Une joie féroce et Soif : deux romans férocement pétris d’humanité

Une joie féroce de Sorj Chalandon et Soif d’Amélie Nothomb traitent chacun à leur manière, la souffrance et le corps. Le personnage principal de Chalandon Jeanne et le groupe de femmes qu’elle va intégrer incarnent la lutte et le combat contre la maladie. Dans Soif, Jésus devient un personnage totalement humain. Il disserte alors sur ce nouveau corps qui lui crée des sensations. La souffrance et le corps sont étroitement liés dans ces deux romans :  le deuil, les sensations , la (re)naissance d’un corps ?

Deux romans à résonance proustienne 

Curieusement, malgré la grande différence de style entre les deux romans, les deux auteurs évoquent chacun dans leur roman un titre de Proust. Dans Une joie féroce, en attendant son tour à l’hôpital, le personnage de Brigitte lit Les intermittences du cœur de Marcel Proust. Il s’agissait du premier titre d’ensemble de l’œuvre complète qui rassemblait alors les deux volumes Le Temps perdu et Le Temps retrouvéPar la suite Proust développe considérablement son œuvre et change le titre définitif qui deviendra alors À la recherche du temps perduNéanmoins le titre Les intermittences du cœur se trouve toujours dans l’œuvre, dans un chapitre de Sodome et Gomorrhe II. Le chapitre IV du volume rappelle Sodome par la révélation des moeurs d’Albertine et rappelle aussi la section des « Intermittences du coeur » située à la fin du chapitre I, qui constitue l’arrivée à Balbec. Le chapitre  IV est aussi une expérience de souvenir brutal du passé, d’un passé douloureux et il détermine le départ de Balbec du héros. Le narrateur se souvient d’un coup, lors de son second séjour, dans sa chambre, de sa grand-mère morte il y a quelque temps. Cette apparition inattendue de la grand-mère plonge le héros dans une profonde détresse. Le travail de deuil commence, doublé d’un sentiment de culpabilité.  Il existe aussi les révélations des amours homosexuelles de Charlus mais aussi des jeunes filles de Balbec. Dans Une joie féroce, il y a bien les thématiques de la relation étroite entre plusieurs femmes qui va engendrer des sentiments de jalousie, d’union (contre leur maladie : le cancer). La thématique du deuil symbolique et réel sont présents dans le roman. 

Dans Soif, vers la fin du roman est cité «La fin de la jalousie » un récit extrait des Plaisirs et des jours (1896) de Marcel Proust. Dans ce texte, il est question d’Honoré, épris d’une femme, Françoise. Un des amis du jeune homme, ne connaissant pas sa liaison, parle de Françoise comme d’une fille facile. Cela met alors le doute chez Honoré qui cherche à connaître la vérité sur la jeune femme qu’il fréquente. Il ne trouvera pas la vérité et va avoir un grave accident. Son amour pour Françoise va devenir mystique jusqu’à ce qu’il meure. Dans Soif, Jésus devient totalement humain jusqu’à connaître le désir amoureux et le plaisir de chair avec Madeleine. Il va disserter de cet amour charnel qui est une expérience neuve en lui parce qu’il est incarné dorénavant dans un corps, ce corps qui lui provoque des sensations nouvelles. Lorsqu’il sera sur la croix, souffrant, Jésus revivra grâce à sa mémoire les émotions vécues  avec Madeleine.

Les thématiques romanesques 

La souffrance et le corps

Dans les deux romans, sont abordés les thèmes de la souffrance et du corps, qui sont tissés très souvent l’un dans l’autre. Tout d’abord dans Une joie féroce il n’existe pas une seule souffrance mais plusieurs sortes de souffrances. Il y a tout d’abord la douleur personnelle de Jeanne décrite dans son milieu familial. La souffrance de Jeanne ne naît pas lorsqu’elle apprend qu’elle est atteinte de son cancer du sein : elle préexiste déjà depuis le décès de son fils, son enfant mort de maladie. Pour Jeanne et pour son mari, Matt, cette mort est un deuil impossible à résoudre : ils ne se parlent plus et ne se touchent plus. Ils deviennent l’un pour l’autre des étrangers. Matt va être plus qu’indifférent, face à l’annonce terrible que lui révèle sa femme. Jeanne, lorsqu’elle annoncera sa maladie à son entourage familial et professionnel, voit les regards et les attitudes changer à son égard. Même si Matt a déjà connu cette maladie dans sa famille, il ne cherchera pas à soutenir sa femme dans son combat et la laissera toute seule se débattre avec sa maladie.

Dans Une joie féroce est abordée la thématique du deuil du corps, ce corps que les jeunes femmes possédaient et qui a été par la suite transformé par la maladie. Mais s’il y a la mort d’un corps, il en naît alors un second. Ce second corps est le corps réapproprié par les jeunes femmes. Grâce au soutien du groupe des K, Jeanne évolue et s’affirme. Elle va connaître un groupe de femmes toutes atteintes d’un cancer (d’où le groupe des K), dont le pilier est Brigitte : grâce à elle, Jeanne va connaître et intégrer le groupe dont fait partie Assia et Melody. Cette rencontre va bouleverser sa vie. Elles vont lui apprendre à vivre sa récente maladie. Toutes les femmes du groupe des K : Assia, Melody et bien entendu Brigitte, auxquelles va se joindre Jeanne, ont toutes eu leur lot de souffrances aussi bien morales que physiques. Chacune d’elle va lui permettre d’évoluer vers sa nouvelle vie. Leur force c’est être unie, toutes ensemble pour affronter leurs démons et leur cancer. La plupart d’entre elles sont des mères de familles et des femmes qui n’ont pas été heureuses dans leur relations. Pour certaines d’entre elles les déceptions de leur vies en couple ont été telles qu’elles ont décidé de changer totalement de vie. L’incipit du roman commence par un repérage pour un braquage exécuté par le  groupe des K, une sorte d’épopée à la Thelma et Louise : vivre la vie jusqu’au bout, dans la folie. Une histoire fabuleuse remplie de drames et de secrets qui va créer un dénouement terrible. 

Le titre du roman de Sorj Chalandon est satirique et écrit en oxymore. La juxtaposition dans le titre de l’adjectif féroce au substantif joie évoque aussi bien la lutte, le combat mais aussi une idée de plénitude, de sérénité. L’étrangeté de ce titre apporte au roman une complexité, son côté intrigant et poétique. 

Dans Soif, Amélie Nothomb fait une interprétation très personnelle de la Passion du Christ, dont le personnage principal est Jésus, le narrateur du roman. Nous sommes en présence d’un Jésus empreint de doutes et de questionnements. Jésus pose la question : “ Qu’est-ce qu’un corps ? “.  Sans corps il n’a pas d’émotions et donc pas d’humanité. Amélie Nothomb fait de Jésus un homme profondément humain, souffrant et amoureux et supprime son image connue de martyr : Jésus supporte la douleur de la croix qu’il porte; la douleur des clous qui sont enfoncés dans ses paumes et non ses poignets; la lance qui perce le Christ est ici plantée à gauche, côté coeur et non à droite; les coups de fouet des soldats, la vision de sa propre mère qui souffre presque plus que lui de le voir ainsi. Jésus apporte une perception humaine parce qu’il est le fils de celui dont il tient sa condition charnelle. Et c’est vers son père que le crucifié adresse ses récriminations : “ Cette crucifixion est une bévue. […] L’amour est une histoire, il faut un corps pour la raconter.” Jésus découvre les joies et les douleurs dans son corps et félicite son père de cette prestigieuse invention alors que ce dernier n’avait aucune idée de ce que c’était. “Mon père n’a jamais eu de corps. Pour un ignorant, je trouve qu’il s’en est fabuleusement bien tiré”. Et il fait une distinction très nette de son vécu avant et après son incarnation : “Avant l’incarnation, je n’avais pas de poids. Le paradoxe c’est qu’il faut peser pour connaître la légèreté”, pour conclure qu’être dans un corps c’est vraiment la plus grande aventure qui lui soit arrivée “Les plus grandes joies de ma vie, je les ai connues par le corps”.  Amélie Nothomb reprend la thématique de la souffrance du Christ en racontant comment il a supporté la douleur. Il s’agit de la soif qui donne le titre à son roman, celle qui permet à l’homme souffrant de “trouver encore son bonheur dans une gorgée d’eau”. Jésus est aussi un jouisseur. Les plus humbles sensations comme la faim et le sommeil , lui sont extatiques, une écharde dans le pied est pour lui une tragédie. Jésus évoque sa relation avec Marie-Madeleine (appelée Madeleine dans le roman). Il se souvient de son union charnelle avec elle. Il montre ainsi son incarnation humaine et les sensations qui en découlent. L’état mystique de Jésus ne pourrait exister s’il n’avait pas connu l’incarnation de son corps. Cette réécriture de la Bible nous la retrouvons aussi dans Métaphysique des tubes dont l’incipit commence par “Au commencement il n’y avait rien.” A la différence de Soif, dans ce roman, Dieu est tellement plein de rien qu’il nie la création : “ Pour rien au monde il n’eût créé quoi que ce fût. Le rien faisait mieux que lui convenir : il le comblait”. Ce récit développe une théologie négative parodique comme métaphore de la croissance du bébé : une vie sans désir, sans plaisir.

Le titre du roman d’Amélie Nothomb, Soif, uniquement au singulier, symbolise la soif mais de plusieurs sortes :  soif d’incarnation, d’amour et de la foi.

Que l’on sorte de la lecture d’Une joie féroce et Soif, nous constatons que ces deux romans sont complexes et riches dans leur thématiques et permettent la réflexion.

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