La Fille au bracelet : connaissons-nous vraiment nos ados ?

La Fille au bracelet est comme un embrasement. C’est un moment suspendu, parfois dur, tendu. Mais c’est aussi un vivier d’émotions rentrées dans laquelle l’adolescence est vue comme ce qui échappe toujours à notre regard et devrait échapper à nos jugements. Une petite merveille pour la conseillère principale d’éducation qui sommeille en moi.

La Fille au bracelet est un film de procès. On pense d’emblée au procès raté de L’homme qu’on aimait trop. Ici pourtant, s’il est question d’un procès avec de maigres preuves, rien à voir. On est plutôt du côté d’Une intime conviction. L’intérêt c’est de suivre Lise Bataille (quel choix de nom !), de chercher à la sonder sans y parvenir vraiment. Le choix de Stéphane Demoustier ne s’est pas porté sur la reconstitution d’une histoire vraie. Son héroïne est une pure construction fictionnelle. Elle dérange tout au long du film, sans besoin que l’on s’attache visiblement à elle, la fin du film, magique, viendra nous prendre en pleine émotion bien assez tôt. Depuis quelques temps, on en connait des filles qui nous marquent à jamais au cinéma, qu’elles soient inconnues ou en feu ou encore de Brest.

La subtilité du film de Stéphane Demoustier est qu’il base toute sa connaissance d’un personnage sur des scènes que nous n’avons pas vues. Nous sommes donc constamment en train de nous interroger, mais sans pouvoir, comme la mère de Lise, « se repasser le film mille fois ». Nous ne savons que ce que le jeu des questions et réponses veut bien nous donner. Des brides, des joutes verbales aussi. A ce jeu-là, les acteurs sont impeccables, mention spéciale à Anaïs Demoustier combative et faillible dans son rôle d’avocate générale. On l’avait rarement vue ainsi, quoi que si peut-être un peu chez Guédiguian récemment. Qui est donc cette Lise, une tueuse froide, calculatrice, quasi mutique ou une jeune fille à qui on a volé son rire, sa parole et sa liberté d’esprit et de corps ? Car Lise n’était pas une petite fille sage et c’est peut-être là tout le problème. Qu’importe, Flora est morte et c’est atroce, tout rattache Lise à ce crime, même ses relations tantôt rivales, tantôt amoureuses avec Flora. Mais après tout, à 16 ans, ne se dit-on pas indifféremment parfois dans la même phrase « je vais te tuer » et « je t’aime » ?

La question qui ressort, quand vient le moment tant attendu des films de procès, celui de la plaidoirie, c’est : connaissons-nous vraiment nos ados, « leurs codes », « leur habitudes » ? Tout cela est interrogé avec en sous-texte la vie sexuelle de Lise, libre et détachée de tout sentiment, qui lui vaut le qualificatif de « fille facile » qu’elle rejette. Par petites touches subtiles, Stéphane Demoustier s’intéresse aussi à la famille de Lise : Roschdy Zem et Chiara Mastroianni. On les voit en parents calmes, apaisés, mais meurtris tout de même. Le personnage de la mère, là encore un personnage féminin inattendu et bienvenu, n’est pas directement dans l’empathie, elle fait un pas de côté. Quant au père, il se bricole une relation avec sa fille, il tente d’être fusionnel avec elle, mais il est perdu. Face à eux, Lise est impeccable de froideur et de retrait, d’adolescence bien souvent alors même qu’elle est aux prises directes avec le monde adulte. Melissa Guers est une interprète flamboyante malgré la retenue de son personnage. Elle déploie une grande palette de jeu et se retient presque comme pour préparer une scène marquante et très touchante qui est comme une flèche qu’elle tire en plein cœur de la salle de cinéma, du spectateur.

Car c’est à elle et à tout ce qu’on ne connait pas d’elle que le film s’intéresse, aux ambiguïtés, aux failles des humains. Le procès voudrait la caractériser, souhaiterait qu’elle réagisse de telle ou telle manière. Mais c’est impossible. Pour moi qui travaille au quotidien avec des adolescents, mais aussi leurs parents, je sais ô combien jamais leurs réactions n’est une chose attendue. Ils explosent, ils bouillonnent, ils s’insultent et se jettent dans les bras l’un de l’autre la minute d’après. Ils refusent les plates excuses, se promettent l’éternité (pour ça, Twilight ne s’était pas trompé). Le plus bluffant est que bien souvent ils échappent à ceux-là même qui les élèvent depuis leur naissance : leurs parents. Un père, une mère qui pensaient pourtant connaitre leur enfant, intimement. Mais à cet âge, ils construisent un monde, ne nous parlez pas d’innocence, elle n’existe jamais vraiment. Ils savent qu’ils vont devoir vivre avec ce monde-là, sclérosé à leurs yeux, vieux, malade. Ils tentent de croire qu’ils vont tout révolutionner ou au contraire, s’y conforment car après tout, c’est plus simple.

A cela s’ajoute ces réseaux fous où tout circule, où plus rien ne se construit vraiment. Leurs cœurs palpitent et ils nous surprennent tout le temps. Une mère me disait récemment « après je sais comment il est à la maison, mais certainement, ça n’est qu’une petite part de lui ». Oui madame, c’est magnifique. Lise ne nous livre ici qu’une petite part de sa bataille intérieure, de sa vie. Stéphane Demoustier fait un film profondément féministe, humain, dans lequel ses personnages nous regardent droit dans les yeux. Il façonne un humain multiple. Dans la communication faite par le distributeur du film, Le Pacte, on peut converser avec des personnages du film et l’un deux nous demande de décider si oui ou non on pourrait tuer sa meilleure amie pour tel acte. Face à notre réponse, il nous est rétorqué que « l’être humain est complexe ». La question du crime importe finalement peu. Avec ses yeux noirs pointés sur nous, Lise/Melissa ne dit rien d’autre que ça. Et ses silences ne sont rien moins que des instants où elle n’appartient qu’à elle-même, loin de toute catégorisation. J’aime ces silences que mes élèves m’offrent chaque jour dans mon bureau de CPE, quand parfois il est difficile de dire quelque chose, de s’assumer, de se regarder, de se parler tout simplement. Nous prenons alors le temps d’accepter qu’on ne peut pas tout expliquer. Merveille d’humanité (ou de criminalité au fond) que nous offre cette fille qui devra faire de son bracelet électronique un bijou, comme par l’enchantement de son intimité enfin livrée…

Festival

Festival de Cannes 2026 : la Croisette déroule le tapis

Il y a quelque chose d'inaltérable dans l'air du...

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Mi Amor : Techno Trip

Dans "Mi Amor", Guillaume Nicloux assume sa radicalité : un pacte irrévérencieux avec le spectateur, un scénario qui semble s'écrire sous nos yeux, une mise en scène voluptueuse et des acteurs magnétiques (Pom Klementieff, Benoît Magimel).

Die My Love : Die My Life

Que faire quand on aime son enfant mais qu'on n'a aucune envie de jouer à la mère ? Dans "Die My Love", Lynne Ramsay s'empare de cette question inconfortable. Portée par une Jennifer Lawrence éblouissante de rage sauvage et de désarroi avide, l'histoire se noue dans une demeure déglinguée du Montana. La réalisatrice écossaise compose une partition aussi âpre qu'intense et lumineuse. Soutenue par un Robert Pattinson en mari désemparé et par la présence nostalgique de Sissy Spacek et Nick Nolte, Ramsay ne filme pas seulement une dépression : elle ausculte le vertige d'une femme qui ne veut pas se plier aux conventions. Ni complaisance, ni réalisme psychologique. Juste une sincérité à vif, et un cri.

Mortal Kombat (2021) : Le tournoi des ombres

Cela fait plus de trente ans que la licence "Mortal Kombat" cherche son film. Pas une curiosité pop, ni un nanar de compétition — un vrai film, à la hauteur d'une franchise qui a marqué au fer rouge la culture vidéoludique. En 2021, toutes les conditions semblaient enfin réunies. "Mortal Kombat" n'avait pourtant pas besoin d'un chef-d'œuvre. Il avait besoin d'un film qui sache ce qu'il veut être. Ce film-là n'existe pas encore.