« Karmen » : leçons de l’au-delà

Aux éditions Dupuis paraît la bande dessinée Karmen, de Guillem March. Nappée de mélancolie, elle raconte la transition douloureuse vers l’âge adulte, mais surtout l’amour et ses incompréhensions.

Catalina vit en colocation par défaut. « Avec la crise, je ne trouve que des contrats de merde. » Elle vit en marge de la société et se tient à distance respectable des autres par crainte d’être déçue. Elle est consciente que cela revient en quelque sorte à se soigner avant même de tomber malade, comme elle le confesse elle-même, mais elle n’en a cure. De la même manière, elle s’éloigne de ses parents, à qui elle ne prend même plus la peine de téléphoner. Guillem March caractérise son héroïne comme une solitaire au seuil de la misanthropie, autocentrée par douleur et par dépit. Les premières pages de Karmen sont ainsi consacrées au suicide de cette jeune femme en rupture avec son environnement. C’est l’introspection permise par une fonctionnaire de l’au-delà, censée accompagner les âmes durant leur migration, qui va permettre au lecteur de comprendre les tenants et aboutissants d’un geste extrême de désespoir.

Car Catalina vit surtout en rupture avec la réalité. Elle porte sur les autres des jugements définitifs sans même prendre la peine de les connaître (la « vieille folle aux chats »). Elle aime secrètement un ami d’enfance qui, en retour, la désire tout aussi confidentiellement. Inhibée, elle se livre peu, comme si la carapace qu’elle s’est patiemment construite pouvait la préserver de toute désillusion – alors même que c’est elle, précisément, qui finit par les nourrir ! Le temps de quelques mémorables planches non dialoguées, Guillem March la rapproche enfin d’une forme d’épanouissement : elle parcourt la ville entièrement nue, dans les airs, invisible, émancipée du regard des autres, dans cette ivresse que procure une liberté que l’on recouvre sans y avoir vraiment cru. Le portrait dit beaucoup de la mutation vers l’âge d’adulte, de la désocialisation, de la dépression, mais aussi de l’amour et de ses impensés. Quelques courtes histoires parallèles – un clandestin embarqué par la police, une demande en mariage brutalement avortée – viendront donner un peu plus de corps au récit.

Soignée dans l’écriture comme dans le dessin, Karmen met également en scène un au-delà régi comme on piloterait un empire industriel. Les âmes sont transbahutées sans que l’on s’y intéresse, indifféremment, sans la moindre tentative de les amender ou de les comprendre, dans un système où les décisions sont prises en haut lieu et demeurent infaillibles et irrévocables. C’est le zèle d’une fonctionnaire s’affranchissant des règles célestes (la fameuse Karmen du titre) qui va permettre à Catalina de réfléchir sur elle-même et de retenir quelque chose de ses erreurs passées. L’ensemble peut paraître un peu trop fléché, mais Guillem March y injecte ce qu’il faut de poésie et de justesse pour tenir le lecteur en haleine de bout en bout.

Karmen, Guillem March
Dupuis, février 2020, 160 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Evil Dead Burn : Le feu des aveux

En confiant "Evil Dead Burn" à Sébastien Vaniček, Sam Raimi a fait le bon choix. Le réalisateur de Vermines signe un sixième épisode généreux, où le trauma familial et la violence conjugale nourrissent l'horreur démoniaque. Porté par une Souheila Yacoub habitée, le film brûle de l'intérieur avant même que les Deadites n'entrent en scène.

L’Inconnue : le trouble de Jésus et de Marie

"L'Inconnue" est un film qui ne ressemble à aucun autre. Arthur Harari y filme l'indicible : l'égarement de l'âme dans un corps qui n'est plus le sien. Porté par Léa Seydoux en madone hagarde et Niels Schneider en Christ sacrifié, ce thriller de l'inconscient nous happe et nous largue, laissant planer un doute vertigineux : savons-nous vraiment qui nous sommes ? Un film opaque, charnel, parfois insaisissable, mais dont la grâce primitive nous hante longtemps après le générique

Kwaïdan (1964) de Masaki Kobayashi : le temps suspendu des spectres

Si sa durée et son rythme peuvent représenter une épreuve exigeante pour le public d’aujourd’hui, "Kwaïdan" n’a en revanche rien perdu de sa poésie et de son enchantement des sens. Une œuvre inclassable et envoûtante.

C’est un navet ? C’est un étron ? Non, c’est Supergirl !

Pourtant rompu aux films mettant en scène des outsiders et des femmes fortes, Craig Gillespie rate complètement le coche avec son "Supergirl" qui n'arrive jamais à n'être plus qu'un banal épisode "filler" laid et inconséquent dans un univers étendu DC pourtant en pleine croissance. Désespérant.

On l’appelait Robin des Bois : la dette de sang

Robin des Bois n'a jamais été héroïque. Michael Sarnoski le prouve avec un Hugh Jackman bouleversant dans un film de rédemption âpre, loin de toute adaptation romanesque. Un récit à deux vitesses, violent puis contemplatif, qui gratte sous la légende pour retrouver l'homme, et ce qu'il doit à ses morts.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Malet, le général complotiste

« - Ce type pond des coups d’état comme ma femme reprise mes fonds de culotte ! Et vous voulez que j’obéisse ? • SUFFIT, BOUFFON ! OBEISSEZ OU JE VOUS ENFERME DANS VOS PROPRES GEOLES ! »

Blacksad stories : Weekly ou les origines d’un personnage

« - Mes rêves ne me trompent jamais. Les Kalisnowszczyzna… - … « Les Kalisnowszczyzna ont toujours eu un don pour la voyance… » - Paf - Aïe ! Alors j’ai dû être adopté, moi, je ne vois jamais rien venir… - Moi, je peux te dire que tu es de la famille ! Tu as hérité du sale caractère de ma sœur Prili. - Grand-mère… Tu n’as pas de sœur. Tu confonds tes rêves et la réalité. »

« L’Origine de l’humour » : l’homme qui inventa la blague

Avec "L’Origine de l’humour", Mab remonte jusqu’à la préhistoire pour confier à un chasseur médiocre une mission divine : faire rire l’humanité. Une genèse joyeusement idiote, publiée chez Fluide Glacial, où le gag devient une affaire très sérieuse.