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Scandale ou l’hypocrisie post #MeToo

Scandale se pose d’emblée comme LE film américain de l’ère qui suit #MeToo et ses révélations en pagaille sur un monde du cinéma/de la finance/de la musique/du journalisme (pas de mention inutile à rayer ici) perverti par le désir des mâles (blancs et riches la plupart du temps ici) qui le dominent. Cependant, cela ne suffit pas à en faire un bon film car cette révolution dans la parole des femmes, cet instant inédit et inouï, mérite une vraie réponse de cinéma. Mais malheureusement nous sommes trop prompts à accueillir toute forme de parole comme de l’eau bénite, une preuve que tout s’arrange d’un coup de baguette magique…

De l’art de faire une ère

Dans le génial podcast Les couilles sur la table, made in Binge Audio, Virginie Despentes déclarait en août 2019 :
 » Tout ce qui se passe autour  du féminisme et de #metoo ces derniers temps, j’ai pas une pensée fixe, c’est à dire, ça m’évoque énormément de réflexions, mais je suis surprise de le vivre, j’ai l’impression de vivre un moment historique, je suis pas sûre des conséquences et de ce qui se passera ensuite, mais je suis sûre du moment, je sais pas si ça me réjouit, mais c’est vraiment intéressant et inattendu. En tout cas, j’ai l’impression d’être vivante dans cette histoire… ». Voilà résumé en quelques mots mon sentiment général sur cette histoire. Une parole se libère, c’est génial et à la fois c’est aussi le vide intersidéral car si le moment est dingue, il est aussi extrêmement triste car hypocrite, j’ai l’impression qu’on découvre un peu en s’étonnant pour rien qu’il y a des violeurs et qu’ils sont infiltrés partout. Whaou, scoop le père Noël n’existe pas et le climat change ! Une fois passé ce petit moment de sidération, le vide se poursuit car je me demande ce qu’on va faire de toutes ces paroles qui se libèrent, et qui disons-le franchement ne se libèrent pour l’instant que dans certaines strates de la société. On va d’abord en faire du cinéma visiblement et désormais toute oeuvre un tant soit peu estampillée féministe ou même juste féminine qui sortira sera, de bouche de journalistes, « de l’ère post #Metoo »...

Etre ou ne pas être actrice

Quand on sait que les films dits « post #metoo » regroupent des œuvres aussi éloignées que La Belle équipe, Portrait de la jeune fille en feu, Une fille facile ou encore Scandale (estampillé premier film de l’ère post  #metoo alors que tous les autres films cités avaient été estampillés ainsi, mais passons), on se demande si cette ère n’est pas un fourre tout. Or, Céline Sciamma avait-elle besoin de #metoo pour parler de féminin et de féminisme ? Non, si l’on en croit son oeuvre passée et sa collaboration avec Adèle Haenel qui n’a fait ses déclarations historiques qu’après la sortie de Portrait de la jeune fille en feu. Pour Rebecca Zlotowski c’est un peu pareil, quant à La Belle équipe, en voilà un bel exemple d’hypocrisie, qui sous couvert de féminin à l’écran peut dire tout et n’importe quoi sur l’humain en général. Il est peut-être là le vrai scandale. C’est quand même un peu fort de voir qu’en 2019 encore le fait de voir Zahia Dehar dans un film était un sujet en soi. Quoi, les escort girl ne peuvent pas devenir actrices ? Merde, on m’avait pas dit ça quand j’étais petite. Bon, en même temps je rêvais d’être marchande de chaussures, pas actrice ou escort girl. « Difficile d’évoquer Une fille facile sans commencer par souligner, car c’est là le cœur du film, le rôle principal qu’y tient Zahia Dehar, autrefois devenue célèbre malgré elle comme la victime d’une bruyante affaire de mœurs sur laquelle le film de Rebecca Zlotowski ne nous incite pas à nous étendre plus », commençait Libération à l’époque. Ils auraient aussi pu se dire, que Zahia est une actrice, avec un corps de femme regardé d’une certaine manière certes, mais que l’économie du film ne justifie peut-être pas de parler tout court sur son passé. « Ne nous incite pas à nous étendre plus », justifie qu’on aurait pu s’étendre plus alors qu’en fait non. Il s’agit de cinéma, point barre. Et ils poursuivent quand même en expliquant que ça aurait pu être une mauvaise idée, pas pour ses talents d’actrice ou non, mais juste en raison de ce qu’ils résument comme « une affaire de mœurs ». Alors, on peut visiblement séparer l’homme de l’oeuvre quand il s’agit d’un homme violeur mais pas d’une femme escort girl. Triste société.

C’est quoi ce scandale ?

Dans Scandale, le problème se trouve ailleurs. D’abord dans sa narration qui peine à rendre compte réellement des combats menés, rien n’accroche vraiment et le côté « combattant » du parcours peine à s’écrire. Pourtant, un personnage masculin le dit ouvertement à un personnage féminin, il y a là une guerre qui se joue : « chaque général d’armée a, un jour après la bataille, ressenti la même chose ». Or, ici tout est assez lissé et les scènes choisies ne sont pas toujours les meilleures. Ainsi, beaucoup sont trop programmatiques comme cette répétition de l’évidence « et toi tu comptes laisser faire ? », « il faut faire éclater la vérité », »pense un peu aux conséquences ». Voilà qui est répété à de nombreuses reprises, or l’enjeu on le sait ce n’est pas tant la parole que la manière dont elle va être reçue. Et de cela il est assez peu question puisque si tout commence assez platement, tout va trop vite ensuite dans Scandale. Les trois personnages féminins ont donc assez peu de temps pour prendre de la consistance. On ne connaît de leurs vies, de leurs personnalités que peu de choses et elles ne sont donc que des silhouettes, presque des pantins, au service d’un programme : elles sont des machines à faire éclater la vérité. En revanche, il n’est absolument pas demandé au reste des personnages ou du film en lui-même de réfléchir à quoi que ce soit d’autre. Nous ne sommes donc que du côté de ce que #Metoo a déjà libéré, c’est à dire l’action de parole et de l’étonnement de tous ceux qui travaillent là (putain personne n’avait remarqué comment on filme les femmes chez Fox ??).

Paroles, paroles, paroles …

Ce ne sont pas tant les actes ou le système qui sont ici analysés mais la possibilité de faire naître la parole. Et si les réflexions sur toutes les peurs qui empêchent de parler, les mécanismes qui musellent sont posées, on ne pose à aucun moment la question de tous ceux qui savaient et se sont tus et auraient pu, eux aussi, « faire éclater la vérité ». En somme, ici les monstres existent et le seul but est de les abattre sans faire s’effondrer le château de cartes. Scandale au final n’est qu’un petit souffle de vent qui fait légèrement vaciller ce château mais n’en brise pas les fondations. Car après tout, en se cachant derrière le Biopic, le film se permet d’être froid, clinique et de mettre les victimes sur la table d’opération, pas les bourreaux. Quel dommage ! L’ère post #metoo se révèle donc être l’analyse de ce qui s’est déjà produit, on est content de voir une ou deux têtes tomber, mais la réflexion derrière est mince. Pourtant, on l’apprend à la fin du film : 50 millions de dollars ont été versés aux victimes (nombreuses) et 65 millions aux deux accusés en prime de départ… Mais ça, ça ne vaut qu’un carton à la fin du film ( le scandale, c’est quoi alors ?). Et puis le scandale en fait, c’est beaucoup de bruit, mais après ? Le choix du titre est révélateur.

Faire du cinéma

Or, le cinéma est une capacité de réinventer sans cesse et d’essayer de réfléchir plus loin. On se souvient encore de l’inventivité avec laquelle Odette/Andréa construisait sa thérapie (dans Les Chatouilles), la libération de sa parole et à quel point cela n’était pas le point final, mais celui qui démarre le combat. Car l’objectif est bien autre que de simplement dire « chouette, celui-là est tombé ». Or, on n’interroge pas ce qui chez Fox a permis à cet homme d’exercer un tel pouvoir, une telle dérive. On entend ainsi « c’est bon le fétichiste des jambes a dégagé ». Et on se demande si ça n’était que ça l’enjeu… Ce serait un peu triste. Toutes les réflexions sont ainsi données à la va vite sous prétexte qu’on entre dans la tête de ces femmes (oui, oui parce qu’elles pensent en fait!) et qu’elles se posent les questions qu’on aurait aimé voir incarnées à l’écran. Un des personnages pense ainsi : « je ne veux pas que les agressions sexuelles soient banalisées, je ne veux surtout pas que cela devienne un enjeu politique ridicule« . Or, franchement n’est-ce pas cela que c’est devenu ? Un peu comme l’écologie, quand les urgences deviennent vitales, elles deviennent des programmes. Et on sait tous ce que deviennent les programmes politiques …

« Parfois, on voit des petits signes, ici ou là et on passe »

Ainsi, le film oublie un peu ses enjeux en chemin, et n’illustre à aucun moment ce qu’il dit, se contentant de réunir un faisceau de faits : « c’est le devoir de personne de vous protéger
– si c’est notre devoir à toutes »
entend-on deux protagonistes s’échanger. Et le véritable enjeu est là, comment se protège-t-on, en érigeant des monstres en exemple ou en acceptant que quelque chose ne va pas et en montrant par l’art que tout doit péter, réellement, pour que ça change véritablement en profondeur ? Car finalement le monde du cinéma reste le même et pour marcher Scandale a besoin de se cacher derrière trois stars. Franchement, qui aurait parlé du film s’il avait en plus de dénoncer un système tenté de dynamiter un peu le cinéma et proposé des nouvelles têtes à l’écran ? On se le demande et là encore c’est un problème. Bref, le sujet pourrait nous embarquer des heures durant.

Concluons simplement sur cette révolution qui ne marche pas ou alors sur la tête en nous rappelant les propos de Costas Gavras à propos d’Adèle Haenel : « Permettez moi de dire l’émotion d’être assis à la même chaise qu’était assise hier soir Mademoiselle Adèle Haenel, et j’ai vu son interview avec une grande émotion parce que ça parle de notre profession, j’ai découvert (quoi, vraiment ???!!!) qu’il y a dans notre profession des choses qui peuvent être terribles pour une jeune femme et nous ne nous en rendons même pas compte (…) car il y a une relation avec les femmes, avec les acteurs en général, de séduction (…) que la profession se mobilise (…) je pense pas qu’il y est la même chose en France (qu’en Amérique, ah bah oui on est gentils nous) » On le dément, on poursuit sur Polanski et là (bien qu’on l’interroge sur ses erreurs de langage par le passé à la Cinémathèque!!) il demande de laisser Polanski tranquille parce que c’était il y a longtemps pas en France. Voilà, toute la question est là, on balaye devant une porte mais pour remettre ça devant une autre et les choses restent bloquées. Alors si #Metoo est vraiment quelque chose, c’est un révélateur d’hypocrisie. Maintenant, on se demande ce que va vraiment en faire le cinéma, mais pitié réagissez vite ! La question de la création est centrale (et des conditions de la création) et qu’on se le dise elle dit autant de l’homme que de l’oeuvre bien qu’on veuille à corps et à cris les séparer.

Reporter/Rédacteur LeMagduCiné
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