Orpheline, un film de Arnaud des Pallières : critique

Avec son récit diffracté, Arnaud des Pallières nous bouleverse autant qu’il nous révolte à travers Orpheline, un récit de vie, celui d’une femme interprétée par les puissantes Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos et Solène Rigot.

Reflets dans des yeux d’hommes*

adele-exarchopoulos-critique-orphelineOn peut bouillonner, être agacé(e), énervé(e) en voyant Orpheline qui donne l’impression que l’héroïne fragmentée interprétée par quatre formidables actrices, est tributaire du regard des hommes. Pourtant, il ne faudrait pas oublier qu’Orpheline est du côté de la vie avant tout et que le regard porté sur Kiki, Karine, Sandra et Renée qui ne font qu’une n’est jamais figé, mais mouvant, tremblant, émouvant. Si certaines scènes sont dures, elles n’en sont pas moins aussi tendres qu’éphémères, car Arnaud des Pallières ne porte pas de jugement sur ce qu’il filme, il admire plutôt le point de vue du personnage principal, une vraie héroïne. Ce point de vue évolue car le personnage lui-même évolue. Et c’est bien là la force du film : dire à quel point nous ne sommes jamais tout à fait les mêmes d’une vie à une autre ou, plutôt, de décennies en décennies. Le film est avant tout une quête d’amour qui passe par un désir sexuel assez insaisissable et pas toujours enviable. Insaisissable, Karine l’est aussi. Son corps n’est jamais complètement le même, malgré ses lèvres qu’elle recouvre de rouge d’années en années. Le procédé utilisé par des Pallières est un artifice, bien sûr, quatre actrices pour une même femme, mais pas superficiel. Il ne cherche ainsi pas à vieillir son actrice au fil du temps qui passe. Une fois le morceau de vie achevé, elle laisse place à une autre qui est elle-même et celle d’avant en même temps.

« Moi je voulais juste un corps, je cherchais seulement des bras, un lit de réconfort, des délices sous les draps… »**

Ce récit de vie éclaté, éclatant et parfois écarlate, tant le sang coule de manière symbolique face à la violence des rapports hommes/femmes qui sont ici racontés, est souvent très déstabilisant. Si ce que fait l’héroïne ne nous plait pas toujours, on peut dire qu’elle n’est jamais filmée comme une victime ou alors de ce qu’elle n’ose pas dire, n’ose pas faire. Ce qu’elle veut, c’est de l’amour et elle le demande un peu maladroitement selon ce qu’elle pense que les hommes attendent d’elle et, comme ils ne la contredisent jamais ou presque, elle ne comprend pas pourquoi changer. Au-delà de l’amour, elle veut aussi survivre sans trop savoir comment autrement que dans la débrouille qui passe souvent par le biais d’un homme, malgré elle. Le récit n’est pas linéaire, ce n’est pas nouveau mais, ici, cela ajoute à la volonté du réalisateur de mettre le spectateur en inconfort, de le forcer à voir au-delà de l’image, à ne pas s’arrêter à son premier regard. C’est souvent troublant, entêtant, révoltant. On voudrait la voir s’émanciper du regard des hommes, s’y refléter autrement. On sent aussi l’imperceptible mouvement, changement qui s’opère en elle. Les hommes, quant à eux, sont patauds, souvent incapables de sortir du regard que Karine (il semble que ce soit son véritable nom) porte sur eux. Elle ne leur laisse pas la chance d’essayer la tendresse. Deux scènes au moins en témoignent, quand le mari (Jalil Lespert) de Renée (le dernier âge de ce personnage multiple) lui dit « j’ai envie de toi quand tu pleures » ou encore quand à 13 ans elle embarque dans la voiture d’un homme et que ce dernier découvre son âge, panique et se prend sa violence à elle en pleine figure (mais que recherchait-elle vraiment?). Cette dernière scène fait d’ailleurs écho à une autre, tournée il y a 10 ans, où l’on retrouvait Adèle Haenel. C’était dans Naissance des pieuvres. Floriane, persuadée de devoir être quelqu’un qu’elle n’était pas en vérité, draguait un homme plus âgé avant de se retrouver dans sa voiture. Les deux corps se rapprochaient quand soudain surgissait Marie qui ramenait Floriane à son âge « laisse ma copine, il y a son père qui nous attend ». La violence était alors du côté de l’homme. Voilà pourquoi nous sommes heurtés, c’est à la fois parce que homme comme femme dans Orpheline sont tributaires du regard de l’autre. Orpheline nous révèle finalement nos propres contradictions.

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Le film est tout entier pris dans le regard de l’héroïne. Quand elle fait l’amour, la caméra se rapproche des corps pour capter son regard à elle sur le grain de peau des autres. Elle fait écho à deux autres femmes dont le désir (ou l’idée du désir, même pour la survie) salvateur ou destructeur a été récemment filmé au cinéma dans Fidelio, l’odyssée d’Alice et The young Lady. La volonté d’amour était puissante là aussi, même pleine des clichés rattachés aux deux sexes, hommes et femmes, même d’une violence déchirante. Une chose est sûre, Orpheline est un objet cinématographique fascinant car impossible à catégoriser. Il vit longtemps en nous et dit très bien, comme Céline Sciamma déjà citée, que nos identités ne sont jamais figées et que nous apprenons des autres autant qu’ils nous enferment dans des images de nous. Des images vouées à n’être plus que des souvenirs. Bouleversant. Au final, tels des personnages à la Christophe Honoré, les hommes et les femmes de ce film cherchent juste des corps, des bras, des lits de réconfort, de quoi se sentir un peu aimés, quel qu’en soit le prix à payer. L’orpheline est après tout celle qui n’a plus de père, ni ne mère et qui doit donc suivre seule sa route, sans boussole. 

*Titre détourné que l’on doit à l’excellent Reflets dans un œil d’homme de Nancy Huston
**Citation de la chanson J’ai cru entendre d’Alex Beaupain pour le film Les chansons d’amour de Christophe Honoré

Orpheline : Bande annonce

Orpheline : Fiche technique

Réalisateur : Arnaud des Pallières
Scénario : Arnaud des Pallières, Christelle Berthervas
Interprètes : Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos, Solène Rigot, Gemma Arterton, Jalil Lespert, Nicolas Duvauchelle, Vega Cuzytek, Sergi Lopez
Photographie : Yves Cape
Montage : Emilie Orsini, Arnaud des Pallières, Guillaume Lauras
Production : Michel Klein, Serge Lalou
Sociétés de production : Les Films Hatari, Les Films d’Ici, Arte France Cinema
Distribution : Le Pacte
Durée : 111 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 29 mars 2017

France – 2017

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Festival

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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