas le film qu’elle défend, si elle se lève, cela pose problème à une partie de la profession. Pourtant, ce n’est pas de Polanski qu’il s’agit au départ mais des violences, des excuses, du refus d’une société qui célèbre ça.

Récits manquants 

Et j’ai bien envie de la société que me propose cette merveilleuse actrice où nous nous regardons non pas pour nous juger, mais pour nous faire face réellement et réfléchir à ce que nous voulons vraiment construire comme société ; c’est celle que je désire ardemment. Et je veux garder des César des souvenirs plus poétiques, plus constructifs : « les récits qui nous parlent et qui nous touchent, c’est aussi les récits qui nous manquent collectivement et je crois qu’on avait besoin de ce récit d’adoption, d’accueil, de refuge, on avait besoin de ce récit qui dit que la famille ça s’invente, ça se recompose, ça se choisit (…) d’un récit qui nous ressemble, du côté des fragiles, des sensibles (…) du côté des amitiés solidaires, des humiliés, les vrais » (Céline Sciamma recevant le César de la meilleure adaptation pour Ma vie de Courgette). Ne tombons pas dans le piège de nous regarder pour nous combattre. Il existe des récits capables simplement de nous enthousiasmer, de nous faire grandir, de nous appartenir et c’est ceux-là, toujours, que nous devrions célébrer. Le cinéma est un terrain d’imaginaire qui est devenu de plus en plus ces dernières années un terrain de contestations, de luttes, de visibilité et l’enjeu des récompenses est maintenant de donner une médaille à ceux qui donnent à voir ces luttes, ces contestations, cette visibilité. Même s’il n’a pas brillé dans son discours lu sur téléphone portable, Nicolas Bedos l’a pourtant dit ce soir-là « la vie a parfois du talent, il faut parfois le provoquer ». Elle a surtout des hommes et des femmes qui habitent un monde dans lequel depuis toujours des combats sont à mener, à corps et à cris. Quand Despentes parle des dominants et des dominés j’entends déjà ceux qui parleront de discours victimaires. Oui, il y a clairement des victimes dans ce monde, des voix à entendre, des récits manquants et c’est aussi à nous de les entendre, de les écouter, de les regarder et cela est possible à travers le cinéma. Ainsi, de quoi Parasite est-il le récit si ce n’est de cette domination ? Pourtant, il n’y est pas seulement question de réalité, de social mais aussi d’art, de choix, d’esthétique. De quoi Ladj Ly parle-t-il dans Les Misérables, titre qu’il emprunte à Hugo ?Quoi qu’on pense de son film et du regard qu’il y porte, quand on a deux secondes côtoyé ces cités (auprès des élèves pour ma part), on sait que quelque chose gronde. Pardon mais à quel moment récompenser Ladj Ly après Polanski, c’est lui donner réellement un prix, dans tout ce bruit, personne ne l’a entendu parler de la misère ? Et tout le monde s’est jeté sur lui et sa propre condamnation (preuve que ne condamner que Polanski est un piège, il faut voir que c’est une question de société et non de duel et c’est dans ce piège aussi qu’on a forcé Adèle Haenel à se trouver, seule à porter sa voix ce soir-là). Nous voilà contraints à nous taper dessus.

Féminin, masculin, féminisme, regards …

J’ai même découvert récemment (un peu tard je l’avoue) qu’au sein même du mouvement féministe il y avait des tensions fortes entre universalistes et intersectionnalistes. Ne me demandez pas dans quel camp je me trouve. Merde, encore une division et savez-vous sur quoi elle se cristallise ? Le voile. Et voilà que nous tournons de nouveau en rond. Doit-on gommer toutes les différences pour avancer ensemble ? Question impossible à trancher et presque dangereuse. Aucune voix aujourd’hui ne se dégage vraiment (la seule qui gueule fort c’est Despentes et son King Kong Théorie a déjà 14 ans !!). Enfin si, nous avons des voix . Face à la tourmente, aux paroles prononcées avec courage et intelligence, on ne sait pas si le cinéma de demain se fera avec ou sans Adèle Haenel et Céline Sciamma et on espère très fort qu’il se fera avec elles et avec d’autres visages, d’autres récits manquants. Sinon, notre cinéma sera un monde où l’on récompense toujours les mêmes, on regarde toujours les mêmes récits, les prix remis par les mêmes personnes qui se divisent pour les mêmes raisons. Et il  y a ceux qui se taisent, dociles.

J’ai eu la chance de croiser dans ma vie Céline Sciamma, Adèle Haenel et Virginie Despentes, j’ai parlé quelques minutes avec chacune d’elles et j’ai chaque fois vu des êtres humains pleins de convictions, d’envies, de récits dans lesquels j’ai eu un petit moment ma place. Il y avait des choses bien différentes dans leurs regards et dans leurs réponses à mes questions, mais toujours cette incertitude, ce moment où l’on se posait ensemble réellement des questions sur le corps, le cinéma, la solitude. Des questions fondamentales qui sont oubliées aujourd’hui au profit d’une société très spectaculaire où une actualité en chasse une autre. J’ai 27 ans, rien du tout à l’échelle de ce monde, mais j’ai déjà fait l’amère expérience des sujets qui se balayent entre eux, des cristallisations. Je sais que nous avons ces deniers jours manqué énormément d’occasions. Je ne sais plus qui je suis vraiment. J’ai envie que nous puissions faire des films sans avoir à être renvoyés dans les clous, les cases, les attentes du marché. Il manque énormément de choses à notre cinéma et surtout parfois tout simplement du cinéma. Et il a manqué à notre cérémonie des César une vraie célébration, tout a été entaché par le rêve du buzz, des gens qui ne s’intéressent pas au cinéma ont regardé ça comme un match de foot. Tout a surtout été entaché par une envie de ne pas faire de vagues (car le buzz cache les vraies questions et les vrais coupables), d’écouter les voix mais sans les comprendre vraiment. Alors quand certains corps se lèvent, marchent, s’expriment sans que ça soit dans un petit carré de lumière prédéfini, calibré (on s’écoute dire depuis vingt ans qu’il y a un problème de représentativité, un problème du féminin au cinéma mais c’est comme un rendez-vous attendu), tout s’emballe. On va dire tout et n’importe quoi de cela. Demain encore nous apprendrons d’autres violences et nous nous étonnerons faussement (parce que nous savons !!!).

Pourtant, il n’y a plus de surprise, c’est à la dynamite que nos systèmes devraient être revus. Rien qu’à voir nos dissensions concernant la planète et sa descente aux enfers, la preuve qu’arrêter de voir nos récits et nos vies chapeautés par certains (qu’on nommera comme on veut) est une urgence vitale désormais !

Monos d’Alejandro Landes : un volcan d’émotions

Monos est aussi déroutant qu’il est magnétique. C’est un peu comme si la bande de jeunes de Nocturama de Bertrand Bonello s’était réfugiée dans un camp d’entrainement guerrier et fut observée de près par la mise en scène sensorielle d’Andrea Arnold dans sa période American Honey ou Les Hauts du Hurlevent. 

Le film d’Alejandro Landes brille par le magma d’images qu’il nous renvoie. Tout n’est que matière et vibration organique dans un volcan d’émotions et de pulsions juvéniles qui viennent se télescoper à une symphonie guerrière où le monde adulte semble bien éloigné de chacun. Tout est chaotique, primitif, voire désordonné. Nous ne savons pas vraiment où nous sommes, nous ne savons pas réellement ce que nous explique l’œuvre, dans des plaines sans doute colombiennes, au sommet des montagnes où seuls les nuages se fondent avec cette bande de demi-dieux qui exécutent des ordres et s’entrainent comme des forcenés à tuer et à faire osmose avec la nature. Leurs taches premières : avoir sous leur surveillance une otage américaine et garder en vie une vache comme signe de respect et vigilance. Mais tout ne se passera pas comme prévu. 

Monos ne cesse de crever l’écran, éclaboussé par le travail sonore incroyable, une nouvelle fois, de Mica Levi, puis happe par sa volonté souveraine de disséquer la dissolution du monde adolescent par l’embrigadement de la guerre, deux univers qui paraissent incompatibles mais pourtant si palpables. L’innocence se désagrège et les coups de feux deviennent alors les prémisses de la fête ou des regrets finaux. Dans sa première partie, il est difficile pour le spectateur de cohabiter sereinement avec cette bande, lobotomisée par les rites militaires, sujet aux ordres et cadenassée par le lavage de cerveau sectaire, mais qui isolée et loin du regard du « sergent chef » chérissent autant le fait de courir au coin du feu que de s’abreuver des désirs charnels : ce qui donne des séquences sensitives impressionnantes où Monos fait rentrer en symbiose l’individu et le collectif. 

Dans ces moments là, abrasifs, jouasses, innocents et lyriques, Monos tisse sa toile en aimant jouer avec la matière et les corps afin de mettre à distance son regard soit par le biais de plans larges d’une nature hallucinogène (champignons), foisonnante et élégiaque pour après coups, se rapprocher à proximité des corps et de leurs stigmates militaires. Tétanisant dans ces instants adolescents manquant de certitudes, hybride par sa douce curiosité qui mélange les flux, les fluides et les genres, puis dévastateur car chaque émotion, chaque sentiment viscéral est retranscrit avec force par le trouble de la mise en scène. Mais alors que le premier versant du récit se voulait plus introspectif et plus ambivalent dans sa démarche, la deuxième partie, plus référencée (Apocalypse Now), se déroulant dans une jungle hostile, vire au chaos.

Le film change de braquet, mais reste atemporel et n’use jamais de la caractéristique idéologique pour mieux s’interroger sur la question du dévouement et de l’indépendance d’un groupuscule qui semble de lui-même s’enfoncer dans le gouffre des ténèbres. Entre insubordination, indépendance obscurcie et hiérarchie sociale, l’effet de meute, la folie identitaire et la violence laissent de côté les joies du souffle de vie et tirent un trait sur les jouissances de l’environnement, et rien, ni même le symbole de la famille ne pourra les arrêter. Alejandro Landes nous laisse en face à face avec un regard flou, tuméfié et dévoré par les larmes où culpabilité, peur et survie se mêlent sans véritable distinction. A l’image du film, qui nous laisse dans le tumulte, le flou total mais surtout face au vertige d’une jeunesse, jetée ad vitam aeternam dans la gueule du loup d’un monde sans filet. 

Monos – Bande Annonce

Synopsis : Dans ce qui ressemble à un camp de vacances isolé au sommet des montagnes colombiennes, des adolescents, tous armés, sont en réalité chargés de veiller à ce que Doctora, une otage américaine, reste en vie. Mais quand ils tuent accidentellement la vache prêtée par les paysans du coin, et que l’armée régulière se rapproche, l’heure n’est plus au jeu mais à la fuite dans la jungle…

Monos – Fiche Technique

Réalisatrice : Alejandro Landes
Scénario : Alejandro Landes, Alexis Dos Santos
Compositrice : Mica Levi
Sociétés de distribution : Le Pacte
Durée : 1h43 minutes
Genre: Guerre
Date de sortie :  4 mars 2020

 

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4

La rose et la flèche : Robin sort du bois en Blu Ray

Drôle d’objet que ce La rose et la flèche, variation de Robin des Bois réalisée en 1975 par l’anglais Richard Lester. Curieux, parce que même dans le cadre d’une décennie 70’s actant la désacralisation des grands mythes romanesques, difficile de trouver un équivalent à cette version qui enlève au personnage sa dimension héroïque pour le pousser dans les bras d’un romantisme désespéré.

Johnny revient d’en guerre

Robin est parti depuis 20 ans de Sherwood. Il est rincé par les guerres sans fin et les massacres déguisés en batailles.  En pleine cure post-James Bond, Sean Connery incarne ce personnage avec ses traits dans la force de l’âge qui véhiculent immédiatement le sentiment d’usure éprouvé par ce héros fatigué. De retour chez lui, il découvre que Sherwood est désormais sous la coupe d’un shérif cruel et inflexible, et retrouve Marianne, son amour de jeunesse, sous la soutane de bonne sœur…

Nul besoin d’être particulièrement familier du mythe pour comprendre que Richard Lester ne compte pas apporter une pierre supplémentaire à l’édifice héroïque de l’archer hors-la-loi. Et en effet, le film emprunte le chemin de la légende pour mieux lui imposer des sorties de pistes. En témoigne le traitement du personnage de Richard Cœur de Lion, qui glisse des habits du monarque bienveillant à ceux du despote dominé par ses instincts sanguinaires, et incarné par un Richard Harris habité. A la fois la projection du devenir de Robin sur le front, et la part de folie qui ne le quittera pas lorsqu’il reviendra au pays.

Sur le papier, l’approche se révèle assez contemporaine et même précurseur de notre époque qui a érigé l’arrière-cour des mythes en théâtre de leur itération. Pour autant, difficile de ne pas être désarçonné devant les moyens (ou leurs absences) employés pour incarner la proposition à l’écran. Compassé dans une direction artistique cheapos et des paysages pas vraiment raccords avec le contexte (les prises de vues se sont effectuées à Lizaso dans le Pays-Basque espagnol, pas vraiment la résidence secondaire du relief britannique), La rose et la flèche fait montre d’une désinvolture générale qui ne profite pas à son propos. La démystification voulue se traduit ainsi par un appauvrissement des moyens d’expressions du médium qui se répercutent dans à peu près tous les compartiments de la production, comme dans ces scènes de combat qui plaident en faveur d’un rapprochement peu flatteur avec Sacré Graal des Monthy Python.

L’enfer, c’est chez lui

Dénué de boussole narrative susceptible d’articuler une somme d’éléments mal agencés, le film égare le spectateur dans un flou artistique qui ne profite pas vraiment aux personnages.

Il faut attendre le dernier tiers du film pour que ceux-ci trouvent enfin leur place dans un récit qui précise ses enjeux à mesure que Robin dévoile sa nature de guerrier sans guerre à mener. L’itération olé-olé du mythe cède alors sa place à une variation autour du retour impossible qui fait naturellement écho à la situation des vétérans du Vietnam au sortir du conflit (le film sort en 1976, soit un an après le départ des troupes U.S). Comme un Rambo avant l’heure, Robin recrée un champ de bataille pour se sentir chez lui et tisse lui-même le narratif de sa légende (défenseur des pauvres vs nobles cupides) pour épancher sa soif de bataille (voir le duel final, anti-cathartique au possible). Héros, le personnage devient un psychopathe qui nourrit ses traumatismes de guerre avec son hubris démesuré. Et cristallise son déchirement intérieur dans une romance impossible avec la Marianne gracieusement (pléonasme) incarnée par Audrey Hepburn, qui se terminera sur des airs de tragédie hyperbolique auxquels il est difficile de rester insensible.

Indéniablement, La rose et la flèche est un film qui prend son temps pour se trouver, et joue volontiers avec la patience au spectateur. D’où l’intérêt d’attendre un peu avec de jeter le bébé avec l’eau du bain.

Blu Ray :

Rimini a mis les petits plats dans les grands avec pas moins de trois suppléments pour assortir une restauration impeccable (piqué généreux, superbe gestion des contrastes, fluidité cristalline de la bande-sonore…). On commence avec une interview master-class de Sir Sean en personne enregistrée en 1984, dans laquelle l’écossais évoque sa carrière avec tendresse et la lucidité à froid qui le caractérise. Le spécialiste de l’histoire médiévale Laurent Vissière prend le relais pour évoquer les origines du mythe de Robin des Bois, héros de chansons populaires reprises dans les tavernes avant de connaitre le développement que l’on connaît. Enfin, le journaliste William Couette revient sur la carrière de Richard Lester et témoigne son amour (un poil trop immodéré) dans un dernier module.  On appelle ça un travail soigné !

Fiche technique du film La rose et la flèche

Titre original : Robin and Marian
Année : 1976
Réalisation : Richard Lester
Scénario: James Goldman
Producteurs: Denis O’Dell, Richard Shepherd (exécutif), Ray Stark
Musique: John Barry
Directeur de la photographie: David Watkin
Casting : Sean Connery, Audrey Hepburn, Robert Shaw, Richard Harris, Nicol Williamson, Denholm Elliott, Ian Holm, Kenneth Haigh, Ronnie Barker, Victoria Abril
Durée : 1 h 46 mn 56
Format vidéo : 16/9
Format ciné : 1,85/1
Sous-titrage : français

 

The Climb de Michael Angelo Covino : Amis pour la vie

Chassé-croisé. Petite sensation à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes puis à Deauville, où il a remporté tour à tour le prix du jury, The Climb est le premier film de Michael Angelo Covino. Une comédie culottée sur l’amitié et le temps qui passe. Une franche réussite.

À la sortie de la projection, et si on l’ignore, il est difficile de se rendre compte que ce sont les débuts en tant que réalisateur pour Michael Angelo Covino. L’ambition formelle affichée et la maîtrise de son dispositif relèvent alors d’une très belle surprise.

L’art du conteur

The Climb est le prolongement du court-métrage éponyme réalisé par Covino l’année précédente. De ces deux cyclistes grimpant le col de Vence, le cinéaste américain va tirer une histoire d’amitié aussi touchante que mouvementée. C’est d’ailleurs sur cette séquence que s’ouvre le film. La manière est brillamment rocambolesque, les deux amis s’écharpant à vélo pour une histoire d’adultère dans les contrées françaises. Le ton est donné.

De cette comédie existentielle aussi cruelle qu’hilarante, Covino en tire un film en chapitres et parsemé de multiples ellipses très bien senties. Elles viennent s’amuser avec le spectateur, le prenant à témoin de l’évolution de la relation qui unit les deux protagonistes principaux. Ce qui intéresse le réalisateur, ce sont les interactions entre ces deux personnages, pas les actes qui en découlent. Dans une moindre mesure et dans un tout autre registre, le film renvoie à ce qu’avait pu faire Katell Quillévéré avec Suzanne, dans l’utilisation de l’ellipse comme moteur narratif. Une manière à la fois de créer la surprise mais aussi utiliser notre imagination pour saisir le temps qui passe.

The-Climb-Critique-film

Une histoire d’amitié directement inspirée de celle qui lie les deux acteurs-protagonistes du film, à savoir Michael Angelo Covino et Kyle Marvin, également co-scénariste du film. Une manière de s’attacher plus intensément aux personnages et croire aux enjeux, même si les traits sont volontairement accentués ici, volonté de caricature oblige.

Nouvelle vague ?

Il y a chez Covino une vraie maîtrise du dispositif cinématographique donnant à cette bromance une originale mise en scène. Au cœur de ces chapitres et de ces ellipses, le film est parcouru par de multiples plans-séquences, tous savamment orchestrés. Une belle manière pour saisir toute la folie et le tumulte de cette histoire d’amitié. Il y a comme une sensation de virtuosité qui s’en dégage, apportant une certaine fluidité.

En alternant à la fois les registres comiques et dramatiques, The Climb donne une impression douce-amère loin d’être désagréable. Enjeu central du film, elle permet alors de ressentir les montagnes russes de cette amitié et ainsi traiter de l’amour aussi toxique que fusionnel entre les deux compères. On retrouve ici une déclaration d’amour, plus ou moins criante, à un certain cinéma français. Le film s’octroyant de sympathiques clins d’œil à notamment César et Rosalie de Claude Sautet ou encore au cinéma de Pierre Étaix.

 » Dès qu’on s’est attelés à ce film, on s’est mis à regarder tout ce qu’on pouvait. On avait déjà vu la plupart des films qu’on est censé connaître – ceux de Truffaut, Godard, Agnès Varda, Éric Rohmer… Mais dès qu’on s’est vraiment mis au travail, toutes ces références ont pris leur sens. […] Mais on tenait à transposer ces sources d’inspiration dans un contexte contemporain. Des réalisateurs comme Claude Sautet et Bertrand Tavernier ont été des révélations pour nous. Dans notre film, il y a une scène qui se déroule dans une salle de cinéma où nous rendons hommage à Pierre Étaix : c’est LE GRAND AMOUR. » Michael Angelo Covino

En effet, il est difficile de ne pas penser à un certain esprit du cinéma français, notamment du côté de la Nouvelle Vague, tant le film est pris d’une liberté formelle absolument rafraîchissante. Il y a une telle générosité de cinéma qu’on peut lui pardonner ses maladresses et ses petites longueurs. Un espoir naissant pour la comédie américaine ? Difficile à dire mais l’expérience, elle, est une bouffée d’air frais.

The Climb – Fiche Technique 

Réalisateur : Michael Angelo Covino
Scénario : Michael Angelo Covino et Kyle Marvin
Casting : Michael Angelo Covino, Kyle Marvin, Gayle Rankin, Talia Balsam, Judith Godrèche
Durée : 1h34 minutes
Genre: Comédie dramatique
Date de sortie :  29 juillet  2020

3.5

L’Aurore, de Friedrich-Wilhelm Murnau

A la fin des années 20, le cinéma muet entame le virage crépusculaire qui coïncidera avec l’arrivée du parlant. En 1927, Murnau est sollicité par la Fox pour réaliser l’Aurore. L’histoire d’un homme (George O’Brien) et d’une femme (Janet Gaynor) qui retrouvent l’amour perdu. Paradoxalement, ce film considéré aujourd’hui comme un monument du cinéma est éclipsé à sa sortie par Le Chanteur de Jazz, premier film parlant de l’histoire. Ce n’est que bien plus tard que l’Aurore accèdera à son statut de film culte.

Le cinéma s’invente

Avec l’Aurore, Murnau trouve un terrain d’expérimentation fantastique. Non seulement les studios mettent à sa disposition profusion de décors – en particulier ceux de la ville – mais l’assistance technique dont va bénéficier le réalisateur de Nosferatu, Faust et du Dernier des hommes va être sans commune mesure. Pour la partition musicale donc mais surtout pour la richesse des inventions visuelles. Plans séquences, travellings audacieux, effets de transparence ou de superposition, toute la palette technique de la mise en scène semble être expérimentée par Murnau. A l’image du plan séquence qui voit l’Homme rejoindre sa maîtresse ou bien des scènes qui voient les deux paysans découvrir les merveilles de la ville.

A la poursuite du cochon noir

Un des « personnages » clés du film est le cochon. Vous savez, ce drôle de cochon qui, à la fête foraine, se fait la malle au nez et à la barbe de son dresseur. Puis qui file jusqu’aux cuisines du restaurant où il étanchera sa soif avec une bouteille de vin tombée par terre. Le premier cochon soûl de l’histoire du cinéma ! Ce cochon, noir aux deux sens du terme, c’est un peu la version tirebouchonnée du lapin blanc de Lewis Carrol. Lorsqu’il se carapate, filant entre les pieds des visiteurs, il semble inviter le couple à le suivre… au pays des merveilles. Quelques minutes plus tard Le couple exécute une danse paysanne à la joie des spectateurs mais surtout de Janet Gaynor qui ne rêvait que de ça.

L’amour réinventé

L’ivresse du cochon préfigure celle des deux amoureux littéralement ébahis par les surprises que la ville leur réserve. Une sorte d’Eden comme en témoigne la scène où le couple, réconcilié, traverse une rue pleine de voitures tandis que le fond se transforme en jardin. Un paradis où les occasions de s’encanailler ne vont pas manquer. A ce titre, la visite chez le photographe est sans doute la plus intéressante. Tandis que celui-ci plonge la tête dans son daguerréotype, pour procéder à quelque réglage, les deux amoureux se bécotent comme deux gosses risquant d’être pris en faute. Et un peu plus loin, on les retrouve intenables en train de chahuter sur un canapé, brisant une statue de décoration. Bêtise qu’ils se garderont bien d’avouer.

Leçon de vie

Alors certes, L’Aurore est d’abord un mélo, à l’image de la première partie du film portant sur l’adultère ou de ce final qui rebat les cartes de façon dramatique. Mais avec ce tableau central du triptyque consacré à la ville, Murnau illustre à merveille cette idée universelle selon laquelle il n’y pas de meilleur remède à la routine dans la vie d’un couple que des moments de partage, de fantaisie et de complicité. Copains comme cochons plutôt qu’amants transis en quelque sorte.

Une vraie leçon d’amour.

Bande-annonce : L’Aurore, de Friedrich-Wilhelm Murnau

Fiche technique :

  • Titre original : Sunrise
  • Sous-titre : A Song of Two Humans
  • Réalisation : Friedrich-Wilhelm Murnau
  • Scénario et découpage : Carl Mayer d’après A Trip to Tilsitt (Histoires lituaniennes) de Hermann Suderman
  • Photographie : Charles Rosher et Karl Struss
  • Assistant metteur en scène : Herman Bing
  • Décors : Rochus Gliese
  • Musique postsynchronisée : Hugo Risenfeld
  • Procédé sonore : Movitone
  • Production : William Fox
  • Société de production et de distribution : Fox Film Corporation
  • Pays d’origine : Etats-Unis
  • Sortie : 23/12/1927
  • Format : Noir et blanc – muet (33 intertitres en anglais)
  • Durée : 95 minutes (11 bobines)

 

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5

« SuperGroom » : Spirou, les super-héros et le marché de l’immobilier

Spirou est de retour aux éditions Dupuis. À la croisée des chemins, aventurier en quête de normalisation, il provoque malgré lui une inflation de super-héros tout en se penchant sur les arcanes de la spéculation foncière bruxelloise.

« Je crois que j’en ai marre de toujours devoir sauver tout le monde. » Spirou est las. Non seulement ses aventures incessantes occupent tout son temps, mais en plus son public se détourne de lui au profit des super-héros Marvel ou DC. Il se questionne sur son mode de vie, regrette ses voyages riches en émission de carbone, alors qu’il prône par conviction la décroissance et le respect de l’environnement. « Vivre à une échelle humaine », « jardiner », « s’engager dans une simple assoce de quartier » : voilà ce à quoi aspire aujourd’hui le héros de Yoann et Vehlmann.

Problème : l’une des ses facéties tourne mal. Alors qu’il se déguise en SuperGroom pour attirer sur lui des projecteurs tout entiers voués aux « crétins en collant », il provoque une série d’incidents malencontreux… et une inflation de super-héros ! Tout commence par une usurpation d’identité : la jeune Lubna, récemment expulsée de chez elle sur fond de spéculation foncière, décide de prendre masque et gadgets (fabriqués artisanalement) pour se venger de promoteurs immobiliers voraces. Alors que SuperGroom a disparu des radars, elle choisit de prendre son relais en se faisant passer pour lui. Et se lance bientôt dans une campagne médiatique de recrutement de super-héros plutôt réussie… Caution Kick-Ass 2.

La lucidité du discours de Spirou sur sa situation précarisée par le succès immense des super-héros constitue la première bonne surprise de l’album. La réflexion sur les plans de modernisation des centres urbains débouchant sur des phénomènes de gentrification en est une autre. La mixité sociale devient ainsi le faux nez de la spéculation foncière. Pis, la fraude et les tentatives d’intimidation font partie du tableau d’ensemble. Nova Brussels, le centre commercial Sky Diamond et l’agence Power & Partners symbolisent dans l’album ce qui contribue aujourd’hui à nourrir la crise du logement. Une solution est toutefois avancée dans les dernières pages de SuperGroom – avant un épilogue mystérieux : une réglementation des loyers et la construction de logements sociaux.

De bout en bout, le récit apparaît rythmé et l’humour, irrésistible. Du running gag (« Ça devient gênant ») aux répliques parfaitement troussées (Spip : « Je ne sais pas qui, du bilan carbone, de la véracité historique ou du bon goût, est le plus mortellement touché par ce programme… »), en passant par un capitalisme confondu avec des tours de béton et des embouteillages interminables, SuperGroom parvient toujours à faire mouche. Les dessins et expressions sont très réussis, mais le clou du spectacle demeure peut-être le déménagement forcé de Spirou. En refusant de participer à de nouvelles aventures pour enfin vivre une vie « normale », il renonce à ses droits d’adaptation, donc par ricochet à son logement onéreux. Cela le pousse à migrer vers l’un des quartiers les moins chers de Bruxelles, où il obtient une ristourne sur le loyer d’une modeste maison, privée de charme comme de lumière, en acceptant de la retaper. Extrait choisi :

Fantasio : « C’est l’espace poubelle, là ? »
Spirou : « Non, c’est mon jardin »

Et voilà, après l’écologie, le marché de l’immobilier qui s’invite sans prévenir dans la vie de Spirou…

SuperGroom, Yoann et Fabien Vehlmann
Dupuis, février 2020, 88 pages

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3.5