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Nos 10 sagas de cinéma préférées : Indiana Jones, Matrix, Le Seigneur des Anneaux…

Aventureuses, féériques ou même magiques, les grandes sagas de cinéma ont marqué un bon nombre de cinéphiles. Qu’elles soient générationnelles ou intemporelles, elles nous ont permis de nous construire des souvenirs et une passion pour des personnages inoubliables. En cette difficile période de confinement, il est peut-être le moment de franchir le cap et de (re)partir à la conquête de certaines d’entre elles.

Indiana Jones 

Un chapeau, un fouet, une trajectoire approximative sur une carte jaunie, quelques notes à la trompette… Peu de sagas peuvent s’enorgueillir d’être reconnaissables avec si peu éléments spécifiques. Dans ce club fermé, Indiana Jones est probablement la plus emblématique de toutes. Tout droit sorti de l’imaginaire encore fertile à l’époque de George Lucas et Steven Spielberg, l’aventurier cartésien aux prises avec des forces surnaturelles ne prend pas une ride. Mélange détonant entre l’esprit enlevé des roman pulp d’aventures et l’ésotérisme pop, Les Aventuriers de l’arche perdue est la parfaite synthèse de l’aventure rétro emballée dans une mise en scène d’une modernité folle.

En véritable James Bond de l’archéologie, Harrison Ford embarque le public aux quatre coins du monde, à la découverte de civilisations oubliées, de reliques perdues, tout en restant cet éternel rempart face à la barbarie. Nous pourrions débattre longtemps autour du meilleur épisode de la saga : le premier et son rythme infernal, le second basculant dans le gore et le grotesque ou le troisième transformant l’œdipe du héros en comédie troupière ? Laisserons-nous de côté ce quatrième épisode mal aimé, faisant l’affront de mettre des aliens dans cette histoire ? Nous ne jugerons pas les goûts de chacun. Mais si James Bond peut se targuer de se donner un coup de jeune à l’occasion, Indiana Jones est indissociable du charisme d’Harrison Ford. En témoigne tous les essais, plus ou moins réussis, pour marcher dans les pas de l’aventurier (de Lara Croft à Benjamin Gates).
Peu de sagas ont été aussi si souvent imitées, encore moins l’ont égalée.

Vincent B. 

 

Alien

Dans le genre horrifique comme de science-fiction, la saga Alien se range parmi les grands classiques tant elle révolutionna, du moins à ses débuts, l’un et l’autre genres en en revisitant les codes. Ainsi, Alien, le huitième passager, film matriciel de Ridley Scott, pose les jalons d’une suite de films à la qualité malheureusement très variable. En prenant pour décor un vaisseau spatial perdu dans les confins de l’espace, à la mission mystérieuse, à l’équipage hétéroclite et sous tension, et, bien sûr, abritant un hôte monstrueux, le film s’approprie la SF pour y insuffler une horreur jamais vue auparavant. Posant les jalons du slasher moderne, le film terrorise surtout par le suspense, l’invisibilité d’un monstre que l’on sait tout près et pouvant surgir à tout moment. L’espace circonscrit du vaisseau devient une prison labyrinthique sans issue, où les fuites ne sont que de vains gains de temps.

James Cameron, avec Aliens, fait basculer l’univers dans le film de commando et délaisse l’atmosphérique pour l’action décérébrée. L’évolution du personnage iconique de Ripley, éternelle Sigourney Weaver, est appréciable ; mais c’est au prix du sacrifice de ce qui faisait la substance du premier volet : l’alien était d’autant plus effrayant et invincible qu’il était absent. Désormais, les aliens sont comme des rats que l’on tue au pistolet. Il faut aimer. Dans Alien 3, Fincher se perd dans un désir d’auteur de revenir à quelque chose de plus psychologique et carcéral ; on retiendra une Ripley rasée et sa confrontation iconique avec la bête. Enfin, Jean-Pierre Jeunet achève d’enterrer les restes du grand Alien de 1979 avec un film d’action kitsch et (volontairement ?) nanardesque. Le parti-pris est assumé, et le résultat est presque pardonnable tant la générosité suinte de chaque scène. Ridley Scott créa avec Alien un pilier du cinéma moderne, que ses successeurs gâcheront royalement, avant de lui même saboter son œuvre par l’intermédiaire des risibles Prometheus et Alien : Covenant, qui rencontreront leur public malgré tout – au prix, une fois de plus, de la cohérence et de la simplicité de leur illustre et indépassable ancêtre.

Jules Chambry

Matrix

La trilogie Matrix, avec ses références bibliques et son approche très graphique, a fortement marqué le cinéma de science-fiction. Dès sa sortie en 1999, le succès du 1er volet de la saga (qui leur permis de décrocher quatre Academy Awards) était assez inattendu. Les sœurs Wachowski, qui ont écrit et dirigé le film ensemble, n’étaient pas très connues. Elles avaient d’ailleurs décroché un budget de seulement 10M$, qu’elles ont entièrement utilisé pour la première scène du film, afin de montrer à Warner le sérieux de leur travail et décrocher ensuite un budget plus conséquent.

Pari réussi, avec cette trilogie qui ne manque pas de nous surprendre : une bande originale électro-rock incroyable, des images très froides et assemblées dans un montage millimétré (donnant lieu à la création d’effets spéciaux surprenants, par exemple le fameux « bullet time »), un scénario complexe qui fait appel à l’imaginaire dans une vision prospective post-apocalyptique… Il s’agit là de la construction d’un monde virtuel dans lequel « l’élu » peu défier les lois de la physique, dans le but de sauver l’humain face aux machines devenues toutes puissantes.

La noirceur de ce futur caractérisé par la dualité homme/machine laisse peu à peu la place à l’espoir, grâce à la prophétie évangélisée par Morpheus.

Fred Jadeau

Harry Potter

Qui n’a jamais entendu parler de Harry Potter, ses lunettes rondes, sa cicatrice au front, élève de la tout aussi célèbre école des sorciers de Poudlard ? Qui n’est pas familier de tout cet univers aussi intriguant qu’envoûtant qu’est le monde de la sorcellerie ? Qui ne saurait par exemple en citer un sortilège ? Véritable saga-phénomène du début des années 2000, Harry Potter a su plaire et s’imposer aussi bien dans le domaine de la littérature que dans celui du cinéma. J.K Rowling, que l’on ne présente plus, a réussi à mettre à profit le succès de l’univers magique de Poudlard, bien que ses choix aient pu parfois être critiqués : le premier tome, écrit en 1997, a été suivi de six autres tomes, huit films, une pièce de théâtre et de bien d’autres “extensions” du monde des sorciers ! Harry Potter se situe dans les plus gros succès des salles sombres, aux côtés d’autres sagas comme Star Wars ou encore Le Seigneur des anneaux. On y suit Harry à travers nombre d’aventures, on le voit grandir, avancer, à la manière du héros que l’on suivrait dans un roman d’apprentissage, au sein de cet univers auquel la saga permet de prendre vie jusqu’à véritablement s’incarner. Un héros, un monde et une histoire à part mais à même de parler à tous, des personnages attachants, des gentils, des “méchants”, du suspense, de la magie… Harry Potter avait vraiment tout pour nous séduire.

Audrey Dltr

Le Seigneur des anneaux 

Adapter Le Seigneur des Anneaux relève de la gageure. Beaucoup en avaient formé le projet, qui a vite été abandonné. Il faut dire que les défis sont innombrables, et Peter Jackson les a tous relevés avec maestria. Sa trilogie est un modèle d’adaptation, à savourer en priorité en version longue. La preuve : les images, les scènes sont devenues iconiques en très peu de temps. Le casting est idéal, au point qu’il est désormais difficile d’imaginer Frodon, Gandalf ou Aragorn sans avoir en tête les traits des acteurs du film. Et surtout les scènes cultes se succèdent, avec comme point d’orgue la somptueuse bataille du Gouffre de Helm, dans le deuxième volet. Peter Jackson sait insuffler à son film à la fois une grandeur épique rarement atteinte tout en respectant les moments plus calmes, qu’ils soient comiques ou dramatiques. Il sait donner corps à cette Terre du Milieu dans toute sa diversité et sa richesse. Et quelle musique !

Hervé Aubert

James Bond

Une ribambelle de cuivres donnant vie à une mélodie classieuse, une charte esthétique définie depuis bientôt 60 ans en 25 films et seulement 6 acteurs ayant pu incarner le personnage : c’est peu dire que ces rares ingrédients suffisent pour donner à la saga James Bond un prestige, voire une aura assez irrésistibles. Si en plus, elle est le terreau fertile à une créativité souvent débridée et à un vivier de personnages iconiques, alors ce coté irrésistible a vite fait de se muer en quelque chose de supérieur encore : inimitable. Et c’est bien ce qu’elle est, inimitable. Puisque si elle a connu nombre d’ersatz plus ou moins assumés depuis sa création, reste que l’imaginaire de Ian Fleming et le pragmatisme des producteurs lui ont conféré une singularité telle qu’aujourd’hui, quand on associe espionnage et exotisme, grand spectacle et classe, gadgets et raffinement, un seul nom revient inlassablement : James Bond. 
Et on a beau dire, peu de sagas peuvent se targuer aujourd’hui d’être aussi révérées avec autant d’années au compteur.

Antoine Delassus

Mad Max (1 à 3)

Mad Max est une trilogie australienne, décoiffant le genre du « road movie », composée des trois films suivants : Mad Max (1979), Mad Max 2 : Le Défi (1982), et Mad Max 3 : Au-delà du Dôme du Tonnerre (1985). Dans une Australie post-apocalyptique, où l’essence est l’une des denrées les plus précieuses, la Main Force Patrol (MFP) a été formée comme ultime tentative pour faire respecter la loi sur les routes, reflet d’une société vidée de son sens, en proie à une violence devenue quasi-incontrôlable. Mad Max Rockatansky, héros loin d’être angélique, est campé par Mel Gibson, acteur inconnu propulsé, dès le premier volet, au rang de star internationale. Max était l’un des meilleurs pilotes du MFP. Il est devenu un justicier solitaire après que sa famille fut décimée par un gang de motards. Nous pouvons retenir de cette trilogie, pour le moins inégale, la musique de Tina Turner dans le troisième volet – où elle est fait également partie du casting – avec notamment le titre phare « We Don’t Need Another Hero ». La trilogie laisse également la part belle à des cascades ébouriffantes et se savoure sans fin pour tous les amateurs de grande vitesse et de cylindrées bigarrées. Nous concédons cependant que cette franchise ne s’est pas bonifiée avec le temps et a un côté quelque peu vieillot.

Eric Françonnet

 

Mission: Impossible

La saga Mission: Impossible au cinéma pourrait se diviser en deux parties. Tout d’abord, les trois premiers films développent les procédés et les thématiques habituels à leurs réalisateurs respectifs, à savoir Brian de Palma, John Woo et J.J. Abrams. Cela donne trois films de qualité inégale : le premier est un grand film, qui déconstruit radicalement la série en l’introduisant dans le monde post-Guerre froide, où l’ennemi n’est pas à l’étranger, mais bel et bien chez nous. Le second, sans doute le plus faible de la saga, possède quand même quelques scènes réussies, entre autres une course-poursuite en motos de toute beauté. Quant au troisième, il peut surprendre en s’immisçant dans la vie privée d’Ethan Hunt, mais il possède aussi le meilleur méchant de la saga, incarné par le phénoménal Philip Seymour Hoffman. Mais alors que les trois premiers opus reflétaient la personnalité de leur cinéaste, les trois suivants montrent une grande unité tant visuelle que dans le traitement de l’action. Placée sous la férule de Christopher McQuarrie, qui a participé au scénario de l’épisode 4 avant d’écrire et réaliser les épisodes 5, 6 et 7, la saga mêle habilement action et espionnage, présentant des scènes impressionnantes et plaçant Ethan Hunt dans des situations toujours plus inconfortables. Une saga devenue incontournable dans le cinéma d’action actuel.

Hervé Aubert

Retour vers le futur 

Retour vers le futur est une trilogie culte des années 80 réalisée par Robert Zemeckis, dont chaque film est unique et nous plonge dans un nouveau voyage dans le temps. Le premier volet de la série nous introduit Marty Mcfly, un adolescent rebelle, le Dr Emmet Brown, un savant fou et leur fameuse DoLorean transformée en machine à voyager dans le temps.

Le charme de cette saga réside dans la répétition presque comique des mêmes situations au sein de Hill Valley à des époques différentes. Le premier film retourne dans les années 50, le second nous projette dans un futur fait de voitures volantes et de technologies innovantes, alors que le dernier film nous plonge dans le Far West.

Pour chaque film, le scénario est assez linéaire : Marty se retrouve dans le passé (ou le futur) et requiert l’aide au Dr Emmet pour retourner dans son présent. A chaque film, Marty s’évanouit et se retrouve recueilli par la famille McFly et bien sûr, il ne peut s’empêcher de changer accidentellement le passé, mettant son existence ou celle de sa famille en danger.

Risiblement, il se retrouve toujours dans une situation de confrontation face à l’antagoniste principale, Biff (ou Bufford) Tannen, véritable tyran qui le traite de « mauviette » et met sa virilité à l’épreuve. De plus, à chaque fois, un problème technique sur la DoLorean les pousse à utiliser des méthodes incertaines pour retourner dans le passé. La trilogie s’achève notamment avec la destruction de la voiture. Finalement, la morale de l’histoire est que le futur n’est jamais écrit pour chacun de nous. Cette saga de SF marque donc les esprits grâce à cet univers original fait de personnages archétypaux, d’une bande son fantastique et de la fameuse réplique du Dr Brown : « Nom de Zeus ».

Céline Lacroix

Star Wars 

Star Wars est une saga culte que l’on n’a plus vraiment besoin de présenter. Devenue un véritable phénomène, elle se décline désormais jusqu’à plus soif tant au niveau des goodies, que des films qui n’en finissent plus de pleuvoir. On nous promet la fin, puis le succès vient démentir cela. Alors que certains en sont encore à se demander dans quel sens regarder les premiers épisodes et à se déchirer sur les « bons » et les « mauvais » Star Wars, d’un autre côté, même la philo s’en empare. La saga nous aiderait-elle aussi à repenser le monde ? Les questions du bien et du mal ? En ces temps de sagas à gogo (comme le montre ce top), il est peut-être l’heure en effet de s’interroger sur le sens de la force, de sa puissance, de son travail sur tout Jedi qui se respecte. Mais peut-être que ça aussi, l’enlisement de la saga l’a dilué. Et encore aucune énième phrase à la Yoda n’est venue se glisser dans ce top.

Chloé Margueritte

La monstruosité dans les œuvres de Victor Hugo

 

Dans ses œuvres, Victor Hugo invite à se demander ce qu’est la monstruosité, ce qu’elle signifie. La monstruosité peut se trouver dans les atrocités décrites par l’auteur, comme la peine de mort ou la misère. Ses personnages montrent de deux façons différentes l’image du monstre : des êtres  physiquement difformes mais pourtant bons moralement tels Quasimodo dans Notre-Dame de Paris (1831), Triboulet dans Le roi s’amuse (1832) et Gwynplaine dans L’Homme qui rit (1869) ; ou alors par des personnages moralement monstrueux comme Thénardier dans Les Misérables (1862) ou Clubin dans Les Travailleurs de la mer (1866).

Des monstruosités dans la société du XIXe siècle à dénoncer

Dans beaucoup de ses œuvres, Victor Hugo mène des combats : le premier qu’il a entrepris, avec l’écriture à 27 ans du Dernier jour d’un condamné (1829), est dirigé contre la peine de mort. Il va poursuivre ce combat avec Claude Gueux (1834). Victor Hugo dessinera plusieurs de ses œuvres au lavis, qui représenteront ainsi des gibets et des pendus, avec une portée dénonciatrice. Si Hugo s’engage dans son œuvre, il s’engage aussi politiquement. Conscient de la misère, il commence, avant même de pouvoir la dénoncer à la tribune, à rédiger le roman qui deviendra Les Misérables, et à construire le personnage de Jean Valjean, ancien bagnard qui s’élève dans la société comme Vautrin dans La Comédie Humaine de Balzac, mais qui s’élève aussi moralement. Elu député, Victor Hugo prononcera un retentissant discours sur la misère à l’Assemblée Nationale le 9 juillet 1849, qui contribuera à sa rupture avec les conservateurs.

Les monstres physiques 

Victor Hugo évoque en 1827 dans sa Préface de Cromwell, les thématiques du sublime et du grotesque, qui peuvent être étroitement liées et non opposées. C’est dans cet esprit qu’il va créer Quasimodo, personnage monstrueux et handicapé dans Notre-Dame de Paris en 1831. Si Quasimodo est bossu, borgne, sourd, sous cette apparence atrophiée se trouve un jeune garçon sensible, timide puis amoureux. Lorsqu’il est au pilori, seule Esmeralda lui offre à boire. En retour, Quasimodo sauve la jeune fille du gibet et l’emmène dans Notre-Dame de Paris, lieu d’asile qui devait être inviolable. Lorsqu’il comprend que son père adoptif, l’archidiacre Claude Frollo, rit de voir Esmeralda mourir sur la Place de Grève, il ne peut le supporter et fait basculer le prêtre dans le vide. Secrètement amoureux d’Esmeralda, une fois qu’elle est morte, il enlace son cadavre et se laisse mourir dans ses bras. Nous assistons tout au long du roman à une évolution progressive et à une transformation des personnages : Quasimodo, au début quasiment sauvage, devenant par son amour pour Esmeralda de plus en plus humain ; Claude Frollo prenant  le chemin inverse et régressant jusqu’à l’état bestial.

Un autre monstre hugolien connu se trouve dans Le roi s’amuse (1832) avec le personnage de Triboulet qui est le bouffon du roi François 1er. Il est bossu, veuf et est père d’une jeune fille, Blanche. A la cour du roi, Triboulet est un être cruel et encourage le roi aux pires débauches. Il est à la fois monstre mais aussi homme par sa dimension de père aimant et protecteur auprès de sa fille, Blanche. Triboulet veut se venger du roi qui a souillé l’honneur de sa sa fille mais celle-ci se sacrifie pour faire échapper le roi qu’elle aime à la mort. A la fin de la pièce, lorsque Triboulet découvre alors avec horreur que le cadavre qui se trouve à ses pieds n’est pas celui du roi mais celui de sa fille morte, déguisée en homme, il s’exclame « J’ai tué mon enfant ». Il se considère donc comme responsable indirectement de la mort de son enfant. Ayant causé le décès de Blanche, Triboulet meurt aussi à son tour, symboliquement. 

Les personnages moralement monstrueux

La monstruosité des Thénardier est particulièrement signifiante dans Les Misérables (1862) puisqu’ils incarnent le mal par excellence. Si l’auberge que tiennent les Thénardier s’appelle « Au sergent de Waterloo », c’est en souvenir d’un événement à l’occasion duquel l’aubergiste est censé s’être illustré… En réalité, Thénardier dépouillait les cadavres sur le champ de bataille de Waterloo, et entre autres le père de Marius, ou le colonel de Pontmercy qu’il croyait mort mais qui n’était que gravement blessé. Se méprenant sur les intentions du sergent Thénardier, ce dernier l’a considéré en l’occurrence comme son sauveur. Le couple Thénardier trompe Fantine, qui croyant pouvoir leur faire confiance leur a livré sa fille Cosette à garder, et qu’ils détruisent. A titre d’exemple, ils l’obligent, pour payer de soi-disant soins en fait fictifs, à vendre ses dents, ses cheveux puis son corps. Quant à la petite fille, elle est exploitée par le couple et est traitée comme une véritable esclave. Lorsqu’ils n’auront plus Cosette à exploiter et que Fantine sera morte par leur faute, ils n’hésiteront pas à utiliser leurs enfants pour leurs trafics. Autrefois petites filles, elles avaient une vie dorée grâce à Cosette, adolescentes elles subissent le même sort : la faim, le manque d’instruction… C’est Thénardier qui accusera Jean Valjean d’être un meurtrier alors qu’il a sauvé Marius et qui, couvert d’or par celui-ci pour avoir sauvé, croit-il, son père à Waterloo, ira en Amérique et s’y fera négrier.

Heureusement certains des personnages de la famille parviennent à échapper au mal, comme Eponine, la fille aînée des Thénardier qui jalouse de Cosette, et tombe amoureuse de Marius. Cependant son amour est si grand qu’elle va se sacrifier pour lui lors de l’insurrection de 1832.  Son frère, Gavroche, mourra aussi héroïquement sur les barricades en ramassant les cartouches des insurgés.

Un autre personnage, celui de Clubin dans Les Travailleurs de la mer (1866) n’est pas une figure moins terrible que Thénardier. Capitaine du bateau La Durande, il est considéré comme un personnage respectable et bon alors qu’il n’est que perfide. Son associé a volé le propriétaire du bateau Mess Lethierry et part avec son argent. Clubin va provoquer un naufrage pour s’approprier le butin volé. Cette entreprise souligne la noirceur du personnage de Clubin qui mourra dans la mer avec son butin.

« Face à la puissance » : quelles sources d’énergies pour quelles sociétés ?

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On tend souvent à se représenter le XIXème siècle comme le siècle du charbon et le XXème siècle comme celui du pétrole. C’est vrai si l’on en juge par l’explosion de leur production, de leur consommation, et de leurs impacts sur les modes de vie et les écosystèmes. Les choses sont pourtant infiniment plus complexes. Le pétrole n’a pas remplacé le charbon au tournant du XXème siècle. L’un et l’autre ne se sont pas imposés brutalement, ni de manière uniforme. Surtout, ils ont toujours dû cohabiter avec d’autres sources d’énergies qui, selon les lieux, l’époque, les intérêts et/ou les idéologies de ceux qui les promeuvent, ont été désignées sous des vocables différents : naturelles, nouvelles, alternatives, renouvelables… C’est l’histoire de ces dernières que raconte « Face à la puissance », de François Jarrige et Alexis Vrignon.

Une évidence s’impose : pendant des millénaires, l’humanité s’est développée sans charbon ni pétrole. Elle disposait cependant d’autres ressources, certaines semblant plus évidentes que d’autres. Les bois et les forêts ont toujours été des fournisseurs d’énergie de premier ordre. La domestication progressive des animaux, au Néolithique, s’est accompagnée de celle de leur force. Les premiers moulins à vent sont apparus il y a 3000 ans au Moyen-Orient, les moulins à eau durant l’Antiquité. Plus tardivement, l’énergie solaire a fait l’objet de recherches dès le XVIIIème siècle, avant de coloniser les esprits dans les romans d’anticipation au XIXème et de science-fiction au XXème. Mais les énergies fossiles ont pris le dessus et, malgré leur impact sur l’environnement, représentent toujours 80% de la consommation d’énergie mondiale.

Le développement du charbon et du pétrole est inséparable de celui du capitalisme. Cette histoire là a déjà été faite, mais quid de ces autres sources d’énergies, dont on voudrait faire la solution à tous nos problèmes environnementaux ? Celles-ci ne sont pas, pour la plupart, nouvelles : le livre s’attache à détailler quelles en ont été les utilisations depuis les prémisses de la Révolution Industrielle, au milieu du XVIIIème siècle. Ces sources d’énergie ne sont pas forcément toujours alternatives : une même source d’énergie peut être pour certains militants un outil pour un changement de société beaucoup plus large, tandis qu’elle sera en d’autres mains un moyen de continuer à produire de plus en plus d’énergie et de plus de en plus de biens… d’une manière prétendument de plus en plus propre. En découpant les trois derniers siècles en quatre périodes distinctes et en s’appuyant sur une vingtaine d’études de cas réalisées par d’autres universitaires, François Jarrige et Alexis Vrignon cherchent ainsi à « mettre à distance les discours contemporains en explorant dans le passé l’évolution des pratiques et des langages pour dire les limites du modèle énergétique dominant et énoncer des projets, pour inventer des systèmes énergétiques moins prédateurs et plus démocratiques ».

1750-1860 : le charbon comme alternative aux sources d’énergie naturelles

Dans une première partie courant de 1750 à 1860, les deux chercheurs nuancent l’importance du charbon dans les sociétés de l’époque. Avant 1860, le charbon concerne principalement la Grande-Bretagne, alors première puissance économique mondiale. Ailleurs, la machine à vapeur s’implante progressivement mais demeure souvent une force d’appoint à des systèmes bien rodés (éolien, hydraulique) qu’un récit trop centré sur le « choix du feu » a tendance à invisibiliser. Là où il s’impose, le charbon ne déchaîne pas forcément l’enthousiasme des foules : sa toxicité est vite démontrée, sa dimension tarissable supposée dès les années 1830. De plus, certaines régions n’en disposent pas et les peuples continuent le plus souvent à faire avec ce qu’ils ont sous la main : le bois, les animaux (encore plus mobilisés suite à l’abolition de l’esclavage), les rivières (toutes aménagées au XIXème siècle), les moulins à vent, la tourbe.

Tout ceci fonctionnait très bien pour les besoins de l’époque. Le charbon et la vapeur ont fini par prendre le dessus, tout au long du XIXème siècle, en permettant d’une part de s’émanciper des contraintes du milieu physique, d’autre part de développer un modèle économique basé sur l’individualisme et la recherche de profits, qu’entravaient des sources d’énergie parfois aléatoires (l’éolien) ou nécessitant une discipline collective et une centralisation trop poussée pour les industriels (l’hydraulique). Toutes ces sources d’énergie non-fossiles ont accompagné le charbon dans la première moitié du XIXème siècle, mais pour passer littéralement à la vitesse supérieure, le capitalisme a dû se détacher des énergies naturelles.

1860-1918 : le règne du charbon, l’essor du pétrole et de l’électricité

De 1860 à 1918, le charbon s’impose, le pétrole s’apprête à prendre la relève et l’électricité connaît un essor foudroyant. Les deux auteurs se gardent bien de présenter ces trajectoires comme inéluctables. Dès 1865, l’économiste Stanley Jevons s’interroge sur les améliorations techniques : on a besoin de moins en moins de matières premières pour produire de l’énergie, mais on s’équipe de plus en plus, donc on consomme de plus en plus. La période voit également des scientifiques alerter sur la fin inéluctable des ressources de charbon et de pétrole… tandis que d’autres parient que le temps permettra de trouver des solutions techniques qui garantira l’avenir énergétique des générations futures. Un certain pragmatisme s’impose pourtant : la crainte de manquer ne réduit pas la consommation, elle légitime une exploitation accrue qui passe aussi bien par l’extraction d’un charbon de piètre qualité que par l’implantation de mines dans les colonies.

En cas de pénurie, il faut pourtant bien trouver des alternatives. La tourbe est ainsi ponctuellement réhabilitée lors des grandes crises houillères de 1871-1874 ou de la guerre de 14-18. Des travaux visant à mettre en place de nouveaux convertisseurs énergétiques se multiplient également. On redécouvre la disponibilité, l’abondance, le faible coût, le caractère local de ces sources d’énergie « naturelles », mais aussi leur dispersion, leur variabilité, leur intermittence. Le solaire est encore trop cher pour être rentable seul, les éoliennes danoises fonctionnent tant bien que mal jusqu’aux années 1930 mais peinent à s’imposer ailleurs. A l’inverse, certaines de ces sources d’énergie demeurent prédominantes en dehors de la sphère occidentale. Elles n’y sont alors pas considérées comme des alternatives par les autochtones qui ne connaissent pas encore les « bienfaits » des énergies fossiles. Elles sont, par conséquent, perçues par les pays colonisateurs comme des énergies adaptées à des populations archaïques, la consommation d’énergies fossiles apparaissant de son côté comme un signe d’appartenance au monde civilisé…

1918-1973 : consommation croissante d’énergie et invisibilisation des alternatives

Le pétrole fait de l’ombre au charbon pendant la Première Guerre Mondiale, et continue sa progression durant tout le XXème siècle : sa production de pétrole y est multipliée par 84, notamment grâce aux apports du Moyen-Orient, redécoupé par les puissances occidentales et occasionnant des désordres géopolitiques durables dans la région. Aux États-Unis, une fois les réseaux de transport en commun détricotés par les industriels, l’automobile s’impose, dans la logique de la construction d’une nation de propriétaires et de consommateurs. Marion King Hubbert a beau modéliser sa courbe en cloche et populariser la notion de pic pétrolier dès 1956, les mauvaises habitudes sont déjà prises.

La période se distingue également par une consommation croissante d’électricité : l’idée s’impose dès les années 1930 qu’un doublement de la consommation tous les dix ans est indispensable à la bonne marche de la société. Dans cette perspective, l’hydroélectricité n’est pas perçue comme une alternative : c’est au contraire un des outils pour « la conversion des sociétés à l’usage intensif d’une énergie abondante disponible de manière prédictible ».

Durant les Trente Glorieuses, les énergies renouvelables n’ont plus bonne presse : leurs promoteurs passent pour des excentriques ou des réactionnaires, les prototypes doivent faire preuve de leur rentabilité rapide s’ils souhaitent se raccorder au réseau électrique… et semblent peu pertinents s’ils n’ont pas cette prétention. EDF s’intéresse pourtant au solaire, mais seulement pour les zones arides d’Afrique du Nord. Seuls les grands laboratoires publics et privés attirent l’attention sur leurs travaux, marginalisant les autres chercheurs. Ainsi, « les processus d’invisibilisation à l’œuvre installent dans l’esprit du plus grand nombre l’idée selon laquelle une seule voie énergétique serait possible ». Un sursaut d’esprit est pourtant envisageable en temps de crise : en 1980, 72% des Français sont favorables au développement prioritaire de l’énergie solaire. Mais cinq ans plus tard, alors que les centrales nucléaires prévues par le plan Messmer arrivent à maturation et que le monde connaît un contre-choc pétrolier, ils ne sont plus que 25%.

Depuis 1973 : l’impossible et pourtant indispensable développement d’une modèle alternatif

Aujourd’hui, les énergies renouvelables sont principalement envisagées comme une substitution aux énergies fossiles. Les plus optimistes leur attribuent la possibilité de perpétuer notre mode de vie tout en dégradant un peu moins notre environnement. Mais elles peuvent aussi être partie intégrante d’un changement global, politique, social et environnemental, qui ferait de la sobriété sa valeur cardinale. Force est de reconnaître qu’on n’en prend pas la direction : modèle productiviste oblige, produire mieux revient in fine à produire plus. Et la production d’énergie a déjà été multipliée par 2,5 entre 1971 et 2016. La substitution vantée par les élites relève plus de l’accumulation pure et simple, dans le prolongement logique de l’histoire des énergies dominantes.

Le nucléaire a certes la réputation de polluer moins que le charbon, encore que les impacts écologiques de l’extraction de l’uranium sont tout sauf négligeables (que l’uranium « français » soit en réalité kazakh ou nigérien n’aide pas à en prendre conscience) ; le nucléaire a surtout l’avantage, pour ses promoteurs, d’être une affaire fort complexe qui nécessite d’être gérée par des technocrates plutôt que par les usagers qui en consomment l’énergie. Le nucléaire est assurément une alternative aux énergies fossiles, mais on en a vu des plus écologiques et plus démocratiques.

Des alternatives écologiques et démocratiques, c’est justement ce que de nombreux opposants cherchent à développer depuis les années 1970, au gré de multiples désillusions. L’essor du néolibéralisme dans les années 1980 grippe sévèrement la dynamique alternative née après le premier choc pétrolier : « le succès des approches néolibérales des politiques publiques a grandement fragilisé un secteur déjà peu légitime aux yeux de nombreux décideurs », y compris de gauche. Les énergies renouvelables sont pourtant vantées par ceux-là même qui ne voulaient pas en entendre parler hier. Face au « capitalisme vert », formidable oxymore, d’autres pistes existent pourtant, à base de « diversification maximale des vecteurs d’énergie dans une logique d’adaptation aux usages finaux » et de « réorganisation de la société, délaissant le modèle de la croissance ». De belles idées susceptibles de sonner comme de grossiers jurons aux oreilles de ceux qui veulent construire des champs d’éoliennes ou de panneaux photovoltaïques à tour de bras. Dommage, d’ailleurs, que les auteurs ne consacrent pas quelques pages à l’impact écologique de la construction même de ces technologies pas si vertes que ça.

Qu’il s’agisse du tronc principal du livre, rédigé par Jarrige et Vrignon, ou des dix-huit études de cas qui illustrent leur propos (et occupent une grosse moitié de l’ouvrage), Face à la puissance est un essai historique riche en enseignements qui nous invite à reformuler certaines de nos questions existentielles alors que les effets du réchauffement climatique sont de plus en plus tangibles. Plutôt que tergiverser sur le type d’énergie idéal pour notre société, ne faudrait-il pas plutôt se demander quelle société peut-on bâtir à partir des sources d’énergie les plus « propres » à notre disposition ? Dans la postface, le sociologue Alain Gras souligne que « l’efficacité d’une technique […] s’apprécie […] à partir d’un système de valeurs où la définition de la puissance repose sur une contingence historique, donc provisoire ». Avant d’appeler, joliment, à « laisser la puissance devenir vaine ».

Face à la puissance, François Jarrige et Alexis Vrignon
La Découverte, février 2020, 400 pages

Malpertuis, de Jean Ray : divine terreur

La collection Espace Nord réédite Malpertuis, le roman le plus célèbre de l’écrivain belge Raymond Jean Marie de Kremer, dit Jean Ray. Publié en 1943, Malpertuis reste à ce jour un des sommets de la littérature fantastique du XXème siècle.

Il y a quelques mois, nous faisions l’éloge du très beau film de Jean-Pierre Mocky La Cité de l’indicible peur (aussi connu sous le titre La Grande frousse), avec Bourvil et Jean-Louis Barrault, adapté du roman de Jean Ray. La collection Espace Nord nous permet de (re)découvrir cet écrivain si particulier à travers la réédition de plusieurs titres, dont Malpertuis, son oeuvre la plus connue.
Osons tout de suite l’affirmer : Malpertuis est une oeuvre majeure de la littérature fantastique du XXème siècle. Par son ambiance, par sa construction, par le style d’écriture de Jean Ray, par le malaise qui s’en dégage, le roman s’impose comme une très grande réussite.
Qu’est-ce que Malpertuis ?
C’est un bâtiment. Une maison, dans une “cité” dont nous ne connaîtrons jamais le nom. Une maison sombre et étrange, dont le plan nous restera incompréhensible. On sait qu’elle est très grande, et qu’il s’y trouve une boutique. Ceci mis à part, nous n’en aurons jamais une description exhaustive, juste des bribes utiles à planter le décor et l’atmosphère.
Quentin Moretus Cassave, le propriétaire de Malpertuis, est sur le point de mourir. Il convoque une quinzaine de personnes à la lecture de son testament, qui cache une bien étrange dernière volonté : les quinze personnes héritent collégialement de la fortune colossale de cassave, à l’unique condition qu’ils résident dans Malpertuis. Ceux qui en partiront abandonneront ainsi leur argent.
Dernière volonté pour le moins simple à respecter, a priori, sauf que dès le début nous sommes conscients que ce lieu est le théâtre d’événements angoissants.

Essayer d’expliquer ce qui se déroule dans Malpertuis est non seulement une illusion, mais aussi un peu une trahison. L’un des plaisirs qui se dégage de Malpertuis, c’est justement de se retrouver dans un univers qui échappe à la rationalité.

“Insensé celui qui somme le rêve de s’expliquer”

En effet, Malpertuis semble fonctionner comme un cauchemar, suivant une logique qui est totalement étrangère à la raison humaine.
Cette absence de rationalité est pour beaucoup dans l’atmosphère angoissante du roman. Nous sommes plongés dans un univers inexplicable, donc imprévisible, et sur lequel nous n’avons aucune prise, rien pour nous rattacher.
Cet aspect est renforcé par le fait que nous suivons les événements selon le regard totalement subjectif, donc partial et partiel, d’un narrateur, Jean-Jacques Grandsire. Or, le monde de Malpertuis se divise en deux catégories : ceux qui savent quelque chose et ceux qui ne savent rien. Jean-Jacques relève clairement de cette seconde catégorie. Et comme ceux qui savent ne disent strictement rien (cela semble même être une règle, voire une loi primordiale), Grandsire se retrouve être témoin de ce qui arrive, mais en étant incapable d’en fournir la moindre explication.

“Dieu garde ses mystères et punit les hommes qui essaient d’y porter atteinte”

Du coup, entre absence de description et ignorance du narrateur principal, Malpertuis semble baigner dans un monde flou, dont les contours ne sont pas précis, idée encore renforcée par le paysage brumeux et l’absence de situation géographique. De plus, ici, rien n’est stable, tout semble soumis aux changements brutaux et violents. A Malpertuis, tout est changeant, tout se transforme. Aucun personnage ne semble avoir une identité clairement définie, y compris Malpertuis elle-même.
De plus, Malpertuis est un roman qui semble se tenir sur une frontière. Frontière entre l’humain et le non-humain, entre l’humain et l’animal (les Griboin que Grandsire décrit comme des rats, ou un récit au sujet d’un loup-garou), entre l’humain et le surnaturel, mais aussi entre les vivants et les morts. Parce que dans ce roman, mourir ne signifie pas que l’on disparaisse de l’histoire, loin de là…
Cette notion de frontière est symboliquement marquée par la forte présence de la statue du dieu Terme, le dieu romain qui gardait les bornes limitant les territoires. Sa présence figure ainsi la frontière, donc la jonction entre deux mondes.

Le roman Malpertuis possède une structure interne complexe et remarquable. Nous avons un narrateur qui supervise tout le roman. Dès les premières pages, nous apprenons qu’il a cambriolé le couvent des Pères Blancs pour y soutirer des manuscrits bien cachés. Trois textes que le cambrioleur va mêler pour raconter l’histoire de Malpertuis. Trois narrateurs différents donc (en plus du cambrioleur lui-même, dont nous ne connaîtrons jamais le nom ni la motivation exacte). Le principal est donc Jean-Jacques Grandsire, jeune homme d’une vingtaine d’années se retrouvant plongé dans cette histoire monstrueuse. Les deux autres narrateurs sont Doucedame-le-Vieil, un marin, et Dom Misseron, le père abbé du couvent des Pères Blancs.
Cette structure en récits enchâssés fait fortement penser aux nouvelles de Maupassant, par exemple, mais le style littéraire de Malpertuis est unique. Jean Ray semble combiner diverses influences, depuis Lovecraft jusqu’au romantisme noir en passant par Villiers de l’Isle-Adam. Mais en aucun cas l’écrivain belge ne se contente de copier les maîtres : il crée son propre monde, instaure son style personnel. Chaque narrateur a droit à sa propre écriture, et le lecteur peut retrouver dans le roman une culture encyclopédique doublée d’une grande maîtrise de la langue.
Mapertuis est un roman très riche d’interprétations (la collection Espace Nord, qui réédite le roman, propose un postface rédigée par Jacques Carion et Joseph Duhamel, qui ont l’intelligence de donner des pistes d’interprétations sans épuiser le sujet, nous dévoilant la grande richesse et la complexité du roman). C’est une oeuvre qui n’hésite pas à être déroutante, angoissante, captivante. Assurément, Jean Ray est un grand écrivain encore trop méconnu.

Malpertuis, Jean Ray
Espace Nord, mars 2020, 295 pages

« Monstres de maison » : dédramatiser en s’amusant

Une fois n’est pas coutume, Le Mag du Ciné s’intéresse à un livre d’enfance : Monstres de maison, d’Eleonora Marton.

Tous les parents le savent, l’imagination des enfants est sans limite. Celle-ci leur permet de concevoir des scénarios de jeux fantaisistes, mais elle a un corollaire moins heureux, qui a plongé plus d’une famille dans le désarroi : les frayeurs nocturnes. Les uns peinent à s’endormir, se laissant aller à toutes sortes de visions fantasmagoriques ; les autres se réveillent en pleine nuit, parfois terrifiés.

Monstres de maison permet de dédramatiser les peurs enfantines en dévoilant leurs dessous. La petite Lola imagine un monstre dans chaque pièce de sa maison. Il y a d’abord Crissgrif dans le hall d’entrée, avec ses immenses cornes, ses jambes en forme de tentacules et ses longs doigts crochus. C’est par un jeu d’ombres que celui-ci fait son apparition une fois la nuit tombée, mais les premières lumières du matin laissent ensuite entrevoir les objets anodins qui ont fait son étoffe : un imperméable, une écharpe et un porte-manteau.

Eleonora Marton offre à chaque pièce son monstre en ombres chinoises, tant et si bien que les enfants, une fois échaudés, se délecteront bientôt à tenter de deviner ce qui compose les visions cauchemardesques de la jeune Lola : une couverture devient une langue immense, une serpillère se confond avec une tête couverte de serpents, un rideau ressemble à une silhouette imposante décapitée, un aspirateur s’apparente à un visage pourvu d’une longue trompe…

Aborder les peurs nocturnes à l’aune de Monstres de maison nous semble à la fois ludique et efficace. Les enfants tendent à comprendre la nature onirique des visions cauchemardesques, s’en amusent et apprennent à les relativiser. Ça tombe bien, puisque ce dernier point est de toute évidence l’objectif premier de ce petit livre fortement recommandable.

Monstres de maison, Eleonora Marton
Grasset Jeunesse, janvier 2020, 48 pages

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4

Emma G. Wildford, la sentimentale intrépide

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Guère plus de 20 ans, la charmante Emma G. Wildford, Anglaise de famille aristocratique, romantique rêveuse et indomptable, publie déjà de la poésie. Elle a aussi le goût de l’aventure !

Été 1920, sous une chaleur torride, Emma papote avec Elizabeth, sa sœur aînée, dans le jardin du manoir familial. Elizabeth est mariée à Charles, un banquier plus vieux qu’elle, du genre réaliste et pragmatique. Il connaît sa position, fait en sorte de la maintenir et d’en profiter. Charles considère que faire des enfants est un excellent investissement. D’ailleurs, lui et Elizabeth envisagent d’en avoir neuf, comme la reine Victoria ! Occupé par la lecture des romans d’Agatha Christie, Lord Wildford, le père d’Elizabeth et Emma, vit assez retiré depuis que sa femme s’est enfuie avec le jardinier (L’amant de lady Chatterley ?) Il semble que tout ce petit monde vive au manoir. Les raisons en demeurent obscures, à l’image des relations familiales qui iront en se révélant progressivement. Aucun souci financier, puisque la famille emploie une domestique, Doris.

Portrait d’Emma

Emma affiche un physique juvénile agrémenté d’un joli visage où on remarque des yeux et cheveux sombres. Un physique qui rappelle ceux affectionnés par le peintre van Dongen. La jeune fille se montre assez espiègle et libre (allant jusqu’à prendre une posture qui rappelle un tableau du peintre préraphaélite John Everett Millais), contrairement à sa sœur plus coincée, matérialiste.

Emma la sentimentale

Emma est amoureuse d’un homme nommé Roald Hodges Jr. parti en expédition en Laponie, à la recherche de traces légendaires (le tombeau de la géante) du peuple Sami. Roald avait promis à Emma de l’épouser pour ses 20 ans. Seulement voilà, il est loin et ne donne pas de nouvelles. Est-il seulement encore vivant ? Refusant d’ouvrir la lettre qu’il lui a laissée en partant (elle ne veut pas croire à un malheur), Emma décide (malgré la réticence de la très masculine Royal Geographical Society), de partir vers la Laponie à la recherche de Roald.

Une présentation originale

L’album bénéficie d’un travail éditorial de qualité qu’il convient de signaler. La première de couverture constitue un rabat cartonné rigide qui se déplie sur la droite. Une fois dépliée cette première de couverture, on en découvre une seconde, tout aussi rigide. L’ensemble donne l’impression d’être aimanté. Mais non, il semble que ce soit juste un ensemble qui s’emboîte parfaitement. Sur l’illustration de couverture, la partie haute présente un paquebot voguant derrière un fond de montagnes glacées, suggérant le lieu et l’époque de l’intrigue. La partie centrale montre Emma en train d’écrire sur une table de jardin. Si la couverture qui se rabat montre immédiatement que l’album sort de l’ordinaire, elle présente néanmoins un inconvénient : on ne sait pas trop quoi en faire pendant la lecture. Le travail éditorial ne s’arrête pas là, puisque l’album comporte trois petites surprises : des objets non détachables qu’on découvre aux moments adaptés.

Les auteurs

Le scénario est signé Zidrou, de son vrai nom Benoît Drousie, auteur assez prolifique qui a notamment signé le scénario de L’Adoption, BD franco-belge dessinée par Arno Monin (2 tomes : 2016 et 2017). Les dessins sont ici signés Edith, de son nom complet Edith Grattery, et ils participent beaucoup au charme de l’album. Un dessin pas trop fouillé qui met surtout l’accent sur les émotions des personnages, tout en mettant en valeur de superbes paysages avec une palette (un trait fin, jamais rigide et parfois virevoltant, à l’encre et des couleurs au pinceau) où dominent les couleurs automnales. Elle aime les jeux d’ombre et les couleurs, sa technique les met en valeur. Majoritairement, l’album présente trois bandes par planche, ce qui donne une bonne lisibilité à l’ensemble. La dessinatrice ne cherche pas trop d’effets avec des arrangements de vignettes originaux, mais elle compose ses planches avec maîtrise, variant les tailles de ses vignettes en fonction des besoins de la narration, allant jusqu’à quelques dessins pleine planche, notamment en fin d’album. Nulle recherche de spectaculaire, juste le moyen de mieux capter l’instant. Décors et costumes très crédibles pour faire sentir l’ambiance de l’époque.

Le caractère d’Emma

Le scénario révèle quelques surprises et verra Emma s’engager dans le grand Nord sans le moindre complexe. Sa nature profonde est celle d’une jeune femme heureuse de vivre, qui voit toutes les péripéties auxquelles elle se trouve confrontée comme des aventures qui ne peuvent que l’empêcher de sombrer dans la monotonie (triste exemple de sa sœur), ou bien de se remémorer trop précisément ce qu’elle cherche à fuir. Bien sûr, la réalité viendra la rattraper.

Un ou des défauts ?

J’ai eu du mal à mettre le doigt sur ma (petite) réticence concernant cet album. J’ai d’abord regretté que la psychologie d’Emma ne soit pas trop fouillée, parce qu’on doit imaginer les années passées à côtoyer Roald, familier du manoir de la famille Wildford. Au début, Emma semble décontractée, joueuse, espiègle, affichant une tranquille assurance. Quand on en sait davantage sur elle, on se dit que cela ne colle pas vraiment. Puis, j’ai mis en cause un scénario trop travaillé, destiné avant tout à ménager des surprises. Finalement, je pense que le petit souci vient d’une narration située en 1920 alors que la mentalité d’Emma est conçue par un esprit d’aujourd’hui.

Petite conclusion incitatrice

L’album retient donc l’attention par un travail éditorial original et sympathique, ainsi que par des dessins au charme suranné qui font revivre une époque. Ajoutons que l’album présente une belle galerie de personnages, de l’aventure et de l’amour, avec quelques touches d’humour. Et si la clé de la personnalité d’Emma résidait en partie dans son deuxième prénom ?

Emma G. Wildford, Zidrou et Edith
Soleil, novembre 2017, 102 pages

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4

Que valent les séries Breeders, Amazing Stories, Little Fires Everywhere, Vagrant Queen ?

Pour cette fournée des séries, au programme, Devs, un techno-thriller produit par FX (Disney) à l’esthétique avant-gardiste d’Alex Garland critique les apprentis-sorciers de l’algorithme. Little Fires Everywhere dépeint le racisme ordinaire dans l’Amérique des années 90 ; Breeders est une comédie sur la parentalité à l’humour britannique dévastateur, Amazing Stories, une anthologie SF fort peu surprenante, produite par Spielberg pour Apple TV+. Nous terminons cette sélection avec Vagrant Queen, la fiction SyFy, qui nous embarque dans un space opera au look coloré et au charme rétro.

DEVS : un indie Westworld sombre et intime

Après Ex-Machina, le réalisateur Alex Garland se lance dans une série à l’ambiance très feutrée et indie.

Dans un futur proche où la technologie est au cœur de notre quotidien, Sergueï (Karl Glusman) et Lily (Sonoya MIzuno) sont un couple mixte travaillant tous deux dans une prestigieuse firme de développeurs. Sergueï est repéré et engagé pour travailler sur un nouveau projet très secret appelé DEVS. Très vite, les conditions de travail particulièrement confidentielles place Sergueï et ses origines russes au cœur des suspicions de son nouveau patron, interprété par Nick Offerman (Parks and Recreation). Mais le véritable mystère débute lorsque Sergueï se suicide dans des circonstances mystérieuses. Lily devient alors personnage principal en enquêtant sur le projet DEVS, qu’elle soupçonne d’être à l’origine de la mort de son petit-ami.

Un premier épisode qui laisse le spectateur en haleine face à un thriller de science-fiction très poreux. La série se fait d’autant plus sombre avec un climat musical et une esthétique proche du film Under the Skin. En un seul épisode, le spectateur peut s’avérer confus et perdu. Il faudra plusieurs épisodes pour que l’ambiance inquiétante cède au rythme volontairement lent de la série. Ce qui retient principalement l’attention reste le coté science-fiction du projet DEVS ou la révélation d’un code capable de prédire l’avenir. Pour ré-hausser l’intrigue, la focalisation sur le personnage de Lily offre également une nouvelle dynamique à l’histoire.

Cette mini-série très spéciale est encore en cours de diffusion et donc à suivre avec patience et témérité. Elle pourrait certainement plaire aux fans de Westworld et autres amateurs du genre de séries de science-fiction intrigantes.

La série DEVS est diffusée depuis le 5 mars sur la plateforme Hulu.

3.5

Céline Lacroix 

Little Fires Everywhere : Au cœur du racisme invisible des banlieues américaines 

Little Fires Everywhere, la nouvelle série Hulu adaptée du best seller de Celeste Ng, met en scène deux femmes, Elena Richardson (Reese Whitherspoon), journaliste à succès et mère de quatre enfants, et Mia Warren (Kerry Washington), mère célibataire afro-américaine qui s’installe avec sa fille, Pearl, dans le quartier résidentiel de Cleveland durant les années 90.

Un drame familial aux notes de romances adolescentes, qui aborde de manière légère mais profonde différents thèmes comme la maternité, le racisme et les différences culturelles en Amérique. Le choix de Reese Whitherspoon pour ce rôle de mère control-freak rappelle sans conteste celui qu’elle interprète dans Big Little Lies, mais cette fois, son personnage s’adapte et s’avère plus humain face à celui de Kerry Washington, qui détonne clairement avec son rôle de Scandal, en s’affichant enfin au naturel.

En seulement trois premiers épisodes, la série installe une ambiance de conflit entre les deux mères que tout semble opposer. Mia et sa fille Pearl semblent ne pas avoir d’attaches et vivre au jour le jour, tandis que le problème d’Elena réside dans son besoin de contrôle permanent sur tout : son poids, le planning de ses enfants, sa consommation d’alcool, mais surtout sur sa fille rebelle.

La véritable intrigue apparaît à la fin de l’épisode 2 avec le personnage de Bebe, une immigrée chinoise et collègue de Mia, qui souffre de l’absence de sa fille, May Lin. L’an passé, vivant dans la précarité, elle dû abandonner sa fille à une station de pompiers. Quand Mia découvre que May Lin a été adoptée par la meilleure amie d’Elena, elle ne peut s’empêcher de dévoiler la vérité. L’histoire va se transformer en un scandale qui va diviser la communauté locale, et faire s’affronter les deux mères.

Une histoire très touchante qui languit beaucoup mais qui mérite d’être regarder plus sérieusement qu’une simple série d’ados à la 13 reasons Why.

Little Fires Everywhere est diffusé sur Hulu depuis le 17 mars aux États-Unis.

https://www.youtube.com/watch?v=JWGkX8ClhBI

4

Céline LACROIX   

Breeders, ou les joies de la parentalité

Paul et sa femme Ally constituent le couple moyen par excellence. Bon travail, bon logement, amour : apparemment, ils ont tout pour mener une vie de rêve.

Oui, mais voilà, il y a forcément un problème. Paul et Ally ont… des enfants !

Deux enfants.

L’action du pilote de la série britannique Breeders se déroule en une nuit. Une de ces nuits que tous les parents ont dû connaître, ou au moins redouter : la nuit où les enfants refusent de dormir. Avec un très bon sens de l’observation, l’épisode va décrire ces situations très quotidiennes : les excuses que l’on se donne pour ne pas avoir à se lever une troisième fois, les histoires que l’on raconte pour la énième fois tout en dormant à moitié sur le lit de la petite dernière, la gestion de la panique irrationnelle du garçon, etc.

Pendant cette nuit, le brave Paul repense aux étapes de sa parentalité, depuis la décision de faire des enfants jusqu’à la naissance de la petite dernière.

Ce pilote est franchement drôle. Jouant sur le rythme, la qualité des dialogues et des situations très finement observées, Breeders parvient à nous faire passer un excellent moment. Seul éventuel bémol : le spectateur comprend aisément que ce pilote de 26 minutes se contente uniquement de poser le décor. L’action principale de la série n’a pas encore commencé, donc finalement, pour le moment, on ne sait pas trop quelle direction prendra la suite.

Breeders, une série britannique de Chris Addison, Simon Blackwell & Martin Freeman, avec Martin Freeman (vu dans Fargo et Sherlock), Daisy Haggard… disponible sur MyCanal.

3.5

Hervé Aubert

Amazing stories : une ouverture en demi-teinte

C’est la déception qui ressort de ce premier épisode. Certes, ce n’est pas mauvais, mais ce n’est pas une réussite non plus. La réalisation, l’écriture, l’interprétation, rien ne parvient véritablement à nous attacher à ce que l’on voit à l’écran.

Amazing stories est une série « anthologique », c’est-à-dire que chaque épisode est indépendant, avec ses propres personnages, sa propre histoire, etc. Ainsi donc, le relatif échec de ce pilote n’engage en rien la qualité de la suite, mais c’est indubitablement un départ en demi-teinte.

La Cave (tel est le titre de ce pilote) prend un point de départ déjà vu et revu, et il n’apporte pas grand-chose à ce sujet ; du coup, l’action est prévisible du début à la fin.

Deux frères retapent une vieille maison. L’aîné est un homme sérieux, rangé, marié et venant d’adopter une petite fille. Le cadet, Sam, est plus préoccupé par les profils de jeunes femmes sur des sites de rencontres. Cependant, la femme dont il va faire la connaissance habite… en 1919, un siècle plus tôt.

La qualité visuelle du pilote est indéniable, et l’interprétation est plutôt bonne. C’est un plaisir de retrouver Victoria Pedretti, que l’on avait vu dans The Haunting of Hill House, et même Sasha Alexander (NCIS). Mais cela ne rattrape pas un scénario qui se partage entre stéréotypes et prévisibilité. Surtout, jamais l’émotion ne décolle vraiment, ce qui est un comble pour une histoire qui prétend jouer sur l’émotion, justement.

Espérons que les autres épisodes relèvent le niveau.

Amazing Stories 2020 « Histoires Fantastiques« est diffusé depuis 6 mars sur Apple TV +.

2.5

Hervé Aubert

Vagrant Queen : humour, fluo et aventures intergalactiques

Synopsis : la princesse Elida se doit de fuir sa planète d’origine après la révolte, après qu’un coup d’état ait conduit à la mort de ses parents. Après avoir passé une partie de sa vie à fuir dans des coins reculés de la galaxie, Isaac parvient à la retrouver et lui apprend que sa mère est toujours vivante. Elida décide donc de rentrer sur sa terre natale, afin de libérer sa mère du malveillant Lazaro.

Avec une équipe de production (autrices et réalisatrices) essentiellement féminine, ce premier épisode de la série Vagrant Queen diffusée sur SYFY (adaptée des comics de Magdalene Visaggio et Jason Smith) nous plonge dans un univers space opera, inspiré par Star Trek. Une toile de fond colorée et fluo nous rappelle aussi l’ambiance visuelle des Gardiens de la Galaxie. Malgré la qualité des costumes, le début de l’épisode est illustré par des effets spéciaux bâclés… notamment pendant les scènes de combat, néanmoins cela reste assez raccord avec l’esprit « second degré » de la série. Reste une photographie soignée, et des lumières qui mettent en évidence un univers rétro-futuriste assumé. Les looks et costumes sont réussis !

L’actrice Adriyan Rae porte le rôle principal d’Elida qui, malgré sa lignée royale, fait partie des « charognards » (des voleurs qui revendent leur butin au plus offrant), mais elle se sent lassée de cette vie dans laquelle elle fuit son passé. Fugitive et recherchée par la République, elle est poursuivie sur la planète Xija.

Frais, décalé, un peu ado-friendly, tout est mis en place pour plaire à la cible des 15-25 un peu geek et adeptes des séries SF. Si la photographie futuriste peut nous faire penser à Altered Carbon, l’ensemble reste bien plus édulcoré et manque un peu de consistance. Les dialogues sont teintés d’humour, les nombreux personnages apportent de la complexité à l’histoire malgré des aspects un peu stéréotypés chez certains d’entre eux. 

3

Fred Jadeau

Vous pouvez suivre les actualités séries sur le site serieophile.fr

Le Goût de la cerise, conte philosophique et politique d’Abbas Kiarostami, en DVD et Blu-ray

Palme d’or 1997 ex-aequo avec L’Anguille, de Shohei Imamura, Le Goût de la cerise contient toutes les qualités habituelles au grand cinéaste iranien Abbas Kiarostami, des qualités que l’édition DVD et Blu-ray sortie chez MK2 et Potemkine nous permet de savourer.

« Une mûre m’a sauvé la vie »

La Palme d’or attribuée au Goût de la cerise, en 1997, a des allures de couronnement de la carrière du cinéaste iranien Abbas Kiarostami. Cela faisait déjà bien 25 ans que le réalisateur était à l’heure, mais c’est surtout depuis la fin des années 80 qu’il est reconnu comme un des plus grands cinéastes de son temps. Quand il arrive au Goût de la cerise, il vient déjà de nous offrir une liste impressionnante de chefs-d’oeuvre, parmi lesquels la trilogie de Koker (Où est la maison de mon ami ?, Et la vie continue, Au travers des oliviers) ou le magnifique Close-Up. Voir un film de Kiarostami, c’est l’assurance de profiter de ses grandes qualités, aussi bien dans l’écriture que l’esthétique ou le sens du rythme. Kiarostami, ce sont des rencontres pleines d’humanité, qui donnent lieu à des dialogues d’une grande profondeur.

Voyage vers la mort
Ces qualités se retrouvent dans Le Goût de la cerise, qui se présente d’emblée comme un film caractéristique du cinéma d’Abbas Kiarostami. D’abord, nous avons un personnage qui voyage, en quête de quelqu’un. Depuis Le Passager, un de ses premiers longs métrages, cette représentation du voyage comme une quête est au cœur de la filmographie de l’Iranien. Et dès les premières images, ce trajet au cœur de Téhéran donne une dimension sociale au film. L’Iran est un pays socialement sinistré, où des ouvriers doivent attendre sur les trottoirs qu’un hypothétique patron vienne les engager à la journée. Ils se ruent sur la voiture du protagoniste, dont nous ne connaissons pas alors le nom. Plus loin, en sortant de la ville, la voiture passera dans des terrains vagues dans lesquels jouent des enfants. En quelques images, sans forcer le trait, Kiarostami impose l’image d’un pays où la vie est pour le moins compliquée.
A la différence d’autres films, ce voyage du Goût de la cerise s’annonce lui aussi complexe. Les premières scènes entretiennent un double mystère : qui est le protagoniste ? Et que cherche-t-il ? Il nous faudra pas loin d’une demi-heure pour répondre en même temps à ces deux questions. Monsieur Badii (dont nous ne connaîtrons jamais le prénom) cherche quelqu’un qui puisse l’aider à se suicider. Il va donc sillonner routes et chemins, dans la campagne proche de la capitale, à la recherche d’un homme qu’il pourra convaincre.

Trois rencontres
Le film se structurera autour de trois personnes que Badii prendra dans sa voiture et qu’il essayera de persuader. Trois personnes très symboliques et représentatives de la société iranienne : le premier est soldat, le second est étudiant en religion (l’armée et la religion, les deux piliers de la République Islamique), le troisième est… taxidermiste, un de ces petits artisans qui font vraiment vivre le pays. Et ces personnages sont aussi représentatifs de la diversité culturelle du pays : Kurde, Afghan, Turc, Kiarostami nous donne l’image d’un pays multiethnique.
Bien entendu, ces rencontres sont avant tout remplies d’humanité. On sait l’amour du réalisateur pour ses personnages, on connaît sa capacité à créer des êtres véritablement humains. Ici aussi, ça ne manque pas. Il suffit de voir le regard baissé du soldat pour partager son désarroi. Un plan sur le regard triste de Badii nous range alors de son côté également.
Cependant, la grande qualité de Kiarostami, c’est de transformer ces rencontres en de véritables dialogues philosophiques, comme on pourrait en croiser chez Platon ou Diderot. L’obéissance à la loi, le sens de la charité, etc. Mais ces rencontres si symboliques donnent aussi au Goût de la cerise la dimension d’un conte. Ainsi, le film joue sur plusieurs niveaux, depuis le réalisme social jusqu’au conte philosophique.
Rappelons que le suicide est interdit en Iran, et ce que demande Badii (non pas qu’on le tue, mais que l’on enterre son corps) est punissable par la loi. D’un certain côté, il place ses interlocuteurs dans la position d’Antigone.

Voyage symbolique
L’écriture et la réalisation de Kiarostami émaillent le film de symboles. Nous l’avons déjà dit, les quatre personnages principaux symbolisent la société iranienne dans son ensemble. Le voyage lui-même est fortement symbolique : au début, la voiture semble perdue dans les rues de Téhéran, errant, ne sachant pas où aller, tournant en rond. Puis, pendant une heure environ, elle effectue immanquablement le même trajet, passant par les mêmes lieux, sur le même chemin, qui aboutit inéluctablement au trou que Badii a creusé en guise de future tombe. Comme une impasse, une aporie, une impossibilité d’aller ailleurs.
La dernière rencontre (le taxidermiste) s’oppose aux deux autres par tout un système de procédés. D’abord, le trajet s’effectue en sens inverse, la voiture redescendant de la montagne aride pour retourner vers la ville vivante (où Badii se retrouvera au milieu de groupes d’enfants). Ensuite, alors que le dialogue avec les deux premiers passagers était constamment perturbé dans des bruits extérieurs (klaxons, camions qui passent, bruits d’un chantier…) qui masquaient les propos des personnages, rien ne vient gêner le troisième entretien.
Enfin, le dernier symbole est des plus importants. Le film se déroule en une journée, et la troisième rencontre a lieu en soirée. La montagne aride et poussiéreuse où se déroule le film, lieu sec où rien ne semble pouvoir vivre, se pare alors d’une splendide couleur orangée dans les rayons du soleil couchant. Si le film répète souvent les mêmes plans (symboles d’une vie qui n’avance pas), ces images vespérales changent complètement le point de vue que nous avons sur ce décor (correspondant ainsi parfaitement aux propos tenus par le taxidermiste). Ainsi, loin de faire un drame sordide sur le suicide, Kiarostami réalise un film d’une grande sérénité. Trouver la beauté à travers l’aridité : une des nombreuses leçons données par le grand réalisateur iranien dans Le Goût de la cerise.

L’édition DVD
Le film est proposé par Potemkine et MK2 dans un très beau combo DVD-Blu-ray. La qualité de l’image et du son ne font que rendre justice à ce grand film et nous permettent d’en savourer toutes les subtilités.
Côté suppléments, le Blu-ray nous en propose trois. Tout d’abord un entretien passionnant avec le critique Jean-Michel Frodon, qui analyse précisément le film (supplément présent aussi bien sur le DVD que sur le Blu-ray), puis deux documentaires réalisés par le fils d’Abbas Kiarostami pendant la préparation ou le tournage du Goût de la cerise.

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MK2 Potemkine

Caractéristiques :
Version originale sous-titrée en français
Son Stéréo
Format de l’image : 1.66
Couleurs
Durée DVD : 95 minutes
Durée Blu-ray : 99 minutes

Suppléments de programme :
Le film vu par Jean-Michel Frodon (25 minutes)
Sohanak, de Bahman Kiarostami (59 minutes, uniquement sur Blu-ray)
Projet, de Bahman Kiarostami (44 minutes, uniquement sur Blu-ray)

Le Goût de la cerise : bande annonce

Vampires : du sang et de la génétique sur Netflix

2.5

Les Vampires à la sauce Netflix boivent du sang dans des verres à vin et tentent de détruire la cellule communautaire pour mieux sauver la cellule familiale. Il y est aussi question de génétique, de liberté et de résistance à sa propre nature. Tout un programme en six épisodes de quarante minutes. A découvrir dans le noir complet, bien entendu. On ne rigole pas avec les traditions.

Les liens du sang

Oulaya Amamra incarne Doïna, 16 ans, la petite vampire qui va jeter un grand froid dans sa communauté, la réveiller aussi. Les vampires existent, ici, maintenant. Ils sont le résultat d’une mutation génétique vieille de 500 ans et d’une pandémie qui a décimé l’humanité, sauf eux. Sauf que ces humains d’un autre genre doivent vivre cachés, fuir la lumière et surtout ne se nourrir que de sang, en évitant tel un Edward Cullen de boire du sang humain. Le risque ? Devenir un camé à la Ladislas Nemeth, le fils de la famille à abattre, dont la mère est pourtant reine de la communauté. Oui, car Netflix ne rigole pas avec les traditions. Il sera question de communauté de vampires, de naphtalines, de refus de vieillir, de désir de soleil. En plus d’être une formidable actrice, Oulaya incarne le personnage qui fait bouger tout ce petit monde. Hybride, complexe et, on le devine dès les premières minutes, puissante, elle va dynamiter les codes. En effet Vampires apparaît d’abord comme un bonne vieille série de genre à la française, qui respecte les codes tout en étant ultra stylisée (le travail sur les couleurs fait du Paris filmé un genre hybride entre le tableau, la carte postale et le fantasme), et s’engouffre très vite dans d’autres thématiques.

« Un sang, une loi, une mère »

Si Doïna explose, c’est à cause de Martha, sa mère. Un personnage incarné par Suzane Clément, jamais meilleure que chez Dolan, partout ailleurs elle semble toujours un poil surjouer. Ici, ça passe presque tant son personnage est tout aussi ridicule que puissant. Cette mère surprotectrice, amoureuse meurtrie aussi, trouve sous ses traits toute la démesure qui lui est nécessaire. Une démesure assez forte pour cramer et être cramée. Et oui, telle est la question. Mais ce qui fait le sel de cette série, c’est sa capacité à faire des vampires des êtres adaptatifs, capables d’être à la fois en plein soleil et puissants. De ne plus se cacher dans l’ombre de vieux appartements où ils ressassent leur trois cent dernières années passées sur terre. D’autres personnages un poil surfaits peuplent cette série où la mère doit renaître de ses cendres pour reconstruire une famille détruite par trop de mensonges. On pense aux grand frère et à la grande sœur Radescu, qui en font toujours trop, quitte à perdre leur intérêt. Quelques questions soulevées laissent cependant supposer des pistes intéressantes qu’on voudrait voir explorées dans la saison 2 : la génétique, la violence de Rad, le lien au père aussi. Toutes ces questions étant finalement liées et prenant le temps d’éclore dans la saison 1.

Adolescence Netflix

En dehors de cela, Vampires se veut aussi une série d’ados comme on en trouve mille sur Netflix où Doïna veut juste passer son bac et sortir avec le mec de ses rêves. Quitte à ce qu’il y perde des plumes et à repenser, une énième fois, l’union entre deux êtres l’un monstrueux, l’autre totalement humain. C’est d’ailleurs un chien qui fait l’union entre leurs deux corps, quand dire la vérité est la seule issue. Finalement, on pense souvent à Only Lovers left alive pour ce sang bu à même la coupe de vin, la stylisation. On regrette cependant un peu trop souvent la poésie qui se dégageait du film de Jarmusch et le manque de réelle surprise. Mais Vampires reste une série intéressante, graphiquement assez belle, qui laisse supposer comme Grave avant elle que la France à beaucoup à offrir au genre, dans sa capacité à le respecter, le dépasser, et même parfois le moderniser (quitte à en faire trop, c’est le prix à payer). A suivre.

Vampires : Bande annonce

Vampires : Fiche technique

Synopsis : À Paris, une adolescente mi-humaine mi-vampire aux prises avec ses nouveaux pouvoirs et ses problèmes familiaux est poursuivie par de mystérieux vampires.

Une série de : Benjamin Dupas, Isaure Pisani-Ferry, Anne Cissé
Avec : Oulaya Amamra, Suzanne Clément, Kate Moran
Diffusée sur : Netflix depuis mars 2020
Durée : saison 1, six épisodes d’environ quarante minutes chacun
1: Une lycéenne comme les autres. 44 min. …
2: Je suis un monstre. 39 min. …
3 : Oublie ta vie d’avant. 37 min. …
4: Un sang, une loi, une mère. 40 min. …
5: Tout est possible dans ce monde. 38 min. …
6: L’Alpha et l’Oméga. 42 min.
Genre : Drame, fantastico-horreur vampirique

« Hospital » (1970), de Frederick Wiseman : savoir ausculter l’hôpital public

Regarder un documentaire intitulé Hospital lorsqu’on est confiné chez soi en pleine pandémie, voilà qui peut sembler légèrement masochiste. C’est pourtant un moment particulièrement adéquat pour réfléchir à ce qu’on attend de l’hôpital public et tenter de se représenter ce que vivent au jour le jour les femmes et les hommes qui y travaillent. Réalisé à Harlem en 1969 par Frederick Wiseman, Hospital continue de nous éclairer sur le sujet tout en constituant une leçon de cinéma documentaire.

L’idée de s’asseoir devant sa télé pour regarder un film sur les hôpitaux, alors que ces derniers sont en surchauffe suite aux attaques combinées d’un méchant virus et de politiques irresponsables, peut sembler un peu anxiogène. On aurait pourtant pu pousser le vice à revisionner Burning Out, l’excellent et effrayant documentaire de Jérôme Le Maire sur le bloc opératoire de l’hôpital Saint-Louis, pour se rappeler, si besoin était, quelles sont les politiques qui ont cours dans le domaine de la santé et quels sont leurs effets sur le personnel soignant. L’hôpital français n’a pas attendu le Covid-19 pour flancher, et le film de Le Maire est un indispensable témoignage sur la vie d’un hôpital en temps de crise. Découvrir celui que Frederick Wiseman a tourné dans un hôpital new-yorkais il y a cinquante ans n’est pas moins intéressant, tant il donne à voir, sans artifice, le quotidien d’un hôpital, en temps « normal », dans un pays développé.

Les temps ne sont pas les mêmes, et le système de santé américain réserve quelques scènes qui nous paraissent ahurissantes, comme cette femme sourde et diabétique déclarant qu’elle ne veut pas être à la charge du gouvernement et qu’il faut se contenter de tenir aussi longtemps que possible, des propos qui auraient enchanté certaines personnalités politiques il y a encore quelques semaines. Pour le reste, ce qui se passait là-bas, à cette époque, pourrait fort bien se passer ici, aujourd’hui. Ainsi de ce vieil homme, diabétique lui aussi, craignant d’avoir un cancer, évoquant difficilement des problèmes très intimes, en pleurs devant l’infirmière qui le rassure sans l’infantiliser, lui disant qu’elle doit tout savoir pour pouvoir le guérir. Ainsi de cet enfant, certes indemne après une chute par la fenêtre, qu’une infirmière ne souhaite pas renvoyer chez sa grand-mère alcoolique. Ainsi de ce psychiatre, en pleine bataille téléphonique avec les services sociaux qui refusent d’aider un jeune prostitué mineur, travesti, noir et abandonné par sa mère. Ainsi de ce jeune étudiant, drogué à son insu, répétant en boucle qu’il ne veut pas mourir, jusqu’à ce que l’ipéca fasse son effet et qu’il vomisse plus que ce qui semblerait humainement possible. Ainsi de cet homme, la gorge en sang après une attaque au couteau, et de sa femme à son chevet qui lui tient la main

On pourrait continuer longtemps cet inventaire, comme toujours chez Wiseman lorsque l’accumulation de cas particuliers aboutit à une représentation fidèle de l’institution qu’il est venu filmer. Des situations sordides qui, pourtant, mettent moins mal à l’aise que ce qu’on pourrait croire. Le personnel soignant y est pour beaucoup : on ne peut qu’admirer leur compétence médicale, leur diplomatie, leur capacité à garder leur sang-froid, malgré les patients difficiles, malgré les problèmes d’organisation internes ou externes à l’hôpital, malgré l’afflux de drames. Wiseman, qui ne verse jamais dans l’angélisme, ne les filme pourtant pas en héros, mais en tant que professionnels tout à leur travail, en tant que fonctionnaires faisant tourner la machine de l’hôpital public.

Le film échappe également au voyeurisme par le regard de Wiseman. L’empathie qu’il manifeste dans ses films, notamment les plus sociaux, est toujours en équilibre avec une certaine distance, qui se manifeste aussi bien par la taille de son équipe, réduite au maximum, que par l’absence de commentaire et d’entretien. Malgré la violence de certaines scènes, le spectateur n’a jamais l’impression d’être là où il ne devrait pas être. A aucun moment Wiseman ne peut être suspecté de voler un moment d’intimité aux personnes qu’il filme. Sa manière de faire des films, de tourner sa caméra sur des individus et de les traiter tous sur un pied d’égalité, chacun étant une pièce du puzzle complexe que constitue le film achevé, n’est finalement pas très éloignée de celle que le personnel hospitalier met en œuvre au jour le jour, lorsqu’on lui en donne les moyens.

Wiseman montre simplement la réalité de l’hôpital, de manière crue, sans idéalisation ni fausse pudeur. On ne peut que comparer l’image que renvoient Hospital et d’autres films du même acabit (songeons aux Urgences de Raymond Depardon) avec celles, largement fantasmées, véhiculées par les séries médicales qui pullulent à la télévision depuis une trentaine d’années, tandis que l’idéologie néolibérale s’imposait partout, et notamment à l’hôpital. La mise en relation de ce type de productions télévisuelles avec ces politiques visant à faire de l’hôpital une entreprise comme une autre nécessiterait sans doute une étude plus poussée qu’un jugement au doigt mouillé, mais peut-être que d’autres regards sur ce lieu, qu’on connaît finalement très mal avant d’y être confronté, auraient permis à beaucoup de personnes de prendre conscience de l’ampleur du problème avant qu’une catastrophe sanitaire ne le mette sous les projecteurs. Il va falloir très vite penser à l’avenir, et changer de regard, ou même parfois apprendre à regarder. Cela vaut pour les métiers de l’audiovisuel (fiction, documentaire, reportage télé…) comme pour les citoyens-spectateurs. Dans les deux cas, les films de Frederick Wiseman sont des phares dont on aurait tort de se priver de la lumière.

L’Arnaqueur : The Loser Strikes Back

Scénariste réputé pour Warner, Fox et Paramount, Robert Rossen est vite devenu un réalisateur de talent (Johnny O’Clock, Body and Soul, Lilith). En 1961, avec L’Arnaqueur, il signe moins un film sur le billard qu’une métaphore singulière de la société américaine, doublée d’une belle étude psychologique. Un film âpre et bouleversant qui offre à Paul Newman l’un de ses plus beaux rôles.

Synopsis : Le talentueux et autodestructeur « Fast » Eddie Felson (Paul Newman) gagne sa vie en arnaquant des amateurs de billards. Son obsession est de battre le champion Minnesota Fats (Jackie Gleason), dont le manager est le tout-puissant Bert Gordon (George C. Scott). Après avoir été vaincu par Fats à la suite d’une partie de plus d’une journée, Eddie cherche à rassembler une forte somme d’argent pour de nouveau jouer contre son adversaire. Dans un bar, il fait la connaissance de Sarah Packard (Piper Laurie), une jeune alcoolique boiteuse, qui devient sa petite amie. S’étant fait briser les doigts par des joueurs n’appréciant pas ses méthodes, l’arnaqueur Eddie se rapproche de plus en plus de Sarah. Une fois guéri, le jeune homme décide de s’associer au redoutable Bert Gordon pour s’améliorer, malgré les mises en garde de Sarah.

Alors qu’il n’est pas rare d’utiliser le sport pour illustrer le rêve américain et le mythe du self-made-man, Robert Rossen préfère se montrer plus critique sur le sujet et s’interroge : si les valeurs du sport sont nobles, la noblesse de l’Homme existe-t-elle encore au contact de ce dieu dollar qui corrompt les cœurs et transforme les rêves en quête de futile, de frime ou de fric ? Après avoir été victime du maccarthysme, Rossen revient à ses premières amours et notamment à la critique du système capitaliste. Pour ce faire, il se sert du livre de Walter S. Tevis, The Hustler, pour établir une relecture de son fameux Sang et or, sortie en 1947. Dans ce film, un jeune boxeur en venait à renier ses valeurs morales, en s’associant à un manager véreux, afin de pouvoir goûter aux joies du succès et du luxe. Il devenait champion grâce à l’argent et non à son talent. Avec L’Arnaqueur, on retrouve la même thématique, l’univers du billard servant cette fois-ci de décor à une réflexion autour des notions de réussite et d’échec, que l’on peut résumer ainsi : argent ou honneur, comment mesure-t-on l’étoffe d’un champion ?

Tout est d’ailleurs parfaitement résumé dans une séquence introductive qui a le mérite de jouer sur nos attentes, dissimulant son propos amer derrière des dehors légers et badins. Eddie Felson (Paul Newman, dans l’un de ses meilleurs rôles), brillant joueur de billard, monte un petit numéro dans le seul but de soutirer de l’argent aux nigauds. Le sourire qu’il esquisse à la vue des billets facilement gagnés en dit long sur sa moralité : il vient de réussir son arnaque, mais est-il un champion pour autant ? Le ton enjoué de la séquence laisse vite la place à un univers bien plus sombre, comme dans les films noirs, comme dans Sang et or, annonçant le destin tragique de celui qui se retrouve broyé par le système capitaliste.

Cette dimension tragique, Rossen la matérialise tout de suite à l’écran à travers le premier duel opposant Fast Eddie à Minnesota Fats, la légende vivante du billard. On remarquera d’ailleurs que les surnoms donnés aux joueurs ont une vraie dimension symbolique : « fats » renvoyant, il est vrai, au surpoids du personnage mais surtout à son épaisseur morale. Il a des principes, des valeurs, une dignité, et c’est pour cela qu’il est champion. Tandis que « fast » renvoie à l’idée de rapidité, légèreté, et finalement d’inconsistance. Et c’est bien sur le plan moral que la partie va se jouer. Tandis que les heures passent, le duel s’éternise, les billets s’entassent et la gloriole monte à la tête du jeune loup qui révèle son vrai visage : ce n’est pas la victoire qui l’intéresse mais l’argent, et il en veut toujours plus. Foncièrement indécent, il ne comprend pas ce qui fait la noblesse d’un homme tel que Minnesota Fats. Il n’a ni vertu ni principe, il n’est qu’un arnaqueur, un perdant. D’ailleurs, lorsqu’on lui fait remarquer qu’il est un « loser », la baudruche se dégonfle et perd inévitablement la partie.

Bien sûr, on pourra reprocher au film une certaine facilité dans son approche allégorique ou dans sa façon d’expliciter son contenu. Mais Rossen semble avoir retenu les leçons de Sang et or, et fait preuve ici de bien plus de rigueur et de finesse. Et même si les écueils demeurent (les discours autour des notions de « winner » et de « loser », comme lors du final), Rossen investit bien mieux l’image et le regard pour soutenir son propos.

Ainsi, pour illustrer le perdant, il filme Eddie perdu dans la ville, perdu dans sa vie. Le N&B et la musique jazzy font briller les couleurs de la détresse, tandis que la largeur du cinémascope lui permet de souligner la perdition de son personnage : petit, isolé dans un coin du cadre, Eddie n’est qu’une silhouette insignifiante cherchant sa véritable place. Et il va la trouver non pas autour d’une table de jeu mais dans le regard de l’autre. C’est dans le regard de Bert Gordon, le manager de Minnesota Fats, l’archétype du capitaliste froid et cynique, qu’il se voit comme un « loser ». Mais c’est dans le regard de Sarah (étonnante Piper Laurie), une paumée comme lui, son âme sœur, qu’il découvre sa propre beauté.

La relation entre Eddie et Sarah représente le cœur de L’Arnaqueur et Rossen lui donne toute son importance en la filmant comme une partie de billard, suffocante par son aspect en huis clos, passionnante par ses rebondissements. Mais si on peut la voir comme une partie de billard, celle-ci s’avère un peu particulière car les joueurs cherchent moins à s’affronter qu’à s’entraider. On retrouve ainsi le propos politique de Sang et or mais que Rossen délivre de manière un peu plus subtile. Comme dans son film précédent, la femme sert de soutien moral, ou plus précisément de révélateur moral : c’est à son contact qu’Eddie va développer sa conscience morale, comme l’atteste la séquence du pique-nique – incontestablement la plus belle du film – dans laquelle il ouvre son cœur et exprime son attirance pour les valeurs humanistes.

Rossen exhorte alors ses congénères à la résistance dans un dernier acte où prédomine son sens du tragique. Tragique car nous sommes dans un film noir, tragique car la confrontation avec le système capitaliste sera impitoyable. Bert Gordon, à l’instar du manager véreux dans Sang et or, est un personnage peu nuancé, incarnant un système capitaliste diabolique qui assujettit le prolétaire. Il exploite ainsi Eddie sans vergogne, exigeant 75% de ses gains, contrôlant sa vie comme ses mains (Sarah qu’il écarte, les pouces d’Eddie qu’il fait briser). Comme ce fut le cas pour le boxeur incarné par John Garfield, la survie d’Eddie passe par sa capacité à résister et à sortir du système. C’est ce qu’exprime l’ultime séquence, au cours de laquelle Eddie est chassé du monde du billard tout en gagnant l’estime de Minnesota Fats.

Si la conclusion peut paraître un peu facile, on retiendra néanmoins la description pour le moins cinglante qui nous est faite du système américain et qui se trouve résumée par les mots écrits par Sarah : « Perverted, twisted, crippled ». Un propos amer qui donne toute sa force à L’Arnaqueur, contrairement à la suite que proposera Scorsese dans les années 80 (The Color of Money) qui sera insipide et sans grand intérêt.

L’Arnaqueur : Bande-Annonce

L’Arnaqueur : Fiche Technique

Réalisation : Robert Rossen
Scénario : Sidney Carroll et R. Rossen, d’après le roman de Walter Tevis paru en 1959
Photographie : Eugen Schüfftan
Musique : Kenyon Hopkins
Production : Robert Rossen
Genre : Drame
Durée : 134 minutes
Date de sortie : 12 janvier 1962 (France)

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3.8

Blu-ray : La Main qui venge (Dark City) de William Dieterle avec Charlton Heston

Retour sur La Main qui venge / Dark City, film signé par William Dieterle qui a lancé la carrière hollywoodienne de Charlton Heston, ainsi que sur sa très bonne édition Blu-ray disponible chez Sidonis Calysta depuis le 17 mars.

Synopsis : Arthur Winant perd au poker une importante somme d’argent qu’il avait empruntée pour l’achat de matériel sportif pour son club. Devant cette catastrophe, il préfère se suicider. Sidney, le frère d’Arthur, un psychopathe, recherche alors les trois hommes qu’il rend responsables de cette mort, bien décidé à les tuer…

Charlton Heston, un roc en mâchoire et épaules

Dark City (on préfère ici le titre original au français) n’est pas n’importe quel film noir : il est d’abord réalisé en 1950 par William Dieterle à qui l’on doit notamment le formidable Portrait de Jennie produit par le grandiloquent producteur David O’Selznick. Et il est le long métrage qui a permis au jeune Charlton Heston (alors âgé de vingt-sept ans) de lancer sa carrière hollywoodienne.

François Guerif, spécialiste du roman noir comme du film noir, essayiste sur le cinéma et éditeur de nombreux polars, Patrick Brion, historien du cinéma, et Bertrand Tavernier, immense cinéaste et formidable érudit de cinéma, en parlent très bien dans les formidables compléments de l’édition Blu-ray. Dark City n’est pas le premier film de Charlton Heston qui a déjà joué dans deux longs métrages indépendants, alors jugés « amateurs » par Hollywood. Le film de William Dieterle, cinéaste souvent méprisé par la critique, mit sur le carreau quelques grands noms de la critique française à l’époque dont Claude Chabrol qui aurait expliqué avoir été bouche bée devant le premier long plan du film présentant un personnage marchant dans la rue, s’arrêtant ensuite pour être le témoin silencieux du saccage de son entreprise de paris. Ce sentiment de surprise est toujours d’actualité lorsque l’on découvre le film, et il est dû autant au long et judicieux plan d’introduction du personnage principal– et de son point de vue– dans un contexte urbain et narratif clairement posé- qu’à la gueule de son interprète, Charlton Heston.

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Charlton Heston, méfiant face Dean Jagger, fermé aux sentiments de Lizabeth Scott.
Paramount Pictures – Sidonis Calysta

William Dieterle, l’oublié

Avançant d’un pas sûr, cette carrure massive aux épaules bien larges et à la mâchoire carrée parfaitement dessinée s’imposait déjà aux yeux de tous comme une star. C’était hélas moins le cas du réalisateur du film, William Dieterle, aujourd’hui reconsidéré et en voie de reconnaissance. Dieterle n’était pourtant pas seulement un réalisateur-technicien faiseur de pellicule hollywoodienne. Il était aussi et surtout un narrateur qui cherchait toujours à élever le matériau de travail. Ainsi, Dark Citydont le scénario a tendance à partir dans de multiples directions parfois déconcertantes de paradoxe (la fin, suppose Brion, doit être liée au contrat de l’une des actrices), réussit notamment à passer l’épreuve du temps et d’un genre qui a déjà connu nombre de chefs d’œuvres, grâce au savoir-faire de Dieterle. Ce dernier s’amuse à éveiller  l’expressionnisme le temps de quelques scènes, et surtout crée l’une des plus belles séquences du cinéma hollywoodien avec quelques dutch plans et gros plans sur des visages terrifiants d’ombres et de lumières, montés de telle manière qu’ils semblent alors appartenir à un cosmos de monstres prêts à dévorer le pauvre Arthur Winant. Ce dernier, mis à mal dans une partie de poker truquée (voir image de couverture), est à bout de souffle. Il n’est plus que chair à l’âme en extinction, dont la flamme de la vie prendra fin au fur et à mesure qu’il signera son chèque devant les visages de ses avides tortionnaires de jeu. Et même lorsque le film se retrouve à naviguer dans les eaux de l’épouvante puis de la romance malheureuse, William Dieterle réussit à nous tenir en haleine grâce à d’autres formidables dispositifs filmiques : on pense notamment au fait que le tueur soit plus grand et massif que Heston, et qu’il est d’abord présenté comme une créature monstrueuse dont les gros plans sur la main évoquent celle du maudit M.

Ainsi, sans être un grand métrage du genre, ni même un film pleinement réussi, Dark City réussit à tirer son épingle du jeu grâce aux talents qui s’y animent, Charlton Heston – accompagné quelques formidables seconds rôles comme Jack Webb (Joe Friday dans Dragnet – 1967-1970), Harry Morgan (autre acteur principal de Dragnet) & Lizabeth Scott – et William Dieterle.

Ci-dessous, un extrait de la première moitié de la partie de poker qui mettre à mal la vie d’Arthur Winant.

Dark HD City

la-main-qui-venge-dark-city-hal-wallis-charlton-heston-visuel-du-blu-ray-sidonis-calystaDark City est à (re)découvrir dans une édition Blu-ray soignée. S’il est globalement correct, le master du film est toutefois inégal. Datant de 2012 (voir ses premières éditions chez Olive Films outre-Atlantique), il alterne entre trois niveaux : le formidable, au piqué, à la stabilité et la gestion du grain exemplaires ; le correct, avec un déficit de contraste et une définition un peu moins précise ; et de temps à autre, le médiocre, avec des séquences nocturnes cramées et surtout une instabilité tellement importante que se manifeste une distorsion de l’image bien visible telle qu’on peut l’observer dans la scène de rencontre chez la veuve Winant à environ 1h00 du film. Il y a cependant peu à dire du côté de la bande originale sonore, impeccable à quelques plans près où elle se révèle plus étouffée. La VF a cependant subi le poids des âges : les voix sont étouffées, les effets sonores sont inaudibles, et la bande originale musicale tend facilement à saturer. On peut aussi entendre tout au long du film du bruit sonore.

Quant aux compléments, Sidonis Calysta a soigné son édition en produisant et présentant trois interviews. Il ne s’agit, comme noté en première partie, pas de quelques obscurs commentateurs de cinéma puisqu’ils ont pris le temps de questionner Patrick Brion, François Guérif et Bertrand Tavernier. Ces entretiens, présentés en HD, durent respectivement (environ) huit, six et dix-huit minutes. Enfin on note la présence de la bande-annonce en SD.

Bande-annonce – Dark City / La Main qui venge (1950)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

BD-50 – 1080p HD – 16/9 – 1.33 :1 – Images : Noir et Blanc – Audio : Anglais et Français Mono restaurées 2.0 – Sous-titres français – Durée : 93 min – Etats-Unis – 1950

COMPLÉMENTS

Présentations du film par François Guérif, Patrick Brion et Bertrand Tavernier Bande-annonce originale

Sortie le 17 mars 2020 – Prix indicatif public : 19,99€

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4