« Bâtonner » : quand l’argent nuit gravement à la santé journalistique

Autrice et collaboratrice au Monde Diplomatique, Sophie Eustache ajoute sa pierre à un édifice déjà immense : la mise en cause de pratiques journalistiques et de conditions de travail diminuées suite aux concentrations capitalistiques dans le secteur de la presse, à l’importance croissante de la publicité, à l’instantanéité ou à l’avènement de l’Internet.

La conclusion de Bâtonner ne souffre aucune ambiguïté : « Les services sont si cloisonnés, le contrôle hiérarchique si tatillon, la déférence aux spécialistes si pateline, les prés carrés si jalousement gardés et l’autocensure, surtout, si intimement incorporée, que des opinions individuelles parviennent rarement à dérouter la ligne de l’entreprise. D’ailleurs, la pression de l’actualité, l’obligation d’occuper l’antenne coûte que coûte et de remplir les canalisations médiatiques de « contenus » interdisent toute réflexivité, toute mise à distance de ses habitudes professionnelles et de soi-même. » Au bout d’une description souvent glaçante, Sophie Eustache ne pouvait mieux verbaliser l’impuissance dans laquelle se morfondent la plupart des rédactions…

« Déposséder », « marchandiser », « numériser », « copier-coller », « couper », « censurer-sensurer », « checker », tels sont les vocables – ici érigés en chapitres – permettant à l’autrice d’objectiver le mal dont souffre la presse, tous supports confondus. Il y a le diktat de l’instantanéité, celui du clic, de l’actionnaire, de la rentabilité, de la productivité… Il y a surtout une profession en perte de sens : bâtonner, c’est amender à la marge une dépêche d’agence. C’est aussi le quotidien de tous les « deskeurs », ces journalistes précarisés, cantonnés à leur bureau et dont on attend cinq, dix ou quinze papiers chaque jour. Enquêter dans ces conditions est un vœu pieu. Aller sur le terrain, un mirage. Au mieux, une interview téléphonique servira éventuellement à valider une information.

Le métier en lui-même a été considérablement bouleversé en quelques années. Avant les algorithmes, aucun journaliste ne se demandait de quelle manière il pouvait optimiser au mieux la visibilité de ses écrits. Personne ne réfléchissait en termes de clics, de mots-dièse, de titres putassiers, d’hyperliens, de curation de contenus. Les CDDU, les plans sociaux, le recours accru aux pigistes et aux stagiaires, la reprise pavlovienne des informations du voisin (cf. l’annonce erronée du décès de Martin Bouygues), la standardisation des contenus font désormais partie intégrante du paysage journalistique. Quant au fact-checking, volontiers présenté comme noble et dénué de toute subjectivité, on comprend à la lecture de Bâtonner qu’il s’agit avant tout d’une activité peu onéreuse (quelques vérifications sur le net suffisent généralement à démonter un argumentaire fallacieux ou des statistiques régurgitées sans précaution), permettant à la profession de redorer à bon compte un blason terni par les impératifs financiers.

Cette enquête concise mène à une interrogation qui aurait certainement mérité d’être effeuillée par l’autrice : comment résister et donner un souffle nouveau à un quatrième pouvoir prenant parfois des airs de chambre d’enregistrement ? Redonner des moyens, et donc des capacités, aux journalistes et sortir d’une logique purement marchande constituerait probablement un premier pas important.

Bâtonner, Sophie Eustache
Éditions Amsterdam, mars 2020, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

Gavagai, et autres malentendus : du postcolonialisme mou

"Gavagai" entend nous instruire de la grande affaire des rapports post-coloniaux, mais n'aboutit qu'à un petit drame sans aspérité.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les Systèmes de protection sociale face aux crises » : regards croisés

À travers une série de contributions consacrées à la pandémie, au climat ou encore au vieillissement démographique, l’ouvrage paru aux PUR observe avec acuité l'état et la lente métamorphose des systèmes sociaux. France, Japon : partout, la crise agit comme révélateur, accélérateur, et parfois même en tant que mise en demeure.

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.