Ponyo sur la falaise : réconcilier l’homme et la mer

Dans le cadre de notre rétrospective consacrée aux films du studio Ghibli, retour sur Ponyo sur la falaise, le dixième long métrage de Hayao Miyazaki, dans lequel le cinéaste déploie à la fois toute sa poésie, son intelligence et sa sensibilité.

Il est facile de passer à côté de Ponyo sur la falaise en se disant qu’il ne s’agit, après tout, qu’un film pour enfants. Or, c’est justement l’une des grandes forces de Miyazaki de s’adresser aux enfants (et à leurs parents, voire grands-parents) avec les mêmes exigences que celles qu’il déploie dans ses films plus matures : Ponyo sur la falaise est une œuvre aussi superbe esthétiquement que profonde intellectuellement.

« … toujours tu chériras la mer »

Dès le début, la mer est omniprésente, et elle le restera tout au long du film. Elle sera le lieu où se déroule la majorité de l’action de Ponyo sur la falaise, mais même dans les autres scènes elle restera là, à l’arrière-plan, voire même représentée sur un calendrier dans les scènes d’intérieur. Même le générique de début nous la présente, d’une façon stylisée qui n’est pas sans rappeler la fameuse vague de Hokusai. Une mer qui est d’emblée représentée comme un lieu de vie. Une vie foisonnante, multiple, colorée. Se jouant des idées reçues, Miyazaki décrit les fonds marins comme un endroit où règne la lumière.

La mer est le lieu de la vie. Le lieu de naissance de la vie. Ainsi, la première fois que l’on voit le père de Ponyo verser un produit dans l’eau, il fait littéralement naître la vie. La mer, c’est l’origine de la vie, ce qui rejoint aussi bien les vérités scientifiques que la mythologie nippone ; la langue française permet d’ailleurs le jeu de mots entre “mer” et “mère”, et il se trouve que la mère de Ponyo est une déesse de la mer.

Cette mer est aussi une mère nourricière pour le petit village où habite Sosuke et sa maman. Nous sommes dans ce petit village côtier typique, où toute l’économie dépend de la mer. D’ailleurs, le père de Sosuke est constamment parti sur son bateau…

Faire sauter les barrières

Cependant, malgré cette importance de la mer, des barrières ont été dressées. Ainsi, le village est protégé (ou du moins le croit-il) derrière ses digues, et Fujimoto, le père de Ponyo, vit au fond de la mer, dans avec une barrière magique censée le préserver des invasions sous-marines.

Pire, de chaque côté, on se méfie de l’autre. Ainsi, une des vieilles pensionnaires de la maison de retraite pense-t-elle que l’arrivée de Ponyo va entraîner la fin du monde. Parallèlement, c’est par haine de l’humanité que Fujimoto s’est caché dans les fonds marins (faisant du personnage une version nippone du Capitaine Nemo). On craint l’autre, on en a peur, sans vraiment le connaître.

Mais voilà, tout le film est construit autour de l’idée de faire tomber cette barrière. Les humains pensent vivre tranquillement en se protégeant contre la nature. Or, depuis des décennies maintenant, le message principal de Miyazaki consiste à dire qu’il n’y a pas de barrière entre l’humain et la nature, que les deux sont interconnectés de façon indéfectible.

Ponyo sur la falaise cherche donc, comme d’autres films auparavant, à montrer non pas l’opposition mais l’union de l’humanité et de la nature. Ainsi, symboliquement, les barrières construites par les humains vont céder au même moment (environ au milieu du film). Les digues terrestres vont céder et l’eau et les poissons vont occuper les rues du village (parmi ces poissons, certains, préhistoriques, nous renvoient à nous et à la nuit des temps, rappelant à la foi l’importance essentielle de la mer dans la formation de la vie sur terre, mais aussi conférant à la scène l’image d’un nouveau début du monde, d’une nouvelle cosmogonie).

Mais un phénomène identique se déroule aussi sous l’eau, la barrière magique protégeant le logement de Fujimoto disparaît également, laissant l’eau, les poissons et les crabes envahir la demeure du père de Ponyo. La nature et l’homme ne peuvent pas rester séparer indéfiniment les uns des autres, c’est au contraire une communion que Miyazaki appelle de ses vœux.

Ponyo, trait d’union entre hommes et nature

Et cette communion, elle est évidemment symbolisée dans le personnage de Ponyo elle-même.

Dès le début, Ponyo est le trait d’union entre le monde de la mer et celui des humains. Poisson à visage humain, elle ne cessera d’évoluer vers l’humanité tout en conservant certaines capacités magiques. Être à demi-divin, elle peut courir sur les vagues monstrueuses ou se faire pousser des jambes à l’envi. Mais le plus important, c’est qu’elle a la capacité de fédérer tout le monde autour d’elle, y compris les spectateurs, incapables de résister à sa bouille.

Car Ponyo sur la falaise est, finalement, un film sans antagonistes. Pas de méchants à combattre ici, juste des peurs personnelles à dompter et des incompréhensions à dominer. Réconcilier l’homme et la nature passe aussi par réconcilier les hommes entre eux.

Et cette réconciliation passe par l’inondation. Une inondation filmée non comme une catastrophe, mais comme une occasion de rassembler les hommes entre eux et de les réconcilier avec la nature. L’inondation, c’est l’eau qui vient au contact des humains qui, finalement, ne la connaissent pas tant que ça. C’est la vie sous-marine qui remonte à la surface pour dire aux humains : “on est là, ayez conscience de nous”.

Car les humains, finalement, ignorent la nature, une ignorance qui est symbolisée, au début, par ce bateau qui passe à côté de Ponyo sans même la remarquer. L’homme passe à côté des trésors offerts par la nature. Ponyo, c’est aussi tout le potentiel qui pourrait ressortir d’une humanité plus respectueuse.

La sensibilité de l’enfance

Ponyo sur la falaise nous présente aussi bien d’autres thèmes de réflexion. L’un d’eux est l’éducation. Un des problèmes de Fujimoto, c’est de voir son enfant lui échapper. Il voudrait que sa fille Ponyo suive ses idées paternelles, qu’elle reste éloignée des hommes. Il est, bien entendu, animé des meilleures intentions. : il veut éviter des souffrances à ses enfants. Mais il ignore encore qu’il est impossible d’empêcher des enfants de grandir, comme dans cette scène fortement symbolique où il serre Ponyo entre ses mains pour qu’elle arrête de grandir.

Là encore, c’est la mère qui viendra faire entendre raison à son mari. Une mère déesse splendide, dont chaque apparition est un grand moment de poésie et d’émotion. D’ailleurs, un des enjeux du film est aussi de trouver un moyen de communication entre parents et enfants, comme le montre cette scène superbe où Sosuke « parle » avec son père par un code lumineux.

De plus, Miyazaki, que ce soit dans ce film comme dans le célèbre Mon voisin Totoro, sait magnifiquement bien décrire l’enfance. Il y a une sensibilité extraordinaire dans l’approche qu’a le cinéaste du monde de l’enfance. D’ailleurs, si l’inondation permet d’unir l’homme et la mer, elle a aussi l’avantage de rapprocher les générations : ce sont des enfants qui vont à la recherche des anciens.

Du coup, il se dégage de Ponyo sur la falaise une impression de sérénité. A la fin, tout est parfaitement à sa place, et l’humain a trouvé dans l’aventure le sentiment d’être plus complet et d’avoir trouvé un équilibre plus juste.

Ponyo sur la falaise est un des plus grands films de Miyazaki. Derrière son aspect enfantin se cachent une grande poésie, de fortes émotions, et une profonde intelligence. Le film s’inscrit dans les thématiques habituelles du réalisateur : relation entre les humains et la nature, équilibre entre la famille et l’individualité, construction de sa propre identité…

Ponyo sur la falaise : bande annonce

Ponyo sur la falaise : fiche technique

Titre original : 崖の上のポニョ, Gake no ue no Ponyo
Réalisateur et scénariste : Hayao Miyazaki
Musique : Joe Hisaishi
Production : Toshio Suzuki
Société de production : studio Ghibli
Société de distribution : Walt Disney Pictures
Durée : 100 minutes
Genre : comédie fantastique
Date de sortie en France : 8 avril 2009

Japon – 2008

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Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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