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« Darkness : Censure & Cinéma en France » : sur le contrôle des films

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Un peu plus d’un an après l’essai d’Arnaud Esquerre consacré à la censure cinématographique, la collection Darkness (LettMotif) se penche à son tour sur le contrôle des films en France. Comment ce dernier est-il organisé ? Dans quel but ? L’ouvrage, de nature compilatoire, est basé sur des articles et des interviews qui, ensemble, éclairent les mécanismes de classification à travers le temps.

Quand Mad Max passe sous les fourches caudines du CNC et de ses sous-commissions, le film de George Miller est déjà acclamé aux quatre coins du monde. En France, il est renvoyé en plénière en raison de sa violence (le terme « poison » sera employé dans un compte-rendu), puis amputé et remonté par la Warner/Columbia, à plusieurs reprises, sans qu’y soient jamais associés le producteur Byron Kennedy ou le réalisateur George Miller. Avec ses sept passages devant la Commission de contrôle des films, ses classifications changeantes et ses nombreuses coupes, Mad Max constitue la pointe avancée d’une censure à la française, longtemps capable de mutiler des films au nom de la protection de la jeunesse – et/ou du maintien de l’ordre public. Mais son cas est cependant loin d’être unique : Baise-moi a été l’incubateur d’une réforme de la classification, Saw 3D a été privé de son visa d’exploitation, Emmanuelle 2 a été ixifié au grand dam de la profession…

L’association d’obédience judéo-chrétienne Promouvoir, fondée en 1996 par l’avocat André Bonnet, a beaucoup milité ces dernières années en introduisant des recours contre les visas d’exploitation de films jugés sulfureux, dont Nymphomaniac, Saw 3D, Ken Park, Fantasmes, Love, Sausage Party ou La Vie d’Adèle. Interrogé à ce sujet, André Bonnet précise que « certaines scènes particulièrement ignobles, lorsqu’elles sont filmées avec complaisance et/ou véhiculent des messages destructeurs à l’encontre de certaines catégories de personnes, avilissent également le spectateur ». Jean-François Théry rappelle d’ailleurs que jusqu’au décret de 1990, troquant le contrôle pour la classification, l’évaluation des films procédait d’une « police spéciale » relevant, selon l’expression du Conseil d’État, de l’ordre public moral. Aujourd’hui, le modus operandi de la Commission des films appelle toutefois à davantage de nuances.

La Commission de classification des films est composée de quatre collègues : celui des administrations, constitué de représentants du Ministère de la Justice, de l’Intérieur ou encore de la Jeunesse ; celui des professionnels du cinéma, où figurent producteurs, scénaristes, réalisateurs, distributeurs ou encore critiques ; celui des experts scientifiques (médecins, psychologues, sociologues…) ; et celui du jeune public, où siègent des membres âgés de 18 à 24 ans. Pour obtenir un visa d’exploitation, un film doit déposer un dossier au CNC. S’ensuit une projection devant des comités (des sous-groupes) composés de trois à six personnes, lesquels donnent leur feu vert à l’obtention du visa tous publics ou, au contraire, renvoient le film en plénière pour décider d’éventuelles restrictions. Au fil du temps, comme en témoigne l’épineux cas de Mad Max (sur lequel les auteurs reviennent longuement), les critères d’évaluation se sont adoucis. Les intentions des auteurs ont notamment été davantage prises en considération. On ne peut que le saluer, car non seulement les restrictions mettent à mal les prétentions commerciales d’un film, mais elles conditionnent en outre ses futurs horaires de diffusion à la télévision, voire la fiscalité à laquelle il va être soumise (pour les œuvres classées X).

Toutes ces problématiques s’avèrent parfaitement explicitées dans ce nouveau volume de Darkness, dirigé par Christophe Triollet, et prenant la forme d’une succession d’articles – et d’entretiens – sur la censure et la classification des films en France. Du pouvoir des maires à interdire la diffusion d’un œuvre pour maintenir l’ordre public à l’utilité des avertissements pour graduer les mises en garde en passant par les censures « généalogiques » ou les révisions de contenus opérées par Netflix, les auteurs reviennent abondamment sur les tenants et aboutissants du contrôle du cinéma en France. Ils n’omettent pas non plus d’en considérer l’évolution à travers le temps et de questionner sa pertinence à une époque où les images circulent librement sur Internet – voire en VOD. Malgré quelques redites imputables au format de l’ouvrage (certains articles se recoupent pour partie), Censure & Cinéma en France constitue un essai précieux pour qui entend mieux saisir les principes et l’organisation de la classification des films.

Darkness : Censure & Cinéma en France, ouvrage collectif
LettMotif, octobre 2020, 456 pages

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3.5

La pluie de néon, électrique et violente

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Avec La pluie de néon, voici la première apparition assez fracassante de Dave Robicheaux sous la plume de l’américain James Lee Burke. Une enquête tortueuse et violente à la Nouvelle-Orléans, ville et région que l’auteur fait vivre comme personne.

Dave Robicheaux (dit Belle-mèche, surnom issu de son enfance) est lieutenant de la police criminelle de la Nouvelle-Orléans. Parmi toutes les enquêtes en cours, certaines sont considérées comme résolues et en passe d’être clôturées. Ainsi, Dave vient voir Johnny Massina au moment de son exécution (sur la chaise électrique), pour discuter avec lui jusqu’au dernier moment. Il apprend ainsi qu’en ville, il se murmure que lui-même risque gros, tout simplement de se faire refroidir. Mais, par qui et pour quelle raison ? Serait-ce en lien avec l’affaire qui l’intrigue actuellement ? Alors qu’il pêchait dans le bayou, il a découvert le cadavre d’une jeune Noire. Pour ses collègues, il s’agit d’une non-affaire, la jeune femme s’étant probablement noyée accidentellement (hors de sa juridiction). Mais à l’instinct, Robicheaux considère que cela ne tient pas. Il sent que la jeune femme a été assassinée. Mais c’était une jeune femme sans histoire ou à peu près. En fait, elle se prostituait et gravitait dans un milieu de petits truands. Qu’est-ce qui a pu déraper ?

Une enquête trouble

Autant dire que l’enquête de Dave Robicheaux ne restera pas dans les annales de la littérature policière, car si nous le suivons dans ses rencontres, bien souvent le lien permettant de comprendre la succession de ses faits et gestes reste un peu obscur. Pourtant, ce n’est pas comme si le texte de James Lee Burke se contentait d’une description de ses actions sans jamais laisser entendre quelles pourraient être ses pensées. Simplement, il manque quelques explications qui permettraient de mieux comprendre les liens entre certains personnages. Il faut dire que l’intrigue met en scène des policiers (dont l’action se limite à une juridiction bien précise), mais aussi des truands, voire des mafieux, ainsi que des politiciens et des militaires. Entre policiers et militaires, on assiste à une guéguerre qui ressemble à celle que nous connaissons en France entre la police et la gendarmerie.

Robicheaux et son passé complexe

L’auteur ne se contente pas d’exploiter des relations qu’on pourrait qualifier de classiques du genre (littéraire) policier. Il fait intervenir l’histoire familiale des personnages principaux, ainsi qu’une intrigue sentimentale qui illumine ce livre marqué par une incroyable violence. Alors qu’elle s’ébauche à peine, l’histoire d’amour entre Dave et sa belle Annie aux yeux bleus électrique nous vaut une invitation prometteuse chez elle… quand un trio particulièrement agressif s’en mêle. Comme moyen de drague, on a vu mieux et infiniment plus fin. D’ailleurs, cela débouchera sur quelques situations où il sera question de confiance, de suite dans les idées, etc. Il faut dire que le passé de Robicheaux est plutôt sombre. Ancien de la guerre du Vietnam, il en garde des souvenirs particulièrement insoutenables (un groupe de villageois exécutés froidement, un soldat américain fils d’un général torturé d’une manière atroce). Tout cela est à l’image de ce roman envahi par la violence. Une violence qui pourrait tout détruire (jusqu’au frère de Dave), mais dont on peut considérer qu’elle sert de révélateur. Ainsi, Dave est fragile, au point de se rendre à des réunions des alcooliques anonymes. Longtemps repenti, il craque avec tout ce qui se passe autour de lui. Au point de laisser sa belle un soir sans prévenir, tout simplement car son besoin de s’alcooliser est plus fort que la tendresse, la sensualité et les sentiments. Comment expliquer cela à Annie, alors qu’ils se connaissent à peine ?

Robicheaux au présent

Le pire concernant Dave Robicheaux est sa (forte) tendance à foncer tête baissée, en solo (un autre épisode particulièrement violent le fait douter de son partenaire), en suivant le fil de ses déductions et surtout en cherchant à mettre hors d’état de nuire ceux qu’il considère comme malfaisants. Il avait déjà du sang sur les mains avant cette enquête, il en aura davantage à la fin du bouquin (mis à pied un moment, il conserve l’estime de son supérieur). Mais ce n’est jamais par plaisir, bien au contraire. Simplement, il semblerait que dans certains cas, il se montre incapable de suffisamment se maîtriser. Bref, la violence engendre la violence.

Violence et séduction

Mais si la violence envahit ce roman, il ne faudrait surtout pas s’arrêter à cette seule impression, car La pluie de néon procure aussi de très bons moments de lecture. D’abord, les dialogues se révèlent souvent savoureux, avec des répliques (qui s’enchaînent) où les personnages ne se gênent pas pour se provoquer, à fleurets mouchetés. Et puis, surtout, James Lee Burke se révèle incomparable pour décrire la Louisiane et l’ambiance dans le bayou. L’ensemble est très coloré, varié et incroyablement vivant (malgré le nombre de morts violentes qui émaillent ce roman). Un bonheur.

The neon rain (titre original), James Lee Burke.
Traduction intégrale par Freddy Michalski, Payot & Rivages, collection « Rivages/Thriller » 1996. Au format poche : collection « Rivages/Noir » n°339 (1999). (Première traduction par Joëlle Girardin, pour une publication en français sous le titre Légitime défense, édité par Gérard de Villiers, collection « Polars/USA » en 1988
 
 
 
 
 
 
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Les Aventuriers du Lucky Lady : la sérénade à trois vue par Stanley Donen

En 1930, une chanteuse de cabaret et deux compagnons se lancent dans le transport illégal de l’alcool, du Mexique jusqu’en Californie, à bord d’un petit voilier, le Lucky Lady. Stanley Donen nous plonge dans l’Amérique de la Prohibition et signe une comédie d’aventures aux accents vaudevillesques sortie en 1975. Une œuvre méconnue pastichant le film de gangsters, portée par la pétillante Liza Minnelli, le séduisant Burt Reynolds et l’immense Gene Hackman.

Synopsis : Aux États-Unis, dans les années 1930. La Prohibition génère un important trafic d’alcool et de grosses sommes d’argent. Après avoir échoué dans le trafic de travailleurs clandestins, Walker (Burt Reynolds) propose à Kibby (Gene Hackman), à qui il doit de l’argent, de s’associer avec lui et son amie Claire (Liza Minnelli), une chanteuse de cabaret, pour organiser leur propre trafic d’alcool à bord d’un petit voilier, le Lucky Lady. Ensemble, ils doivent lutter contre truands et policiers garde-côtes, avant d’affronter le redoutable Mc Teague (John Hillerman), qui veut obtenir le monopole du trafic.

Dans Les Aventuriers du Lucky Lady, le langage filmique stylisé — cadrage-éclairage-montage — de Stanley Donen comporte toutes les caractéristiques d’un cinéma hollywoodien aussi luxueux qu’artificiel, comme en témoigne la sublime photographie nimbée d’une brume sensuelle et incandescente, signée Geoffrey Unsworth (2001, L’Odyssée de l’espace, Cabaret). L’auteur de l’éternel Chantons sous la pluie (1952), Drôle de frimousse (1957) et Charade (1963) s’essaye à la farce lubitschienne (Sérénade à trois, 1933). Il met en scène le ménage à trois de contrebandiers ratés, réunis par leur puissant désir de faire fortune et tous bien déterminés à transporter ailleurs leurs minables vies.

Sérénade à trois

À l’aventure maritime et à la pyrotechnie spectaculaire des combats navals — la signature esthétique d’Unsworth se caractérise par un audacieux mélange entre réalisme et onirisme —, s’ajoute ainsi une romance non conformiste typique du Nouvel Hollywood. Rousse flamboyante à la fois canaille et sentimentale, Claire Henry ne peut se résoudre à choisir entre ses deux prétendants, qu’elle trouve complémentaires, l’un timide mais séduisant, l’autre, désinvolte et expérimenté. Elle jongle donc entre le désir de posséder l’autre et l’envie de se déposséder elle-même.

Évoquant la fusion synergique du trio Curtis-Monroe-Lemmon dans Certains l’aiment chaud de Wilder (dans lequel deux jazzmen au chômage, témoins involontaires d’une tuerie entre mafieux, se travestissent pour intégrer un orchestre féminin et échapper aux gangsters), autre triangle amoureux cocasse phare du cinéma hollywoodien, Minnelli, Reynolds et Hackman s’embarquent — non pas sur le yacht d’un millionaire mais — à bord d’un petit voilier qui ne paie pas de mine, le Lucky Lady, piloté par Billy (Robby Benson), jeune matelot introverti. Personne n’ira les soupçonner. Un vieux gramophone claironnant de langoureuses mélodies de jazz chantées par Bessie Smith donnera à leur frénétique croisière son savoureux tempo.

Les parures extravagantes de Liza Minnelli rappellent celles de la provocante meneuse de revue Sally Bowles qu’elle incarnait trois ans plus tôt dans le classique de Bob Fosse. Cabaret n’est plus, et New York, New York n’est pas encore ; la silhouette vulnérable et touchante de sa mère, Judy Garland, apparait néanmoins dès la séquence d’ouverture des Aventuriers du Lucky Lady. Ici grimée en vamp vulgaire, l’actrice batifole, héritant de tous les symptômes du corps-spectacle incarné par Garland dans les années 1940-1950. Le numéro introductif « Get While the Getting is Good » rend un hommage nostalgique à l’âge d’or de la comédie musicale, plus particulièrement au strass des superproductions MGM et à la sophistication caractéristique de l’unité Freed.

Le cinéaste fragmente ensuite le corps déhanché de Liza Minnelli : ce processus de morcellement graduel conduira à la scène du strip-tease de Claire au beau milieu de l’étroite cabine du rafiot, mais aussi à une série d’inserts sur une minuscule chatte blanche. Symbole sexuel, métaphore suggestive de l’instinct félin du personnage, le curieux animal n’est pas sans rappeler le matou transbahuté par Audrey Hepburn (archétype de la femme-chat) dans Diamants sur canapé de Blake EdwardsTout excitée à l’idée de devenir immensément riche, la jeune veuve aussi cupide qu’émancipée ne mobilise pas seulement son tempérament excentrique mais aussi son corps, objet du désir de ses deux partenaires. La caméra saisit ainsi un jeu de jambes qui va crescendo et qui, là encore, renvoie à l’imagerie sulfureuse de Cabaret. Minnelli mène donc la danse, elle incarne le spleen de l’Hollywood des années 1930.

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Liza Minnelli (Claire) dans Les Aventuriers du Lucky Lady.

Boulevard du rhum

Si le scénario de Willard Huyck et Gloria Katz (American Graffiti) emprunte moult gags au genre burlesque, au slapstick et même au cartoon (cf le générique façon bande dessinée, les yeux exorbités des clients du bar en référence au fameux loup de Tex Avery, ou encore l’attaque au cocktail Molotov), il convoque également certaines péripéties de Boulevard du rhum (1971) de Robert Enrico dans lequel une autre « Lady », Linda Larue, star du cinéma muet campée par Bardot, se pare d’une élégante ombrelle semblable à celle de Claire Henry. Turbulent et clownesque ennemi, le gang mafieux de Chicago parachève la parodie de Scarface (1932) réalisé par Howard Hawks. 

Ici, pourtant, l’expédition n’est qu’un subterfuge narratif destiné à mettre en valeur l’ambition esthétique de Lucky Lady. Rebutée par la longueur de la bataille navale au son de « When the Saints Go Marching In » et les allusions comiques au Débarquement de la baie des Cochons, la critique bouda l’ironie subversive du film et reprocha au réalisateur d’avoir délibérément troqué la subtilité lubitschienne contre les tics pittoresques de la comédie d’aventures à gros budget. À noter que le script suscita même la curiosité de Spielberg, le maître du spectacle à l’américaine, alors retenu sur le plateau des Dents de la mer.

Mais tout l’enjeu de la mise en scène de Donen se trouve ailleurs. Il s’agit plutôt de faire la part belle à la lumière — aux teintes chaudes et humides du soleil couchant, au halo des lanternes, des phares de voitures, à la lueur des lustres, des réverbères, des fusées… —, ainsi qu’aux effets de miroitement qu’elle produit dans le champ. En outre, l’obscurité presque macabre du cimetière mexicain s’oppose à la clarté quasi divine de la côte ouest et de son gigantesque océan Pacifique peuplé de redoutables pieuvres.

Éternellement subjugué par la fantaisie fiévreuse de l’époque du swing, le cinéaste fabrique une réalité « filtrée » — ponctuée par un ingénieux traitement élastique de l’ellipse et du plan de coupe —, résultant de plusieurs paramètres dont la photographie brumeuse d’Unsworth, les somptueux décors conçus par John Barry (Orange mécanique, Star Wars) et la bande originale jazzy signée Ralph Burns (toujours Cabaret, All That Jazz).

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’écho anachronique de « All I do is dream of you », enregistré pour la première fois en 1934 puis rendu célèbre par Debbie Reynolds dans le mythique Chantons sous la pluie, retentit dans un étrange dancing aux allures d’aquarium, fenêtre sur l’espace-temps et les pulsions débridées des protagonistes. Donen va même plus loin dans l’art de l’autocitation en reproduisant la scénographie minimaliste de la séquence « Broadway Melody Ballet », scandée par la parade sensuelle et glamour de Cyd Charisse.

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Gene Hackman (Kibby) et Burt Reynolds (Walker) dans Les Aventuriers du Lucky Lady.

Enfin, la démesure nettement érotique du palace art déco de San Diego où atterrissent nos pirates modernes contraste avec le lugubre et miteux cabaret de Tijuana. Ironie du sort, l’euphorie procurée par l’aventure en mer et l’embourgeoisement soudain laisse place à l’anxiété de la ruine. À peine sortie du bain et installée dans sa luxueuse suite, Claire déchante. Motivée par l’appât du gain et par le cynique ascenseur social qu’ils viennent d’emprunter, elle envisage de repartir aussitôt en voyage alors que, contents d’être arrivés à bon port, Walker et Kibby, eux, veulent prendre du bon temps. Métamorphosée en cygne noir, enroulant autour de ses épaules un long boa de plumes blanches, elle annonce brusquement à ses acolytes la dissolution de leur association.

En effet, Claire a déjà jeté son dévolu sur un gentleman dénommé Charley. Trop fiers, les deux séducteurs ne veulent pas y croire (« Les femmes ne sont jamais satisfaites » constatent-ils, décontenancés par ce coup de théâtre). Ils tentent en vain de se consoler dans les bras de deux greluches californiennes qui passaient par là. Touche d’onirisme à la Fellini, une galerie de créatures exotiques encadrées par des hublots scrute attentivement la scène. Morale de l’histoire, chez Donen, le songe n’est qu’une psychose de courte durée. Il induit toujours un retour à la réalité si cruelle soit-elle. Car, en vérité, le charismatique trio doit inévitablement se séparer pour mieux se retrouver et reprendre de plus belle sa fructueuse combine.

Sévan Lesaffre

Les Aventuriers du Lucky Lady – Bande-annonce

Les Aventuriers du Lucky Lady – Fiche technique

Réalisation : Stanley Donen
Scénario : Willard Huyck, Gloria Katz
Avec : Gene Hackman, Liza Minnelli, Burt Reynolds, Geoffrey Lewis, John Hillerman, Robby Benson, Michael Hordern, Anthony Holland, John McLiam, Val Avery, Louis Guss, William Bassett, Janit Baldwin, Marjorie Battles, Roger Cudney, Joe Estevez, Emilio Fernandez, Basil Hoffman, Milt Kogan…
Photographie : Geoffrey Unsworth
Montage : Peter Boita, George Hively, John C. Horger, Tom Rolf
Costumes : Lilly Fenichel
Musique : Ralph Burns
Production : Michael Gruskoff
Distribution : Twentieth Century Fox Film Corporation
Durée : 1h53
Genre : Comédie dramatique / Aventure
Date de sortie initiale : 25 décembre 1975

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4

L’Extravagant Mr. Deeds (1936) : Back to nature

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Prolongeons un peu l’esprit de Noel en ce début d’année morose en nous intéressant à ce classique hollywoodien qu’est L’extravagant Mr Deeds, film dans lequel Capra déploie son art magistral et indémodable, tout en offrant à Gary Cooper le rôle le plus atypique de sa carrière. Un monument du septième art que nous vous invitons ardemment à (re)découvrir.

« Les gens d’ici sont bizarres, déclare Deeds à Babe : ils s’efforcent tant de vivre qu’ils oublient comment vivre… Je me suis promené en regardant les grands immeubles et j’ai pensé à ce que Thoreau a dit : « Ils ont créé des palaces grandioses, mais ils ont oublié de créer les nobles pour les habiter« .

Une noblesse que Capra appelle de ses vœux dans L’Extravagant Mr. Deed, défendant ainsi avec ardeur le si fragile rêve américain.

Peu enclin au divertissement cupide et insipide, Frank Capra met tout son talent au service d’un message humaniste destiné notamment à « l’homme de la rue« , à l’enfant du peuple, afin de lui rappeler son importance, son rêve américain. Le succès aidant – New York-Miami vient de faire la razzia aux oscars – il peut s’atteler pleinement à cette tâche et donner toute son ampleur à un cinéma entraperçu précédemment dans La Ruée. L’Extravagant Mr. Deeds naît ainsi et décrit avec bonhomie l’aventure périlleuse d’un candide dans un milieu impitoyable où seul compte la loi du plus fort. Ce motif narratif, qui deviendra récurrent par la suite, lui permet d’investir pleinement l’univers de la fable afin de dispenser, sous couvert d’une histoire légère et doucereuse, regard critique et philosophie pragmatique.

Évidemment le film se voulant être avant tout une comédie, c’est le rire qui prime à l’écran et celui-ci découle bien souvent d’un traditionnel rapport d’opposition : campagne/ville, authenticité/superficialité, générosité/avidité, etc. Simple et manichéen, L’Extravagant Mr. Deeds aurait pu devenir une petite comédie sans intérêt si Capra et son fidèle comparse Riskind n’avaient pas déployé des trésors de finesse et d’écriture afin de faire de l’homme du peuple, Longfellow Deeds, le garant de l’authenticité et des idéaux drainés par le rêve américain : solidarité, fraternité, dépassement de soi. Si le patronyme rappelle l’action ce n’est pas par hasard, le personnage incarné par Cooper peut être vu comme le pionnier des temps modernes, repoussant les frontières (sociales) afin de s’adresser à tous : contrairement aux nantis, il communie aussi bien avec les paysans de Mandrake Falls qu’avec les Citadins, prêtant une oreille attentive à ceux que l’on n’écoute pas habituellement : les domestiques, les petites gens, les laissés-pour-compte…

Si Deeds est le héros, il n’est pas idéalisé outre mesure. On s’amuse de sa spontanéité enfantine lorsqu’il fait de l’ordinaire un jeu et saute de joie à la moindre sirène de pompiers, on est attendri de le voir se transformer en adolescent maladroit voulant faire une grande déclaration d’amour… si sa candeur parvient à nous charmer, le spectateur de l’époque (post crise de 29) ne pouvait que s’identifier à ce grand gaillard qui s’exprime avec sincérité (la musique et les poèmes se substituant bien souvent aux mots potentiellement trompeurs) et n’hésite pas à jouer du poing pour se faire respecter. Deeds n’est pas un héros parfait, c’est un homme ordinaire qui fait preuve de lucidité et de pragmatisme lorsque l’extraordinaire arrive (l’héritage soudain), c’est un personnage rassurant car non équivoque et porteur des valeurs telluriques, familiales ou traditionnelles. C’est une image de pureté qu’il dégage et sur laquelle vient se refléter la cupidité et la fourberie des hommes de pouvoir…

Même si le manichéisme existe, avec l’image d’une campagne vertueuse qui s’oppose parfaitement à celle de la ville, lieu de perdition, Capra parvient néanmoins à transcender les archétypes afin de faire l’éloge de l’authenticité avec savoir-faire et subtilité. C’est notamment en se réappropriant les principes du conte, qu’il y parvient.

Dès le début du film, on nous présente le patelin de Deeds comme un lieu idyllique où « le malheur n’arrive jamais« , comme l’indique un panneau accroché à l’entrée. L’univers de la fable s’installe progressivement à l’écran et on ne s’étonne pas de voir en Deeds l’image d’un chevalier blanc, d’un grand romantique qui écrit des poèmes simplistes et rêve de secourir « une dame en détresse« . Et pourtant sa vie n’a rien d’héroïque, sa prose sert le commerce de carte postale, sa musique est au service de la fanfare du coin et son dévouement est avant tout destiné à sa famille. L’idéal pour Capra à la couleur de l’ordinaire et des valeurs simples, et si cette population est épargnée par la crise, c’est parce que l’authenticité y prévaut. En arrivant en ville, la désillusion s’installe en même temps que la tromperie : le conte de fées s’invente de toutes pièces (« Cinderella Man« ) et sert à rependre le mensonge et la moquerie, les gestes chevaleresques sont conspués et leur instigateur traité de fou.

Seulement, le faux ne peut venir à bout du vrai si l’homme affirme son authenticité nous souffle Capra. À la fourberie des uns et à la superficialité des autres, Deeds répond de la meilleure des façons, en restant lui-même : pragmatique face aux financiers, bagarreur avec les calomniateurs, allant même jusqu’à scander un « back to nature » lourd de sens dans les rues de la ville. Alors, progressivement, la transformation s’opère et le chevalier blanc du début se mue en homme de conviction : il écrit sa propre histoire en se réappropriant les titres mensongers des journaux, il défend ses valeurs en reprenant à son compte le vocabulaire des citadins lors du procès (il est d’ailleurs amusant de voir à quel point cette scène s’oppose au discours grandiloquent de Cooper dans Le Rebelle (1949)), il exprime ses sentiments par des vers toujours aussi simples mais cette fois-ci beaucoup plus personnels. Les résultats ne se font pas attendre : la jolie citadine, la bien nommée Babe, tombe sous le charme et les miséreux trouvent un relais à leur colère.

Car si L’Extravagant Mr. Deeds nous amuse par sa douce fantaisie, il parvient surtout à nous émouvoir par sa représentation de la réalité de l’époque, nous laissant entrevoir le désespoir d’une population cruellement touchée par la crise. La vision qui s’en dégage est tellement sombre et amère qu’elle ne peut être occultée par le sourire de Cooper ou un happy end quelque peu maladroit. C’est à cet instant que l’on ressent la grande force du cinéma de Capra, dans sa faculté à peindre un tableau de l’humain tout en nuances, fait d’ombre et de lumière, et dans son aisance à revêtir les attributs du divertissement afin de porter une véritable réflexion sociale et humaniste.

Synopsis : Longfellow Deeds (Gary Cooper), jeune homme sans histoire, habite la petite ville de Mandrake Falls dans le Vermont, où il écrit des vers pour cartes de vœux et joue du tuba dans la fanfare. Il hérite subitement de 20 millions de dollars d’un oncle excentrique. Il part pour New York, inconscient de ce que cela représente. Là, il attire avocats retors, arnaqueurs en tous genres et journalistes en mal de sensation. Parmi ces derniers, la belle Babe Bennett (Jean Arthur) est mandatée par son rédacteur en chef pour pister le naïf héritier. Transformée en sténo-dactylo au chômage, Babe réussit à s’approcher de Deeds, et commence à conter les aventures de Deeds dans sa rubrique Cinderella Man…

L’extravagant Mr. Deeds : Bande-Annonce

L’extravagant Mr. Deeds : Fiche technique

Réalisation : Frank Capra
Scénario : Robert Riskin
Photographie : Joseph Walker
Production : Frank Capra
Genre : comédie
Durée : 115 min
Date de sortie : 18 juin 1936 (France)

 

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4.5

Pieces of a Woman : la reconstruction d’une mère

Fraîchement sorti sur Netflix, le dernier film de Kornel Mundruczo, Pieces of a Woman, est une œuvre tenace et bouleversante sur le deuil et la reconstruction d’une femme, incarnée par l’impressionnante Vanessa Kirby. 

Inévitablement, dans ses 25 premières minutes, Pieces of a Woman rappelle un film sorti récemment : Madre de Rodrigo Sorogoyen. Deux films, qui dans leur premier tiers, voient le récit basculer dans un drame implacable qui laisse le spectateur impuissant et lessivé par l’immersion du plan séquence dans laquelle nous sommes plongés voire totalement impliqués. Un drame nous emmenant dans les tréfonds de la perte, de la meurtrissure de la chair et de l’abandon. Un magma d’émotions qui s’évanouira dans les ténèbres, pour finalement ressurgir dans une fin rédemptrice et signe d’espoir. 

Mais dans la suite de son récit, plus mesurée et fantomatique, le cinéaste va analyser et/ou tenter de dessiner la reconstruction d’une femme et de son entourage. Pieces of a Woman est à l’image de son personnage principal, dans une sorte de zone grise, silencieux, froid et nébuleux dans sa manière de bâtir son scénario, où il est difficile d’extirper une émotion première, préférant disséminer une symbolique liée à la naissance qui accompagne Martha tout au long de l’histoire. C’est un chemin de croix assez dense, complexe, qui se construit devant nos yeux.

Martha doit faire face à l’après, où comment surmonter le deuil, le tiraillement de la tristesse et le poids de la société quand cette dernière se veut anxiogène : entre un mari meurtri et imbibé par la détresse, un couple volant donc en éclat, un enterrement non souhaité, une mère bourgeoise inquiète, faible et honteuse de la situation, une sœur culpabilisatrice, des collègues au regard lourd et à l’empathie embarrassante, un procès civil contre la sage femme de l’accouchement mais n’étant qu’un simple écran de fumée en rien réparateur pour Martha. Beaucoup d’agitations, de heurts et d’incompréhensions à la dureté infinie (« si tu avais fait les choses à ma façon, tu porterais ton enfant dans les bras »). Parfois, le cinéma de Mundruczo semble vouloir à tout prix sortir le grand jeu, et filmer à chaque fois « La » grande scène, mais bizarrement, arrive souvent à trouver le ton juste grâce au scénario de Kata Weber.

On pourrait alors s’attendre à ce que le film puisse se perdre dans les ramifications de toutes ses pièces, qu’il veuille mettre sur le tapis toutes ses cartes d’entrée de jeu mais le puzzle arrive tout de même à prendre vie avec une fluidité soutenue et surtout tout en retenue. Car derrière la sophistication du cadre et le tour de force esthétique qu’est le film, derrière l’application de Kornel Mundruczo à choyer sa direction artistique, aimant une nouvelle fois s’amuser et surligner ses thématiques par la métaphore, le film prend malgré tout souvent le pouls de Martha, notamment grâce à la performance tout en nuance de la fascinante Vanessa Kirby.  

Un ton silencieux, hagard, distrait par les petits gestes du quotidien qui pourrait lui faire repenser à un quotidien qui n’est finalement pas le sien (la figure de l’enfance). Pieces of a Woman laisse la jeune femme aller à son rythme, se dénaturer, sans jamais réellement expliciter ce qui se trame dans la tête de cette femme, qui semble se contrôler pour ne pas dégoupiller. Et c’est la grande force du film : donner à Martha la possibilité de vivre son deuil seule face au reste du monde, sans donner d’explications ni de justifications à sa famille ni au spectateur. A de nombreuses reprises, Sean expliquera à Martha qu’il aimerait « lire dans ses pensées », essayant alors de décrypter les sentiments de cette femme qui se referme sur elle-même ou qui n’arrive tout simplement pas à recoller les morceaux d’une vie brisée. Mais ces mots-là, ceux de Martha et de sa « renaissance », Pieces of a Woman mettra du temps à les trouver et à les dévoiler, mais le fera avec une dignité bouleversante dans une scène de procès tout sauf inquisitrice et une justesse qui n’appartient qu’à son seul personnage. Finalement libre et enfin connectée avec elle-même. 

Bande Annonce – Pieces of a Woman

Fiche technique – Pieces of a Woman

Réalisateur : Kornel Mundruczo
Scénario : Kata Weber
Casting: Vanessa Kirby, Shia LaBeouf, Ellen Burstyn…
Sociétés de distribution : Netflix
Durée : 2h06
Genre: Drame
Date de sortie :  7 janvier 2021

 

« Copland » : le village Potemkine

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Copland (1997) n’est que le second long métrage de James Mangold. Son casting réunit pourtant rien de moins que Sylvester Stallone, Harvey Keitel, Ray Liotta, Robert De Niro, Robert Patrick, Michael Rapaport ou encore Edie Falco. Aujourd’hui quelque peu oublié, le film offre une représentation plurielle et complexe de la police.

Pendant que la caméra de James Mangold survole la métropole new-yorkaise, un inspecteur de la commission de police commente en qualité de narrateur : « Dans les années 1970, plus aucun flic ne voulait habiter à New York. Mais les seuls flics autorisés à vivre hors de la ville étaient les agents de transports en commun, parce que cette force de police était également administrée par les États du New Jersey et du Connecticut. Alors, les flics du trente-septième district se sont mis à faire des heures supplémentaires dans les stations de métro pour que l’État de New York les déclare agents des transports en commun auxiliaires. Ils ont acheté un bout de terrain dans le New Jersey grâce aux taux d’intérêt privilégiés accordés par certaines de leurs relations. En s’installant là-bas, ils échappaient au merdier qu’était devenue la ville de New York. Du moins, c’est ce qu’ils pensaient… »

Ce préambule, récité de manière convenue, n’a d’autre mérite que celui de fixer un cadre. Les officiers new-yorkais, en quête d’un havre de paix, ont décidé de s’installer en masse à Garrison, dans le New Jersey. Comme une seconde famille, ils se retrouvent tous les soirs autour d’un verre au 4 Aces. « Ils ont construit leur ville autour de ce bar. » De prime abord, le shérif local, Freddy Heflin, n’y voit rien à redire. « Choisir un endroit décent pour élever sa famille, est-ce que c’est devenu un crime ? », demandera-t-il ainsi au lieutenant Moe Tilden, dépêché par le Bureau des Affaires internes pour enquêter sur la disparition mystérieuse de l’agent Murray Babitch, coupable d’une bavure ayant coûté la vie à deux Afro-américains, mais aussi pour lever un coin de voile sur son entourage proche, dont son oncle Ray Donlan, initiateur de cette « ville de policiers » qu’il semble diriger en sous-main. James Mangold n’a pas son pareil pour opposer New York et Garrison : la ville qui ne dort jamais est obstinément reléguée à l’arrière-plan de la bourgade policière (1280 habitants selon le panneau ad hoc). De l’autre côté du fleuve Hudson, à la fois si proche et si lointaine, la métropole constitue une sorte d’horizon indépassable, qui se rappellerait sans cesse au bon souvenir des officiers du 37ème district.

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Un rassemblement ordinaire de policiers devant le 4 Aces / Capture d’écran. Crédits : Miramax Films

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Tout au long du film, la métropole new-yorkaise apparaît à l’arrière-plan de Garrison, la ville des policiers. / Capture d’écran. Crédits : Miramax Films

Car la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît. Freddy Heflin le découvrira bientôt : « En échange de leur silence sur les trafics de drogues de la mafia, [les officiers new-yorkais] ont tous pu s’acheter une belle maison. » Dans son portrait de la police, James Mangold, également scénariste, transforme une communauté de l’ordre censément unie et intègre en guêpier gorgé de faux-semblants et de corruption. Ray Donlan s’est ainsi vu offrir Garrison par une pègre soucieuse de conserver toute latitude dans ses agissements criminels. L’agent Tunney avait en son temps accepté de coopérer à une enquête sur la corruption au sein du 37ème district… avant de trouver la mort dans des circonstances suspectes. Le cas de l’agent Babitch est symptomatique de cette police putride : ses collègues inventent d’abord des pièces à conviction pour le protéger, puis le cachent aux autorités compétentes, avant, en l’absence de solutions de repli, de chercher à l’éliminer définitivement. La vie familiale des officiers n’échappe pas à cette duplicité, que Moe Tilden décrit comme « contagieuse ». Des incidents mineurs au sujet d’ordures domestiques, une allusion à des « draps souillés » et un jeu de regards édifiant suffisent à ébaucher une histoire d’adultère crispant un peu plus le microcosme de Garrison.

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Lors d’une cérémonie funéraire, des regards s’échangent dans un climat de tension. / Capture d’écran. Crédits : Miramax Films

La caractérisation de la police à l’œuvre dans Copland ne résiste pas à certains clichés (parmi lesquels le 4 Aces), mais elle supporte une pluralité de représentations qui renforce la densité du film de James Mangold. À cet égard, le personnage le plus intéressant demeure évidemment celui du shérif Freddy Heflin. Campé par un Sylvester Stallone empâté et à contre-emploi, il apparaît comme un policier de seconde zone, diminué par une surdité partielle – provoquée par un sauvetage héroïque vu en flashback – et ayant échoué à trois reprises au concours de la police en raison de ce handicap. Le shérif apparaît en état de vassalité vis-à-vis de Ray Donlan. « Je te confie ma ville », lui assène notamment ce dernier, s’érigeant par là en maître des lieux consentant tout au plus à offrir un mandat provisoire aux forces de l’ordre locales. En ce sens, Freddy Heflin doit répondre à une double allégeance : aux lois en lesquelles il croit fermement et envers ses collègues new-yorkais, qu’il admire et envie, avec la gratitude due à sa fonction. L’infériorité du shérif de Garrison est immédiatement annoncée à l’écran par James Mangold. Éméché et en tongs, Freddy est victime d’un accident de la circulation après avoir longuement scruté les lumières de la métropole à travers les vitres de son véhicule de police. Quelques minutes plus tard, on découvre en un plan fixe son domicile, modeste et peu entretenu, avant de le voir, le visage meurtri, dans une posture assez peu valorisante, être tiré du sommeil pour la sonnerie du réveil.

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Le shérif Freddy Heflin représenté de manière pathétique par James Mangold. / Capture d’écran. Crédits : Miramax Films

Un plan à fort potentiel suggestif permet de saisir toutes les subtilités de Garrison. On y voit au premier plan, à travers un reflet réfléchi sur une vitrine, le shérif Heflin observer Ray Donlan et ses coéquipiers face au lieutenant Moe Tilden, des Affaires internes. Tout est là : un personnage principal occupant le devant de l’image, en uniforme de police, mais inexorablement exclu des combines qui font et défont sa ville, au point d’assister en spectateur impuissant à l’enquête menée par un agent new-yorkais sur d’autres agents new-yorkais, dont Garrison est devenue l’arrière-cour et le bastion imprenable (la juridiction dont Tilden a la charge s’arrête aux portes du New Jersey).

Freddy Heflin mène une vie paisible dans une bourgade au taux de criminalité si bas qu’il en devient suspect. Il pourrait continuer indéfiniment à faire la circulation et dissiper les réunions intempestives des enfants du coin. Il retrouverait ses collègues new-yorkais au 4 Aces le soir venu et échangerait quelques banalités avec eux, tout en espérant un jour pouvoir rejoindre les services de police de la métropole voisine. Mais Moe Tilden lui fait entendre raison : c’est l’occasion ou jamais de prouver ce qu’il vaut, de faire condamner les agents corrompus qui pensaient qu’une autarcie policière obtenue de haute lutte les protégerait à jamais. « Tu te sens seul, nerveux, incompris », lui dira avec à-propos l’officier Gary Figgis, son ami, drogué, et lui-même coupable d’avoir organisé l’incendie de sa maison avec l’aide logistique de Berta, une collègue de la brigade de déminage. Car Copland est peuplé de flics délétères, Heflin, diminué et parfois pathétique, apparaissant par opposition, de façon paradoxale, comme un chevalier blanc incorruptible et héroïque.

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De l’extérieur, le shérif Heflin observe Ray Donlan et ses coéquipiers face au lieutenant des Affaires internes Moe Tilden. / Capture d’écran. Crédits : Miramax Films

Le combat de Freddy Heflin en faveur de la justice n’a rien d’une sinécure. Et ce n’est pas un hasard si sa jeune collègue demande à être réaffectée dès lors que le shérif s’intéresse de plus près à Ray Donlan. À Garrison, ne pas soutenir inconditionnellement la police new-yorkaise, fût-ce dans ses travers les abjects, revient à lui déclarer la guerre. Plus subrepticement, une autre conflit, intérieur celui-là, couve dans Copland. C’est celui qui lie, dans une relation amoureuse interdite, Freddy à Liz, la femme d’un policier new-yorkais. Bien que secondaire, leur histoire, filmée avec beaucoup de justesse, en dit long sur le degré d’inaccomplissement du shérif Heflin, et sur la manière dont ses collègues métropolitains ont continuellement marché sur ses brisées. Qu’à cela ne tienne, James Mangold en fait le seul réel héros positif et désintéressé de son film.

Bande-annonce : Copland

Minuit dans l’univers : Clooney est dans la lune

Pour son septième long-métrage en tant que metteur en scène, George Clooney surprend son monde en s’attaquant à un genre dont il a déjà quelque expérience en tant que comédien (Solaris, Gravity), mais qui se situe bien loin de son univers de réalisateur : la science-fiction. Hélas, il est peu de dire que la star s’est fourvoyée dans cette quête de nouveaux horizons. Entre un scénario à la fois pompeux et incohérent, des invraisemblances à la pelle et des ruptures de ton et de style mal maîtrisées, il n’y a pas grand-chose à sauver du film, si ce n’est une prémisse intrigante et la prestation sobre de Clooney. Une nouvelle baisse de régime dans la filmographie de ce dernier qui, l’air de rien, n’a plus dirigé un vrai bon film depuis près de dix ans. Prends un café, George, il est temps de se ressaisir…

Observons un fait étonnant : alors que George Clooney se fait plutôt discret en tant qu’acteur, ces dernières années (ses dernières prestations, pour Jodie Foster et les frères Coen, datent de 2016), cette liberté retrouvée ne semble pas permettre à la star de trouver un nouveau souffle en tant que metteur en scène. C’est même tout le contraire : après des débuts très enthousiasmants avec Confessions d’un homme dangereux (2002), Good Night and Good Luck (2005) et Les Marches du pouvoir (2011) (on passera sur le sympathique mais dispensable Jeux de dupes/2008), le beau George marque indéniablement le pas ces dernières années. Monuments Men (2014) ne fut pas à la hauteur de son sujet intéressant et original, tandis que Bienvenue à Suburbicon (2017) s’avéra un vrai ratage malgré la participation des frères Coen au scénario. Hélas, il nous faut constater aujourd’hui que Clooney n’a pas retrouvé le bon chemin… Minuit dans l’univers, distribué par l’omniprésente plateforme Netflix, ressemble en effet à une tentative de rupture – ou une crise temporaire, qui sait. Peut-être inspiré par Gravity (2013), son dernier succès de taille en tant que comédien, l’homme s’est lancé dans un long-métrage de science-fiction, un style qu’il n’avait pas encore abordé en tant que cinéaste. Mal lui en a pris. D’autant plus qu’à l’opposé de l’épure qui rendit l’œuvre d’Alfonso Cuarón si fascinante, George Clooney n’a pas hésité à s’atteler à un projet nettement plus complexe, en décidant d’adapter le roman Good Morning, Midnight de Lily Brooks-Dalton, publié en 2016. Sa fiction dystopique mêlant apocalypse imminente, aventure (et mélo) intersidérale, réflexion métaphysique et regards de chien battu, s’avère bien trop ambitieuse et n’aboutit qu’à un résultat extrêmement inégal où quelques rares moment de grâce côtoient lourdeurs, invraisemblances et choix douteux.

Clooney interprète lui-même le rôle d’Augustine Lofthouse, un brillant scientifique qui s’est jadis spécialisé dans la recherche de nouvelles planètes habitables pour l’humanité. Aujourd’hui (en 2049), notre homme est autant au bout du rouleau que notre Terre, rendue presque totalement hostile à l’Homme à cause d’un cataclysme indéfini et des radiations toxiques qui n’épargnent plus que pour un temps quelques dernières zones arctiques. C’est précisément là que Lofthouse, qui a refusé d’évacuer une base scientifique avec le reste du personnel, demeure, seul, espérant pouvoir entrer en contact avec une des missions spatiales encore en orbite afin de la dissuader de revenir sur Terre.

L’entame du film est plutôt séduisante, avec un protagoniste malade, miné et mutique, et un scénario heureusement mystérieux, faisant découvrir au spectateur l’ampleur de la catastrophe sans explications laborieuses. Minuit dans l’univers semble se poser alors comme une fiction apocalyptique sur un mode mineur, sans effets spéciaux, focalisée sur l’intériorité d’un protagoniste littéralement en bout de course. Las, l’œuvre bascule alors successivement dans deux autres registres nettement moins convaincants. D’abord, et sans vouloir ruiner l’effet de surprise, la découverte d’une autre personne sur la base paraît d’abord invraisemblable, avant que l’on y suspecte – cela nous sera confirmé à la fin – un symbole pseudo-métaphysique en lien avec l’histoire personnelle de Lofthouse. Le film aurait cependant eu tout à gagner à demeurer sur Terre avec son duo de personnages, comme le prouve la réussite des séquences émaillant le trajet de celui-ci d’une base scientifique à l’autre – quoique parfois totalement irréalistes, comme par exemple lorsque notre héros (pas au top de la forme, on vous le rappelle) se tire sans problème d’une baignade dans les eaux polaires…

Là où Minuit dans l’univers franchit définitivement la ligne rouge, c’est lorsqu’il opère des aller-retours entre la base arctique et le vaisseau spatial Aether, le seul avec lequel Lofthouse soit parvenu à établir un contact. Les séquences spatiales sont en effet terriblement mal maîtrisées, à tous les points de vue : les protagonistes ne sont pas du tout crédibles en tant qu’équipe d’astronautes ; les scènes d’action sont non seulement incongrues par rapport au dépouillement des séquences terrestres, mais elles sont en outre à la limite du plagiat de Gravity (la sortie dans l’espace qui tourne au drame) ; les choix musicaux sont foutraques ; enfin, toute vraisemblance psychologique s’évanouit lorsque l’on constate avec effarement l’attitude stoïque des astronautes en apprenant qu’ils ne pourront plus rejoindre leur planète en voie de destruction définitive – sans parler de la manière dont Lofthouse leur apprend la nouvelle, en marmonnant dans sa barbe fournie…

George Clooney s’est lancé dans une mission impossible, voulant mêler plusieurs films en un alors que chaque choix artistique annule les effets des autres. La retenue et l’ambiance de fin du monde de l’introduction sont annihilées par des prétentions intellectuelles, l’épure des séquences terrestres est brisée par l’invraisemblance des scènes spatiales, le sous-jeu de Clooney est faussement compensé par des scènes d’émotion naïves et peu crédibles. Incapable de choisir entre plusieurs voies, le cinéaste a décidé de toutes les emprunter, n’hésitant pas, au passage, à imiter ce que d’autres cinéastes ont déjà fait avant lui – et en beaucoup mieux. Pire, alors que ses premières œuvres commençaient à dessiner les contours d’un « style Clooney », on se retrouve ici face à un bric-à-brac impersonnel et un tantinet prétentieux. Vivement que le cinéaste mette fin à cette bien vilaine dégringolade artistique car, à ce rythme-là, il pourrait décider de se lancer dans un reboot de L’Attaque des tomates tueuses d’ici quelques années…

Synopsis : Augustine Lofthouse, scientifique solitaire basé en Arctique, tente l’impossible pour empêcher le vaisseau spatial Aether et son équipage de rentrer sur Terre, car il sait celle-ci condamnée par une catastrophe.

Minuit dans l’univers : Bande-annonce

Minuit dans l’univers : Fiche technique

Réalisateur : George Clooney
Scénario : Mark L. Smith, d’après le roman Good Morning, Midnight de Lily Brooks-Dalton (2016)
Interprétation : George Clooney (Augustine Lofthouse), Felicity Jones (Iris Sullivan), Caoilinn Springall (Iris jeune), David Oyelowo (capitaine Adewole), Tiffany Boone (Maya), Demián Bichir (Sanchez), Kyle Chandler (Mitchell)
Photographie : Martin Ruhe
Montage : Stephen Mirrione
Musique : Alexandre Desplat
Producteurs : Grant Heslov, George Clooney, Keith Redmon, Bard Dorros et Cliff Roberts
Maison de production : Smokehouse Pictures et Anonymous Content
Durée : 118 min.
Genre : Science-fiction
Date de sortie :  11 décembre 2020 (Netflix)
États-Unis – 2020

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2

Mank : Le fou du roi

Même si on ne peut qu’applaudir ses incursions dans l’univers télévisuel depuis 2013, le retour de David Fincher au format long constitue un événement qu’on accueille avec une excitation certaine. Le projet n’est certes pas destiné aux écrans de cinéma, ce que l’on regrette forcément, mais six ans après Gone Girl, le moins que l’on puisse dire est que le cinéaste américain ne s’est pas associé avec Netflix pour donner vie à une œuvre évidente et sans risque. Film exigeant, esthétiquement parfait, servi par des comédiens (dont Gary Oldman dans le rôle principal) très inspirés, Mank est non seulement un aboutissement artistique pour son auteur, mais aussi une « boucle bouclée » personnelle, puisqu’il se base sur un scénario de feu Jack Fincher, le père du metteur en scène, écrit il y a plus de deux décennies. L’œuvre a beau être extrêmement ambitieuse et très réussie à maints égards, on ne peut cependant s’empêcher de ressentir un agaçant sentiment de déception générale. Entre un sujet finalement pas aussi passionnant qu’espéré, une certaine rigidité formelle et un manque d’émotion, Mank ne parvient pas à s’imposer totalement comme le grand cru annoncé.

Se lancer dans une critique de Mank n’est pas un exercice aisé. Comment, en effet, éviter à la fois de snober paresseusement une œuvre témoignant d’une maîtrise à maints égards impressionnante (d’où la position flatteuse qu’il occupe dans la liste des meilleurs films 2020 dressée par notre équipe de rédaction), et de dérouler des louanges consensuelles qui feraient fi du vague sentiment d’ennui qui nous habite après 131 minutes de métrage qui nous ont paru longues ?

Reconnaissons d’emblée qu’avec ce film, David Fincher, revenu au cinéma après s’être consacré à la télévision durant plusieurs années (production de House of Cards et Mindhunter), a atteint un haut niveau d’aboutissement dans son métier. Mise en scène, photographie en noir et blanc, costumes, musique (assurée par le duo Trent Reznor/Atticus Ross, dont c’est la quatrième collaboration avec Fincher, et qui avait remporté l’Oscar de la meilleure musique de film pour The Social Network), direction d’acteurs… tout est absolument irréprochable. Il faut également saluer le courage du metteur en scène qui, pour sa première œuvre cinématographique réalisée pour la plateforme Netflix, n’a assurément pas choisi un sujet évident. Et de reconnaître, par la même occasion, la versatilité d’un homme qui, au fil des années, s’est aventuré dans des styles extrêmement variés (Alien 3, Seven, Zodiac, L’Étrange Histoire de Benjamin Button, Gone Girl…). Comme son titre sous forme de diminutif l’indique, Mank a pour protagoniste Herman J. Mankiewicz, le génial scénariste américain auquel on doit notamment Vainqueur du destin (Sam Wood, 1942) et certaines parties du mythique Magicien d’Oz (Victor Fleming, 1939), même s’il ne fut pas crédité pour ce dernier. Le film de Fincher s’intéresse cependant – et exclusivement – au développement du script de Mankiewicz de l’autre immense classique du septième art qu’est Citizen Kane (Orson Welles, 1941). Le scénario de Mank, écrit par le père du cinéaste, Jack Fincher, a initialement été écrit dans les années 90, et devait être adapté après la sortie de The Game (1997). L’aboutissement de ce projet de longue date intervient hélas après le décès de Jack Fincher, en 2003.

Quoique le scénario soit d’un très haut niveau (les dialogues, notamment, sont brillants), le problème de Mank tient sans doute à son sujet même. On l’a dit, les Fincher n’ont pas eu froid aux yeux. De fait, malgré son casting en or, sa production imposante et la visibilité offerte par Netflix – surtout en ces temps de confinement qui réduisent au silence la concurrence des salles obscures –, ce long-métrage est ce qu’on peut qualifier de projet de niche, adressé à un public très ciblé. En savourer pleinement les qualités – et elles sont nombreuses, il nous paraît important de le rappeler – exige une connaissance pointue du contexte et des personnages auxquels le film fait référence. Contrairement aux apparences, Mank n’est ni un biopic ni le simple récit de la genèse d’un chef-d’œuvre de cinéma. Fincher ne mâche pas la besogne aux spectateurs, son œuvre n’est en rien didactique. Le film est davantage une plongée dans une ambiance d’époque, un récit enlevé et qui assume son caractère littéraire et créatif, qu’une histoire bien cadrée qui s’embarrasse d’une mise en contexte. Ce parti pris est particulièrement risqué car même le cinéphile devra s’accrocher pour tout saisir dans ce film compliqué… dont la compréhension s’avère néanmoins indispensable pour ne pas décrocher totalement. Derrière une prémisse (l’écriture d’un futur grand film) et des protagonistes (un scénariste anticonformiste et alcoolique, ses deux assistantes, le magnat de la presse qui l’admire et la maîtresse de celui-ci) en apparence parfaitement lisibles, Mank aborde une multitude d’autres sujets qui sollicitent chez le spectateur un solide bagage de connaissances.

Tout d’abord, la peinture du microcosme hollywoodien, si elle est à la fois réaliste et virtuose, exige de ne pas se perdre dans les relations complexes et les jeux de pouvoir entre une multitude de personnages que les générations actuelles connaissent peu. Si Mankiewicz rédigea le script de Citizen Kane pour la RKO, le film s’attarde beaucoup sur ses relations (professionnelles et privées) avec les pontes de la MGM, en particulier le patron Louis B. Mayer (Arliss Howard), le producteur Irving Thalberg (Ferdinand Kingsley) et le scénariste Charles Lederer (Joseph Cross). Le portrait des deux premiers n’est guère flatteur, le film s’amusant à représenter Mayer comme un fieffé requin hypocrite, un roitelet n’hésitant pas un instant à détourner l’usine à rêves vers des objectifs politiques, tandis que Thalberg est un bon petit soldat, cynique et calculateur, ambitieux et froid. Quoique imbus de leur pouvoir, le film les révèle tous deux comme de simples marionnettes contrôlées par le tycoon William Randolph Hearst (Charles Dance). Le magnat de la presse et ancien politicien, qui accueille ses hôtes dans son célèbre (et mégalomaniaque) Hearst Castle, possède les mêmes tares que Mayer, mais il est plus subtil et élégant. Malgré son ambition dévorante, l’homme s’entiche du trublion Mankiewicz, insoumis chronique qui détonne dans sa cour docile, car Hearst sait reconnaître et apprécier son génie. Mank donne ainsi – à juste titre – toute son importance à l’introduction du scénariste dans le cercle intime de Hearst. Il est évident que, dans son script de Citizen Kane, Mankiewicz parle beaucoup de Hearst, mais aussi de la relation de celui-ci avec la jeune actrice (de 34 ans sa cadette) Marion Davies (Amanda Seyfried), représentée dans le film comme une jeune femme simple, attachante et pleine de vie, qui a cédé à une soif de reconnaissance et à la vénalité. On sait que Hearst lui-même ne fut pas dupe des allusions de Citizen Kane à sa personne, et les efforts qu’il déploya, discrètement mais efficacement, pour bloquer la promotion et la distribution du film, expliquent en grande partie le manque de reconnaissance que rencontra ce chef-d’œuvre à sa sortie ainsi que les futurs déboires d’Orson Welles. Si tous ces faits sont généralement connus des cinéphiles, peu nombreux sont ceux qui en connaissent les subtilités.

Le récit intègre aussi des éléments du contexte politique dans lequel les faits relatés se déroulèrent, en particulier les élections du gouverneur de Californie de 1934. En pleine Grande Dépression, le scrutin fut un des plus controversés dans l’histoire de l’État, opposant le conservateur Frank Merriam et l’ancien socialiste Upton Sinclair. Les réformes économiques prônées par ce dernier lui valurent d’être taxé de communiste par son adversaire, une manière avantageuse, à l’époque, pour faire pencher l’opinion en sa faveur. Mank illustre un fait réel peu montré au cinéma jusqu’à présent : la manière dont l’industrie du cinéma s’investit fortement en faveur du candidat Merriam en organisant des campagnes de diffamation ciblant Sinclair – qui perdit les élections. Ce sous-texte politique ne manque pas d’intérêt, mais il est très peu connu en Europe, et même aux États-Unis on peut estimer que ces élections californiennes datant d’il y a près d’un siècle ne sont pas connues du plus grand nombre…

Pour ne rien arranger, le scénario de Jack Fincher opère d’incessants aller-retours temporels, certes introduits par de ludiques cartons imitant les intitulés de scène dans… un script, justement, mais qui ne facilitent pas l’immersion du spectateur dans un récit qui, à l’instar du travail de Mankiewicz pour Citizen Kane, est pour le moins non-linéaire.

Est-ce pour toutes les raisons évoquées plus haut qu’une fois le film achevé, on demeure avec un sentiment de désir inassouvi ? En dépit des thématiques diverses et variées qu’il charrie, l’œuvre a quelque chose d’anecdotique, les sujets n’étant abordés que de manière superficielle. Pire, on ressent un décalage gênant entre un personnage anticonformiste, libre et imprévisible, et une mise en scène et un scénario certes très classieux, mais dépourvus de vraie folie. Les scènes marquantes sont rares, le rythme demeure constant et on ne peut pas vraiment parler d’un quelconque élément déclencheur, pas au sens où on l’entend habituellement, en tout cas. Cette approche étonnante participe pourtant aux qualités du film, d’où la difficulté à le juger mentionnée en début d’article. Mank est un projet insolite dans la carrière d’un cinéaste qui ne manque ni d’audace ni d’ambition. On est pourtant en droit de regretter une certaine rigidité, un contrôle que le sujet exigeait de briser joyeusement.

Synopsis : Dans le Hollywood des années 1930, le scénariste Herman J. Mankiewicz, alcoolique invétéré au regard acerbe, tente de boucler à temps le scénario de Citizen Kane d’Orson Welles. 

Mank : Bande-annonce

Mank : Fiche technique

Réalisateur : David Fincher
Scénario : Jack Fincher
Interprétation : Gary Oldman (Herman J. Mankiewicz), Amanda Seyfried (Marion Davies), Lily Collins (Rita Alexander), Arliss Howard (Louis B. Mayer), Tom Pelphrey (Joseph L. Mankiewicz), Charles Dance (William Randolph Hearst), Ferdinand Kingsley (Irving Thalberg), Tom Burke (Orson Welles), Joseph Cross (Charles Lederer)
Photographie : Erik Messerschmidt
Montage : Kirk Baxter
Musique : Trent Reznor, Atticus Ross
Producteurs : Ceán Chaffin, Eric Roth et Douglas Urbanski
Maison de production : Netflix International Pictures
Durée : 131 min.
Genre : Drame biographique
Date de sortie :  13 novembre 2020 (Netflix)
États-Unis – 2020

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3.5

Les dix personnalités qui ont marqué le cinéma en 2020

L’année 2021 vient d’ouvrir ses portes mais il est encore temps de regarder un petit instant dans le rétroviseur afin de revenir sur le parcours de dix personnalités, qui auront marqué de leur talent cette difficile année 2020. Petit tour d’horizon effectué par la rédaction du Magduciné. De Gu Xiaogang à Laure Calamy…

Gu Xiaogang

Inconnu du grand public et de la scène cinématographique internationale, Gu Xiaogang nous offrait en janvier ce qui allait bien vite nous manquer durant l’année 2020 : de la liberté, de la fraicheur, un moment de poésie suspendu dans le temps, un instant d’intense déconfinement. Il marque l’époque de son empreinte par son habileté et son culot à nous offrir avec Séjour dans les monts Fuchun, son premier long-métrage, le liant entre art traditionnel et documentaire moderne, entre le cinéma méditatif de Hou Hsiao-hsien et le regard social de Jia Zhangke. À partir d’un célèbre paysage de montagne et d’eau qui inspira une peinture chinoise au XIVe siècle, il revient sur les lieux de cette œuvre pour une méditation, fortement ancrée dans le quotidien, qui embrasse à l’échelle d’une famille les grandes manœuvres d’un pays-continent comme la Chine. Sa personnalité artistique transparaît rapidement à l’écran, dans son aptitude à confronter l’intériorité avec le collectif, l’instantané avec l’éternel, l’histoire moderne des hommes avec celle d’un pays fort de ses traditions séculaires. Son travail de mise en scène particulièrement délicat – fait de caméra pinceau et de déploiement de plans-séquence – permet l’hommage discret à une région et l’émergence subtile d’une véritable émotion esthétique. Coup d’essai, coup de maître, Gu Xiaogang réalise ainsi un grand film sur l’essence humaine.

Loic Loew

Bartosz Bielenia

Cette année, La Communion, en plus d’un magnifique moment de cinéma, a vu naître un grand acteur, mi-ange, mi-démon : Bartosz Bielenia. L’acteur polonais y déploie un jeu ambigu au service d’un personnage jamais figé. Dans la scène de clôture; entre mise à nu et début de tuerie tout son art se déploie et va droit au cœur du spectateur. Son regard aura marqué les écrans de cinéma pour une année marquée par l’absence de culture dans nos vies. S’il n’y a pas mille films pour le moment dans sa filmographie, rien n’est moins sûr que le regard glaçant et le jeu élégant de ce jeune homme de 28 ans saura ravir nos écrans à l’avenir. Ce n’est pas un espoir, c’est un vœu ! En attendant que ce vœu soit réalisé et que les cinéma rouvrent, on peut découvrir l’étendue du talent de l’acteur dans la mini-série Netflix 1983 où il apparaît pour quelques épisodes dans une Pologne alternative.

Chloé Margueritte

Sam Mendes

Au début de l’année 2020 Sam Mendes s’est placé là où on ne l’attendait pas, en 1917. Titre trompeur où l’on croyait être au cœur de la révolution russe, 1917 nous emmène sur le front anglais lors de la Première Guerre mondiale. Avec ce film, le réalisateur signe certainement son long métrage le plus personnel en mettant en scène le récit de deux soldats dont une partie de l’histoire lui a été contée par son grand-père. Notre souffle s’en trouve coupé pendant les deux heures grâce à une immersion par le plan séquence (artificiel, certes, mais dont l’illusion reste quasi parfaite), déconstruisant les films de guerre classiques ; le seul objectif est de fuir le combat et de rendre l’expérience plus humaine. Entamant l’année par ce film doux-amer, à la fois lyrique et âpre, il apparaît retentissant à la lumière de la crise que nous traversons en nous emprisonnant dans une expérience traumatique dans laquelle les personnages sont piégés et limités à leur essence la plus pure. Sam Mendes marque également cette année à travers deux collaborations : le travail avec Roger Deakins d’une part, magnifiant la photographie du film récompensée aux Oscars, et celui avec Thomas Newman dont le travail musical n’était plus à prouver mais se révèle davantage par un incroyable mixage son. Après Jarhead, Sam Mendes renouvelle ainsi le théâtre de la guerre et n’a certainement pas fini de nous toucher en plein cœur.

Mégane Féménias

Christopher Nolan 

Les blockbusters sont des colosses aux pieds d’argile, et 2020 n’a pas hésité à les tacler très violemment. Les uns après les autres interdits de sortie par leurs studios, ils ont laissé Tenet, le mastodonte intello/métaphysique/stylisé de Christopher Nolan en première ligne. Avec cette réplique : « il ne faut pas chercher à comprendre, juste à ressentir ». Dans toutes ses variantes, ce slogan colle finalement aussi bien à un film sur-critiqué qu’à une année où les salles battent de l’aile, les films numériques se propagent et les cinéastes old school deviennent des chapelles. Christopher Nolan est un des hommes de cette année, parce que son film, au-delà des critiques et des chiffres, a été lâché pour capter cette atmosphère-là malgré lui. Celle de cinéphiles perdus, d’exploitants inquiets et de films désincarnés, dont les mutations ont été accélérées par ce qui est bien plus qu’une souche virale ou une pandémie. Ici aussi, dans le 7ème art, nous courons et marchons à rebours du temps, sans jamais arriver totalement à enrayer sa marche en avant. Dommage, on serait bien allé jusqu’à avant 1995 pour causer de Nolan avec Gilles Deleuze, prophète de l’image-temps et de l’image-mouvement, qui derrière ces titres sibyllins cachent l’idée même du cinéma.

Romaric Jouan 

François Ozon

François Ozon est le réalisateur d’un film par an alors chaque année pourrait être son année. L’année dernière déjà il avait marqué les esprits avec Grâce à Dieu. En 2020, il s’est illustré à travers une autre adaptation littéraire, moins grave (quoi que…), où l’on suit l’amour sauvage et destructeur de deux ados en 1985 (Été 85). Tout y est dans la reconstruction et le jeu très opposé des deux comédiens. Si le film n’est pas son meilleur, on y retrouve la « patte » Ozon, un mélange de fragilité et de morbidité, quelque chose qui oscille entre le grotesque et le sublime. Il y a surtout des scènes inoubliables à la Ozon dont cet instant magique où l’amoureux découvre un morceau destiné à lui seul au milieu d’une boîte bruyante. Mais il y a aussi une scène d’amour tragique, de travestissement maladroit qui à elle seule résume ce cinéma à la Ozon, sur le fil en permanence et qui se rattrape en sachant capter dans les regards et les corps l’instant où tout bascule.

Chloé Margueritte

Greta Gerwig 

Greta Gerwig, une femme de l’année 2020 ? On pourrait même dire une femme de la décennie, tant son chemin a été fulgurant sur toutes ces dernières années. La jeune femme incomplète, comme son personnage éponyme dans le film Frances Ha de son conjoint Noah Baumbach, est devenue une femme incontournable du cinéma américain, voire hollywoodien, puisqu’elle fait maintenant partie du club très fermé des réalisatrices nominées aux Oscars.
Greta Gerwig s’est certes surtout fait connaître par ce beau personnage de Frances Ha, et par les films de Baumbach. Mais elle a montré combien son jeu est éclectique, depuis sa collaboration avec Woody Allen (To Rome with Love) ou Wes Anderson (L’Ile aux chiens), jusqu’au chilien Pablo Larraín (Jackie) ou Mike Mills dans le délicat 20th Century Women. Éclectique, mais toujours intense, car entier et sincère. Gerwig est loin, très loin du faux-semblant que l’on peut reprocher à certains acteurs.
Mais là où elle nous a totalement eus, c’est lorsqu’elle est passée derrière la caméra. D’abord avec son premier long-métrage en solo, Lady Bird, un film bourré d’émotions, lui ressemblant totalement, effectivement vaguement autobiographique. Un film magnifiquement réalisé, qui se révèle dans les détails, multi-nominé, mais insuffisamment primé. En 2020, elle monte encore la tension d’un cran avec son adaptation des Filles du docteur March de Louisa May Alcott.
Gros budget, Alexandre Desplat à la musique, Yorick Le Saux à la caméra, Gerwig devient très bankable tout en restant très personnelle. Sa relecture est ultra-moderne, sa mise en scène originale et dynamique, avec l’entrechoquement des époques. Sa thématique du coming of age reste très présente, l’adolescence est sa période, et la cinéaste semble être en permanence dans cet état adolescent de curiosité teintée de mélancolie. Et bien évidemment, de nouveau des nominations à la pelle aux principaux prix. L’arrivée récente de son premier enfant va-t-elle changer son rapport au monde, et si c’est le cas, aura-t-elle toujours le même regard cinématographique ? C’est notre vœu le plus cher, tant Greta Gerwig a fait un parcours sans faute à nos yeux jusqu’à présent, un parcours qu’on espère voir durer le plus longtemps possible.

Béatrice Delesalle

Mark Ruffalo

Acteur discret mais protéiforme, à l’aise dans tout type de production, Mark Ruffalo est aussi un artiste engagé au profit de causes multiples et variées. Qu’on partage ou non ses convictions, force est de constater que lorsqu’un engagement sincère et un goût sûr pour des projets intéressants se rencontrent, cela produit souvent des résultats brillants. Avec Dark Waters, un des meilleurs crus de 2020, Ruffalo a emmené Todd Haynes en un territoire inattendu pour créer ensemble (Ruffalo en est le coproducteur) un remarquable film de dénonciation, basé sur des faits hélas bien réels, qui s’inscrit dans l’héritage de la célèbre trilogie de la paranoïa d’Alan J. Pakula. Mise en scène, photographie, interprétation, musique : avec finesse et sobriété, tous les éléments sont mis au service d’un récit didactique et sérieux, aussi fort qu’accablant. Loué par tous les collaborateurs du film pour sa sincérité et sa simplicité, Mark Ruffalo livre une prestation qui, loin de celle du personnage de Hulk qui lui attira une renommée planétaire, rend justice à un super-héros du quotidien, un homme de l’ombre dont le monde a bien besoin aujourd’hui : le justicier (ici, un avocat) qui refuse tout compromis relatif à deux biens communs dont il n’ignore pas le caractère cardinal : la collectivité humaine et notre planète. L’intelligence, l’intégrité, l’élégance, mais aussi les choix artistiques de Mark Ruffalo en font assurément une personnalité-clé de cette drôle d’année 2020.

Thierry Dossogne 

Laure Calamy 

2020 aura été une année marquée par de magnifiques portraits de femmes. Une mère en perdition (Madre), une mère volcanique et femme libre en tout point (Ema), une rêveuse discrète qui se questionne sur elle-même (Eva en Aout) ou aussi une autrice en construction (Les Filles du docteur March). Pourtant, un autre personnage aura attiré notre attention : celui d’Antoinette incarné par Laure Calamy, protagoniste haut en couleur par sa fraîcheur communicative et l’abnégation humoristique qui l’entoure dans cette « course contre l’amour ». Mais au-delà de la fiction, ce film est en un sens l’adoubement de Laure Calamy dans le paysage du cinéma français. Souvent cantonnée aux personnages secondaires, pour lesquels elle a déjà décroché une nomination aux Césars, celle qui éclabousse de sa présence la série 10 pour cent montre enfin son talent aux yeux du grand public. 2020 est l’année de Laure Calamy où son rire intempestif et sa malice séduisante auront été l’un des moments précieux de nos salles de cinéma. On lui voit un avenir radieux. 

Sébastien Guilhermet

Les frères Safdie 

Après un Good Time qui aura fait vibrer Cannes et son année 2017, les frères Safdie reviennent sur Netflix, avec Uncut Gems, diamant brut de 2020. Une possibilité pour eux d’assoir leur style inimitable, celui du cloisonnement du réel dans l’enfer d’une urgence qui ne s’estompe jamais, créant ainsi un chaos de tous les instants. Uncut Gems, course contre la montre face à la fatalité et la mort, dans un New York englué dans l’appât du gain, radicalise le processus filmique des Safdie tout en permettant à Adam Sandler de trouver un personnage qui lui va comme un gant. Dans ses multiples gros plans qui cristallisent les montées en tension, Uncut Gems est organique comme rarement, où corps et sentiments ne font qu’un. 

Sébastien Guilhermet

David Dufresne 

La pénurie des sorties les plus attendues cette année aura au moins permis une chose : de découvrir dans nos salles des documentaires qui n’auraient sans doute pas été distribués en temps normal. Un Pays qui se tient sage, de David Dufresne, n’a pourtant été projeté que dans moins de 100 salles. Mais il y a fort à parier que sa carrière sur grand écran aurait été encore plus discrète sans la désertion des grandes affiches. Un film de niche pour un sujet d’une importance nationale.
Le réalisateur et journaliste, David Dufresne, propose une documentaire sur la question des violences policières en France, depuis les manifestations des Gilets jaunes. Lui-même victime de passages à tabac et matraquages dans les années 80 au cours de manifestations, il s’intéresse depuis des décennies à la question de la police et de son rapport à la liberté, à la violence, à la légalité. Dufresne a l’intelligence de proposer une vraie réflexion sociologique, anthropologique, historique et philosophique à partir d’images fortes, parfois insoutenables de brutalité, que divers intervenants commentent en direct. Mais il prend soin de ne pas révéler le métier de chacun, ni même le nom, pour éviter l’argument d’autorité et certains biais cognitifs chez le spectateur, qui seraient dus à la position sociale de l’interlocuteur. Son documentaire est militant, se présentant clairement comme un contre-pouvoir face aux médias mainstream, laissant parler les images amatrices et le point de vue du peuple.
David Dufresne est donc indéniablement une des personnalités de l’année, pour son engagement, son courage, sa mesure (sans jamais édulcorer son propos), s’effaçant derrière des images qui parlent d’elles-mêmes et des témoignages passionnants. Un documentaire qui révolte sans attiser la haine ni le mépris, avec un étrange pouvoir d’apaisement, mêlé d’horreur et de lucidité. Et dans une année où les médias ont été aussi peu lisibles, sur d’autres sujets, un tel travail journalistique fait beaucoup de bien.
Jules Chambry

 

« 1984 » : le roman-phare de George Orwell en bande dessinée

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S’il est un roman d’anticipation faisant écho aux années Trump, c’est bien 1984, de George Orwell. Peu après l’élection du président républicain, l’ouvrage caracolait en effet en tête des ventes sur Amazon. À bien des égards, la novlangue a été twitterisée par l’ancien magnat de l’immobilier, tandis que ses mensonges à répétition pouvaient évoquer les réécritures historiques du « Miniver », le ministère de la Vérité orwellien. Aux éditions Soleil, Jean-Christophe Derrien et Rémi Torregrossa portent en phylactères et vignettes l’une des dystopies les plus importantes de l’histoire de la littérature.

On le sait, et cela a été à nouveau énoncé à travers plusieurs ouvrages récents, George Orwell était davantage un visionnaire saisissant l’air du temps qu’un théoricien à la pensée politique finement articulée. 1984 n’en figure pas moins en bonne place parmi les contre-utopies les plus vertigineuses jamais écrites, aux côtés de Nous, Le Meilleur des mondes ou Le Talon de fer. Il faut dire que les prémonitions orwelliennes se sont pour partie vérifiées, et notamment à travers la récente vague populiste qui a traversé le monde et s’est cristallisée aux États-Unis : Donald Trump a promu sur Twitter le raisonnement politique en 280 caractères quand la novlangue appauvrit dans 1984, d’une manière semblable, le champ de la pensée ; il n’a cessé de mentir aux Américains (comme l’a démontré le New York Times dès juin 2017) quand le Miniver s’évertue dans le roman de George Orwell à transformer touche par touche l’histoire de l’Océania.

Le travail d’adaptation de Jean-Christophe Derrien et Rémi Torregrossa a tout de l’exercice d’équilibriste : il s’agit de restituer l’essentiel d’un roman aussi dense que vénéré dans une bande dessinée d’à peine 120 pages. Ils y parviennent en restant fidèles au propos de George Orwell, en ne l’amputant qu’à la marge et sans incorporer de larges pavés textuels au sein de leurs planches. Il s’agit là d’une belle réussite. Le travail graphique y a évidemment son importance. On découvre dès les premières pages une urbanité désenchantée, à base de drones, de déchets, de fumée ou d’affiches et de banderoles indiquant « Big Brother is watching you ». On observe un peu plus loin d’immenses espaces de travail collectifs attestant en quelques vignettes que le Ministère de la Vérité réécrit l’histoire de l’Océania à une échelle industrielle. On remarque enfin que les couleurs ne sont employées qu’avec parcimonie, et toujours dans l’objectif de souligner une liberté recouvrée par la transgression : il en va ainsi des rencontres entre Winston Smith, le héros, et Julia, sa maîtresse, ou du livre d’Emmanuel Goldstein, un opposant politique qualifié lors de cérémonies de haine de « traître » et de « cochon ».

Ce qui fait l’étoffe de l’Angsoc, le régime politique de l’Océania, a évidemment voix au chapitre : les télécrans invasifs surplombent des appartements rudimentaires ; la délation est telle que des enfants endoctrinés dénoncent les paroles prononcées par leurs parents pendant qu’ils sommeillent ; le journal secret de Winston Smith pourrait lui valoir la mort (la « vaporisation ») pour « crime par la pensée » ; le Ministère de l’Abondance trafique ses statistiques pendant que le peuple manque de tout (et notamment de lames de rasoir) ; la pendaison de prisonniers politiques prend des airs de spectacle de foire ; les chansons, les journaux, les livres sont adaptés à chaque type de population ; la loterie, qui fait rêver les prolétaires, est un opium qui ne récompense que des gagnants fictifs… La société décrite par cette bande dessinée est proprement glaçante. « Presque tous les enfants sont horribles. Ils adorent le parti. Tout cela est pour eux un grand jeu. » Winston, le héros de l’histoire, éprouve « du mépris, de la haine, du dégoût pour tout ce cirque ». Son travail consiste à réécrire l’histoire, car « le passé doit servir l’avenir ». Il résiste cependant lui-même aux dogmes rabâchés par le parti, tels que : « Guerre = Paix. Liberté = esclavage. Ignorance = force. » Il se souvient des personnes vaporisées et expurgées des archives. Des guerres passées effacées pour rendre celles actuelles intemporelles. Sur la production est exprimé : « Nous manquons toujours de quelque chose, de boutons, de lacets, de souliers. » Sur la rétraction du vocabulaire : « Le but de Big Brother est tellement simple… Il veut restreindre les limites de la pensée. »

Jean-Christophe Derrien et Rémi Torregrossa déshumanisent le monde de 1984 à l’image de ce que proposait George Orwell. Les naissances ont lieu par insémination artificielle, le sexe étant interdit entre membres du parti. Les classiques de la littérature sont novlanguisés. Les prolétaires sont dénués de pensée politique structurée, « ils sont juste du bétail en liberté ». « Le parti prétend les avoir délivrés, tout en les considérant comme des inférieurs naturels » et, en outre, « la vie vécue n’a rien à voir avec les idéaux du parti ». Les courriers ouverts et inspectés, les drones survolant les rues, la mémoire collective reconfigurée par les manipulations du parti, les Églises reconditionnées, les relations sociales surveillées, les collègues proches dont on ignore jusqu’à le nom : tout ce qui peut s’apparenter à un espace intime, interpersonnel ou de liberté est strictement encadré par l’Angsoc…

Pour qui voudrait découvrir 1984, cette bande dessinée constitue une entrée en matière très recommandable. Agréable à lire, jamais ampoulée, elle se compose de la même chair que le roman d’anticipation de George Orwell, dont elle parvient sans mal à saisir toutes les aspérités politiques. En 120 pages, on pouvait difficilement faire mieux.

1984, Jean-Christophe Derrien et Rémi Torregrossa
Soleil, janvier 2021, 120 pages

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4.5

« Le Jardin, Paris » : se découvrir, se produire, s’épanouir

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Gaëlle Geniller est une jeune dessinatrice et scénariste française très prometteuse. Après Les Fleurs de grand frère, déjà publié chez Delcourt, elle revient avec Le Jardin, Paris, où elle exprime, à travers ses personnages, toute sa sensibilité.

Si Le Jardin, Paris repose sur un récit linéaire, ses personnages ne sont dévoilés que progressivement, et souvent par bribe. On suit, au début de l’histoire, les pérégrinations de Rose, un jeune garçon qui se produit pour la première fois dans le cabaret que dirige sa maman. Il y a là, déjà, une forme de rupture avec les conventions. Qui est cet adolescent se donnant ainsi en spectacle, accoutré telle une femme ? Cette question, bien moins innocente qu’il n’y paraît, va sous-tendre tout l’album et ce, selon une triple modalité.

Il y a d’abord le regard du public, qui peut renvoyer à un enfer sartrien. C’est ce journaliste de L’Excelsior, Martin Faveau, pointant une « manière inhabituelle de penser ». C’est Rose indiquant : « J’ai très peur que tous ces gens me changent en quelqu’un que je ne suis pas. » Ou confessant : « Je veux plaire à tout le monde tout en sachant que c’est impossible. » De là naît une vulnérabilité qui affecte profondément le héros. Il y a ensuite le regard des autres « fleurs » (les danseuses) : « Rose est en train de transformer notre Jardin en cabaret loufoque. » Plus anecdotique, il situe toutefois certains enjeux et rappelle que les performances de Rose bouleversent les habitudes de la maison. Mais surtout, et c’est là que Gaëlle Geniller fait valoir toute sa sensibilité d’auteure, il y a Rose lui-même, parfois tiraillé, ne sachant s’il faut lui dire « il » ou « elle », cherchant à « sublimer le corps masculin de la même façon qu’ont les femmes de sublimer le leur », et entamant une relation ambiguë avec Aimé, un habitué qui apparaît comme ensorcelé par ses numéros, et qui lui avouera que « pour la première fois […], quelque chose a piqué au vif [sa] curiosité ». La poésie et la justesse avec lesquelles est caractérisé Rose contribuent beaucoup à la qualité de cette bande dessinée – et se marient parfaitement avec des planches colorées et à bien des égards enchanteresses.

Rose est doué d’une émotivité rare. Son nouveau confident, Aimé, le décrit comme « une jeune personne pétillante et pleine de vie », quelqu’un qui serait à la fois « attentionné, bienveillant et plein de surprises ». Le récit apporte toutefois une dimension bien plus profonde au protagoniste. Malgré la défiance qui entoure le monde de la nuit, Rose s’estime chanceux d’avoir eu l’opportunité de grandir dans un cabaret. Il ne connaît pas son père et n’a jamais quitté Paris. On rapporte dans la bande dessinée que, plus jeune, il fut horrifié en découvrant les menstruations féminines : en voyant une tache de sang sur un drap, il a supposé que l’une des « fleurs » s’était blessée… Son initiation aux cavales masculines se fera dans la douleur. L’insistance des hommes lui paraît gênante, voire intimidante. Car Rose est aussi d’une pudeur étonnante, et en un certain sens paradoxale, surtout quand on sait qu’il se produit sur scène devant des parterres admiratifs. Il imagine se cacher le torse lors d’une représentation… alors même que, contrairement aux autres danseuses du Jardin, il n’a rien à couvrir. Après s’être rendu devant la maison d’Aimé, il choisit de prendre la poudre d’escampette, impressionné par le faste des lieux. Sur la tolérance vis-à-vis de son androgynie, il déclare, lucide : « Il est moins évident de faire face à une réalité qu’à un spectacle. » Sur la gloire et le sentiment de dépossession qu’elle peut parfois entraîner, il s’épanche également avec à-propos : « Parfois, il me prend d’être nostalgique de l’anonymat. Tout était plus facile. Je me posais moins de questions. »

On pourrait avoir l’impression trompeuse qu’il ne se passe pas grand-chose dans Le Jardin, Paris. Gaëlle Geniller portraiture pourtant la société française des années 1920 en en révélant certaines fêlures. Marguerite, l’une des « fleurs » du Jardin, a grandi dans une famille aisée et en conserve des cicatrices encore vives. « Pour compenser leur manque d’attention, mes parents me couvraient de tout ce que je voulais. » Violette cache quant à elle son véritable métier à ses proches, qui la pensent serveuse (et en tirent une authentique fierté). Du point de vue de la France provinciale, danser à Paris est forcément sulfureux, ou à tout le moins suspect. Il faut donc taire cette activité qu’on affectionne pourtant. Rose, au contraire, ira se réfugier à la campagne pour se ressourcer. Le poids du succès est devenu trop lourd à porter pour le jeune danseur. La guerre, qui aurait pu occuper une place plus importante dans le récit, n’apparaît que fugacement, quand Monsieur Léon revient au Jardin diminué par le port d’une attelle. Mais là où l’album fait véritablement mouche, c’est dans son traitement minutieux de l’intime. De bout en bout, le lecteur accompagne des personnages abîmés, en doute, ou en construction. Si les situations n’ont rien de spectaculaire, elles constituent en revanche un tremplin idoine vers le tréfonds de l’être. Et cela n’advient que grâce aux qualités d’écriture de Gaëlle Geniller.

Le Jardin, Paris, Gaëlle Geniller
Delcourt, janvier 2021, 224 pages

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4

L’oreille bouchée des papys voyageurs

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On l’attendait d’autant plus que l’album précédent laissait entendre qu’on était dans une sorte de cycle à l’intérieur de cette série Les vieux fourneaux. Ce sixième album qu’est L’oreille bouchée reste dans le même état d’esprit, tout en réservant quelques bonnes surprises. Dans cette période de pandémie où les sorties sont souvent bouleversées par les imprévus qui touchent le secteur de l’édition, c’est déjà une bonne nouvelle.

On ne change pas une équipe qui gagne. Voici donc Pierrot et Antoine, dignes représentants du troisième âge, invités par leur copain Mimile à le rejoindre en Guyane (le titre de l’album est donc une discrète allusion à Tintin, puisque c’est dans L’oreille cassée que celui-ci va en Amérique du sud). Pourquoi ce voyage ? Ils l’apprendront sur place, après avoir profité des billets d’avion fournis généreusement par Mimile.

Changer le monde

Il n’y a pas grand risque à parier que cet album trouvera sa place dans la série, peut-être pas aux côté des tout meilleurs, mais parmi ceux qui en constituent l’esprit. À ce titre, le prologue parisien s’illustre par une bonne continuité avec les précédents, puisque Pierrot le grincheux poursuit ses actions coup-de-poing au gré de ses observations sur le monde (le nôtre), dans lequel il se débat. Déclarée d’intérêt public, l’association « Ni yeux ni maître » (au nom à consonance clairement anarchiste) organise des actions visant à éclairer nos concitoyens sur ce que nous pouvons tenter de changer, avec les moyens du bord.

Souvenirs, souvenirs

L’album joue avec intelligence sur les souvenirs d’enfance des protagonistes, qui aimaient les aventures de pirates, avec leurs bagarres et leurs caches de trésors. Au chapitre des souvenirs, nous apprenons également que, parmi ceux que Pierrot a laissés derrière lui, certains ne sont pas franchement lumineux. Ainsi, du temps de ses années d’étudiant, il se gargarisait de grandes phrases et de belles intentions, sans se soucier de qui les écoutait et de l’effet qu’elles produisaient. Il va apprendre à ses dépens que les vieux souvenirs pourraient peut-être l’aider à rattraper de vieilles gaffes. Encore faudrait-il que les souvenirs reviennent à la surface de son cerveau.

Une association qui fonctionne

Et puis, l’album nous emmène dans la jungle amazonienne et nous réserve une énorme surprise tout à fait dans l’esprit des causes défendues par les personnages et donc par les auteurs, Wilfrid Lupano au scénario (toujours assez astucieux) et Paul Cauuet au dessin (séduisant, aussi bien dans les attitudes des personnages que les décors et une bonne tripotée de détails), sans oublier les couleurs signées Jérôme Maffre.

Pour ne pas se contenter de l’admiration béate

Si la série est un réel succès public, il ne faudrait pas oublier de signaler quelques points de réticence. Déjà, à part que Pierrot se montre éternellement grincheux, nos papys mêlent comportements de leur âge et postures presque djeunes (voir leur langage parlé), à l’image de leurs attitudes de grands enfants. Même si l’ensemble est toujours très astucieusement mis en scène, on sent la volonté de séduction visant à réhabiliter le troisième âge aux yeux de la nouvelle génération (consommatrice de BD), puisque cette ancienne génération (qui fait des cadeaux aux jeunes lecteurs-lectrices de BD), constitue le moteur de la série. Au chapitre de cette volonté de séduction, on peut ajouter ces personnages affichant une perpétuelle bonne humeur, à l’image de Sophie qu’on retrouve comme par hasard lancée dans une action pédagogique au cœur de la région amazonienne où nos papys sont invités. Cauuet a certainement bien retenu la leçon venue du pays du soleil levant, avec les yeux grands ouverts des personnages de manga : il l’adapte astucieusement à la sauce européenne. Enfin, pour des personnages qui sont à fond derrière toutes les causes écologiques, on remarque qu’ils acceptent sans la moindre réticence un voyage en avion, alors qu’on sait pertinemment que ce moyen de transport est (de loin) le plus polluant. On avancera évidemment que pour traverser l’océan, tout autre moyen envisagé serait ridicule. La conclusion ici, c’est que ce choix est un mal pour un bien.

Une cause à défendre

On notera que l’album s’illustre par son rythme soutenu et par de nombreuses situations qui font sourire. L’état d’esprit grincheux de Pierrot est au centre de la plupart. Il a notamment quelques démêlés avec le singe juché sur ses épaules de l’illustration de couverture. Détail troublant, on n’a aucun mal à identifier Pierrot dans cet album car il est nommé et appelé un nombre incalculable de fois, alors que son acolyte reste vraiment au stade du comparse quasiment jamais nommé. Pour conclure, on peut considérer que le titre fait une autre allusion à Tintin : le capitaine Haddock et ses oreilles bouchées dans Vol 714 pour Sydney. Il reste à espérer que le message économico-écologique ouvrira non pas quelques oreilles, mais quelques yeux.

L’oreille bouchée (Les Vieux Fourneaux, tome 6), Wilfrid Lupano, Paul Cauuet et Jérôme Maffre
Dargaud, novembre 2020, 54 pages
 
 
 
 
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