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Une joie féroce et Soif : deux romans férocement pétris d’humanité

Une joie féroce de Sorj Chalandon et Soif d’Amélie Nothomb traitent chacun à leur manière, la souffrance et le corps. Le personnage principal de Chalandon Jeanne et le groupe de femmes qu’elle va intégrer incarnent la lutte et le combat contre la maladie. Dans Soif, Jésus devient un personnage totalement humain. Il disserte alors sur ce nouveau corps qui lui crée des sensations. La souffrance et le corps sont étroitement liés dans ces deux romans :  le deuil, les sensations , la (re)naissance d’un corps ?

Deux romans à résonance proustienne 

Curieusement, malgré la grande différence de style entre les deux romans, les deux auteurs évoquent chacun dans leur roman un titre de Proust. Dans Une joie féroce, en attendant son tour à l’hôpital, le personnage de Brigitte lit Les intermittences du cœur de Marcel Proust. Il s’agissait du premier titre d’ensemble de l’œuvre complète qui rassemblait alors les deux volumes Le Temps perdu et Le Temps retrouvéPar la suite Proust développe considérablement son œuvre et change le titre définitif qui deviendra alors À la recherche du temps perduNéanmoins le titre Les intermittences du cœur se trouve toujours dans l’œuvre, dans un chapitre de Sodome et Gomorrhe II. Le chapitre IV du volume rappelle Sodome par la révélation des moeurs d’Albertine et rappelle aussi la section des « Intermittences du coeur » située à la fin du chapitre I, qui constitue l’arrivée à Balbec. Le chapitre  IV est aussi une expérience de souvenir brutal du passé, d’un passé douloureux et il détermine le départ de Balbec du héros. Le narrateur se souvient d’un coup, lors de son second séjour, dans sa chambre, de sa grand-mère morte il y a quelque temps. Cette apparition inattendue de la grand-mère plonge le héros dans une profonde détresse. Le travail de deuil commence, doublé d’un sentiment de culpabilité.  Il existe aussi les révélations des amours homosexuelles de Charlus mais aussi des jeunes filles de Balbec. Dans Une joie féroce, il y a bien les thématiques de la relation étroite entre plusieurs femmes qui va engendrer des sentiments de jalousie, d’union (contre leur maladie : le cancer). La thématique du deuil symbolique et réel sont présents dans le roman. 

Dans Soif, vers la fin du roman est cité «La fin de la jalousie » un récit extrait des Plaisirs et des jours (1896) de Marcel Proust. Dans ce texte, il est question d’Honoré, épris d’une femme, Françoise. Un des amis du jeune homme, ne connaissant pas sa liaison, parle de Françoise comme d’une fille facile. Cela met alors le doute chez Honoré qui cherche à connaître la vérité sur la jeune femme qu’il fréquente. Il ne trouvera pas la vérité et va avoir un grave accident. Son amour pour Françoise va devenir mystique jusqu’à ce qu’il meure. Dans Soif, Jésus devient totalement humain jusqu’à connaître le désir amoureux et le plaisir de chair avec Madeleine. Il va disserter de cet amour charnel qui est une expérience neuve en lui parce qu’il est incarné dorénavant dans un corps, ce corps qui lui provoque des sensations nouvelles. Lorsqu’il sera sur la croix, souffrant, Jésus revivra grâce à sa mémoire les émotions vécues  avec Madeleine.

Les thématiques romanesques 

La souffrance et le corps

Dans les deux romans, sont abordés les thèmes de la souffrance et du corps, qui sont tissés très souvent l’un dans l’autre. Tout d’abord dans Une joie féroce il n’existe pas une seule souffrance mais plusieurs sortes de souffrances. Il y a tout d’abord la douleur personnelle de Jeanne décrite dans son milieu familial. La souffrance de Jeanne ne naît pas lorsqu’elle apprend qu’elle est atteinte de son cancer du sein : elle préexiste déjà depuis le décès de son fils, son enfant mort de maladie. Pour Jeanne et pour son mari, Matt, cette mort est un deuil impossible à résoudre : ils ne se parlent plus et ne se touchent plus. Ils deviennent l’un pour l’autre des étrangers. Matt va être plus qu’indifférent, face à l’annonce terrible que lui révèle sa femme. Jeanne, lorsqu’elle annoncera sa maladie à son entourage familial et professionnel, voit les regards et les attitudes changer à son égard. Même si Matt a déjà connu cette maladie dans sa famille, il ne cherchera pas à soutenir sa femme dans son combat et la laissera toute seule se débattre avec sa maladie.

Dans Une joie féroce est abordée la thématique du deuil du corps, ce corps que les jeunes femmes possédaient et qui a été par la suite transformé par la maladie. Mais s’il y a la mort d’un corps, il en naît alors un second. Ce second corps est le corps réapproprié par les jeunes femmes. Grâce au soutien du groupe des K, Jeanne évolue et s’affirme. Elle va connaître un groupe de femmes toutes atteintes d’un cancer (d’où le groupe des K), dont le pilier est Brigitte : grâce à elle, Jeanne va connaître et intégrer le groupe dont fait partie Assia et Melody. Cette rencontre va bouleverser sa vie. Elles vont lui apprendre à vivre sa récente maladie. Toutes les femmes du groupe des K : Assia, Melody et bien entendu Brigitte, auxquelles va se joindre Jeanne, ont toutes eu leur lot de souffrances aussi bien morales que physiques. Chacune d’elle va lui permettre d’évoluer vers sa nouvelle vie. Leur force c’est être unie, toutes ensemble pour affronter leurs démons et leur cancer. La plupart d’entre elles sont des mères de familles et des femmes qui n’ont pas été heureuses dans leur relations. Pour certaines d’entre elles les déceptions de leur vies en couple ont été telles qu’elles ont décidé de changer totalement de vie. L’incipit du roman commence par un repérage pour un braquage exécuté par le  groupe des K, une sorte d’épopée à la Thelma et Louise : vivre la vie jusqu’au bout, dans la folie. Une histoire fabuleuse remplie de drames et de secrets qui va créer un dénouement terrible. 

Le titre du roman de Sorj Chalandon est satirique et écrit en oxymore. La juxtaposition dans le titre de l’adjectif féroce au substantif joie évoque aussi bien la lutte, le combat mais aussi une idée de plénitude, de sérénité. L’étrangeté de ce titre apporte au roman une complexité, son côté intrigant et poétique. 

Dans Soif, Amélie Nothomb fait une interprétation très personnelle de la Passion du Christ, dont le personnage principal est Jésus, le narrateur du roman. Nous sommes en présence d’un Jésus empreint de doutes et de questionnements. Jésus pose la question : “ Qu’est-ce qu’un corps ? “.  Sans corps il n’a pas d’émotions et donc pas d’humanité. Amélie Nothomb fait de Jésus un homme profondément humain, souffrant et amoureux et supprime son image connue de martyr : Jésus supporte la douleur de la croix qu’il porte; la douleur des clous qui sont enfoncés dans ses paumes et non ses poignets; la lance qui perce le Christ est ici plantée à gauche, côté coeur et non à droite; les coups de fouet des soldats, la vision de sa propre mère qui souffre presque plus que lui de le voir ainsi. Jésus apporte une perception humaine parce qu’il est le fils de celui dont il tient sa condition charnelle. Et c’est vers son père que le crucifié adresse ses récriminations : “ Cette crucifixion est une bévue. […] L’amour est une histoire, il faut un corps pour la raconter.” Jésus découvre les joies et les douleurs dans son corps et félicite son père de cette prestigieuse invention alors que ce dernier n’avait aucune idée de ce que c’était. “Mon père n’a jamais eu de corps. Pour un ignorant, je trouve qu’il s’en est fabuleusement bien tiré”. Et il fait une distinction très nette de son vécu avant et après son incarnation : “Avant l’incarnation, je n’avais pas de poids. Le paradoxe c’est qu’il faut peser pour connaître la légèreté”, pour conclure qu’être dans un corps c’est vraiment la plus grande aventure qui lui soit arrivée “Les plus grandes joies de ma vie, je les ai connues par le corps”.  Amélie Nothomb reprend la thématique de la souffrance du Christ en racontant comment il a supporté la douleur. Il s’agit de la soif qui donne le titre à son roman, celle qui permet à l’homme souffrant de “trouver encore son bonheur dans une gorgée d’eau”. Jésus est aussi un jouisseur. Les plus humbles sensations comme la faim et le sommeil , lui sont extatiques, une écharde dans le pied est pour lui une tragédie. Jésus évoque sa relation avec Marie-Madeleine (appelée Madeleine dans le roman). Il se souvient de son union charnelle avec elle. Il montre ainsi son incarnation humaine et les sensations qui en découlent. L’état mystique de Jésus ne pourrait exister s’il n’avait pas connu l’incarnation de son corps. Cette réécriture de la Bible nous la retrouvons aussi dans Métaphysique des tubes dont l’incipit commence par “Au commencement il n’y avait rien.” A la différence de Soif, dans ce roman, Dieu est tellement plein de rien qu’il nie la création : “ Pour rien au monde il n’eût créé quoi que ce fût. Le rien faisait mieux que lui convenir : il le comblait”. Ce récit développe une théologie négative parodique comme métaphore de la croissance du bébé : une vie sans désir, sans plaisir.

Le titre du roman d’Amélie Nothomb, Soif, uniquement au singulier, symbolise la soif mais de plusieurs sortes :  soif d’incarnation, d’amour et de la foi.

Que l’on sorte de la lecture d’Une joie féroce et Soif, nous constatons que ces deux romans sont complexes et riches dans leur thématiques et permettent la réflexion.

Contagion, de Steven Soderbergh : quand la réalité dépasse la fiction

En 2011, neuf ans après l’épidémie de SRAS et deux ans après celle du H1N1, Steven Soderbergh réalisait Contagion. Le film raconte l’émergence d’un virus mystérieux, le MEV-1 et la pandémie qui s’ensuit. Une décennie plus tard, actualité du Covid-19 oblige, Contagion suscite un regain d’intérêt. Si Soderbergh en avait refroidi plus d’un avec sa vision très clinique du sujet, sa description très précise des mécanismes à l’œuvre dans une pandémie de ce type s’avère aujourd’hui tout à fait pertinente. Analyse comparée.

Ce que le film a bien anticipé

Soderbergh s’est appuyé sur un épidémiologiste de renom, Larry Brillant, pour écrire son scénario. Sa mise en scène chirurgicale évite par ailleurs toute forme de lyrisme, conférant à son film une dimension quasi documentaire. Point de héros dans cette histoire mais un film choral où chaque personnage incarne un des maillons de la chaîne de résistance à la pandémie. Ce que Contagion montre très bien c’est le mécanisme de dissémination extrêmement rapide du virus. Une propagation favorisée par l’interconnexion des réseaux commerciaux et touristiques. La contagiosité très élevée du virus, le fameux R0, est ainsi au centre des préoccupations des scientifiques. La sidération qui en résulte, notamment dans cette scène où les responsables prennent la mesure de l’exponentielle virale – et  l’incapacité des politiques à prendre les bonnes décisions sont autant d’éléments que le film montre très bien.

Différence de timing

Dans le film, la vitesse de propagation du virus prend de court les pouvoirs publics. Au 7ème jour, 280 000 cas de MEV-1 sont décomptés et trois semaines plus tard le cap des deux millions de morts est déjà atteint. Par chance le Coronavirus se révèle être un tueur beaucoup moins pressé. Il n’en n’est pas moins dangereux, le temps nous le dira. Dans le film, l’Amérique prend le commandement dans la lutte contre le MEV-1, la réalité montre au contraire à quel point elle a échoué dans son rôle de grande puissance face à la crise du COVID-19. Les Américains, héros du film se retrouvent aujourd’hui, Trump le premier, débordés par un virus qu’ils ont pourtant eu tout le temps de voir venir. Contagion nous rejouait Deep Impact, ce météore déboulant de nulle part, la réalité actuelle nous propose un remake de Titanic : inertie fatale et déni du danger.

Fiction froide

De fait, on peut toujours faire confiance à la réalité pour s’avérer plus improbable que la plus invraisemblable des fictions. Le film montre comment l’opportunisme et l’égoïsme, deux faces d’une même médaille, profitent des situations les plus dramatiques. Le forsythia, remède soi-disant miracle vendu par l’escroc Alan Krumwiede (Jude Law), rappelle  la chloroquine ; et la guerre au vaccin dans le film évoque la bagarre pour les masques dans notre épidémie. En revanche, les scénaristes  font montre de maladresses tout à fait surprenantes. Ainsi,  les porteurs du virus semblent ignorer le principe même des gestes barrière, les uns toussant sans retenue au nez de leurs proches, ce dont l’épidémiologiste elle-même se rend coupable, les autres se côtoyant sans protection particulière. De plus, Contagion n’évite pas les poncifs du genre passés au crible d’une mise en scène cliniquement froide. La réalité nous montre une adaptation des populations beaucoup plus inattendue. Pour le meilleur comme pour le pire. Nul chariot rempli à ras bord de papier toilette dans le film de Soderbergh, mais pas davantage de chorales solidaires aux fenêtres, ou de papy allant faire ses courses avec un casque de plongée Décathlon vissé sur la tête. Le diable – et l’humour- se niche dans les détails. Et c’est bien ce dernier qui nous sauve.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre : Contagion
  • Réalisation : Steven Soderbergh
  • Scénario : Scott Z. Burns
  • Producteurs : Steven Soderbergh, Gregory Jacobs, Michael Shamberg, stacey Sher et Arnon Milchan
    • Producteur délégué : Michael Polaire
    • Producteurs exécutifs : Zakaria Alaoui et Chen On Chu
  • Musique originale : Cliff Martinez
  • Montage : Stephen Mirrione
  • Décors : Howard Cummings
  • Costumes : Louise Frogley
  • Direction artistique : Abdellah Baadil, David Lazan et Simon Dobbin
  • Sociétés de production : Double Feature Films, Imagenation Abu Dhabi FZ, Warner Bros
  • Distribution : Warner Bros
  • Pays d’origine : Etats-Unis
  • Langue originale : anglais
  • Format : couleur 1,85:1
  • Budget : 60 000 000 USD
  • Genre : thriller
  • Durée : 110 minutes
  • Dates de sortie : 9 septembre 2011 (USA) 11 novembre 2011 (France)
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3.5

Ponyo sur la falaise : réconcilier l’homme et la mer

Dans le cadre de notre rétrospective consacrée aux films du studio Ghibli, retour sur Ponyo sur la falaise, le dixième long métrage de Hayao Miyazaki, dans lequel le cinéaste déploie à la fois toute sa poésie, son intelligence et sa sensibilité.

Il est facile de passer à côté de Ponyo sur la falaise en se disant qu’il ne s’agit, après tout, qu’un film pour enfants. Or, c’est justement l’une des grandes forces de Miyazaki de s’adresser aux enfants (et à leurs parents, voire grands-parents) avec les mêmes exigences que celles qu’il déploie dans ses films plus matures : Ponyo sur la falaise est une œuvre aussi superbe esthétiquement que profonde intellectuellement.

« … toujours tu chériras la mer »

Dès le début, la mer est omniprésente, et elle le restera tout au long du film. Elle sera le lieu où se déroule la majorité de l’action de Ponyo sur la falaise, mais même dans les autres scènes elle restera là, à l’arrière-plan, voire même représentée sur un calendrier dans les scènes d’intérieur. Même le générique de début nous la présente, d’une façon stylisée qui n’est pas sans rappeler la fameuse vague de Hokusai. Une mer qui est d’emblée représentée comme un lieu de vie. Une vie foisonnante, multiple, colorée. Se jouant des idées reçues, Miyazaki décrit les fonds marins comme un endroit où règne la lumière.

La mer est le lieu de la vie. Le lieu de naissance de la vie. Ainsi, la première fois que l’on voit le père de Ponyo verser un produit dans l’eau, il fait littéralement naître la vie. La mer, c’est l’origine de la vie, ce qui rejoint aussi bien les vérités scientifiques que la mythologie nippone ; la langue française permet d’ailleurs le jeu de mots entre “mer” et “mère”, et il se trouve que la mère de Ponyo est une déesse de la mer.

Cette mer est aussi une mère nourricière pour le petit village où habite Sosuke et sa maman. Nous sommes dans ce petit village côtier typique, où toute l’économie dépend de la mer. D’ailleurs, le père de Sosuke est constamment parti sur son bateau…

Faire sauter les barrières

Cependant, malgré cette importance de la mer, des barrières ont été dressées. Ainsi, le village est protégé (ou du moins le croit-il) derrière ses digues, et Fujimoto, le père de Ponyo, vit au fond de la mer, dans avec une barrière magique censée le préserver des invasions sous-marines.

Pire, de chaque côté, on se méfie de l’autre. Ainsi, une des vieilles pensionnaires de la maison de retraite pense-t-elle que l’arrivée de Ponyo va entraîner la fin du monde. Parallèlement, c’est par haine de l’humanité que Fujimoto s’est caché dans les fonds marins (faisant du personnage une version nippone du Capitaine Nemo). On craint l’autre, on en a peur, sans vraiment le connaître.

Mais voilà, tout le film est construit autour de l’idée de faire tomber cette barrière. Les humains pensent vivre tranquillement en se protégeant contre la nature. Or, depuis des décennies maintenant, le message principal de Miyazaki consiste à dire qu’il n’y a pas de barrière entre l’humain et la nature, que les deux sont interconnectés de façon indéfectible.

Ponyo sur la falaise cherche donc, comme d’autres films auparavant, à montrer non pas l’opposition mais l’union de l’humanité et de la nature. Ainsi, symboliquement, les barrières construites par les humains vont céder au même moment (environ au milieu du film). Les digues terrestres vont céder et l’eau et les poissons vont occuper les rues du village (parmi ces poissons, certains, préhistoriques, nous renvoient à nous et à la nuit des temps, rappelant à la foi l’importance essentielle de la mer dans la formation de la vie sur terre, mais aussi conférant à la scène l’image d’un nouveau début du monde, d’une nouvelle cosmogonie).

Mais un phénomène identique se déroule aussi sous l’eau, la barrière magique protégeant le logement de Fujimoto disparaît également, laissant l’eau, les poissons et les crabes envahir la demeure du père de Ponyo. La nature et l’homme ne peuvent pas rester séparer indéfiniment les uns des autres, c’est au contraire une communion que Miyazaki appelle de ses vœux.

Ponyo, trait d’union entre hommes et nature

Et cette communion, elle est évidemment symbolisée dans le personnage de Ponyo elle-même.

Dès le début, Ponyo est le trait d’union entre le monde de la mer et celui des humains. Poisson à visage humain, elle ne cessera d’évoluer vers l’humanité tout en conservant certaines capacités magiques. Être à demi-divin, elle peut courir sur les vagues monstrueuses ou se faire pousser des jambes à l’envi. Mais le plus important, c’est qu’elle a la capacité de fédérer tout le monde autour d’elle, y compris les spectateurs, incapables de résister à sa bouille.

Car Ponyo sur la falaise est, finalement, un film sans antagonistes. Pas de méchants à combattre ici, juste des peurs personnelles à dompter et des incompréhensions à dominer. Réconcilier l’homme et la nature passe aussi par réconcilier les hommes entre eux.

Et cette réconciliation passe par l’inondation. Une inondation filmée non comme une catastrophe, mais comme une occasion de rassembler les hommes entre eux et de les réconcilier avec la nature. L’inondation, c’est l’eau qui vient au contact des humains qui, finalement, ne la connaissent pas tant que ça. C’est la vie sous-marine qui remonte à la surface pour dire aux humains : “on est là, ayez conscience de nous”.

Car les humains, finalement, ignorent la nature, une ignorance qui est symbolisée, au début, par ce bateau qui passe à côté de Ponyo sans même la remarquer. L’homme passe à côté des trésors offerts par la nature. Ponyo, c’est aussi tout le potentiel qui pourrait ressortir d’une humanité plus respectueuse.

La sensibilité de l’enfance

Ponyo sur la falaise nous présente aussi bien d’autres thèmes de réflexion. L’un d’eux est l’éducation. Un des problèmes de Fujimoto, c’est de voir son enfant lui échapper. Il voudrait que sa fille Ponyo suive ses idées paternelles, qu’elle reste éloignée des hommes. Il est, bien entendu, animé des meilleures intentions. : il veut éviter des souffrances à ses enfants. Mais il ignore encore qu’il est impossible d’empêcher des enfants de grandir, comme dans cette scène fortement symbolique où il serre Ponyo entre ses mains pour qu’elle arrête de grandir.

Là encore, c’est la mère qui viendra faire entendre raison à son mari. Une mère déesse splendide, dont chaque apparition est un grand moment de poésie et d’émotion. D’ailleurs, un des enjeux du film est aussi de trouver un moyen de communication entre parents et enfants, comme le montre cette scène superbe où Sosuke « parle » avec son père par un code lumineux.

De plus, Miyazaki, que ce soit dans ce film comme dans le célèbre Mon voisin Totoro, sait magnifiquement bien décrire l’enfance. Il y a une sensibilité extraordinaire dans l’approche qu’a le cinéaste du monde de l’enfance. D’ailleurs, si l’inondation permet d’unir l’homme et la mer, elle a aussi l’avantage de rapprocher les générations : ce sont des enfants qui vont à la recherche des anciens.

Du coup, il se dégage de Ponyo sur la falaise une impression de sérénité. A la fin, tout est parfaitement à sa place, et l’humain a trouvé dans l’aventure le sentiment d’être plus complet et d’avoir trouvé un équilibre plus juste.

Ponyo sur la falaise est un des plus grands films de Miyazaki. Derrière son aspect enfantin se cachent une grande poésie, de fortes émotions, et une profonde intelligence. Le film s’inscrit dans les thématiques habituelles du réalisateur : relation entre les humains et la nature, équilibre entre la famille et l’individualité, construction de sa propre identité…

Ponyo sur la falaise : bande annonce

Ponyo sur la falaise : fiche technique

Titre original : 崖の上のポニョ, Gake no ue no Ponyo
Réalisateur et scénariste : Hayao Miyazaki
Musique : Joe Hisaishi
Production : Toshio Suzuki
Société de production : studio Ghibli
Société de distribution : Walt Disney Pictures
Durée : 100 minutes
Genre : comédie fantastique
Date de sortie en France : 8 avril 2009

Japon – 2008

D’Acusada à La Fille au bracelet : une question de regards

Dans les profondeurs de l’esprit humain, c’est ainsi que l’on pourrait résumer la grande différence entre Acusada et La Fille au bracelet. Les deux films parlent cependant du même fait divers, pourtant inventé de toutes pièces, idéal pour notre cycle sur les remakes, la version française étant le remake de l’argentine. Un labyrinthe de questions sur la culpabilité supposée d’une jeune fille dont on fait surtout le procès des mœurs avant celui de sa véritable innocence ou non.

Mise à mort de l’enfant sacré 

« On a toujours l’impression de connaître ses enfants mais l’évidence apparaît inéluctablement : ce sont des êtres autonomes qui nous échappent de plus en plus ». C’est par ces mots que Stéphane Demoustier s’exprime dans le dossier de presse de La Fille au braceletCe discours résume l’infime différence, mais qui est de taille à l’écran, entre le traitement fait de l’affaire par les deux films. Dans Acusada, c’est, comme le titre l’indique, de la tête de l’accusée qu’il s’agit. Alors que dans La Fille au bracelet, il est question avant tout de ceux qui entourent  Lise. La question du film repose sur la perception, l’esprit de Lise nous est fermé, presque à double tour, c’est un personnage du silence. Or, dans Acusada, l’accusée a toute sa place. Elle s’exprime, elle travaille son témoignage, se retrouve devant la caméra, édulcore son image. Le réalisateur Gonzalo Tobal a cherché à montrer la fabrique d’un fait divers, comment il devient un objet totalement déformé par le regard de tous. A ce sujet réécouter la pertinente chronique de  Juliette Arnaud est éclairant et complète le propos de Tobal : » en tant que spectateur de ces histoires, je ressens un malaise chronique qui me questionne sur la nature humaine des personnes impliquées. J’essaye de m’imaginer comment ces histoires sont vécues en coulisses : ce qui se passe dans la tête d’une personne qui vit une telle expérience, où les affaires privées et publiques sont mêlées avec tant de violence. J’ai donc conçu Acusada à la fois comme un film policier et une tentative de réponse à cette question ». Son personnage a la parole complètement, elle modifie même son apparence au cours du film en se coupant les cheveux. Son corps, sa voix, sa gestuelle, tout est dans l’action. Pourtant, elle est quand même en partie manipulée, épiée. Chez Lise, on sent que la vie est comme sur pause, même si elle s’autorise une aventure. Son adolescence est le sujet principal du film et elle est vue sous le prisme de l’altérité. Dolorès n’est plus vraiment une ado. De plus, elle ne subit ses soubresauts qu’à l’aube du procès tandis que Lise y est plongée tout entière alors qu’elle est observée par une foule entière, et cernée par tout le rouge qui l’entoure dans la salle d’audience. Sa parole est attendue mais ne vient pas.

Famille je vous hai(me)

Le jeu des points de vue est plus passionnant encore quand on observe le traitement fait par les deux réalisateurs de l’entourage de Dolorès et Lise. Dolorès est entourée par une famille très impliquée dans le drame, participant même au drama familial. Dans la version proposée par Demoustier, qui s’est donc inspiré du scénario de Tobal (et non pas du produit fini), Lise a une famille beaucoup moins « clichée ». En effet, là où l’on pourrait s’attendre aux classiques larmes de la mère, Chiara Mastroianni offre une partition froide, détachée d’une mère perdue, qui ne sait pas comment réagir et préfère ne pas assister au massacre. C’est alors au père d’être protecteur, entourant, trop impliqué émotionnellement. A ce jeu-là, on retrouve un Roschdy Zem impérial. Les rôles sont comme inversés, inattendus et là encore permettent d’entourer un personnage plein de mystère, que chacun peine à percer. On le voit bien avec le personnage de la juge joué par Anaïs Demoustier, tout est question de regards, de jugements dans La fille au braclelet. Ainsi, le jeu autour de ce fameux bracelet devient autant une jolie image de cinéma, mais aussi une affaire pertinente du point de vue du sens. Tantôt signe d’enfermement, de criminalité, il peut vite devenir une coquetterie, mais aussi au choix une preuve de culpabilité ou d’innocence.

Regards 

Une chose est sûre, ce bracelet rappelle symboliquement la force d’un voile porté comme une cape de super-héroïne dans La Belle et la meute. Et c’est peut-être là que le pont se forme entre La Fille au bracelet et Acusada : les deux films interrogent nos regards, nos réactions, nos visions. Ils utilisent tous deux le formidable pouvoir de voyeur qu’est la caméra de cinéma. Les deux films prouvent surtout que le point de vue fait tout sur une affaire comme celle-ci. Le traitement qu’il soit médiatique ou de cinéma a la capacité de rendre une épaisseur aux êtres dont il parle, dont il témoigne. Voilà pourquoi La Fille au bracelet vient donner de la profondeur au personnage de Lise/Dolorès, offre sur cette jeune fille un regard novateur, presque féministe. Et ce qui est fascinant c’est que moins le personnage en dit, plus sa parole est forte, marquante. Et plus le silence se noue entre Lise et le spectateur, plus il la découvre vraiment. Le remake n’est pas seulement une pâle copie, mais la capacité à offrir à un texte, une oeuvre, une histoire inventée ou connue, une lecture nouvelle, rafraîchissante, éclairante. En tout cas, pour preuve s’il en fallait, les deux films montrent que la question du regard au cinéma ou dans l’art plus généralement dépasse largement les questions d’oppositions entre male gaze et female gaze, et c’est une des raisons pour lesquels l’existence de ces deux films à quelques mois d’intervalle est salvatrice ! A ce jeu-là Orpheline qui proposait quatre versions différentes d’une même femme à travers quatre âges et quatre actrices différentes était un remake du remake du remake du remake du regard porté sur un même personnage. Le cinéma, comme le théâtre avant lui (pensons aux différentes versions de Phèdre à travers les âges) devient alors une formidable machine à réinventer sans cesse son regard sur les êtres et leurs mœurs. 

Acusada est un film argentin, réalisé par  Gonzalo Tobal et sorti en juillet 2019.
Avec Lali Espósito, Gael García Bernal, Leonardo Sbaraglia.
Durée : 113 minutes

La Fille au bracelet est un film français, réalisé par Stéphane Demoustier et sorti en février 2020.
Avec Melissa Guers, Roschdy Zem, Chiara Mastroianni
Durée : 96 minutes

Liste de confinement #1 : Croix de fer, L’Arme Fatale, 35 Rhums…

Pendant cette période de confinement, la rédaction du Magduciné vous conseille une petite liste de films à (re)voir. Allant du mythique buddy movie L’Arme fatale au film de guerre Croix de Fer de Sam Peckinpah jusqu’à la tragédie grecque Les Promesses de l’ombre, vous avez de quoi de faire.

35 Rhums de Claire Denis

35 Rhums pourrait être à la fois une étude du confinement, comment un père et sa fille se retrouvent chaque soir dans leur appartement et réalisent chaque fois les mêmes actions : se laver, se nourrir, partager un moment sans fioriture avec comme métaphore de ce moment, le cuiseur de riz acheté par le père et la fille en même temps, mais que la fille cache. Alex Descas, Mati Diop incarnent ces personnages englués dans un quotidien qui correspond bien au rythme de la cinématographie de Claire Denis. Mais ce film est aussi l’antidote au confinement car c’est un film de retrouvailles, de moments partagés, dans cet immeuble où trois appartements ne cessent de communiquer. 35 Rhums est aussi un récit de luttes, d’ouverture d’esprit. C’est surtout un film avec un moment merveilleux, suspendu en son cœur même où tous se retrouvent ensemble dans l’imprévu d’une panne de voiture. A voir sur OCS.

Chloé Margueritte

 

L’oreille de Karel Kachyna

L’oreille (Ucho), film tchèque de Karel Kachyna est une œuvre d’une réelle maîtrise, assez complexe de par son propos politique, et à l’atmosphère étouffante, presque irréelle grâce à sa réalisation. En effet, l’histoire est divisée en deux temporalités : la première étant celle d’une fin de soirée quand les deux personnages principaux, un couple, rentrent chez eux, et celle de la soirée en question dont on remontera lentement le fil suite aux discussions du couple.

Force est de constater que les cadrages sont très bien réussis, tant ils arrivent à retranscrire une impression de malaise, notamment grâce aux gros plans des visages des membres du parti, qui, tout le long du film, viendront s’entretenir avec le vice-ministre. Cette impression de malaise reste constante puisque le réalisateur réussit à entretenir le doute quant à « L’Oreille » qui serait présente, ou non, dans la maison. C’est en tout cas un film très réussi.

Flora Sarrey

L’Arme fatale de Richard Donner

Peut-on encore, 33 ans plus tard, revoir L’Arme Fatale et en éprouver le même plaisir qu’à la sortie du film ? Incontestablement, oui. Bien entendu, l’esthétique du film reste très marquée par les années 80, et c’est particulièrement voyant dans les coupes de cheveux ou les vêtements. Mais fort heureusement, le film possède des qualités qui résistent au temps, à commencer par une enquête solide, qui sait mettre le temps nécessaire pour prendre de l’ampleur, avec une tension qui va crescendo. Le film offre quelques scènes d’action remarquables, notamment grâce à une réalisation solide ainsi qu’à la présence d’un véritable méchant, Joshua, interprété par un Gary Busey impressionnant et glacial. Et puis, il y a Riggs, celui qui donne son titre au film (L’Arme fatale, c’est son surnom) et que Mel Gibson interprète avec maestria ; son regard de cinglé, à lui seul, vaut le détour. Humour, enquête, suspense, tension et action, il y a tout ce qu’il faut dans ce film.

Hervé Aubert

 

La Plateforme de Galder Gaztelu-Urrutia

La Plateforme est un film d’horreur espagnol qui tombe à pic durant cette période de confinement, avec sa réflexion sur la solidarité humaine poussée à son paroxysme.

Dans une prison à la verticale, ou chaque étage sert de cellule pour deux détenues, un unique plateau repas descend quotidiennement pour nourrir un peu plus de 300 étages. Les détenus des étages supérieurs sont les privilégiés ayant accès à la nourriture intacte, alors que les ceux des étages inférieurs se retrouvent affamés et finissent par s’entretuer. Chaque mois, les détenus changent d’étages, passant d’affamés à privilégiés, et vice-versa.

Notre héros, Goreng, un prisonnier volontaire de cette expérience malsaine, décide après deux mois de souffrance, de renverser le système. Mais comment faire changer les mentalités et convaincre les détenus de se rationner pour que personne ne souffre de la faim ? La solution devient la violence quand le discours et la raison font défaut à ceux dans le besoin.

Ce thriller fait de tensions mais aussi d’introspections efficaces, montre de manière parfois trop gore, jusqu’où la faim et le besoin peuvent forcer l’humain aux pires horreurs. Le seul espoir réside en Goreng, qui tel un messie, s’évertue à raisonner et forcer les autres détenus à une remise en question afin d’œuvrer pour le bien commun. Un message qu’il serait fort utile d’adresser à nos stockeurs compulsifs de papier toilette.

Céline Lacroix 

Croix de fer de Sam Peckinpah

L’on connait davantage Sam Peckinpah pour Les Chiens de Paille ou La Horde Sauvage, qui l’auront érigé en cinéaste polémique, ultra-violent et somme toute nihiliste. Mais s’il faut chercher une œuvre singulière au sein de sa filmographie, alors rien de mieux que Croix de Fer ! Sorti en 1977, le film dépeint, fait rare pour l’époque, la Seconde Guerre mondiale du point de vue de l’armée allemande. De ce canevas pour le moins étonnant, Peckinpah en tire une profonde réflexion sur la couardise des gradés, sur l’antimilitarisme, sur l’inutilité de la guerre… Mais là ou Peckinpah s’illustre, c’est surtout à travers les portraits qu’il fait d’hommes pour qui l’allégeance au Führer était moins importante que la survie dans ce conflit, qu’il n’hésite pas à esthétiser à l’extrême, au gré de ralentis incessants, d’un montage énergique et d’une hyper violence profondément dérangeante.

Antoine Delassus

Les Promesses de l’ombre de David Cronenberg

Les Promesses de l’ombre forme avec History of Violence un diptyque incroyable sur la famille et le chemin de croix qu’est le destin. Imaginé comme une véritable tragédie grecque, le film du canadien s’engouffre dans les bas fonds de la mafia russe de Londres. Au-delà de sa mise en scène au cordeau comme à son habitude, le cinéaste arrive à y insérer ses obsessions habituelles sur le corps et la figure iconique des cicatrices, qui révèlent les humains que nous sommes. C’est alors que les tatouages deviennent des livres ouverts voire des chapitres de notre vie qui définissent notre classe sociale et notre faculté à la résilience. Mais que serait cette œuvre sans le charisme envoutant et maléfique de Viggo Mortensen en ange gardien du mal, notamment dans cette scène mythique des bains publics.

Sébastien Guilhermet

 

 

Le Joker, un avatar du personnage de Gwynplaine dans L’Homme qui rit de Victor Hugo

Réfléchissons sur le monstre à travers le personnage de Gwynplaine, défiguré par des humains et incarnant l’humanité dans le roman de Victor Hugo L’Homme qui rit (1869) et sur celui du Joker, au physique inspiré de Gwynplaine, dans l’adaptation cinématographique par Paul Léni (1928), avec pour interprète l’acteur de l’expressionnisme allemand, Conrad Veidt, qui influença les créateur du comics pour la création du personnage du Joker en 1940

L’Homme qui rit : une œuvre d’exil (1869)

L’Homme qui rit est, après Les Misérables (1862) et Les Travailleurs de la mer (1866), l’ultime grande œuvre romanesque publiée par Victor Hugo (1802-1885) durant son exil à Guernesey. Il commence la rédaction en 1866 et la termine deux ans plus tard en 1868.

Avec ce roman, Hugo approfondit la thématique du monstre qui lui est si chère et qu’il a déjà explorée notamment dans Notre-Dame de Paris avec Quasimodo, et dans Le roi s’amuse avec Triboulet.

Gwynplaine : un personnage incarnant l’humanité

L’Homme qui rit est un roman philosophique et baroque de Victor Hugo qui se déroule dans l’Angleterre du début du XVIIIe siècle. Le personnage principal du roman, Gwynplaine, est mutilé enfant par les Comprachicos ; des chirurgiens sanguinaires lui mutilent le visage avec un scalpel. Ils le défigurent dans sa chair. « Sous les Stuarts, les Comprachicos n’étaient point mal en cour. Au besoin la raison d’état se servait d’eux ». Gwynplaine se trouve être le fils d’un noble, proscrit à cause de sa fidélité républicaine. Les Comprachicos relâchent l’enfant mutilé sur une berge. En plein hiver, seul du haut de ses dix ans, sans argent, il va affronter les éléments et faire face à un pendu. L’horreur de ce face-à-face d’un enfant et d’un gibet est une façon pour Hugo de poursuivre le combat contre la peine de mort qu’il n’a cessé de mener depuis quarante ans.

Gwynplaine, ensuite, a le courage de sauver de la mort un bébé dans la neige, la future Déa. Elle se trouvera être aveugle et, à cause de cela même, indifférente à l’apparence physique de Gwynplaine et capable de discerner l’humanité et la bonté du jeune garçon. Elle saura que c’est grâce à lui qu’elle est vivante : « La foule ne connaissait que le visage. Pour Déa, Gwynplaine était le sauveur qui l’avait ramassée de la tombe et emportée dehors […] Gwynplaine était le frère, l’ami, le guide, le soutien, le semblable d’en haut, l’époux ailé et rayonnante là où la multitude voyait le monstre, elle voyait l’archange. C’est que Déa, aveugle, apercevait l’âme. »

Gwynplaine passe sa jeunesse dans la pauvreté auprès d’Ursus qui tient une roulotte et qui a adopté les deux enfants. Lorsque Gwynplaine est reconnu comme Lord et va siéger à la Chambre des Lords, il y dénonce alors la misère : « Je suis celui qui vient des profondeurs, Milords, vous êtes les grands et les riches. C’est périlleux. Vous profitez de la nuit. Mais prenez garde, il y a une grande puissance, l’aurore. L’aube ne peut être vaincue. Elle arrivera. […] Je viens vous dénoncer votre bonheur. Il est fait du malheur d’autrui. Vous avez tout, et ce tout se compose du rien des autres. Milords, je suis l’avocat désespéré et je plaide la cause perdue […] Ce rire qui est sur mon front, c’est un roi qui l’y a mis. Ce rire exprime la désolation universelle. Ce rire veut dire haine, silence contraint, rage, désespoir. Ce rire est un produit des tortures. Ce rire est un rire de force. […] Ah vous me prenez pour une exception ! Je suis un symbole. Ô tout puissants imbéciles que vous êtes, ouvrez les yeux. J’incarne tout. Je représente l’humanité telle que ses maîtres l’ont faite. L’homme est un mutilé. Ce qu’on m’a fait, on l’a fait au genre humain. […] Une nuit, une nuit de tempête, tout petit, abandonné, orphelin, seul dans la création démesurée, j’ai fait mon entrée dans cette obscurité que vous appelez la société. »

Lorsque Gwynplaine prononce son discours, les Lords présents dans la salle ne vont pas l’écouter mais uniquement se concentrer sur son visage déformé. Ils vont le voir uniquement comme le fameux « Homme qui rit » que l’on exhibait dans les foires et se moqueront de sa difformité faciale au lieu de s’interroger sur le sens du discours qu’il leur a adressé. Le discours de Gwynplaine met en cause toute l’aristocratie et accuse le régime.

Comme dans beaucoup de romans hugoliens, le couple d’amoureux Gwynplaine/Déa est lié de façon très étroite : l’un ne peut vivre sans l’autre Il est son sauveur, elle est son étoile. Lorsque Gwynplaine est emmené en ville et assume sa condition de Lord, elle se meurt. Il revient auprès d’elle mais elle est à l’agonie et il décide de la rejoindre en marchant dans la mer.

Le personnage du Joker et son inspiration hugolienne (Gwynplaine et Quasimodo)

Une adaptation du roman de Victor Hugo est portée à l’écran en 1928 par Paul Léni (1885-1929). Pour son avant-dernier film, le cinéaste confie à Conrad Veidt (1893-1943) le rôle principal (Lon Chaney, envisagé, était alors indisponible car sous contrat avec la MGM). Le producteur Carl Laemmle fait venir d’Allemagne Conrad Veidt, acteur de l’expressionnisme allemand (interprète de Cesare dans Le Cabinet du docteur Caligari, 1920)Le film appartient à cette veine du film d’horreur et des grandes productions historiques fondées sur les romans célèbres.

Pour son personnage de Gwynplaine, on lui a conçu un maquillage saisissant créé par Jack P. Pierce (qui concevra plus tard le monstre de Frankenstein). Si ce film muet est très souvent présenté comme un film d’horreur pour son côté terrifiant, c’est sûrement grâce aux prothèses dentaires surdimensionnées et un crochet à la commissure des lèvres qu’il devait porter. Ils ne lui permettaient aucune expression faciale autre que son rictus. C’est cet aspect terrifiant de Gwynplaine qui va inspirer Kane et Robinson, les créateurs du comics intitulé Batman (1940) pour leur personnage du Joker (mot anglais que l’on pourrait traduire par bouffon, clown, farceur).

Alors que Gwynplaine représente la bonté et l’humanité, le personnage du Joker, ennemi juré de Batman, est considéré comme l’un des meilleurs méchants de la bande dessinée. Il est dépeint comme très intelligent, psychopathe, avec un sens déformé de l’humour.

Selon l’historien William Blanc, le personnage du Joker sous les traits d’un fou meurtrier n’est présent qu’à partir des années 1970 lorsque les auteurs de comics lui attribuent une maladie mentale. Auparavant, c’était un bouffon, un clown souvent drôle et parfois inquiétant. Ce personnage renvoie à l’archétype du « décepteur » qu’étudient les ethnologues et les anthropologues depuis le début du XXe siècle. Le décepteur, comme dans le roman médiéval du XIIIe siècle, Renard, est un marginal souvent honni par ceux qui dominent le corps politique, car il refuse de suivre les règles établies. Le motif du décepteur n’est pas qu’un motif littéraire, on le retrouve aussi dans la Fête des Fous qui avait lieu au Moyen-Age durant lesquelles les normes sociales étaient inversées.

Le personnage du Joker fait écho à l’image du bouffon de l’époque médiévale, où souvent la marginalité est associée à des coups contrefaits, comme on peut le voir dans Notre-Dame de Paris (1831) avec Quasimodo, la Cour des Miracles et la Fête des Fous ou bien dans Le roi s’amuse (1832) avec Triboulet, bouffon du roi François Ier. Selon le Point pop culture « La figure du bouffon inspire rapidement « le fol », cette carte du tarot qui en français devient l’excuse et qui en anglais prend l’appellation de « jetser » (le fou, le bouffon), puis de « joker » à partir du XIXè siècle où il est notamment utilisé au poker comme une « wild card », une carte qui peut incarner n’importe quelle autre ».

D’après les créateurs du comics, Quasimodo et Gwynplaine auraient été une source d’inspiration pour la création du personnage du Joker.

Plusieurs versions de ce qui a causé son physique monstrueux ont été imaginées au cours de ces huit décennies d’existence désormais ; la plus commune est la chute dans une cuve de déchets toxiques qui le transforme, blanchit sa peau, teint ses cheveux en vert et lui donne ses lèvres rouges sang. Sa défiguration le rend fou.

Toutes les interprétations du Joker sont toutes très personnelles et tiennent soit au metteur en scène soit à l’acteur. La complexité du personnage offre un panel très large de jeu. Les Joker les plus reconnus sont en remontant le temps Joaquin Phoenix dans Joker de Todd Phillips (2019), Heath Ledger le Joker de The Dark night : le chevalier noir de Christopher Nolan (2008), Jack Nicholson dans le Batman de Tim Burton (1989). L’interprétation du Joker a pendant très longtemps été connue dans les versions jouées par Cesar Romero (1907-1994), aussi bien télévisuelles que cinématographiques, où il semble s’amuser à manipuler quantité de gadgets, plus fous les uns que les autres. Jack Nicholson s’inspirera de cette interprétation pour la version sombre proposée par Tim Burton.

La création du Joker a réuni une thématique très riche dans ce personnage : monstre, folie, pouvoir. La quantité d’interprétations toutes très différentes les unes des autres du personnage du Joker souligne sa richesse et sa complexité dues en partie à son origine hugolienne.

« Olive » : apnée sociale

Olive évolue dans deux réalités parallèles. À dix-sept ans, comme tous les jeunes de son âge, elle subit la dure loi scolaire : bulletins de notes, conventions sociales, stigmatisations inhérentes à l’adolescence… Elle a toutefois la particularité d’être repliée sur elle-même et de s’émanciper du monde réel en se réfugiant dans un univers intérieur fécond.

La représentation du monde intérieur d’Olive est sublime. Lucy Mazel conçoit un environnement inventif, bercé de teintes bleues et rosées, composé d’un lac salé flashy, d’un ciel orangé, d’une bulle habitable, d’escaliers-fontaines ou de lits oniriques, le tout peuplé d’un cétacé volant et d’un canard géant. Cet espace mental est l’endroit dans lequel Olive a l’habitude de se retrancher. Elle se soustrait alors à la réalité et se perd dans un monde irréel qu’elle a inventé de toutes pièces. Est-ce un besoin de contrôle qui rend nécessaires ces nombreuses évasions intérieures ? L’insécurité que ressent la jeune héroïne suite à l’irruption d’un astronaute dans ce monde parallèle – et jusque-là en coupe réglée – accréditerait en tout cas cette idée.

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Extrait de « Olive », visible sur le site de l’éditeur.

Cela n’est toutefois que l’un des deux éléments perturbateurs du récit. Car Olive va également devoir sortir de sa zone de confort dans le monde réel. Solitaire, la tête dans la lune, elle a longtemps vécu seule sur le campus. Sa mère décide cependant qu’il serait désormais bon pour elle d’avoir la compagnie d’une colocataire. Et c’est en quelque sorte son antithèse qui emménage dans sa chambre : Charlie est bavarde, extravertie, ouverte aux autres. Cela entrave la « méditation » d’Olive, qui confie aussitôt ses peines à ses amis imaginaires. Difficile de traduire plus intensément le malaise adolescent : non seulement l’héroïne de Véro Cazot voit ses univers intérieur et extérieur chamboulés, ses espaces menacés, mais elle subit en outre l’ostracisme de ses camarades, qui ne se font pas prier pour brocarder celle qui apparaît comme « l’autiste » de service.

En cela, Olive dit beaucoup de l’adolescence, voire de la transition douloureuse vers l’âge adulte. Mais l’ambition de cette série déborde de loin ce portrait de génération. Dès les premières pages de l’album, il est acté qu’une intrigue restera en suspens : quid de cet atterrissage d’avion de ligne en urgence sur la mer ? La conclusion de la bande dessinée est tout aussi énigmatique : quelle peut bien être la nature de cette apparition d’astronaute qui vient assaillir Olive ? Ces questions non élucidées suscitent la curiosité et semblent plutôt engageantes quant aux trois tomes à venir. En attendant, on peut déjà saluer la richesse de l’univers créé par Véro Cazot et Lucy Mazel, mais aussi sa direction douce-amère et ses planches attrayantes.

Olive : Une lune bleue dans la tête (T.01), Véro Cazot et Lucy Mazel
Dupuis, mars 2020, 56 pages

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3.5

« L’Instant d’après » : là où frappe l’irrationnel…

Maltaite au dessin et Zidrou au scénario. Une histoire aux frontières du réel. Des traits d’humour par rangées de douze. Des vignettes somptueuses, agrémentées de couleurs flattant l’œil. Des antihéros attachants. L’Instant d’après a tout pour plaire.

À Charleston, en Caroline du Sud, une strip-teaseuse s’interrompt en pleine représentation après avoir eu la prémonition qu’il était arrivé quelque chose à sa sœur Aline. Cette dernière, une harpiste renommée, vit en France, où elle vient d’être déclarée disparue. Un fait divers qui va mener le lecteur à deux embouchures : d’une part, Philippe, le compagnon d’Aline, est suspecté de l’avoir assassinée ; d’autre part, dans une prison quelconque, un détenu surnommé Houdini collecte des coupures de journaux portant sur des disparitions étranges.

Extrait de « L’Instant d’après », visible sur le site de l’éditeur.

Ce M. Houdain, de son vrai nom, fut lui-même suspecté d’avoir tué sa femme après son évanouissement soudain. Cela lui valut une condamnation à mort, commuée quelque temps plus tard. Depuis, il tue le temps en cherchant dans les canards qui lui tombent sous la main des faits divers similaires, qu’il classe en trois catégories : « D » pour les cas douteux, « T » pour les cas troublants avec témoins, « A » pour les cas avérés, c’est-à-dire irréfutables. En treize années, il a répertorié plus de 900 affaires, mais aucune ne fait état d’une disparition indéniablement surnaturelle.

Alors que Blandine, la sœur d’Aline, recueille plusieurs témoignages édifiants, le mystère ne cesse de s’épaissir. La trame est bien en place : les accusations pesant sur Philippe et l’enquête menée par sa belle-sœur constituent le deux arcs du récit. Mais L’Instant d’après dispose d’autres ressources exploitées avec maestria : des tirades mordantes, des dessins raffinés, quelques parenthèses finement élaborées… La qualité d’écriture mérite sans conteste que l’on s’y attarde. Tandis qu’il aperçoit un avion publicitaire dans le ciel, un jeune homme se voit rappelé à l’ordre par sa tante, qui attend impatiemment qu’il lui passe de l’huile solaire sur le corps. Elle abaisse son maillot, lui laissant entrevoir ses fesses tout en assénant : « Je vais te montrer, moi, ce que c’est une pub. Crois-moi, Hadrien, depuis la nuit des temps, on n’a rien inventé de mieux pour inciter à la consommation ! » Plus loin, alors que « Houdini » raconte à Blandine le moment où sa femme s’est volatilisée, il la compare dans son bain bouillant à « un homard en moins joli », avant d’insister sur son odeur tenace et de déclarer que sa disparition n’est autre qu’un « mystère de la chambre jaune version salle de bains vert pistache ».

L’humour apparaît de bout en bout dans cet album. Et les répliques fusantes ne manquent jamais de faire mouche. Entre les lignes se glissent une relation probablement adultère (entre Blandine et Philippe), une représentation de la promiscuité carcérale, un monde où l’inexplicable n’a plus voix au chapitre, un rêve américain en déliquescence, des parents à l’amour sélectif, une système judiciaire réduit à l’état d’impuissance ou encore le deuil impossible d’un père envers sa fille. Autant d’éléments qui contribuent à la qualité de cette bande dessinée hautement recommandable.

L’Instant d’après, Maltaite et Zidrou
Dupuis, mars 2020, 56 pages

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4.5

Hokusai : Les Cents vues du Mont Fuji – Edition 2020

Les Cents vues du Mont Fuji du peintre japonais Hokusai sont connues bien au-delà de leur archipel originel. Les éditions Hazan publient une édition remaniée de ce chef d’oeuvre.

Après une publication initiale en 2008, Hazan propose une nouvelle édition luxueuse des Cents vues du Mont Fuji, sous forme de coffret, disponible depuis le 18 mars 2020, en librairies ou en ligne, au prix de 29,95 euros. Le contenant est sublime, avec une reliure à la japonaise de couleur rouge, que nous osons à peine défaire, de peur d’abîmer le tout. Le riche contenu est une excellente découverte puisqu’il nous propose l’ensemble des compositions, fidèles à leur monochromie originelle ou avec un léger rose pâle, une fois gravées chez l’imprimeur. Elles se dévoilent les unes après les autres, lorsque nous feuilletons les pages, dont la finesse incroyable réclame une respectueuse délicatesse. Un livret explicatif de 48 pages, rédigé par l’historienne de l’art Nelly Delay, constitue un compagnon idéal pour éclairer le lecteur, qu’il soit néophyte ou japoniste du XXIème siècle, concernant l’iconique Hokusai. Cette présentation s’ouvre sur une courte biographie. S’ensuit un décryptage, avec une brièveté bienvenue, de chacune des Cent vues, pour ne pas les vider de leur portée contemplative. Nous avons, de surcroît, le titre en japonais et sa traduction en français, tous deux poétiques. Hokusai est encore aujourd’hui, bien plus qu’hier, connu dans le monde entier, et vénéré comme le peintre japonais le plus talentueux qui soit. Il est ainsi présent dans des collections au sein de galeries ou musées célèbres, tout autant qu’il a fait l’objet de rétrospectives régulières. Nous retenons, en France, celle, spectaculaire, du Grand Palais, d’octobre 2014 à janvier 2015. Désormais, Hokusai a également un musée tout entier en son nom et son honneur dans le pays qui l’a vu naître et mourir au temps des shoguns : le Sumida Hokusai Museum a, en effet, ouvert ses portes le 22 novembre 2016.

Katsushika Hokusai (1769-1849) est, à juste titre, considéré comme le plus grand maître de la peinture japonaise de l’ère Edo. Nous pouvons le rattacher au mouvement artistique d’Ukiyo-e. Par la liberté de son trait et son goût immodéré pour la perfection, Hokusai embrasse toute la beauté du monde. Il retranscrit des scènes de la vie quotidienne, porte un regard aimant sur la faune et la flore, le tout se pliant au rythme souverain des saisons tout comme à la force des éléments. Hokusai se considère avec humilité comme un serviteur alors que son don pour la peinture semble d’essence divine. Il a essayé d’être, toute sa longue vie, fidèle à cette devise émanant de lui : « Un univers dont nous ne devons jamais briser l’harmonie. » Il y a presque un souffle sacré qui semble animer ce qu’il dessine ou peint. Les Cents vues du Mont Fuji (vers 1830-1834), qui sont à l’origine réparties en trois volumes, publiés entre 1834 et 1840, ne doivent pas être confondues avec Trente-six vues du Mont Fuji. Soulignons que Les Cents vues du Mont Fuji ne sont pas dédiées exclusivement à cette montagne emblématique pour le peuple nippon. Edmond de Goncourt le souligne dans Hokusai, l’art japonais du XVIIIème siècle : « L’amusant chez Hokusai, c’est la variété des sujets. » L’imagination de cet artiste, qui signait toutes ses productions par « fou de dessin », est des plus foisonnantes et suscite l’admiration. La plus célèbre de ses estampes Dans le creux d’une vague au large de Kanagawa : on devine un petit Mont Fuji, mais c’est l’immense déferlante, soulignée davantage par un horizon abaissé, qui a le rôle principal. Davantage connue sous le nom de La Grande Vague, elle inspira les impressionnistes.

Hokusai : Les Cent vues du Mont Fuji, Nelly Delay
Hazan, mars 2020, 384 pages

auteur : Eric Françonnet

4.5

Le Château ambulant, de Hayao Miyazaki : chapeaux, introspection et métonymie du monde

Le cycle consacré au Studio Ghibli nous amène au Château ambulant, l’un des films les plus appréciés d’Hayao Miyazaki, et qui, derrière son univers féérique et son optimisme détonnant, approfondit encore les thématiques habituelles du cinéaste japonais.

Dans le cinéma d’Hayao Miyazaki, Le Château ambulant se range dans la catégorie des films ambitieux, fantastiques, ostentatoires, qui déploient un univers foisonnant et des thématiques graves à la manière d’une Princesse Mononoké ou d’un Château dans le ciel, pour ne citer qu’eux. Pour autant, la cellule familiale qui se crée à l’intérieur du fameux château permet à l’écriture de renouer avec les explorations plus intimistes d’un Totoro, d’un Kiki la petite sorcière ou d’un Porco Rosso. À ce titre, Sophie est peut-être l’une des héroïnes « miyazakiennes » les plus touchantes, parce que l’une des plus complexes et écrites de son univers. Sa psychologie est réellement mise à l’épreuve, son évolution est significative ; son caractère, parfois de cochon (« Je ne suis pas assez bonne pour te tendre la main… pas assez bonne ! »), fait d’elle un personnage drôle et attachant, et le spectateur est toujours au plus proche de ses méditations.

Dans cette atmosphère de ville germanique de la révolution industrielle, teintée de fantasy et d’élans steampunks chers au cinéaste, les détails foisonnent et subjuguent, la partition valsée de Joe Hisashi emporte immédiatement. Reprenant la lutte contre la guerre initiée dès Nausicaä, le film lie cette thématique habituelle avec un autre motif familier : les affres de l’apparence. Mais loin de traiter ces deux réflexions parallèlement, Miyazaki met en place une grande parabole où l’approfondissement de l’un redessine constamment les contours de l’autre. Autrement dit, la guerre est une histoire de chapeau : sur une même tête, le béret peut être vert ou blanc.

« Tu mets cet horrible chapeau, avec tous les sortilèges que j’ai jetés à ta robe pour qu’elle soit jolie ? » (Hauru à Sophie, enfonçant son simpliste chapeau sur sa tête)

Manipuler l’extérieur…

L’obsession première des personnages, c’est la beauté. C’est d’abord Sophie, jeune vendeuse de chapeaux introvertie qui n’a pas confiance en elle, et qui s’étonne qu’Hauru, célèbre coureur de jupons, pût lui accorder de l’attention. « Ça ne pouvait pas être Hauru, il ne s’intéresse qu’aux beautés… » Peu de temps après, elle sera changée en vieillarde par le maléfice d’une sorcière : ne pouvant supporter cette laideur, elle quittera les siens pour s’exiler. Mais nous y reviendrons. Le fameux Hauru n’est pas en reste, en termes de complexe physique : c’est un prince capricieux qui fait de son apparence son atout premier ; on apprendra qu’il ensorcelle ses cheveux pour les blondir, et emploie de manière générale tout un tas de tours de magie pour maintenir sa réputation de dandy. Le naturel n’est pas son fort, donc.

Du côté des personnages secondaires, même combat : le pauvre Navet est en réalité un beau prince qu’un maléfice a changé en épouvantail magique ; Marco, le petit garçon débrouillard qui assiste Hauru, se sert d’une cape enchantée pour camoufler sa jeunesse derrière une longue barbe, facilitant ainsi ses relations sociales et mercantiles ; enfin, Calcifer est le cœur d’Hauru qui, par l’entremise d’un pacte avec un démon, a quitté son corps charnel pour devenir l’esprit moteur du « château » magique. Tous ces personnages sont donc sujets à des transformations physiques qui sont soit désirées, par intérêt, soit subies, par malédiction.

Voyons maintenant en quoi, du moins pour les protagonistes, l’évolution de ces jeux d’apparences est concomitante de l’évolution du rapport de l’homme à la guerre – puisque, ne l’oublions pas, c’est là le thème principal du film. Ce lien entre apparences et guerre prend son sens en observant de plus près les deux seuls personnages dont nous n’avons pas encore fait mention : la Sorcière des Landes, et le château ambulant lui-même.

La tentation du Mal

La Sorcière des Landes, sans être le personnage le plus mémorable à bien des égards, n’en reste pas moins l’un des plus importants. D’abord, elle s’apparente à la sorcière de Blanche-Neige : elle maintient son allure fière par des sortilèges, avant de dévoiler sa vraie nature hideuse ; elle est jalouse de Sophie, qui a les faveurs d’Hauru. Mais dans le dernier tiers, elle devient une sorte d’héroïne antique de la tragédie : elle souhaite dévorer le cœur d’Hauru, qu’elle aime absolument, quitte à le tuer, afin que personne d’autre ne mette la main sur lui. Mieux vaut qu’il meure plutôt qu’il appartienne à une autre qu’elle. Cette autre, c’est Suliman, qui détruit le cœur d’Hauru en envoyant ses apprentis magiciens mener ses combats géo-politiques, devenant allégorie de l’organisme étatique qui par la guerre corrompt le cœur de son propre peuple.

Et sous cet aspect, Miyazaki demeure pessimiste : à la main tendue par Sophie à la sorcière décrépite, l’accueillant volontiers dans le château, celle-ci répond par l’égoïsme en s’accaparant Calcifer. On ne peut pas vraiment lui en vouloir tant elle semble éperdument amoureuse, inconsciente de la portée de son geste – et un peu gâteuse. Quand ce n’est pas l’État par la guerre, c’est notre prochain par l’égoïsme qui nous trahit. Pas de manichéisme, pas seulement le camp du Bien contre celui du Mal, mais des intérêts personnels que chaque parti fait valoir pour légitimer ses agissements (Suliman, au nom du pouvoir ; la Sorcière, au nom de l’amour possessif ; Hauru lui-même, partant en guerre, au nom de sa liberté personnelle). Même Sophie sera contrainte de jeter de l’eau sur Calcifer – menaçant donc la vie d’Hauru –, pour empêcher la Sorcière des Landes de le dévorer. Cette dernière trouvera son salut dans l’acceptation de l’amour d’Hauru pour Sophie, et en épargnant un Calcifer au bord de l’extinction pour le restituer à son propriétaire.

– Hauru : « Quelle sensation horrible, j’ai l’impression d’être coincé sous une pierre ! »
– Sophie : « – Oh oui, un cœur c’est lourd à porter. »

… ou purifier l’intérieur.

Le Château ambulant est une quête de la paix intérieure, qui seule prélude à une paix mondaine. Alors qu’à l’arrière-plan se jouent des combats armés enrobés de propagande et d’embrigadement, le rôle des personnages est bien plus intimiste : réparer le cœur d’un homme, pour les réparer tous. C’est là la tâche qui incombe à Sophie lorsqu’elle monte à bord du château : nettoyer, ranger, purifier cet engin miteux et en ruines, qui est à l’image de l’intériorité d’Hauru dont il est l’extension symbolique. Tout comme Hauru, le château peut s’amuser à prendre diverses apparences physiques (et même plusieurs positions géographiques) : tantôt bicoque portuaire, tantôt riche maison donnant sur le palais royal, tantôt ciel rouge sang surplombant les champs de bataille ou encore cabane d’enfance perdue dans les plaines. Mais la « vraie » porte, elle, se cache au milieu de la brume des Landes silencieuses. Comme si le cœur d’Hauru, à l’image de la vraie localisation du château, devait rester introuvable et inaccessible. Comme si tous ces sortilèges étaient autant de verrous autour de son âme. Évidemment, seule Sophie, en pénétrant le château par son entrée véritable, accède symboliquement et sans détour au cœur d’Hauru.

Voilà pourquoi le château ambulant donne son nom au titre : il est le personnage qui cristallise la transformation de tous les autres, et même du monde : les multiples apparences qu’il peut se donner sont autant de masques sociaux, de chapeaux arborés en public comme des excroissances factices d’une vérité plus profonde : un intérieur laissé à l’abandon, une âme corrompue par la guerre qui se morfond en elle-même (tel est Hauru, sans ses artifices, seul assis devant sa cheminée). Dès lors, la remise à neuf, l’assainissement matériel et spirituel du château entrepris par Sophie prend les allures d’une rédemption individuelle et collective.

Guerre et Paix

Le maléfice de Sophie peut servir de parabole à ce monde en guerre : quand elle se repose, assise sur une chaise au bord de l’eau, ou mieux : lorsque son cœur rempli d’amour s’exprime, ses traits s’affinent et la malédiction semble s’éloigner. À l’inverse, lorsqu’elle se met en colère, qu’elle crie ou se vexe, ces mêmes traits se durcissent. Comme si l’intensité du sortilège fluctuait, les nuances de rides étant autant de nuances de sérénité du cœur. Comme si, en creux, Miyazaki voulait nous dire que la laideur et la fragilité ne vont de paire qu’avec la colère et la haine ; et que la beauté et la vitalité sont le résultat de la paix intérieure et de l’amour. La guerre rend le monde laid et l’ordre social fragile, elle rogne la chair d’Hauru et détériore sa santé mentale, de même que c’est par haine et jalousie que la Sorcière des Landes transforme Sophie – voyant dans l’apparence d’une mamie laide et frêle l’ultime châtiment.

Sauf que Sophie ne voit pas les choses ainsi, et plutôt que de se morfondre de sa nouvelle condition, elle en fait une force d’esprit. Elle accepte de faire l’épreuve de son corps tel qu’il est devenu (vertèbres qui craquent, mal à marcher et à monter les escaliers, mouvements lents et douloureux, souffle court, voix hésitante). Loin de s’en désoler, elle en tire sagesse, discernement, mesure et persévérance ; et son physique de personne âgée ne l’inquiète bientôt plus du tout. « Il y a au moins un avantage avec la vieillesse, c’est qu’on ne s’étonne plus de rien. »

De l’autre côté, les apprentis magiciens que combat chaque nuit Hauru et qui, selon lui, prennent l’apparence de monstres, « ne pourront bientôt plus reprendre forme humaine », affirme Calcifer. Si certains sortilèges peuvent être vaincus (comme celui de Sophie), d’autres sont irréversibles : le basculement de l’un à l’autre étant, là aussi, la participation à la guerre et donc, par extension, au Mal. Vers la fin du film, Hauru a clairement basculé dans la seconde catégorie, aussi Sophie enjoint-elle le foyer à quitter le château ambulant. « Tant qu’on sera ici, il continuera de se battre. » Car le château est un édifice maintenu artificiellement par des sortilèges, c’est une cachette invisible, qui permet de fuir, de se reposer, avant de reprendre les assauts : le havre de paix imaginaire d’un magicien enchaîné à son engagement belliqueux. Quitter le château, le laisser s’effondrer, c’est abandonner ce monde lâche qui ne tient debout que par une paix artificielle, une sérénité illusoire créée de toutes pièces pour mieux compenser les actes guerriers.

Si nous revenons, désormais, à la métaphore des chapeaux, c’est-à-dire aux rapports que chaque personnage entretient avec sa propre intériorité, concluons que Sophie, en permettant à l’intérieur du château de retrouver sa beauté, son ordre et sa sérénité, triomphe du Mal et de la guerre. Aussi la mise en lambeaux finale du château, conjuguée à la dissipation de tous les maléfices, nous annonce-t-elle l’avènement d’un monde nouveau fait de paix et d’honnêteté, où chacun redevient lui-même. Et en même temps, le monde – représenté par le château, par métonymie – abandonne son armure et ses artifices, pour ne plus livrer que son noyau substantiel : une planche maintenue sur deux pattes tremblantes, sur laquelle ces quelques personnages incarnant l’humanité tout entière tiennent en équilibre. Faire le Bien, c’est réussir ce numéro d’équilibriste où chaque faux-pas peut faire s’effondrer toute la structure, où chaque écart vers le Mal peut, en somme, avoir les conséquences d’une guerre (qu’elle soit littérale ou intérieure). « L’inconstance des sentiments est la seule chose durable en ce monde. », conclut Navet, redevenu prince.

Hayao Miyazaki, pour l’unique fois de sa carrière peut-être, donne à un récit de guerre un dénouement optimiste, quoique son film affronte certaines terribles réalités que l’utopie pacifiste ne doit pas non plus occulter. Aussi est-il l’un des plus équilibrés et contrastés dans sa perpétuelle mise en images de la lutte entre le Bien et le Mal. Pour autant, et contrairement à la douce-amertume du Château dans le ciel, de Nausicaä ou encore du Vent se lève, Le Château ambulant se clôt sur une fin absolument heureuse. Et les chapeaux peuvent être lancés en l’air, en guise de triomphe de la liberté sur la guerre, de joie collective et d’ultime émancipation individuelle vers sa propre vérité.

Kingdom, saison 2 : et ça continue, encore et en Corée

Portée par l’élan de spectateurs conquis dès la première salve de 6 épisodes, la saison americano-zombico-sudcoréenne, Kingdom de Netflix revient pour un second tour dont on aurait pas toléré le report. La greffe réussie entre le drame historique et le motif pop prend terre, briquée par une réalisation et une production de très haut niveau.

Petit papa zombie

Le prince héritier Yi Chang est en campagne pour retrouver son trône. A tous les sens du terme. A grands coups de sabre, de souffles coupés, de têtes tranchées et de poignants discours, celui que ses ennemis appellent le traître prend le sort de son peuple à bras le corps. L’exercice n’est pas aisé. Côté acteurs, Ju Ji-Hoon endosse le costume de l’ange brave et déchu avec beaucoup de finesse, et le reste du casting suit à l’unisson. Côté production, la beauté de la photo, des décors et l’ambition de la réalisation collent avec joie à cette œuvre accueillant autant de zombies avec beaucoup de délicatesse et de savoir-faire. Et il en faut, pour nous aider à se faire à cette idée très folle d’associer un des motifs pop les plus célèbres de ces 20 dernières années avec le sageuk, le drame historique en costumes rutilants, comme chez Wong-Kar Waï, mais cependant aussi pratiques qu’une robe de mariage pour semer vos poursuivants.

Pour le meilleur et pour le pire

A l’époque de la chevauchée numérique de tous les services de streaming, les hordes de zombies sont mobilisées chaque semaine. Pour les morts-vivants, le secteur ne connaît pas la crise : Amazon, et Netflix en tête, tous les zékés disponibles, dans toutes les postures, ont été sollicités et le resteront encore longtemps. Bienvenue dans le film concept, mariage de raison entre signes culturels facilement identifiables. Apocalypse/les yeux bandés (Birdbox), Apocalypse/la bouche fermée (Sans un bruit), Zombie/Humour (Bienvenue à zombieland) et pourquoi pas Zombie/film historique ? En voilà un nouvel alliage hautement instable.

Pimp my zombie

Les défis choisis par le concept même de Kingdom étaient très nombreux et difficiles à tenir, de plus portés par un exceptionnel bouche à oreille sur la plateforme au grand N. La saison 2 les relève tous un par un avec brio, de l’exigence scénaristique aux choix esthétiques, époustouflants de maîtrise. Mieux, le soin apporté à chaque épisode pour une série déclinée en chapelets de 6 épisodes confirme la qualité et la réussite de ces formats saisonniers, créant chez les spectateurs une bien belle frustration : trop vite arrivée, très vite vue, mais avec une envie d’en revoir chaque détail, pour en découvrir encore à chaque plan.

Zombievore

Kingdom réussit dès cette deuxième saison à poser les bases de l’approfondissement devenu vital pour le motif du zombie, usé par tant de passeurs d’offres en ligne. Netflix en tête, recrutant au filet à papillons tous les cinéastes jouant des morts-courants, trop heureux de trouver un public, même hors des salles, a provoqué une vraie saturation polarisée sur des images et des scenarii types nous brûlant les yeux. La série l’emporte dans ce bras de fer ténu en ajoutant une trouvaille géniale de scénario (à ne pas dévoiler ici) , qui s’entortille autour de ces boring dead, les bras ballants de tuer le Monde, souvent pour une fois de trop. Mieux, en pleine période de pandémie mondiale, comment également ne pas profiter de la perspicacité d’une série présentant des dirigeants obtus, jouant aux apprentis sorciers pour mieux s’accrocher à leurs trônes ? Fable historique à la rescousse d’un pilier de la culture pop, les 6 épisodes sont la juste récompense d’aventuriers de la série B épuisés de retrouver un intérêt à une énième production de trop sur le sujet. Les voilà comblés, et même en partie réconciliés avec les exigences plus pointues de cinéphiles bien las eux aussi de leurs dernières escapades sur ces territoires.

Kingdom tue le zombie, pour devenir bien plus qu’une série reposant sur sa seule haleine fétide qui sentait jusqu’à ce nouvel espoir la pire mort qui soit : l’ennui. Le zombie est mort. Vive le zombie.

Synopsis

Durant la Période Joseon quelques années après les invasions japonaises de la Corée, des rumeurs sur la maladie du roi obligent le prince héritier à agir pour sauver le pays d’une contagion étrange qui se répand. 

Bande-annonce

Fiche technique

Titre original 킹덤
Création Kim Eun-hee
Production Kim Seong-hoon
Acteurs principaux Ju Ji-hoon, Ryu Seung-ryong, Bae Doo-na, Kim Sung-kyu
Pays d’origine Corée du Sud
Chaîne d’origine Netflix
Nb. de saisons 2
Nb. d’épisodes 12
Durée 43-56 minutes
Diff. originale 25 janvier 2019 – en production

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5

Prévert et Grimault : leur influence poétique sur l’univers des films du Studio Ghibli

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Comment l’univers poétique et cinématographique de Prévert et Grimault a pu inspirer l’atmosphère des films de Isao Takahata et de Hayao Miyazaki : un mélange de réalisme et de poésie onirique et fantaisiste mais aussi critique de la société.

L’influence et l’importance de Prévert et Grimault dans les films du Studio Ghibli

Prévert et Grimault avec Le Roi et l’oiseau (1980) ont eu une grande influence sur les œuvres de Takahata et de Miyazaki parce que ce film aborde des messages forts (la liberté, l’amour). Même s’il s’agit d’un dessin animé pour enfants, Grimault s’attache à dessiner des aquarelles avec un tracé très soigné et subtil ainsi que des couleurs très nuancées. Le Studio Ghibli s’inspire des aquarelles qui s’approchent beaucoup des estampes japonaises, ce qui donne à ces films cette finesse du trait et la beauté de l’image.

Dans Le roi et l’oiseau, il existe un réalisme social mélangé à une fantaisie et une légèreté. Prévert avait auparavant travaillé avec Marcel Carné dans le registre d’un certain réalisme noir avec une dimension de fatalité. Mais cette fatalité n’existe pas chez Grimault et lorsque le dessinateur et le poète travaillent sur Le roi et l’oiseau (sorti en 1980, après la mort de Prévert), ils adaptent à leur manière le conte d’Andersen de La Bergère et le ramoneur. Les créateurs du Studio Ghibli s’inspireront aussi de littérature japonaise (roman, conte, manga) qu’ils adapteront tels Le tombeau des lucioles, Le conte de la princesse Kaguya, La colline aux coquelicots. La construction et la thématique du Roi et l’oiseau sont inspirés de Métropolis de Fritz Lang (1927) : esprit de verticalité : (ville haute/ville basse), thématique de la révolte contre le pouvoir ; dans Le roi et l’oiseau, tous ceux de la ville basse, qui n’ont jamais vu la lumière du ciel, décident de se révolter contre le pouvoir. Cette absence de lumière symbolise l’obscurantisme. Dans Le Roi et l’oiseau, lorsque le jeune couple d’amoureux arrive à accéder au toit du château, ils aperçoivent pour la première fois les étoiles. Cette délectation du ciel par les amoureux peut faire penser au poème « A la belle étoile » (Histoires) où un homme qui couche dehors n’a pas pour autant vu d’étoiles. Le réalisme sera très présent surtout dans les films de Takahata qui aime traiter des thèmes durs comme la guerre vécue par deux enfants dans Le tombeau des lucioles et ses références au cinéma néo-réaliste. Dans les films de Miyazaki et de Takahata, le réalisme comme la nature tiennent une place importante, ils peuvent même avoir des portées symboliques et fortes, comme dans Princesse Mononoké et Nausicaa de la vallée du vent, dans leur portée écologique. Le réalisme et la poésie de Prévert qui évoquent aussi bien la beauté du monde que sa cruauté et ses luttes se retrouvent dans beaucoup de films du Studio Ghibli et permettent un équilibre à l’histoire en atténuant des passages durs par des moments heureux, émouvants et nostalgiques.

Dans le dessin animé de Prévert et Grimault le pouvoir est incarné par la figure du roi, imbu de lui-même, mégalomane, vivant seul dans son château extravagant. Tout y est à son effigie : il se voue un véritable culte de la personnalité; une haie porte son visage, comme les usines qui fabriquent ses statues. Il a pour adjuvants des policiers stupides et un robot géant. Prévert voulait faire référence à tous les dictateurs de l’Histoire. Le roi aime la bergère qui elle n’aime que le ramoneur. Le roi va vouloir se marier avec elle et la forcer malgré elle à se marier avec lui. Si l’on confronte Le Roi et l’oiseau et le premier film de Miyazaki : Le Château de Cagliostro nous retrouvons cette même situation, une jeune fille mariée à un despote. Le pouvoir est symbolisé par le fait que dans le ciel circulent les policiers et leurs engins volants pour tenter de capturer soit l’oiseau soit le jeune couple d’amoureux. Cette importance de la verticalité nous la retrouvons en outre dans Kiki la petite sorcière et Le château dans le ciel, Le tombeau des lucioles. Le ciel peut être aussi bien que chez Prévert et Grimault, lieu de conflit ou lieu de bonheur, d’harmonie et de fantaisie.

La critique du pouvoir par Prévert se concentre sur le personnage du roi et passe par l’introduction d’un robot géant qui a des fonctions tout d’abord destructrices puis qui va finalement servir le bien; il détruit le palais et expédie le roi dans le cosmos, et dans la scène finale il choisit de libérer l’oisillon de sa cage et d’écraser celle-ci. Il adopte l’attitude du Penseur de Rodin. Ce personnage de robot inspirera Miyazaki notamment avec le robot de Laputa dans Le château du ciel qui prendra la même décision. Cependant, si le robot décide de se révolter contre le roi, il va en être de même pour ceux qui étaient capturés au sein de la ville basse avant de se révolter contre le roi : humains et fauves. Nous retrouvons cette thématique contre le pouvoir dans Le château dans le ciel, film dans lequel les deux enfants, Sheeta et Pazu vont s’insurger contre celui qui l’incarne : Muska. Comme dans Le roi et l’oiseau, c’est grâce à l’union et la complicité des deux enfants, comme étaient unis ceux qui étaient retenus dans la ville basse malgré eux, qu’ils arrivent à détruire le pouvoir en place.

Le seul adversaire du roi est l’oiseau. L’oiseau est un symbole très important chez Prévert, il est extrêmement présent dans l’oeuvre poétique de l’auteur. L’oiseau est le porte parole de Prévert : il incarne la liberté de parole mais aussi la beauté artistique. Dans le dessin animé, il est le narrateur mais aussi l’acteur de l’histoire. On trouve déjà cette liberté et cette gouaille dans le personnage de Garance des Enfants du Paradis, film très connu au Japon et vu par Takahata durant ses études. Pour Prévert, être acteur c’est agir, c’est lutter. Cette liberté incarnée par l’oiseau se retrouve chez Ghibli dans la joie de vivre des enfants et leur liberté d’expression,; Kié, une petite fille futée et pleine d’humour face à des adultes de tout genre.; le spectateur voit le film à travers les yeux de cette enfant; Setsuko, bien qu’elle soit malade et qu’elle vive en temps de guerre, est heureuse de vivre et d’être aux côtés de son frère, Seita, qui, adolescent, critique le monde dans lequel il vit. Sheeta, entreprenante, frondeuse, se confronte à Muska, symbolisant le pouvoir.

Il y a aussi dans Le roi et l’oiseau le thème de la représentation, qui est très riche, et de la mise en abyme. En effet, la bergère et le ramoneur sont prisonniers dans des tableaux du château et s’aiment en secret. Enfin, le ramoneur se révolte contre le roi et lui lance un fruit qu’il a pris d’un arbre du tableau. Le roi reçoit le fruit sur son visage et traverse la tapisserie avec le cheval statufié. La fuite des deux amoureux du château est pleine d’embûches comme le feu dans la cheminée qui les empêche de monter, mais une jeune paysanne va déverser l’eau de sa cruche pour éteindre le feu, référence possible à La cruche cassée de Greuze. La paysanne devient alors adjuvante au couple. Mais ce qui est vraiment caractéristique dans Le roi et l’oiseau, c’est le motif du double, de la représentation. Il existe deux rois dans le royaume : celui du château et celui du tableau. Le roi du tableau va évincer le véritable roi par les terribles trappes du château. Nous sommes souvent dans l’illusion et dans la représentation. Ce motif de de la scène est déjà très présent dans Les Enfants du Paradis avec le mime Deburau et l’acteur Fréderick Lemaître. Les usines de manufacture du roi rappellent celles des Temps modernes de Charlie Chaplin, qui faisait dans ce film une critique du travail à la chaîne. Le motif du double sera présent dans Le tombeau des lucioles : Seita meurt au début du film, mais son personnage se dédouble et le fantôme de Seita regarde la scène de son agonie.

Grâce au Roi et l’oiseau, Prévert s’exprime aussi sur la littérature et l’écriture. Le vieil homme sous forme de statue de pierre dans le château incarne la tradition par excellence et déclame des règles auxquelles on ne peut pas déroger comme les fins des contes classiques : « les bergères épousent les rois ». Prévert fait un clin d’œil au spectateur et lui montre ainsi qu’il fait une entorse à la règle classique. Lorsque ce personnage explique de toutes les manières que le mariage ne peut pas se faire entre les deux amoureux « parce qu’ils n’ont pas la même couleur » (peau blanche/ suie), Prévert évoque implicitement le racisme. Dans Le roi et l’oiseau, au début du dessin animé, lorsque l’oiseau présente l’histoire « Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, l’histoire que nous allons avoir l’honneur et le plaisir de vous conter est une histoire absolument véridique. Parfaitement, elle est véridique : elle est arrivée à moi, et à d’autres en même temps… », Prévert et Grimault interrogent le spectateur sur l’importance de la fiction. Cette interpellation peut faire penser à l’Avant-propos de Boris Vian dans L’Écume des jours (1947) : « Cette histoire est entièrement vraie puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre » (Prévert et Vian faisaient d’ailleurs partie du Collège de Pataphysique). Avec Le tombeau des lucioles, Isao Takahata interpelle aussi le spectateur en faisant de Seita un héros-narrateur, pour le faire réfléchir sur cette histoire en montrant dès le début qu’il s’agit d’une histoire inspirée d’une histoire vécue.

Pour finir n’oublions pas d’évoquer la musique dans l’œuvre de Prévert et Grimault, qui occupe une place très importante : la musique des mots, les chansons de Kosma, la musique de Kilar pour Le Roi et l’oiseau et la musique interne : la chorale de l’oiseau avec ses oisillons, le joueur d’orgue de barbarie, les cors de chasse ou encore la marche nuptiale de l’orphéon mécanique niché dans le robot. Cette diversité de musiques souligne la richesse de tons et d’émotions exprimés par les créateurs. Dans les films du Studio Ghibli, la musique va aussi avoir une place prépondérante. Elle permet aussi de transmettre différentes émotions fortes lors de séquences sans parole : muettes mais inoubliables.