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La Ronde, de Max Ophüls : le tourbillon de l’amour, en version restaurée chez Carlotta

La Ronde de Max Ophüls ressortait en février dernier en Blu-Ray et DVD chez Carlotta dans sa nouvelle restauration, de quoi redécouvrir l’une des œuvres phares du réalisateur français.

Synopsis : Un narrateur, le « meneur de jeu », présente une série d’histoires tournant autour de rencontres amoureuses ou « galantes ». La « ronde » passe de la prostituée au soldat, du soldat à la femme de chambre, de la femme de chambre au fils de famille, de celui-ci à Emma, la dame mariée, d’Emma à Charles son mari, de Charles à la grisette Anna qui tend la main au poète, qui l’abandonne pour la comédienne qui ne résiste pas au comte, lequel, retournant s’encanailler avec la prostituée, boucle le cercle.

Jeux d’illusionniste

La Ronde est peut-être le film le plus connu de Max Ophüls : il signe avant tout son grand retour en France, après son exil américain en 1940 ; il réunit ensuite un casting ahurissant (Simone Signoret, Serge Reggiani, Danielle Darrieux, Simone Simon, etc.) ; il obtient, enfin, le BAFTA du meilleur film en 1952. Adapté de la pièce d’Arthur Schnitzler, La Ronde est on ne peut plus théâtral. Par sa thématique d’abord : l’amour impossible, frustré et en fuite, entre une ribambelle de personnages qui aiment tous quelqu’un de différent, sans être aimé en retour. On se croirait chez Racine, à la façon d’Andromaque ; la politique, l’héroïsme et le tragique en moins, le comique et la légèreté en plus. Mais non sans une touche de cynisme – nous y reviendrons. Les décors, puis l’unité de lieu et de temps de chaque saynète, eux aussi, relèvent du théâtre. Mais Ophüls ne fait pas du théâtre : il fait du cinéma. Et le montage, ainsi que sa caméra, briseront codes et unités pour jouir de toutes les possibilités du médium : faire voyager dans le temps et l’espace en une simple transition, voire au cours d’un même travelling, en seulement quelques pas ; créer l’illusion, la magie, et suspendre l’incrédulité.

En ce sens, la scène d’introduction est tout simplement magistrale. De manière générale, ce sont l’ouverture et la fermeture, ainsi que les transitions entre chaque histoire, qui font la saveur et la virtuosité de La Ronde. C’est au cours de celles-ci que le rôle phare du conteur, narrateur-prestidigitateur et double du cinéaste, déploie son arsenal poétique et philosophique. Incarné avec une élégance aristocratique par Anton Walbrook, à la fois bienveillant et malicieux, guidant les personnages autant qu’il s’amuse à le perdre, il fait inévitablement penser au chat de Cheshire des Aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Comme lui, il s’immisce dans chaque tableau, fondu dans le décor, déguisé pour mieux interagir avec les passants et s’assurer du bon déroulement de sa mise en scène. Lors de l’ouverture, donc, il s’adresse directement au spectateur tout en déambulant d’une scène de théâtre à des décors en carton-pâte autour desquels sont visibles projecteurs, perches et câbles en tous genres. Il questionne son rapport à l’image, à la narration, à la vérité et la fiction, et lui annonce le tour de magie à venir – et le destin de ses personnages, marionnettes qu’il animera tour à tour.

« Et moi, qui suis-je dans cette histoire ? […] Je suis l’incarnation de votre désir ; de votre désir de tout connaître. Les hommes ne connaissent jamais qu’une partie de la réalité. Et pourquoi ? Parce qu’ils ne voient qu’un seul aspect des choses… Moi, je les vois tous, parce que je vois en rond ! »

Pour mettre en scène cette ronde annoncée, Ophüls fait preuve d’une double virtuosité : virtuosité de la caméra et virtuosité de la dramaturgie. L’on passe ainsi du point de vue d’un personnage à un autre, le premier s’évanouissant à l’arrivée du deuxième, pour une constante impression paradoxale de fluidité et de fragmentation : là où le conteur annonce chaque nouvelle saynète à venir, ouvrant et clôturant ses sous-récits – parfois même aidé d’un clap de réalisateur de cinéma –, les personnages, eux, demeurent en perpétuelle transition entre deux mondes, assurant leur continuité. Comme si l’amour, ou tout simplement la vie sentimentale, qui se balade de personnage en personnage, de scène en scène, transcendait toute tentative cinématographique de rupture (jusqu’à une scène de mise en abîme où le conteur découpe une bobine de film, au motif de la censure). Toutes les saynètes ne sont pas d’égale qualité, rythmiquement et en termes d’écriture. Certaines paraissent trop vite expédiées quand d’autres s’étalent un peu en longueur. Mais c’est, dans l’ensemble, remarquablement homogène dans l’excellence.

L’amour, toujours

Pour animer la ronde, pour faire fonctionner la machinerie du carrousel, une seule huile : l’amour. L’amour est comme une énergie indépendante et volatile qui traverse, un par un, ces pantins incapables de la retenir. Se dessine alors une double gradation : à l’ascension sociale que les personnages successifs permettent (de la prostituée à l’aristocratie) répond parallèlement une ascension dans l’intensité et la complexité du sentiment amoureux. De la simple passe nocturne au flirt d’un soir au bal du coin, avant l’adultère, la fascination, l’ennui, la vie de couple, etc. Les responsabilités des personnages sont de plus en plus lourdes, mais le résultat demeure le même : tous recherchent la nouveauté aux dépens de la pérennité. Triomphent ainsi le plaisir charnel, la jouissance, le désir, l’interdit, le secret, le libertinage, le romantisme désabusé, sur la stabilité de la cellule maritale.

Des choses très modernes, en somme. En effet, ce ne sont, à peu de choses près, que des couples impromptus qui s’adonnent aux plaisirs de la chair dans des lieux tout aussi inopportuns. Mais rien n’est jamais montré, bien sûr. Là n’est pas l’intérêt. Et ces ellipses suggèrent d’autant plus la vacuité de l’acte sexuel pour ces êtres dont la satisfaction des corps ne fait qu’insatisfaire un peu plus les cœurs. Parfois, Ophüls montre clairement que désirs et fantasmes prennent le pas sur l’amour pur et véritable, et la clé de sa dramaturgie se trouve dans l’éternel décalage qui sépare ses personnages, tel un gouffre infranchissable. Dans chaque scène, le plus « ancien » (c’est-à-dire, celui déjà présent dans la scène précédente), voué à disparaître, est toujours celui qui vit le moment avec le plus de passion, quand l’autre est encore plein de retenu, fantomatique. Ce dernier ne vit jamais vraiment l’instant, et semble perpétuellement attiré vers l’extérieur, vers la scène suivante – avant de devenir, à son tour, le personnage délaissé par le nouveau venu, ayant alors pris sa place d’insatisfait sur le départ. Et ainsi de suite. Le soldat délaisse la prostituée pour la femme de chambre, le jeune homme délaisse la femme de chambre pour la femme mariée, etc., etc. De cette ronde infernale émerge un sentiment d’éternelle frustration, et une vision assez noire des relations humaines : un même moment n’est jamais vécu avec autant d’intensité par deux personnes, l’amour n’est jamais réciproque, et chaque individu s’épuise dans cette fuite en avant circulaire. Et lorsqu’un amour semble fonctionner – entre le jeune homme et la femme mariée, par exemple –, le carrousel du conteur s’enraye, la ronde se brise, le cycle éternel des sentiments humains se fige. Que faut-il en conclure de la vision du cinéaste ? Est-ce là une conception cynique de l’amour ? Un parti-pris à double-tranchant qui fait d’un côté la poésie douce-amère du métrage et de l’autre sa limite émotionnelle, notamment vis-à-vis des personnages qui sonnent parfois un peu creux, car, par essence, « de passage ». Mais il n’y a que sur les chefs-d’œuvres qu’il est possible de pinailler de la sorte, rassurons-nous.

Dans cette comédie d’une légèreté confondante, Ophüls constate l’évanescence des sentiments. Le monde en marche est un monde où l’amour arrive et passe, surgit au détour d’une ruelle et claque la porte sans crier gare. Pas de temps pour la stabilité, pas de temps pour les seconds rendez-vous, pas de retrouvailles, pas de retour en arrière ni d’arrêt sur le présent. Dans Jules & Jim de Truffaut, Jeanne Moreau chantait « Le tourbillon de la vie » ; dans La Ronde d’Ophüls, le conteur chante le cycle des saisons, de l’eau et de la nature. Un éternel retour où les âmes errent en s’accrochant à des sentiments sans prise, et où les transitions, les irrémédiables passages et renouvellements, sont les véritables moments présents dont nous ne savons que trop peu profiter – et où se niche l’amour dans sa simplicité et sa vérité.

Qualité de la présente édition :

Visuellement, le film est superbe, la copie restaurée offrant une image granuleuse du plus bel effet. La version proposée est d’une heure et trente-trois minutes, visiblement plus longue de 5 à 10 minutes par rapport à certaines versions que l’on peut trouver sur le net ou en DVD, d’habitude. Mais difficile de savoir si ce sont des scènes rajoutées ou simplement la fréquence d’images par seconde qui, modulée lors de la restauration, rallonge la durée totale du film. Du côté des suppléments, le tour est vite fait : rien du tout, hormis une bande-annonce… C’est tout de même dommage, tant il y aurait eu à écouter de la part de spécialistes.

Versions :
– Française – DTS-HD Master Audio 1.0
– Audiodescription – Dolby Digital 2.0
– Sous-titrée – Sourds et malentendants

Suppléments :
– Bande-annonce
– Crédits

Chloë Sevigny et Maggie Smith, deux femmes de l’ombre

Pour ce cycle sur les rôles secondaires, il semble intéressant d’étudier le cas de deux actrices dont le nom vous est peut-être inconnu, mais dont le visage ou le rôle incarné vous rafraîchira la mémoire. Chloë Sevigny et Maggie Smith, deux comédiennes aux carrières très opposées mais qui ont en commun d’avoir jusqu’à présent mené de front une carrière brillante en ne jouant exclusivement que des seconds rôles.

Certains acteurs (actrices) passent leur carrière a l’ombre des projecteurs, et pourtant ils où elles parviennent a briller aussi fort que les grands noms de l’affiche. Alors qu’ils ou elles enchaînent que des rôles secondaires, voire tertiaires, cela ne les empêche pas de travailler auprès de grands réalisateurs et réalisatrices, dans des films cultes et gagner même des récompenses.

Maggie Smith, la matriarche snob et drôle

A 85 ans, l’actrice Maggie Smith n’est plus à révéler. Pourtant, elle fait partie de ces grandes actrices, avant tout connues pour leurs rôles secondaires a l’écran. C’est au théâtre, là où elle a commencé sa carrière, qu’elle est davantage sur le devant de la scène. Elle reste considérée comme une des plus prolifiques et talentueuses actrices britanniques au vu de son interminable filmographie et de l’éclectisme de ses rôles, mêmes secondaires.

Si la vieillesse fait peur à la majorité des actrices, ça n’a jamais été un soucis pour Maggie Smith et bien au contraire. C’est en sa qualité de femme âgée qu’elle obtient ses rôles les plus reconnus. Sur le grand écran, le public la reconnaît sous le trait de la mythique professeure McGonagall au sein de la saga Harry Potter. Quant au petit écran, c’est dans la célèbre série britannique Downton Abbey, que Maggie Smith incarne merveilleusement la comtesse Violet Crawley. Rôle qui lui vaudra un Golden Globe et deux Emmys.

Au fil de sa carrière, elle est surtout reconnue en tant que comédienne de théâtre, pour ses performances classiques et littéraires. Une image british qui lui colle à la peau dans des rôles récurrents de femme froide et autoritaire ou de grand-mère exigeante et snobe. Mais plus tard, pour casser cette image rigide, elle joue dans des comédies satiriques comme Quartet (2012), Indian Palace (2012), My OLd Lady (2014) et The Lady in the Van (2015).

Maggie Smith n’est donc pas une actrice qui a souffert de ses seconds rôles au cinéma car elle a longtemps été récompensée pour ses différentes performances. Elle gagne un oscar pour California Hotel, un Golden Globe pour Chambre avec vue, ainsi qu’un BAFA pour Un Thé avec Mussolini. Tous, résultant de ses performances dans ses rôles secondaires féminins. Une actrice qui sait plus que briller dans l’ombre.

Chloë Sevigny, belle et creepy

Blonde et svelte, l’actrice n’a rien à envier aux autres Margot Robbie, Elle Fanning ou Amanda Seyfried. Si ce n’est pas une question de physique, on pourrait s’interroger sur ce choix de carrière centrée sur des seconds rôles. Serait-ce une question d’opportunité ? Très peu probable quand on sait que l’actrice commence sa carrière avec brio. Graâce a son petit ami de l’époque, qui s’avère être aussi scénariste et ami proche de Larry Clarke, elle obtient un rôle pour le film très controversé KIDS. Grace au film Boys don’t Cry de Kimberley Pierce, elle obtient le rôle qui la révélera et lui vaudra d’être fortement récompensée auprès de divers cérémonies et festivals, dont l’oscar et le golden globe dans la catégorie meilleure actrice dans un second rôle.

A partir de là, sa carrière se centre sur les films indépendant américains, à la fois très critique mais dont les rôles lui permettent d’expérimenter son jeu d’actrice. On la voit donc apparaître dans des drames très sombres comme Zodiac de David Fincher, American Psycho de Mary Harron, et Dogville de Lars von Trier, mais aussi des films plus légers et atypiques comme Melinda et Melinda de Woody Allen ou encore Broken Flowers de Jim Jarmusch.

Au vu des noms des réalisateurs.ices pour lesquel.le.s elle a interprété ses rôles secondaires, Chloé Sevigny s’engage dans un film davantage par intérêt personnel que pour se mettre en avant. Encore récemment, elle apparaissait en tant qu’officier dans le film de Jim Jarmusch qui faisait l’ouverture de Cannes, The Dead Don’t Die. Un rôle assez mineure et peu reluisant, mais qui semblait plus être une question de loyauté auprès du réalisateur.

En outre le cinéma, elle persiste à jouer des rôles secondaires dans le milieu des séries. Ce qui ne l’empêche pas d’être récompensée pour son rôle dans Big Love, grâce auquel elle obtient le Golden Globe de Meilleure actrice dans un second rôle dans une série. Elle se fait également particulièrement remarquer en 2012 pour son rôle de tueuse a gage transgenre dans Hit and Miss en 2012. Puis on la retrouve également dans des séries comiques (Louie, Portlandia, The Mindy Project, Russian Roulette), horrifiques (American Horror Story) et dramatiques (Bloodline, The Act, Those Who KIll).

Malgré sa multitude de rôles secondaires, sa carrière reste impressionnante. Chloë Sevigny s’est démarquée pour ses choix de carrière dans des projets et auprès de réalisateurs (réalisatrices) très hors-normes. Alors même si ses rôles sont parfois qualifiés de mauvais, l’actrice s’en tient à ses convictions artistiques. C’est donc l’intégrité de Chloé Sevigny qui a fait d’elle une aussi bonne interprète de rôles secondaires.

Une carrière au second plan ?

Ces deux actrices nous montrent que parfois être seconde n’est pas à plaindre. Leurs noms ne sont peut-être pas inscrits en lettres capitales sur l’affiche, mais elles ont réussi a marquer l’esprit du public. Par leur visage, leur performance unique et surtout leurs choix de films, elles ont su se démarquer. En prenant ainsi le risque de bâtir une carrière autour des seconds rôles, ces actrices ont façonné leur place à leur manière dans l’histoire du cinéma.

« Vampyr » : un cauchemar signé Dreyer

L’éditeur MK2 ressort en DVD le Vampyr de Carl Theodor Dreyer. Ce conte cauchemardesque s’inscrit aux balbutiements du cinéma parlant. Surtout, il prend place, aux côtés du Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau (1922) et du Dracula de Tod Browning (1931), parmi les classiques vampiriques pré-Universal et Hammer.

Vampyr est une adaptation libre de deux nouvelles de Sheridan Le Fanu : Carmilla et L’Auberge du dragon volant. D’emblée, le film se distingue par une parenté évidente avec le rêve. Les dialogues sont réduits à leur portion congrue et la surexposition lumineuse donne aux images un caractère quasi irréel. Carl Theodor Dreyer fait montre, dans ce petit film, d’une authentique science du cadre et de conceptions graphiques très élaborées : les ombres, les décors, les accessoires y détiennent une importance capitale et contribuent à une composition des plans méthodiquement ordonnée.

Le pitch est relativement simple : un homme nommé Allan Gray s’installe dans l’auberge d’un petit village et reçoit bientôt une visite inattendue. Un vieillard lui confie un grimoire sur le vampirisme. Il s’agit d’un mal mystérieux, auquel notre héros devra bientôt se frotter. Ce postulat permet à Dreyer de creuser plus avant la symbolique chrétienne : résurrection, dichotomie entre le bien et le mal, rédemption se trouvent en effet au frontispice de Vampyr. Des images symboliques viennent par ailleurs marquer le travail de Dreyer : le faucheur, le passeur, la blancheur purificatrice de la farine ou les mécanismes dentelés du moulin constituent autant de motifs à double fond. Si le long métrage n’a rien de psychologisant, c’est avant tout pour mieux se ranger parmi les contes cauchemardesques, dont les jalons semblent s’y épanouir : un voyage risqué, un village maudit, un livre sacré, des mises à mort iconiques…

Techniquement, Vampyr est proprement bluffant. Dreyer nous gratifie d’une caméra ultra-mobile, de surimpressions, de jeux d’ombres, de travellings et même d’une somptueuse séquence en contre-plongée et vue subjective, où le spectateur est appelé à épouser le point de vue d’un mort dans son cercueil. Voilée et surexposée, la photographie de Rudolph Maté possède une portée onirique idoine. Quant aux personnages, ahuris, séminaux ou à contre-emploi, campés par des amateurs (si ce n’est Maurice Schutz et Sybille Schmitz), ils confèrent tous un charme discret au métrage. En définitive, si Vampyr fut un échec commercial, il n’en demeure pas moins, plus de quatre-vingt années plus tard, un film emblématique du cinéma vampirique et l’un des chefs-d’œuvre personnels de Carl Theodor Dreyer.

BONUS & TECHNIQUE

Naturellement, actant que l’on se trouve devant un long métrage de 1932, on ne pouvait s’attendre à une image parfaitement propre et stable. Poussières, griffes ou effets de papillonnage étaient inévitables et nous paraissent par conséquent compréhensibles.

Les bonus comprennent deux analyses de film. L’une (16′) est signée Patrick Zeyen, cinéaste et écrivain, tandis qu’on doit l’autre (19′) à Arnaud des Pallières, également cinéaste. Ces deux évocations de Vampyr sont en tous points passionnantes et reviennent sur la symbolique chrétienne, la technique, les séquences-clés ou l’imagerie du film. Deux autres suppléments, certes plus chiches, viennent agrémenter le DVD : des séquences censurées (6′) et un bref entretien de Dreyer (5′) au cours duquel il s’épanche sur son film.

1932 – 70′ – Noir et Blanc – 1.33 – son Dolby Digital Dual Mono – VOSTF

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La Plateforme : le confinement selon Netflix

La Plateforme de Galder Gaztelu-Urrutia est un peu considéré comme le film sensation de cette dernière semaine, tout juste sorti sur Netflix. En cette période de confinement et de fermeture des salles de cinéma, l’oeuvre prend alors une toute autre résonance à défaut d’être de grande ampleur. 

Affublé d’un high concept prometteur qui aurait largement pu s’écrouler sous les multiples influences du genre, notamment avec l’omniprésence de celles de Cube et de Saw, La Plateforme se démarque tout de même par sa faculté à aller droit au but et à observer avec âpreté une nature humaine qui se détériore au fil des obstacles. L’oeuvre de Galder Gaztelu-Urrutia fonctionne avec un canevas programmatique autour du personnage de Goreng : dans un bâtiment inconnu appelé « la fosse », deux personnes sont « enfermées » à chaque étage d’un bâtiment, entre 4 murs et rien d’autre à leur portée mis à part un lit chacun, un lavabo et une vue sur ceux de l’étage du dessous et du dessus. Une plateforme pleine de nourriture descend à chaque étage pendant un court laps de temps et plus la plateforme descend aux niveaux inférieurs, moins les personnes auront à manger. Quitte à ne plus en avoir pour certains. Tous les mois, chaque duo change de niveaux de manière aléatoire et verra alors sa souffrance alourdie ou diminuée. 

Avec ce postulat de base, de nombreuses références nous viennent en tête pour ce film qui va alors tenter de mélanger un discours social palpable et un cinéma horrifique abrasif. Derrière cette tentative de portraitisation de la  lutte des classes, qui a comme objectif premier,celui de dessiner la hiérarchie sociale par le prisme de la verticalité, La Plateforme qui bien évidemment, avec ses faux airs de Snowpiercer de Bong Joon Ho mais aussi et surtout de High Rise de Ben Weathley, tente de pousser au maximum son récit composé de deux versants qui s’accommodent l’un de l’autre avec plus ou moins de facilité. 

Le premier aspect porte alors sur le discours engagé et féroce autour de la lutte des classes. Scénario qui s’appesantit sur une étude globale de la mécanisation et des rouages glaçants de « La fosse », visant alors à construire et déconstruire l’éventail pervers et discriminant de tout un système où la violence amène la violence. Un système qui, dans le même temps et de manière logique, ne fait que bâtir une injustice sociétale au profit des privilèges de ceux d’en haut, laissant alors les miettes et la merde à ceux d’en bas. Le tout dans une démesure déshumanisante où solidarité se bat contre « la merde » des autres. Et de facto, Galder Gaztelu-Urrutia arrive parfaitement à dessiner les contours de son diagnostic global, quoiqu’un peu frêle, mais agile, en laissant beaucoup de questions en suspens pour tourner son regard vers ce qui fait la force du film : la responsabilité de chacun, la folie humaine et les choix de tous. 

Car, un peu comme tous les films de nos jours qui essayent de se réapproprier l’intelligence artificielle, ce n’est pas La Plateforme qui va réinventer ou révolutionner le film social ou la schématisation autoritariste de nos sociétés. Ça serait trop facile de voir en cette oeuvre, le renouveau d’un genre et la réactualisation d’un discours visible de tout temps. Cependant, c’est lorsque La Plateforme tourne autour du cinéma horrifique et du survival gore et crasseux que le film trouve sa meilleure tournure. Avec sa courte durée, le trame narrative ne s’acoquine pas à de long discours et grandes phases théoriques ou théologiques mais passe par les chemins de traverse visuels poisseux et les codes du cinéma de genre pour accentuer sa férocité sur l’aspect survival, et les différents boucliers que chacun va utiliser pour se battre contre la mort et la faim : cannibalisme, meurtre, suicide, éviscération d’animaux etc. 

Suivant les niveaux, Goreng aura différents compagnons de « niveaux » et verra en eux une symbolique qui leur est propre : celle de la survie individuelle pour le premier, la tentative d’une solidarité responsable pour la seconde et le changement du système par le biais de l’iconisation et la puissance du message pour le dernier. Savoir se défendre, dévier ou non de sa morale, tomber dans la folie ou continuer à raisonner par une logique civilisée ou primitive, penser pour soi ou pour l’autre, tous ces questionnements définiront le parcours sanguinolent de Goreng, dans une oeuvre qui arrive à point nommé, et se finissant sous le tumulte des interprétations, où même le moindre cheveu ne saurait sans doute pas faire balbutier la mécanique du système.  

Bande Annonce – La Plateforme

Synopsis : Deux personnes par niveau. Un nombre inconnu de niveaux. Une plate-forme avec de la nourriture pour tous. Êtes-vous de ceux qui pensent trop quand ils sont en haut ? Ou de ceux qui sont impuissants quand ils sont en bas ? Si vous le découvrez trop tard, vous laisserez La Plate-forme (El Hoyo) en vie.

Fiche Technique – La Plateforme

Réalisatrice : Galder Gaztelu-Urrutia
Scénario : Pedro Rivero
Compositrice : Aranzazu Calleja
Sociétés de distribution : Netflix France
Durée : 1h34 minutes
Genre: Horreur
Date de sortie :  20 mars 2020

 

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3

Le bien et le mal chez Miyazaki : tourment sans-visage et liberté nécessaire

« Ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes  » disait Rosa Luxemburg. Miyazaki, lui, fait trembler les chaînes jusqu’à ce qu’elles deviennent assourdissantes. Dans ses œuvres, personne n’est fondamentalement mauvais. Mais il y a ceux qui sont libres et ceux qui ne le sont pas. Et pour tous, le mal est sans-visage.

Le bien et le mal ? Notions troubles évidemment que les auteurs n’ont jamais cessé d’interroger. Mais il y a dans les longs-métrages d’animation une essentialisation de ces notions qui se caractérisent de manière vive dans les coups de crayon. Pensez à l’apparence de la sorcière horrible de Blanche-Neige ou la terrible Yubaba dans Le Voyage de Chihiro. Le vil Jafar d’Aladdin, le cicatrisé Scar du Roi Lion ou le sanglier possédé de Mononoké. Généralement, quand on est méchant… ça se voit ! Ici, la comparaison entre les œuvres d’animation de Disney et celles de Ghibli (et plus précisément Miyazaki) n’est pas anodine. Pendant longtemps, le studio américain a pris le mal au pied de la lettre pour offrir des fables universelles mais résolument manichéennes. Au même moment, Hayao Miyazaki décidait d’explorer les ténèbres sans jamais oublier que la lumière peut y surgir. En 1988 déjà, Totoro, sous une apparence presque monstrueuse, ne s’avérait n’être qu’un géant inoffensif. Un an plus tard, le réalisateur japonais proposait avec Kiki la petite sorcière le quotidien d’une héroïne magique sans que jamais un ennemi ou une prophétie ne viennent à son encontre. Au sein de ces deux œuvres, Miyazaki disrupte un genre qui était en train de se codifier pour offrir des films dénués de dualité entre le bien et le mal. Qui pourrait citer un méchant dans Mon Voisin Totoro ? Il y a bien un mal dans le film : le cancer de la mère des deux jeunes filles. Mais la maladie apparaît comme une tension contre laquelle on ne peut rien faire. Le poids du monde ne pèse à aucun moment sur les filles. Elles sont enfants. Et comme enfants, elles ne peuvent lutter contre les obstacles du monde adulte mais elles s’avèrent bien plus puissantes quand il s’agit de s’évader, rêver et vivre des aventures autour de la maison.

L’homme et le cochon

Miyazaki place les obstacles à la hauteur de ses personnages. A aucun moment Mei et Satsuki n’avaient besoin de combattre de terribles créatures dans la forêt pour grandir. De son côté, la nouvelle vie de Kiki représente bien des aléas pour que ne vienne s’y glisser une confrontation contre le mal absolu. Et c’est là qu’on reconnait le véritable travail d’auteur de Miyazaki : tout est concentré autour des personnages, leur caractère et le sens de leurs actions. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’on ne retrouve aucun antagoniste ou aucune forme de mal dans les films du réalisateur. Les apparences sont parfois trompeuses. Dans Porco Rosso, un pilote transformé en cochon est au cinéma. Il regarde un dessin-animé où l’on voit un personnage héroïque, au design très similaire du Mickey des années 20, envoyer valdinguer un méchant cochon.  Dans le dessin animé, c’est ce simili-Mickey le héros. Mais dans le film, le héros c’est le cochon. C’est lui le résistant, lui qu’on admire. L’apparence joue contre le personnage mais il s’avère être celui avec les valeurs les plus nobles. « Je préfère être un cochon décadent plutôt qu’un fasciste » finit-il par dire dans cette salle de cinéma. D’ailleurs, les stupides pirates de l’air ne sont même pas de terribles adversaires. Ils sont prêts à changer d’avis dès lors que la situation leur est expliquée clairement. La confrontation entre Curtis et Porco est traitée avec amusement et légèreté. Ils sont ennemis, oui. Mais aucun n’est deux n’est fondamentalement vil. Peut-être sont-ils juste un peu bêtes.. Mais il y a tout de même des ténèbres que le réalisateur a à cœur de traiter. Prenons le sublime Voyage de Chihiro. Qui en est l’ennemi ? A priori, on répond tous en cœur Yubaba. Rappelez-vous cette sorcière terrifiante à la tête gigantesque. Curieux mélange entre la Reine de Cœur du pays des merveilles et la créature russe Baba Yaga, elle est la patronne redoutable d’un établissement de bains publics. C’est elle qui transforme les parents de la petite Chihiro en cochons (décidément), elle qui prive tous les employés d’un nom et d’une identité. Est-ce son apparence qui fait d’elle une être terrible ? Non. Sa jumelle Zeniba est une sorcière bienveillante et isolée du monde.Encore une fois, nous en revenons aux personnages et aux sens de leurs actes. Chez Miyazaki, ce ne sont jamais les apparences ou les étiquettes qui conditionnent un personnage. A priori, le Sans-Visage n’a pour ambition que de dévorer tout ce qui passe sous son passage. Il porte un masque de nô qui symbolise la dissimulation de soi et la confusion d’identité dans le théâtre traditionnel japonais. Dans le film, sa folie sera terrible car, animé d’un appétit gargantuesque, il sèmera le trouble dans les bains publics. Mais Chihiro décide de voir en lui plus qu’un fantôme démoniaque. Elle lui fera confiance et l’emmènera vers un havre de paix chez Zeniba. Pour tous les employés du bain, Yubaba est complètement intransigeante. Mais face à son bébé (géant), elle devient une mère complètement protectrice et dépassée. Bébé qui sous ses airs capricieux deviendra plus responsable et courageux au cours de l’aventure. Le tourmenté et ténébreux Haku, dont on comprend des actes passés discutables, trouvera la paix lorsqu’il découvrira son identité profonde : celle d’un esprit de la rivière. Car ce que dénonce Miyazaki ce n’est ni l’homme de main douteux, ni l’étrange créature, ni la méchante sorcière. Ce qu’il pointe du doigt, c’est un système qui, dans une célébration de l’argent et de la consommation, invisibilise et détruit peu à peu ses victimes. Dans les bains de Yubaba, tous sont privés de noms et d’identité. L’évasion pour Chihiro n’est possible que lorsqu’elle arrive à reconnaître ses parents transformés parmi une pléthore de cochons. Les apparences, toujours les apparences… Mais ses parents n’y sont pas et elle le sait. Elle refuse de se prêter à ce jeu d’étiquettes et de cases. Quand elle dit non au Sans-Visage, qui lui propose richesses et gourmandises, elle dit non à un système basé sur l’accumulation et le profit. Non, Chihiro ne se laissera pas oublier.

Briser les chaînes

C’est à travers la liberté et la découverte d’un ailleurs, d’un autre-vivre, que Miyazaki offre une rédemption à ses personnages. « Ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes  » disait Rosa Luxemburg. Alors le réalisateur japonais fait trembler les chaînes pour qu’elles soient plus bruyantes et visibles. Pour ses personnages oui, mais pour les spectateurs aussi… Le fond du message n’étant pas que le mal n’existe pas, mais qu’on peut le sauver. Le poète autrichien Rainer Maria Rilke écrivait « Let everything happen to you. Beauty and terror. Just keep going. No feeling is final. » C’est une logique que le réalisateur intègre à ses personnages, aucun mal n’est définitif. A toute forme de maux, il y a un remède. Dans Princesse Mononoké, cette idée est à prendre au pied de la lettre. Un malheur semble affecter les créatures de la forêt. Les animaux se transforment en monstres déchaînés. La source de cette situation semble d’ordre naturelle. Tout le long du film Miyazaki oppose des groupes différents du vivant : Ashitaka, les sangliers, Dame Eboshi et son armée, San, le Dieu-Cerf.. Difficile de comprendre qui sont les gentils et les méchants… Mais en faisant cela, Miyazaki propose un pamphlet écologiste d’une complexité rare. Traditionalisme, progressisme, industrialisation, naturalisme… De nombreux concepts de pensées s’affrontent dans le film mais n’apportent que du sang. Chacun a son tour incarne le mal. Le Dieu-Cerf, décapité, devient une masse informe et destructrice. Est-elle malintentionnée ou simplement le résultat d’un bousculement de l’ordre naturel ? Dans Princesse Mononoké, personne n’est méchant… ou plutôt tout le monde l’est. Les sangliers qui ont cédé à la violence et la fierté, Dame Eboshi qui dégrade la nature pour le bien de ses habitants, San qui ne se guide que par la colère..  Au milieu de ça, Ashitaka agit comme un agent du bien essayant de faire communiquer ces mondes a priori distincts. Tout au long de l’histoire, tous apprendront une réalité qui les dépasse, dépassant progressivement les idées préconçues qu’ils avaient sur les autres. Le film plaide pour une acceptation des autres et un équilibre entre le monde naturel et le monde des hommes. La plus grande réussite de Miyazaki est de traiter ses personnages au même niveau que ses spectateurs. Nous sommes les employés de l’établissement de bains qu’il veut libérer, les êtres de la forêt dont il guérit les maux, les monstres dont les apparences ne comptent pas. Le mal chez Miyazaki, c’est celui qui contamine nos sociétés, celui que nous pouvons combattre. L’individualisme, le rejet de l’autre, l’appropriation, l’égoïsme, le repli de soi… Et le bien dans tout ça ? Il n’a jamais été aussi vivant que dans ces films. Tout le monde peut être sauvé, chaque acte compte. Mais pour sûr, rien ne se fait seul. C’est évidemment Miyazaki qui résume le mieux sa propre démarche : « Ce que j’ai appris, et qui est au fond le plus important, c’est qu’il faut toujours montrer aux enfants que c’est une très bonne chose qu’ils fassent partie de ce monde, qu’ils soient parmi nous. Il ne faut jamais introduire auprès d’eux la moindre notion de désespoir. Même dans le cas d’un film aussi tragique que le Tombeau des lucioles : oui, les petits personnages du film vont mourir, mais ils auront auparavant fait de leur mieux, et c’est cela qui compte. » Alors ne désespérons et faisons de notre mieux.

Feud Saison 1 : Bette and Joan. Une pépite à ne pas rater

Feud retrace le destin de deux grandes actrices : Bettes Davis (1908-1989) et Joan Crawford (1905-1977). Nous faisons un retour sur une époque : 1962 et une critique sur le machisme, la misogynie et l’âgisme. Quelle a été la réception de Feud après sa diffusion ? Et pour terminer quelques mots à propos du fameux procès que Olivia de Havilland intenta sur la série à 101 ans et sur son personnage interprétée par Catherine Zeta-Jones…

Bette Davis (1908-1989) et Joan Crawford (1905-1977) sont les deux grandes actrices de l’âge d’or d’Hollywood. Malheureusement, passée la cinquantaine dans les années 1960, elles sont considérées comme dépassées et n’ont plus de rôles à jouer. Feud montre que si la rivalité existait entre ces deux actrices, c’était aussi sans doute parce que toutes deux, femmes et actrices, ont dû se battre encore et toujours se battre au sein de la société et de la production cinématographique de leur époque pour montrer qu’elles valaient encore quelque chose.

Feud : une série sur une époque

Feud est une série québécoise créée par Ryan Murphy (Nip/Tuck, Glee) en 2017. Feud signifie rivalité et se déroule en huit épisodes de 42 minutes. Il s’agit bien tout au long de la mini-série d’illustrer cette jalousie entre les deux actrices qui est née très tôt (à partir des années 1930). Cette rivalité va se montrer dans toute sa splendeur pour le film de leur retour Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, dans les  personnages incarnés de façon magistrale par Susan Sarandon qui nous fait une Bette Davis terrible et terrifiante et une Jessica Lange implacable aussi bien dans le milieu professionnel que dans le domaine personnel.

Feud souligne les problèmes de société auxquelles les deux actrices étaient confrontées : elles ont dû sans cesse lutter et se confronter au sexisme et au machisme de leur époque. A 50 ans, Bette Davis et Joan Crawford sont considérés comme terminées dans le métier en 1962 parce que trop âgées pour continuer à tourner.

Cette série a été écrite à partir de Best actresses de Jaffe Cohen et Michael Zam ainsi que de The Divine Feud de Shaun Considine (2000). Feud montre une époque dans laquelle Joan Crawford cherche un livre à faire adapter. Elle tombe sur Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, le roman de Henri Farrell mis en scène par Robert Aldrich (1962). La série souligne combien ce film permet le retour de Joan Crawford et de Bette Davis à l’écran. C’est le film avec lequel commence Feud.

Feud nous montre combien les Studios, les médias ne croient absolument pas en ce projet : un film fait avec deux stars passées et un réalisateur de série B. L’histoire du roman et donc du film souligne la mise en abîme de la rivalité entre les deux femmes, personnages et actrices.

L’histoire principale du film que vont tourner les deux actrices évoque la relation de deux sœurs, Jane et Blanche, leurs années de gloire puis leur chute dans l’oubli, chacune pour des raisons différentes. Jane, enfant star déchue qui a perdu un peu de sa santé mentale tandis que Blanche, sa sœur aînée, a pu percer et faire une belle carrière dans le cinéma, carrière qui s’arrête à cause d’un grave accident qui la rend paralysée. Jane culpabilise et se croit responsable du handicap de sa sœur.

Feud, pendant la moitié de la série, traite du film à proprement parler (production, coups bas…). Le reste de la série montre la conséquence du film Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? sur leur carrière (Oscars, réception dans le monde du cinéma, le domaine familial). Selon les dires de Robert Aldrich à propos du tournage du film « à en juger par les premières réactions de la presse à l’annonce du projet, je ne savais pas très bien si j’allais produire et réaliser un film ou bien me contenter d’arbitrer un combat de boxe. »

La thématique de la situation des actrices est une sorte de mise en abîme de celle du roman. Les actrices du roman se fondent dans celles du film. Avec Feud, un autre niveau de mise en abîme se met en place puisque nous voyons à la fois des images d’archives des actrices d’origine du film, Bette Davis et Joan Crawford superposées à celles de la série où nous apercevons Sarandon en Bette Davis et Lange en Crawford, ainsi que des interwiews avec des anciennes relations des deux actrices (acteurs, actrices…).

A travers Feud, nous découvrons les deux actrices montrées sous leur rôle de mère et les problèmes relationnels avec leur entourage. Tout ceci est traité avec doigté et délicatesse. C’est ce qui est très joli dans cette série : on dit certaines choses mais on n’accuse pas (alcoolisme de Joan Crawford, la rivalité) ; on ne porte pas de jugement.

La réception de Feud

Cette saison de Feud : Bette and Joan a été acclamée par la critique aux États-Unis, lors des Emmy Award 2017. Elle fut nommée dix fois dont deux fois pour la meilleure actrice et pour la meilleure série et quatre fois pour les Golden Globes 2018.

La mise en scène, la coiffure, le jeu, vraiment tout est dosé, jamais sur-joué, on se délecte de voir les crêpages de chignon entre Sarandon et Lange / Davis et Crawford, ceux aussi avec leur famille et Mamacita, la bonne à tout faire de Crawford (que l’on adore avec son aspect ultra-rigide, pareil à sa maîtresse, et un accent à couper au couteau).

Vous n’avez jamais vu ce film terrifiant et consacré ? Vous n’avez jamais vu un seul film de Bette Davis ou de Joan Crawford ? Alors vraiment, sans aucune hésitation, ruez-vous oui ruez-vous sur Feud : Joan and Bette et vous verrez quatre grandes stars. Sarandon et Lange explosent à l’écran tellement elles sont géniales. Mais regardez aussi pour les seconds rôles (Katy Bates, Zeta-Jones) qui sont loin de manquer de saveur aussi.

Le cas Olivia de Havilland

A 101 ans, Olivia de Havilland en 2017 , fait un procès à la série et à l’actrice Catherine Zeta-Jones qui joue son rôle dans la fiction.

Le rôle d’Olivia  n’apparaît que 18 minutes sur les 400 de la série. La centenaire a porté plainte contre la chaîne FX en juin 2017, trois mois après la diffusion de la série aux États-Unis afin de préserver son image. « L’une des principales raisons pour le grand respect du public envers Olivia de Havilland est que dans sa carrière de plus de 80 ans, elle a toujours refusé de s’engager dans des potins hollywoodiens sur ses relations avec d’autres acteurs » détaille la motivation de sa plainte.

Selon « The Hollywood Reporter » l’actrice est représentée comme une « commère » et une « vulgaire hypocrite ». Elle est aussi la seule actrice encore vivante dans la série, amie de Bette Davis.

FX a tenté d’invalider cette action juridique en prétextant la liberté d’expression garantie par le premier amendement de la Constitution. Un juge a rejeté cette requête. Finalement la justice a décidé de mettre fin aux poursuites en jugeant que la plainte interférait avec le droit à la création, Ryan Murphy s’est exprimé dans un communiqué : « les créateurs doivent avoir l’espace suffisant pour créer et raconter des histoires inspirées de faits réels ».

La colline aux coquelicots, (Kokuriko zaka kara) de Goro Miyazaki : un fugitif passé

5 ans après les aventures magico-fantastiques des Contes de Terremer, Goro Miyazaki réalise avec La Colline aux coquelicots son second film, dans le Japon du miracle économique des sixties. Au-delà du changement radical d’atmosphère, une thérapie familiale et transgénérationnelle opère en silence.

Les jeux de Tokyo

A la veille des jeux de 1963, Umi, une lycéenne studieuse qui vit avec sa grand-mère, son petit frère et sa petite sœur, gère toutes les tâches dans une pension qui reçoit beaucoup de monde. Dynamique, elle sort tous les matins hisser un drapeau en souvenir de son père, un ancien marin, disparu pendant la récente guerre de Corée. En quelques touches, le charme typique des productions dites réalistes opère pour les uns : un personnage positif, volontaire, affrontant le quotidien en y glissant une once de poésie et de nostalgie, en témoignant de la condition de vie des femmes japonaises de l’après-guerre. Pour les autres, les jeux ne sont pas faits : Umi, il faut le reconnaître pour ceux-là, a tout les atours d’une ghiblesque Mary-Sue : elle ne râle pas, est charmante, ne s’accable pas sur son sort, reste douée à l’école en dépit des difficultés. Mais que lui manque t-il donc ?

True romance

La réponse tombe comme un couperet : peut-être une belle histoire. Le titre éthéré et l’ambiance doucerette ne trompent pas le spectateur avéré : le manga adapté tire plus vers le Shojo, qui fait en général fuir les hommes, les vrais, dès l’âge canonique de 10 ans a peu près. En effet, le shojo, le manga des petites filles, aime bien les romances… Pour les vieux combattants du club Dorothée, un exemple éloquent : Juliette je t’aime, Maison ikkoku de Rumiko Takahashi. Un pensionnat, une jeune fille modèle et dévouée, une histoire d’amour : n’en jetez plus, on tient notre modèle (et de rien, ne me remerciez pas pour le générique que vous avez désormais en tête).

A en perdre son quartier latin

Au lycée d’Umi, le quartier latin, vétuste, doit être détruit pour laisser la place à un nouveau bâtiment. Quelques irréductibles dont Shun, délégué des élèves et irréductible plume du journal des lycéens tente tant bien que mal d’attirer l’attention des autres sur le sujet, à grands renforts de gestes de protestation plus dingues les uns que les autres, mais rien n’y fait. Umi, sa promise, débarque comme une petite fée dans cet univers foutraque, pour retrouver son admirateur secret qui la cite dans des poèmes publiés dans le journal lycéen.

Au nom du fils

28 Juin 2006. Hayao Miyazaki assiste à la première projection des Contes de Terremer. Il sort au bout d’une heure. Après la représentation, il déclare qu’« un film ne se résume pas seulement aux sentiments » et que son fils « n’est pas encore adulte ». On a connu plus affectueux. Ce serait cependant oublier, dans le cas du génie créatif qu’est Hayao Miyazaki, le perfectionnisme démesuré qui est le sien de film en film. Il épuise les dessinateurs, les collaborateurs : derrière le charisme débonnaire d’un gentil Gandalf, l’onirisme se construit à grands renforts d’humanités qui froissent des feuilles ou oublient parfois des cafés froids sur le bord de la table. Et c’est cet homme qui co-scénarise 5 ans plus tard un script pour son fils, pas rancunier sur ce coup-là.

Japanese History X

Derrière la légère romance de façade, ce si bel apprêt, la réalité du Japon de 1963 se fait une place dans les interstices. Le miracle économique de l’ancien géant vaincu de la Seconde Guerre mondiale, couronné par l’accueil d’une grande manifestation internationale ne masque pas la violence de la défaite et de l’occupation vécue par toute une génération. En transmettant ce passé incarné par la grande scène du film, la découverte du quartier latin par Umi, dans son plus beau chaos, refuge de théoriciens, de penseurs obscurs, d’improbables groupuscules culturels oubliés même de leurs voisins de palier, Miyazaki père retranscrit ce qui restait encore à vif. La peur d’un avenir oubliant les traditions ancestrales japonaises, le rejet d’un avenir tout tracé pour un nouveau Japon où Nintendo était encore une boîte qui vendait des cartes à jouer et dans lequel beaucoup ne souhaitaient alors pas se projeter.

The voice

Quand le proviseur visite le quartier latin la première fois, la troupe de lycéens entonne les chants lénifiants qui endorment sa vigilance pour le flatter dans le bon sens, quand les vraies chansons qui résonnent pour ces rebelles sont celles des contestataires de la nouvelle génération des sixties qui n’ont pas connu la bombe atomique. Cela ne marche pas : promis malgré ces flagorneries à la destruction, le quartier latin devra être nettoyé sur l’initiative d’Umi, présenté comme un sou neuf à un vieux ponte d’un obscur conseil pour être finalement conservé. C’est là tout l’itinéraire de la colline aux coquelicots : au-delà des remous d’une histoire d’amour très chaste, emberlificotée dans une série de rebondissements théâtraux assez détonants pour une production Ghibli, au-delà même du film en soi et d’une animation réputée médiocre pour le studio, un vrai échange s’opère, presque pudique, entre deux générations : à l’image des coquelicots du titre français, tout cela est désuet et donc terriblement indispensable.

Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=tVnW2Dk4zdg

Fiche technique

Titre original : Kokuriko zaka kara (コクリコ坂から?)
Titre français : La Colline aux coquelicots
Titre anglais : From Up on Poppy Hill
Réalisation : Gorō Miyazaki
Scénario : Hayao Miyazaki et Keiko Niwa, d’après le manga de Tetsurô Sayama (scénario) et Chizuru Takahashi (illustration)
Musique originale : Satoshi Takebe
Chanson du générique interprétée par : Aoi Teshima
Image : Atsushi Okui
Production : Toshio Suzuki, Tetsurô Sayama, Chizuru Takahashi
Sociétés de production : Studio Ghibli, Toei, Walt Disney Company, Nippon Television Network Corporation, Dentsu, Mitsubishi Shoji, GNDHDDT, Hakuhodo DY Media Partners
Pays d’origine : Drapeau du Japon Japon
Langue originale : japonais
Format : couleur – 1,85:1 – DTS / Dolby Digital
Durée : 91 minutes
Dates de sortie :
Japon : 16 juillet 2011
Belgique, France, Suisse : 11 janvier 2012
États-Unis, Canada : mars 2013

 

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Sean Maguire de Will Hunting : l’étoile filante

Au-delà du personnage incarné par Will Hunting, le film de Gus Van Sant nous émeut et retient notre attention pour faire l’éloge d’un autre protagoniste : celui de Sean Maguire. Un personnage qui révèle toutes les qualités d’écriture du long métrage mais qui nous permet surtout d’observer le personnage principal, Will Hunting, sous un regard nouveau. 

Alors que la rédaction de LeMagduciné pose son dévolu ce mois-ci sur un cycle portant sur les seconds rôles, il était presque indispensable de passer par la case Will Hunting. C’en est presque un cas d’école tant sa manière d’amener son récit et de cartographier la catharsis de ce mélodrame au casting parfait, permet aux personnages secondaires de nous dévoiler le véritable visage de Will Hunting. L’histoire est connue de tous : Will Hunting (fabuleux Matt Damon) est un génie, mais qui ne fait pas d’étude, balayeur dans une université et qui vit dans les bas fond de South Boston. Il est invisible aux yeux de la haute société et préfère rester avec ses amis d’enfance, pour boire des coups après le travail ou se mettre sur le gueule avec des loubards. 

Un professeur d’université, voulant profiter de ses dons, l’aide à se sortir du guêpier qu’est la prison mais l’oblige à faire connaissance avec un psychologue pour le mettre sur le droit chemin. Après de multiples tentatives, où Will s’amusera des uns et des autres, il fera la rencontre de Sean Maguire. Les deux vont apprendre bien des choses, sur l’un et sur l’autre, mais aussi et surtout sur eux-mêmes. Mais alors que le portrait de Will Hunting commence à tout doucement se dessiner – être aux connaissances phénoménales, autodidacte forcené ayant une grande confiance en lui et ses capacités, tout en détestant l’arrogance hypocrite et prémâchée des riches fils à papa – , sa rencontre avec Sean Maguire va petit à petit matérialiser des fêlures en lui et nous en apprendre un peu plus sur ses multiples talons d’Achille. 

C’est donc à ce moment précis que Sean Maguire, joué par l’incroyable Robin Williams, intervient. D’emblée, sa mine grisâtre, sa dégaine endimanchée, son regard mélancolique, le drame qu’il dissimule derrière ses petites lunettes, sa force et sa colère intériorisées et sa faculté à jouer au chat et à la souris avec Will Hunting, en font un personnage qui marque le spectateur. Au plus profond de soi. Les différents dialogues, qui prennent l’allure d’ardents matchs de ping-pong entre les deux acolytes, sont délicieux, à la fois par l’émotion qui en découle (la défunte femme de Sean) et hilarants concernant les souvenirs de chacun (le match de Baseball). Mais la beauté d’un personnage comme Sean Maguire, n’est pas seulement due à son interaction avec Will Hunting, il n’est pas qu’un ressort narratif ou un gimmick sentimental. Son discours sur la vie, sa modestie, et son incroyable manière de parler de sa femme en font un protagoniste d’une douceur incommensurable. 

Pourtant, derrière cette caractérisation des personnages qui misent sur l’efficacité émotionnelle et l’identification première, Gus Van Sant élargit son champ d’application et sait faire de son mélodrame, un portrait plus tenace sur l’Amérique périphérique, gardant sous le coude quelques moments contemplatifs que l’on connait dans son cinéma un peu plus expérimental. Ce qui est passionnant dans Will Hunting, outre sa grande capacité à faire éclabousser son émotion, c’est son mécanisme, certes un peu schématique, mais qui fonctionne par strates et par symboles. Will Hunting, personnage principal est une planète égarée et les personnages secondaires, des satellites qui vont lui indiquer le chemin et qui tous, porteront en eux la symbolique de l’attachement et du rejet, deux notions importantes du récit, comme en atteste la relation fraternelle entre Will et son ami Chuckie, où ce dernier lui avouera que sa place n’est plus à South Boston. 

Au fil des discussions, les deux personnages que sont Sean et Will vont se trouver un point commun : l’incapacité à avancer et à s’ouvrir aux autres par peur du vide. Les violences de la vie faisant que. Par peur de « remiser ». Dans ce genre de mélodrame, qui voit naître les stigmates de l’enfance ressurgir, il est aisé de comprendre rapidement que Sean Maguire tiendra la symbolique du père de substitution, celui qui lui tendra enfin la main. Faire que, et c’est la malice du film, la relation soit égalitaire, à hauteur d’hommes et surtout à hauteur d’âmes. Car en face de nous ce n’est pas un père et un fils qui se créent mais bien une relation à première vue antagoniste, au final parfaitement complémentaire, pour se finaliser avec cet immense climax et cette scène où l’exclamation « ce n’est pas ta faute » résonne pendant de longues minutes. Sean Maguire est la porte d’entrée pour Will d’un monde plus serein et emphatique et inversement, Will est un regain d’espoir pour Sean. Deux étoiles, qui vont enfin reprendre en main leur vie. 

Les seconds rôles au cinéma : la place des seconds couteaux maléfiques dans la saga 007

Dans l’une des saga parmi les plus individualistes au monde, on ne prête généralement guère attention à ce qui entoure le fringuant 007. Tout n’est que pour lui et ses désirs (charnels), et il faut souvent un méchant charismatique ou vraiment effrayant pour détourner l’attention. Mais alors, quid des seconds rôles et hommes de main liés à l’antagoniste ? Sont-ils voués à n’être, sans mauvais jeu de mots, que des gadgets ? Ou peuvent-ils prétendre à plus que ça ? Éléments de réponse…

Si l’on devait se risquer à une analogie (versant elle-même dans la référence) pour ouvrir ce propos, on ne pourrait s’empêcher de penser au fameux second petit déjeuner que quémandent Merry et Pippin dans Le Seigneur des Anneaux. Puisqu’au fond, pourquoi diable vouloir un second petit déjeuner quand on a déjà le ventre plein ? Tout au plus peut-on le vouloir par pure gourmandise. Ou alors, car on sait qu’il sera l’égal du premier ? Ce constat, presque naïf quand on y réfléchit plus d’une seconde, est sensiblement le même dès lors qu’on aborde le cas du cinéma. C’est d’autant plus paradoxal d’ailleurs, qu’a priori, aucun acteur n’a besoin de se voir flanqué d’un ou d’une subalterne dans les pattes comme de nombreux films ont pu le prouver par le passé. Néanmoins, c’est comme ça, voilà, on ne peut pas y échapper et le fait est que donner du temps d’écran à ces silhouettes qui bien souvent échouent à se frayer une place sur l’affiche finale, est devenu un passage obligé dans le mode de pensée hollywoodien. Car, un second rôle, quoiqu’on puisse en dire, a plusieurs fonctions : aider ou affronter le héros, rassurer ou inquiéter le spectateur et enfin, donner un point d’accroche émotionnel à ce dernier. En outre, il peut être, comme c’est le cas avec certaines trognes aux physiques atypiques (on pensera à Robert Z’Dar) utilisé pour rien de moins que la force iconographique qu’il dégage. Autrement dit, l’apparence. 

Le culte des apparences

Et c’est bien d’apparence dont il sera question dans la saga James Bond. Après tout, que penser d’autre à la vue d’une saga qui perdure certes depuis bientôt 60 ans, mais dont la longévité aura été rendue possible par un certain « asservissement » aux marques qui jalonnent les films ? Aston Martin, Bollinger, Omega, Rolex, Lotus Esprit, BMW, Don Perignon, autant de firmes qui ont eu le chic d’être devenues des passages obligés dans la saga, tant elles reflètent une certaine image de marque et attestent ainsi de ce besoin presque irrépressible qu’a la saga de se baser sur le paraître. Mais alors, d’aucuns argueront : quel est le mal à cela ? Et la réponse sera : aucun. C’est d’ailleurs un élément à ranger du coté des points positifs de la saga, tant elle aura su s’adapter (Rolex étant par exemple progressivement remplacé par Omega dans les films) et ainsi admettre cette part non négligeable de son identité. Ceci étant dit, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Pourquoi ne pas pousser la logique plus loin ? A ce rythme, tout peut y passer : les plastiques souvent très affriolantes des actrices, l’exotisme revendiqué par le coté globe-trotter de l’espion et des intrigues auxquelles il est confronté. Mais il y a un point qui ne cesse de revenir et qui pour beaucoup est indissociable de la saga : la figure de l’antagoniste. On ne parle pas ici des différents types de méchants qu’a engendré la saga, non, mais plutôt des codes iconographiques et donc visuels qui les accompagnent. Outre la tanière nichée dans un volcan ou dans un complexe démesuré, les costumes chics et ce bon syndrome du génie incompris, les méchants de James Bond ont pour eux, ce besoin de prouver autant à eux-mêmes qu’aux autres, qu’ils sont plusieurs dans leurs délires. Comprendre ici, qu’ils sont entourés de sous-fifres, d’assistants, d’un vivier de tueurs prêts à mourir pour lui tel un bon fascisme des familles. Puisque bon, après tout, qu’est-ce qui est plus intimidant encore qu’un méchant dans un film ? Tout simplement, un méchant entouré d’autres méchants, et si possible, bien effrayants comme il faut. En cela, le second couteau maléfique dans la saga James Bond a sans surprise, un objectif initial clair : élever l’aura malfaisante du méchant suprême. Agissant tel un bonus, il incarne ainsi d’une certaine manière le sous-boss du niveau (comprendre ici le film) qui devra forcément être défait avant que le méchant principal y passe à son tour. 

Il ne sera pas donc étonnant de voir cette dimension illustrative souvent utilisée dans la saga, si ce n’est même majoritairement puisque à l’exception notable de Skyfall, dans lequel Javier Bardem joue au méchant seul (bien qu’entouré de sbires qui ne dépasseront pas le stade de la silhouette), tous les films de la saga possèdent une voire deux têtes clairement identifiables comme seconds rôles et qui ont parfois le luxe d’avoir des dialogues à déclamer avec l’air le plus méchant possible. Mais alors, c’est tout ? Le méchant second couteau ne sert qu’à ça ? Qu’à élever son patron ? Pas si sûr, comme l’ont prouvé certains films de la saga qui s’avèrent étonnamment sournois, voire vicieux vis-à-vis de cette convention de cinéma. Car parfois, le second couteau voire l’homme de main (les deux termes sont valides ici) est le méchant suprême, reléguant son patron à un… homme de main. Cela s’en ressent quand les films optent pour faire éliminer le méchant qu’on croyait central avant l’homme de main, prouvant ainsi que parfois l’intellect qui fait la force du méchant dit principal n’est que de piètre assistance face à un Bond déchaîné. On pensera ainsi à Vivre et Laisser Mourir ou Demain Ne Meurt Jamais, qui décident de faire passer à la trappe Yaphet Kotto et Jonathan Pryce avant leur iconique sbire, Tee Hee et Stamper ; prouvant ainsi que parfois les seconds couteaux ne sont pas que des pantins mais bien des personnages sous-estimés. 

Mais donc, si on fait le compte, une dimension illustrative, un rôle parfois ambigu voire carrément ambivalent. Ça fait peu, non ? Qu’est-ce qu’a donc pu amener le second couteau à la saga pour pouvoir être à ce point révéré et ré-utilisé ? C’est sans doute sur ce dernier point qu’il sera le plus facile de s’étendre puisque bien souvent, les seconds couteaux, en lieu et place de servir le méchant, s’assument comme de véritables électrons libres, qui en fin de compte, capturent toute l’attention. A ce titre, il est impossible dans Goldeneye d’oublier Xenia Onatopp (campée avec un rare sadisme par Famke Janssen) tant elle s’accapare l’écran avec une telle poigne que le « vrai » méchant, Alec Trevalyan (Sean Bean) est traité comme un méchant étonnamment lambda. Mais ce constat s’applique autant à Emile Lopolod Locke de Rien Que Pour Vos Yeux qui par son mutisme et sa mort mémorable, reste davantage en mémoire que le banal armateur mafieux Aris Kristatos (Julian Glover) ; qu’à Zao (Rick Yune) dont le visage blafard et balafré de diamants marque plus que son « patron », Gustav Graves/Colonel Moon (Toby Stpehens/Will Yun-Lee) dans Meurs Un Autre Jour. Preuve en est ainsi faite que parfois le second couteau est certes caractérisé comme tel par les conventions de cinéma qui régissent le film, mais ne s’assume pas comme tel, autant parce que l’acteur ne le permet pas, que parce que sa ténacité, son impact visuel ou sa férocité sont autant de raisons de le voir survivre le plus longtemps et mourir dans les pires souffrances possibles. 

Mais s’il fallait une ultime preuve que le second couteau dans l’univers de James Bond est somme toute insaisissable, c’est via l’exemple de Requin (Richard Kiel). Pour beaucoup de fans, il est ainsi LE méchant suprême de la saga ou tout du moins l’un des plus emblématiques. Sa carrure atypique, sa mâchoire chromée, son mutisme glacial et surtout son étonnante froideur ont vite fait de populariser le sbire comme l’un des éléments les plus déterminants d’un bon opus de la saga. Mais alors quoi ? Et bien, outre d’avoir su inscrire dans les gènes de la saga, un besoin de compter sur un sbire « brutal et bourru » (Dave Bautista dans Spectre en est un exemple), Requin a pour lui d’être le seul méchant à être apparu dans 2 opus de la saga, et ce, étonnamment, du fait des fans qui avaient trop apprécié le personnage dans L’Espion Qui M’Aimait (1977). On assiste donc là à un travestissement du méchant et donc du second rôle puisque dans le cas de Requin, le voilà qu’il éclipse son patron (ici Karl Stromberg) et devient LE vrai méchant du film. Le comble étant finalement qu’il ne passera pas à trépas ni dans le film susvisé, ni dans le suivant, tant la sympathie véhiculée par l’acteur aura raison de la volonté des producteurs de l’éliminer. Preuve en est ainsi faite, que parfois, tout aussi relégués en arrière plan qu’ils peuvent être, les seconds couteaux de James Bond, ne sont en définitive que des méchants qui n’attendent qu’une scène, un plan, ou une bagarre pour briller et s’imposer aux yeux de tous. 

« Un homme qui passe » : l’amour peut-il être éphémère ?

Chez Dupuis, dans la collection « Aire libre », Denis Lapière et Dany (Daniel Henrotin) s’associent le temps d’un roman graphique. Fermement ancré dans l’air du temps, ce dernier met aux prises une femme moderne, post-Me-Too, et un photographe plus âgé, concevant l’amour comme une expérience fugace et se cramponnant avant tout à sa liberté.

Les premières pages d’Un homme qui passe sont éminemment cinématographiques. Tandis qu’une tempête s’abat sur les îles Chausey et que la mer se déchaîne, un individu s’apprête à mettre un terme à ses jours. Par leur dynamisme et un souci évident du détail, les dessins nous immergent déjà au cœur de l’histoire, dans des vignettes gorgées de mélancolie et de phénomènes météorologiques extrêmes.

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Extrait de la bande dessinée « Un homme qui passe », visible sur le site de l’éditeur.

Paul est interrompu dans son geste d’abdication par un signal de détresse envoyé d’un bateau échoué à quelques encablures de là. Il postpose ses adieux au monde et décide de porter secours à une jeune femme qu’il reconnaît presque aussitôt. Il s’agit de Kristen, une « assistante » qu’il a déjà aperçue aux éditions Hocq, auprès desquelles il est redevable depuis trois mois de la maquette de son prochain livre. C’est ainsi que le pedigree de notre héros se voit éventé : Paul est un célèbre photographe, salué pour ses clichés de paysages en grand format. Mais cette fois, c’est « le journal d’une vie d’aventures » qu’il entend publier.

Ces aventures sont intimes et nous mènent à Hanoï, Dubaï, Séoul ou en Guyane. Paul goûte moyennement qu’on le taxe de séducteur, encore moins de « prédateur », mais le fait est qu’il a longtemps multiplié les conquêtes amoureuses, d’un soir ou de plusieurs années, mais immuablement sans engagements. En qualité d’artiste reconnu, il n’a eu aucun mal à entamer des liaisons avec toutes sortes de femmes magnifiques, qui l’ont sincèrement marqué, desquelles il est souvent tombé amoureux, mais dont il se séparait finalement sans se préoccuper de la peine qu’il pouvait leur causer.

Il se trouve que c’est précisément l’objet de la visite de Kristen, intimement liée à l’une de ses anciennes conquêtes. « Votre comportement est complètement égocentrique. Vous vous servez des femmes comme du reste… Vous prenez tout ce qui vous plaît et vous l’abandonnez quand ça ne vous amuse plus, sans vous soucier le moins du monde de ce que vous avez pu abîmer ou détruire ! » Deux visions de l’amour s’opposent ici. L’une repose sur une entente mutuelle : le plaisir partagé, dénué d’attache, charnel et sentimental mais jamais durable ni coercitif. L’autre est plus mature, surdéterminée par une vision idéalisée du couple et le respect que toute femme doit pouvoir revendiquer.

Pendant qu’il s’épanche longuement au sujet de ses relations passées, dont certaines sont immortalisées et tapissent les murs de sa chambre à coucher, Paul n’a pas l’air de se douter de la portée de ses actes, de leurs conséquences sur certaines des femmes qu’il a aimées. « La vie est trop courte pour n’en avoir qu’une », arguera-t-il à celle qui adopte de plus en plus une posture de juge d’instruction. Pourtant, leurs deux conceptions de l’amour sont-elles vraiment et irrémédiablement inconciliables ? Denis Lapière et Dany vont y apporter une réponse nuancée, subtile et pleine d’à-propos. Mais avant cela, dans des planches remarquablement soignées, ils vont se servir de chaque histoire comme d’une parenthèse douce-amère, leur permettant d’ausculter les mœurs, l’hédonisme ou la bisexualité, mais aussi des sujets plus politiques, comme l’orpaillage sauvage ou le bagne guyanais.

Un homme qui passe, Denis Lapière et Dany
Dupuis, mars 2020, 72 pages

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3.5

« Les Sœurs Grémillet » en quête de réponses

Les Sœurs Grémillet reforment « le club des trois frangines ». Leur mission est simple : en apprendre davantage sur le passé de leur mère et comprendre enfin les songes étranges de Sarah, l’aînée de la famille.

Elles sont trois. Il y a Cassiopée, toujours dans la lune et parfois heurtée par le comportement despotique de sa grande sœur. Il y a Lucille, la benjamine, taciturne et essentiellement préoccupée par son chat. Il y a enfin Sarah, l’aînée, taraudée par des responsabilités pesantes, mais aussi par un rêve mystérieux qui la poursuit chaque nuit. Ce dernier comprend des méduses, une forêt étrange et un arbre majestueux sur lequel siège un « palais de verre ». De toute évidence, ces visions oniriques constituent autant d’indices sur le passé secret de leur mère, comme le confirmeront des photographies débusquées dans un coin du grenier.

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Extrait visible sur le site de l’éditeur.

L’essentiel de cet album repose sur l’enquête des sœurs Grémillet. Après avoir fouillé dans les affaires poussiéreuses de leur mère, elles partent recueillir des informations en ville et interroger quelques proches, jusqu’à la révélation finale, édifiante quant aux douleurs insidieuses occasionnées par la perte d’un être cher. Si le deuil fait ainsi office de clé de voûte scénaristique, les dynamiques à l’œuvre dans une famille, entre sœurs ou entre parents et enfants, marquent également de leur empreinte le récit. Pour les porter, on peut compter sur les dessins colorés et enchanteurs d’Alessandro Barbucci, lesquels s’adressent tant aux adultes qu’aux plus jeunes.

Ces derniers, justement, apprécieront certainement de voir leur point de vue adopté par les auteurs : c’est leur besoin de réponses et leur volonté de transparence qui vont mener les trois sœurs à une nouvelle appréhension de leur famille. L’ensemble est touchant, bien élaboré, mais sans doute un peu trop lisse. Malgré les non-dits, les récriminations et les jugements à l’emporte-pièce circulant à leur sujet dans le village, les Grémillet continuent de former une famille modèle, comme en témoignent les dernières planches de l’album. Notons enfin que quelques clins d’œil agrémentent cette bande dessinée, telle la présence de Pikachu ou Totoro sous forme de peluches.

Les Sœurs Grémillet : Le Rêve de Sarah (T.01), Giovanni Di Gregorio et Alessandro Barbucci
Dupuis, avril 2020, 72 pages

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3

Barrier : mystère à la frontière Texas-Mexique

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L’édition française reprend le titre original Barrier parce qu’il se comprend tel quel, mais certainement aussi pour donner une première idée de ce que les protagonistes devront tenter de surmonter : la barrière du langage et le choc des cultures. Un comics original, jusque dans son travail éditorial !

Liddy est une jeune Texane, propriétaire d’une sorte de ranch. Elle parcourt à cheval de grandes étendues planes et arides. D’emblée, la question se pose : a-t-elle les épaules assez larges pour une telle charge ? Mais on va rapidement réaliser pourquoi elle se retrouve seule avec ces responsabilités.

Oscar

Le jeune homme veut fuir le Honduras pour une vie meilleure aux États-Unis. Pour cela, il cherche à passer la frontière mexicaine. On sait que les Américains surveillent cette frontière attentivement, pour limiter au maximum l’immigration clandestine.

Indices

Oscar et Liddy vont être amenés à se croiser dans des circonstances particulières. Liddy a fait des observations qui incitent à penser qu’on cherche à l’intimider, lui faire comprendre en quelque sorte que sa simple présence gêne un trafic et qu’il vaudrait mieux qu’elle quitte la région.

Incident de frontières

Au moment où Liddy tombe sur Oscar, la méfiance est à son comble. Il suffirait d’un geste malheureux ou d’une parole prononcée sur un ton légèrement agressif pour déclencher un drame irréversible. C’est à ce moment que les événements prennent une tournure totalement inattendue. La situation échappe à tout contrôle des protagonistes qui nagent en pleine confusion. Liddy et Oscar cherchent à comprendre ce qui leur arrive et plusieurs épisodes ouvrent la porte à diverses interprétations. Liddy et Oscar vont devoir se défendre par rapport à une agression beaucoup plus dangereuse que tout ce à quoi ils pouvaient s’attendre. Paradoxalement (ou logiquement), ce péril va les obliger à tenter une collaboration, alors qu’entre eux la communication est quasi impossible, puisqu’elle parle anglais alors que lui ne connait que l’espagnol.

Compréhension mutuelle

On tient avec cette barrière du langage une des clés annoncées de cet album particulièrement ambitieux. En effet, les auteurs ont fait le choix de placer leur lectorat dans la même situation que les protagonistes, puisque ceux-ci s’expriment naturellement dans leur langue d’origine. Bien entendu, puisqu’il s’agit d’une traduction, pour nous l’anglais devient du français, mais l’espagnol reste tel que dans la version originale. Outre le langage propre à la BD, on observe qu’un autre langage, totalement issu de l’imaginaire des auteurs, vient enrichir la donne (sans oublier un autre qui apparait brièvement à la fin). L’ambition affichée des auteurs (clairement annoncée sur la quatrième de couverture) est d’inciter les lecteurs à l’enrichissement culturel par la diversité et l’ouverture d’esprit. Pour apprécier tous les détails de ce comics, il faudrait ni plus ni moins assimiler au moins des rudiments d’espagnol pour comprendre ce qui se dit dans cette langue (ou au moins demander des traductions à l’aide d’un logiciel). N’étant pas hispanophone, je me suis néanmoins contenté d’une lecture classique. Il faut bien dire que si les situations permettent une compréhension approximativement, il faudrait effectivement y passer du temps pour saisir toute la teneur des échanges en espagnol. Quand on réalise l’immensité du travail accompli en trio sur ce roman graphique, on comprend que les auteurs aimeraient un minimum d’efforts de la part de leur lectorat. A chacun chacune de voir selon ses aptitudes, envies ou moyens du moment.

Un scénario d’une grande richesse

Autant dire que cette BD fourmille de détails bien pensés qui contribuent à l’architecture de l’ensemble. Conçu par Brian K. Vaughn, connu pour la série Y, le dernier des hommes, le scénario demande une réelle attention, car beaucoup de points sont révélés au fur et à mesure, maintenant un vrai suspense. À partir du moment où tout bascule (après le premier tiers environ), on se pose autant de questions que les protagonistes. Et de nombreuses séquences mériteraient plusieurs lectures, puisqu’il y a très certainement des souvenirs et des parties oniriques, voire des hallucinations et des projections de l’esprit en forme d’hypothèses sur ce qui peut se passer, comment et pourquoi.

Le dessin

Dû à Marcos Martin, épaulé par sa collaboratrice et compagne, la coloriste Muntsa Vicente, il est d’une remarquable qualité, avec un trait qui s’approche du réalisme. Le format italien fonctionne parfaitement et les idées s’enchaînent avec une organisation des planches toujours adaptée et souvent originale. Les couleurs éclaboussent l’œuvre, avec une tendance parfaitement assumée vers des tons vifs, voire flashy, qui donnent tout leur éclat à la dernière partie.

Le travail éditorial

Remarque en forme d’étonnement : le titre revient souvent (en dehors de la numérotation des chapitres), probablement une trace de la publication originelle sous forme numérique accessible sur un site Internet dédié (PanelSyndicate.com). Dans sa postface datée du 24 juillet 2017, Brian K. Vaughan qui ne néglige pas un peu d’autosatisfaction (justifiée) et de flatterie, explique que les auteurs ne s’attendaient pas au succès de cette version numérique, avançant qu’ils avaient pesé le pour et le contre, mais voulaient ce travail en toute indépendance pour aller au bout de leurs idées. Barrier (la publication américaine date de 2018) constitue leur nouveau défi insensé, après la réussite de The Private Eye (2015).

Un pari très audacieux

On peut d’ores et déjà qualifier ce pari de gagné, même si cette version papier ne fera sans doute jamais l’objet de tirages vertigineux. Le simple fait d’exister et d’attirer l’attention des curieux en librairie est une belle satisfaction, aussi bien pour les éditeurs que pour les auteurs et espérons-le pour les lecteurs également. Pour cette édition française, il faut enfin citer Jérémy Manesse (traduction), Eric Montésinos (lettrage) et François Giraudet (adaptation graphique).

Barrier, Brian K. Vaughan, Marcos Martin, Muntsa Vicente
Urban Comics, octobre 2019, 192 pages

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4