Tous les êtres humains n’habitent pas le monde de la même façon

Des voix se lèvent, s’élèvent pour dire « stop », pour dire que nous ne voulons plus de ce monde-là. A l’image du « on se lève et on se casse » de Despentes, on veut que ces voix portent et ne soient plus isolées, meurtries, détruites. On veut du « love gaze » partout, pas d’oppositions trop faciles, de violence, de pièges à la Polanski. On ne veut pas désigner des monstres, on veut une société qui se regarde en face. On ne vous donnera pas notre haine, mais on ne va pas se taire.

« Nos larmes en pardon »

Ça fait mal, très mal, pour reprendre les mots de Virginie Despentes, s’y associer. Aux César en 2020, on a voulu séparer en deux catégories les gens du cinéma et plus largement les gens du monde, de la Terre. D’un côté, ceux qui seraient du côté des violeurs, des pédophiles, des méchants donc et de l’autre celles (car se sont souvent des femmes on ne va pas se le cacher, les hommes étaient plutôt en retrait) qui n’en peuvent plus de cette société où l’on prime toujours les mêmes condamnés et autres hommes visiblement, dont le cinéma n’est plus vraiment en phase avec la réalité (ou l’irréel car après tout, ça n’est pas ça la question du cinéma, c’est aussi l’imaginaire). Pourtant, la vie est-elle si simple que cela ? Il suffit de dire « le monde se divise en deux catégories… » et hop emballé c’est pesé ? Du coup, tout le monde y va de son petit soutien à l’un ou l’autre camp, voire de sa haine dégueulasse. On se déchire sur l’homme, l’artiste. A ce titre Polanski devient le monstre à abattre, le piège absolu dans lequel tout le monde s’engouffre, on n’est pas loin non plus dans certains articles ou « discours » de vouloir pendre Ladj Ly (parce que quitte à tout mettre dans le même panier, allons-y gaiement!). Mais attendez, on n’avait pas dit que c’était aider à les changer qu’on voulait ? Oui, car notre société est faite d’hommes, de femmes dont les agissements vont à l’encontre de l’humanité de leurs congénères. Rien de nouveau ce qu’on dit simplement aujourd’hui c’est que nous ne voulons plus qu’ils se retrouvent sur les plateaux de télévision, dans les cérémonies (mais d’ailleurs ça sert encore à quelque chose les plateaux de télévision et les cérémonies ?).

Société du spectacle

Ironie, ces cérémonies n’intéressent plus personne soi-disant, pourtant tout le monde en parle, commente. Il s’agit tout de même de la manière dont la société se regarde. La question reste de savoir ce que nous voulons comme société. Et sur cette question, la fracture est large, immense même. Donc non, il n’y a pas d’un côté les gentils et de l’autre les méchants. Même ça, ça fait longtemps que le cinéma l’a compris. Quand Swann Arlaud monte sur scène pour parler du dernier François Ozon, il ne s’adresse pas tellement au cinéma mais à des êtres humains dont le monde s’est écroulé. Pourtant, le film le montre avec brio, aucun des trois protagonistes ne réagit de la même manière, ne cherche la même chose. Il n’y a donc pas une réponse toute faite à ce problème de société. Quand Despentes écrit « on se lève et on se casse », c’est très parlant car elle dit rien moins que « ça suffit ». Elle écrit que « ça fait mal » et elle n’est pas la seule à le vivre, j’ai eu mal. Non pas que je veuille me substituer à la justice mais que je souhaite voir de mes yeux autre chose à la télé, au cinéma. J’ai eu l’impression tenace que Portrait de la jeune fille en feu ou Grâce à dieu étaient de grands films de 2019. Peut-être que J’accuse l’était, mais il y avait une telle facilité provocatrice à le récompenser au nom d’une certaine idée de l’état de droit que ça me semble vraiment tirer à boulet rouge sur certaines personnes.

Après, un prix ne réconcilie jamais personne et c’est dans les salles que tout se joue. Sachant que ces récompenses arrivent après les sorties, elles ne préjugent en rien de la durée de vie du film en salle. Portrait de la jeune fille en feu a déjà ses entrées un peu partout aux Etats-Unis et fait un très bon score là-bas. Quant à Grâce à Dieu, le film n’a pas fini de résonner avec  l’actualité. Mais si on part dans des préoccupations telles, il faudrait aussi se demander pourquoi aucun prix « majeur », ceux que tout le monde commente n’a été remis à une femme. Nous avions là l’occasion d’un film ayant marqué les esprits, d’une réalisatrice engagée non pas seulement au sens militant, mais aussi pour écrire, défendre et apprendre le cinéma et rien ne s’est passé. Nous nous sommes contentés de remettre le prix à Roman Polanski comme en 2014 où il avait volé la vedette à Kechiche sous prétexte que ce dernier était déjà dans la tourmente malgré la Palme d’or donnée quelques mois plus tôt à sa Vie d’Adèle. En fait de réussites et de moments gênants (plus ceux-là que la première catégorie), on se plait à oublier chaque année que les César ont toujours été une énorme frustration. Celine Sciamma, toujours nommée, jamais récompensée (comme réalisatrice), Gallienne qui crache sur Fatima au prétexte que son prix serait politique l’année où il triomphe avec Guillaume et les garçons à table !. Polanski qui doit présenter la cérémonie en 2017 puis renonce. En 2019, le consensus était plutôt large puisque Jusqu’à la garde avait fait l’unanimité et ne posait aucun problème : Xavier Legrand n’a pas réellement de couleur politique, il n’est pas connu du grand public. Idem pour les prix d’interprétation. Notons d’ailleurs que Les chatouilles n’avait pas remporté de prix majeur lui non plus. Comme quoi, selon les années la politique s’invite ou non dans nos récompenses.

Récompensera, récompensera pas…

Qu’importe, ces récompenses qu’on le veuille ou non ont un impact sur ce que notre cinéma nous dit de nous (et pas seulement de moi car de moi il ne dit pas grand-chose), de notre société. Adèle Haenel l’a dit et je pense le redira toujours, il ne s’agit pas d’une diabolisation mais d’un tournant à amorcer. Or, nous avons clairement plus que loupé le coche #metoo. Que ce soit en France ou ailleurs, je m’insurgeais récemment à propos de Scandale, mais je ne suis pas la seule. Despentes qui s’exprimait donc dans une tribune récemment le dit aussi : « Tout ce qui se passe autour du féminisme et de #metoo ces derniers temps, j’ai pas une pensée fixe, c’est-à-dire, ça m’évoque énormément de réflexions, mais je suis surprise de le vivre, j’ai l’impression de vivre un moment historique, je suis pas sûre des conséquences et de ce qui se passera ensuite, mais je suis sûre du moment, je sais pas si ça me réjouit, mais c’est vraiment intéressant et inattendu. En tout cas, j’ai l’impression d’être vivante dans cette histoire… » (Podcast Les couilles sur la table où j’invite vraiment tout le monde à aller écouter Virginie Despentes, elle vous heurtera sûrement mais sa réflexion est extrêmement intéressante car loin d’être binaire). Bien sûr, elle ne parle pas de Scandale mais elle reste prudente sur ce mouvement, avant de parler de révolution, il faut voir tous les freins qui demeurent. Lisez Asia Argento, c’est puissant. Il n’y a qu’à voir les réactions que se prend dans la figure Sara Forestier quand elle dit qu’elle regrette (elle le dit maladroitement certes) de ne pas s’être levée. Elle n’est pas là la soumission dont parle Despentes dans son édito ? Le corps d’Adèle Haenel qui se lève est désormais commenté, scruté. Pourtant, elle l’a mis en marche, elle a exprimé sa colère, saine. Et je crois qu’elle en avait le droit. On ne peut pas passer son temps à produire du discours. Il faut aussi agir. Et puis Polanski est un sacré piège tendu : si elle ne se lève pas, elle cautionne ce qu’elle dénonce, si elle ne vient pas, elle accepte qu’on ne récompense pas le film qu’elle défend, si elle se lève, cela pose problème à une partie de la profession. Pourtant, ce n’est pas de Polanski qu’il s’agit au départ mais des violences, des excuses, du refus d’une société qui célèbre ça.

Récits manquants 

Et j’ai bien envie de la société que me propose cette merveilleuse actrice où nous nous regardons non pas pour nous juger, mais pour nous faire face réellement et réfléchir à ce que nous voulons vraiment construire comme société ; c’est celle que je désire ardemment. Et je veux garder des César des souvenirs plus poétiques, plus constructifs : « les récits qui nous parlent et qui nous touchent, c’est aussi les récits qui nous manquent collectivement et je crois qu’on avait besoin de ce récit d’adoption, d’accueil, de refuge, on avait besoin de ce récit qui dit que la famille ça s’invente, ça se recompose, ça se choisit (…) d’un récit qui nous ressemble, du côté des fragiles, des sensibles (…) du côté des amitiés solidaires, des humiliés, les vrais » (Céline Sciamma recevant le César de la meilleure adaptation pour Ma vie de Courgette). Ne tombons pas dans le piège de nous regarder pour nous combattre. Il existe des récits capables simplement de nous enthousiasmer, de nous faire grandir, de nous appartenir et c’est ceux-là, toujours, que nous devrions célébrer. Le cinéma est un terrain d’imaginaire qui est devenu de plus en plus ces dernières années un terrain de contestations, de luttes, de visibilité et l’enjeu des récompenses est maintenant de donner une médaille à ceux qui donnent à voir ces luttes, ces contestations, cette visibilité. Même s’il n’a pas brillé dans son discours lu sur téléphone portable, Nicolas Bedos l’a pourtant dit ce soir-là « la vie a parfois du talent, il faut parfois le provoquer ». Elle a surtout des hommes et des femmes qui habitent un monde dans lequel depuis toujours des combats sont à mener, à corps et à cris. Quand Despentes parle des dominants et des dominés j’entends déjà ceux qui parleront de discours victimaires. Oui, il y a clairement des victimes dans ce monde, des voix à entendre, des récits manquants et c’est aussi à nous de les entendre, de les écouter, de les regarder et cela est possible à travers le cinéma. Ainsi, de quoi Parasite est-il le récit si ce n’est de cette domination ? Pourtant, il n’y est pas seulement question de réalité, de social mais aussi d’art, de choix, d’esthétique. De quoi Ladj Ly parle-t-il dans Les Misérables, titre qu’il emprunte à Hugo ?Quoi qu’on pense de son film et du regard qu’il y porte, quand on a deux secondes côtoyé ces cités (auprès des élèves pour ma part), on sait que quelque chose gronde. Pardon mais à quel moment récompenser Ladj Ly après Polanski, c’est lui donner réellement un prix, dans tout ce bruit, personne ne l’a entendu parler de la misère ? Et tout le monde s’est jeté sur lui et sa propre condamnation (preuve que ne condamner que Polanski est un piège, il faut voir que c’est une question de société et non de duel et c’est dans ce piège aussi qu’on a forcé Adèle Haenel à se trouver, seule à porter sa voix ce soir-là). Nous voilà contraints à nous taper dessus.

Féminin, masculin, féminisme, regards …

J’ai même découvert récemment (un peu tard je l’avoue) qu’au sein même du mouvement féministe il y avait des tensions fortes entre universalistes et intersectionnalistes. Ne me demandez pas dans quel camp je me trouve. Merde, encore une division et savez-vous sur quoi elle se cristallise ? Le voile. Et voilà que nous tournons de nouveau en rond. Doit-on gommer toutes les différences pour avancer ensemble ? Question impossible à trancher et presque dangereuse. Aucune voix aujourd’hui ne se dégage vraiment (la seule qui gueule fort c’est Despentes et son King Kong Théorie a déjà 14 ans !!). Enfin si, nous avons des voix . Face à la tourmente, aux paroles prononcées avec courage et intelligence, on ne sait pas si le cinéma de demain se fera avec ou sans Adèle Haenel et Céline Sciamma et on espère très fort qu’il se fera avec elles et avec d’autres visages, d’autres récits manquants. Sinon, notre cinéma sera un monde où l’on récompense toujours les mêmes, on regarde toujours les mêmes récits, les prix remis par les mêmes personnes qui se divisent pour les mêmes raisons. Et il  y a ceux qui se taisent, dociles.

J’ai eu la chance de croiser dans ma vie Céline Sciamma, Adèle Haenel et Virginie Despentes, j’ai parlé quelques minutes avec chacune d’elles et j’ai chaque fois vu des êtres humains pleins de convictions, d’envies, de récits dans lesquels j’ai eu un petit moment ma place. Il y avait des choses bien différentes dans leurs regards et dans leurs réponses à mes questions, mais toujours cette incertitude, ce moment où l’on se posait ensemble réellement des questions sur le corps, le cinéma, la solitude. Des questions fondamentales qui sont oubliées aujourd’hui au profit d’une société très spectaculaire où une actualité en chasse une autre. J’ai 27 ans, rien du tout à l’échelle de ce monde, mais j’ai déjà fait l’amère expérience des sujets qui se balayent entre eux, des cristallisations. Je sais que nous avons ces deniers jours manqué énormément d’occasions. Je ne sais plus qui je suis vraiment. J’ai envie que nous puissions faire des films sans avoir à être renvoyés dans les clous, les cases, les attentes du marché. Il manque énormément de choses à notre cinéma et surtout parfois tout simplement du cinéma. Et il a manqué à notre cérémonie des César une vraie célébration, tout a été entaché par le rêve du buzz, des gens qui ne s’intéressent pas au cinéma ont regardé ça comme un match de foot. Tout a surtout été entaché par une envie de ne pas faire de vagues (car le buzz cache les vraies questions et les vrais coupables), d’écouter les voix mais sans les comprendre vraiment. Alors quand certains corps se lèvent, marchent, s’expriment sans que ça soit dans un petit carré de lumière prédéfini, calibré (on s’écoute dire depuis vingt ans qu’il y a un problème de représentativité, un problème du féminin au cinéma mais c’est comme un rendez-vous attendu), tout s’emballe. On va dire tout et n’importe quoi de cela. Demain encore nous apprendrons d’autres violences et nous nous étonnerons faussement (parce que nous savons !!!).

Pourtant, il n’y a plus de surprise, c’est à la dynamite que nos systèmes devraient être revus. Rien qu’à voir nos dissensions concernant la planète et sa descente aux enfers, la preuve qu’arrêter de voir nos récits et nos vies chapeautés par certains (qu’on nommera comme on veut) est une urgence vitale désormais !

Reporter/Rédacteur LeMagduCiné
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