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« Dark Academia » : une esthétique « scolaire » ?

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C’est peu dire que faire un bilan de l’année 2020 finissante risque de s’avérer compliqué dans beaucoup de domaines. Comment faire une liste des meilleurs œuvres culturelles du moment quand la plupart des lieux consacrés ont du fermer leur porte à cause d’une pandémie qui oblige encore tout le monde à vivre au ralenti. Mais la culture ne fut pas la seule à se retrouver prise en défaut devant la subite immobilité d’un monde ne jurant que par la vitesse et la transmission d’informations. Mais  l’école trouve toujours son chemin, parfois de manière surprenante. Elle s’est donc rappelée au bon souvenir des étudiant(e)s de l’autre côté de l’atlantique sous des atours « esthétiques »: le Dark Academia.

Si le journalisme international a, une fois de plus, pu compter sur l’extrême serviabilité des politiciens pour leur servir des articles croustillants, le « quatrième pouvoir » n’en fut pas moins contraint à l’inertie, du moins dans les premiers jours des premiers confinements. De quoi pouvait-on parler d’autre que de ce « connard de virus » ? À force d’en parler, avait-on vraiment quelque chose à en dire ? Et puis finalement, est-ce que le public, passée la stupeur des premiers jours, n’avait-il pas besoin d’entendre un autre son de cloche ? En France, nous avons eu les « journaux de confinements » de quelques célébrités bénéficiant encore du privilège de l’ennui, mais rassurons-nous, le reste du monde occidental aussi. Toutefois, de l’autre côté de l’Atlantique, nous avons saisi un frémissement. Il aura suffit d’un article du New-York Time (le 30 juin 2020) pour ouvrir la brèche, avec un titre étrange : « Academia lives – on Tik Tok ».

Selon Kristen Bateman (autrice de l’article donc), une nouvelle tendance serait apparue sur le réseau social préféré des adolescent(e)s, Tik-Tok. Alors que les écoles et les universités fermaient dans le monde entier, de jeunes hommes et femmes se filmaient en se revendiquant de la « Dark Academia Aesthetic ». Si l’on suit la définition, offerte par les amateurs eux-mêmes, celle-ci serait « une esthétique centrée sur l’université, l’écriture, les arts, l’architecture classique et gothique, la nostalgie romantique et la mort » (merci Wikipédia). Présenté comme cela, forcément, difficile de voir ce que cela peut donner, car la définition, en plus d’être large, n’évoque pas grand-chose. Le plus rapide serait-donc de taper « Dark Academia » dans Youtube, Tik-Tok ou Tumblr, et de laisser les images défiler pour se faire une idée globale. Mais pour résumer, nous pouvons trouver un certain nombre de vidéos où les utilisateurs et utilisatrices se mettent en scène dans des décors « évoquant » la douce austérité des études supérieures. On s’installe au coin d’une fenêtre, ou à une table en bois verni avec son édition originale d’Ulysse de Joyce, dans une tenue savamment étudiée pour faire comme si la mode ne nous intéressait pas. C’est l’occasion de ressortir ce merveilleux gros pull en laine qui gratte (et aussi Ulysse de Joyce que personne n’a vraiment lu mais tout le monde fait comme si). Bref, de se donner l’air « académique », c’est à dire intelligent et cultivé, appréciant les choses simples comme À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Pour Bateman, il semble évident qu’un éloignement forcé des milieux scolaires et universitaires ait servi d’accélérateur au développement de cette « culture souterraine ». Par un paradoxal besoin de ne pas se couper des études, une certaine jeunesse met en scène celle-ci, l’accordant parfois à ses fantasmes. Néanmoins cette « nouvelle tendance » ne peut émerger sans son lot de questions qu’il serait judicieux de se poser. Grosso modo : de quoi parle-t-on vraiment lorsque les mots « Dark Academia » apparaissent dans notre champ de vision ?

Quelques problèmes « d’esthétique » ?

Le terme « aestetic » (esthétique) largement utilisé par les amateurs de cette sub-culture est déjà, à bien des égards, ambivalent. En français, et dans son acceptation européenne, « l’esthétique » renvoie surtout à une discipline philosophique qui engage la perception du beau (ou son envers) dans le champs des arts. Mais le terme anglo-saxon possède aussi une sous-définition plus terre à terre. Aestetic peut désigner « un ensemble de principes sous-tendant la création d’un artiste ou un mouvement artistique ». Nous pouvons donc parler d’une Cubic Aestetic (« esthétique Cubiste ») pour évoquer les peintres comme Picasso et Georges Braque, certaines sculptures de Raymond Duchamp-Villon, voire en littérature avec le recueil Alcools de Guillaume Apollinaire (publié en 1913). Aestetic ne désigne donc pas un genre, comme dans le sens où nous l’utilisons au cinéma (horreur, fantastique, science-fiction) mais un « ensemble » de motifs particuliers, facilement identifiables et permettant de rabattre les œuvres dans diverses cases. Il existe ainsi un genre, le film d’horreur, cantonné à son média (le cinéma) et une « esthétique de l’horreur » qui dépasse justement le champ restreint des pratiques artistiques isolées les unes des autres (littérature, cinéma, télévision, peinture). Tout cela revient finalement au même : il s’agit avant tout d’une question de perception par le public. Dans le cas qui nous intéresse ici, quels sont les éléments constitutifs du « Dark Academia » ? Tels des étudiant(e)s suant à grosses gouttes sur une dissertation, séparons d’abord les deux termes.

« Academia » renvoie directement au monde « académique » ce qui, dans une pensée occidentale, évoque les études supérieures : le lycée (éventuellement le collège) et l’Université. Se pose alors le problème de définir des équivalents esthétiques, donc visuels, à cet univers qui ne se démarque pas vraiment par des éléments identifiables. Il ne suffit pas de se filmer dans un CROUS pour faire « academic ». Une analyse rapide de la masse de contenu disponible sur le sujet renvoie à une certaine image de la vie estudiantine, que nous pourrions placer dans une bulle temporelle allant des années 1930 aux années 1940, même si le XIXe et les années 1960-1970 ont, à l’occasion, droit de cité. Les « Dark academist » portent donc des vestes en tweed, des souliers en cuir, des pulls à col en V et même des cravates. Les livres anciens sont préférés aux liseuses électroniques. On écoute du jazz sur un vieux tourne-disque à pavillon. Lorsque l’on n’est plus seul pour lire ou étudier, on se rassemble pour discuter littérature, science ou tout autre sujet intelligent et rationnel. Il convient donc de se mettre en scène dans de fabuleuses bibliothèques ou devant une étagère pleine de gros volumes. Ce qui nous éloigne rapidement de « l’esthétique » des Campus Movies popularisée par le cinéma américain, où les fraternités et les sororités rivalisent de coups bas et de stupidités pour organiser des soirées orgiaques.

Mais qu’évoque donc ce « Dark » sinistre qui précède le mot principal ? Rien à voir avec un éventuel « côté obscur » des études, au sens où pourrait l’entendre un fan de Star Wars ou un amateur de fantasy. « Dark » évoque quelque chose de « sombre » mais qui, dans l’imaginaire qui nous intéresse, nous renvoie plutôt au spleen des romantiques du XIXe. Les amateurs aiment se mettre en scène seul(e)s ou en petit groupes, évoquant les « cercles littéraires », mais certainement pas en une large communauté. Une grande importance est accordée à la mise en scène du « mal-être », de la « solitude » et du « repli sur soi », soit tous les signes très souvent appliqués à l’intellectualisme. Vu comme cela, il n’est pas étonnant de voir dans les noms illustres les plus souvent cités des personnages sombres et torturés tels Charles Baudelaire, Oscar Wilde, Ernest Hemingway ou encore Howard Philip Lovecraft. Curieusement, dans toutes les œuvres littéraires citées comme influences, on ne trouve nulle trace de Martin Eden, qui décrit pourtant un personnage issu de la classe populaire, fasciné par les milieux littéraires et faisant preuve d’une grande intelligence pour s’y hisser. Peut-être parce que le roman de Jack London est, dans le fond, assez ironique, renvoyant la culture bourgeoise à ses propres contradictions.

Visuellement, cela se traduit pas des choix esthétiques portant plutôt vers les couleurs sombres, ou ternes. Les vêtements sont noirs, gris, marron ou, si vraiment vous vous sentez badins, jaune moutarde. Les lieux, dans une pure tradition romantique, doivent avoir l’air anciens. Seront donc favorisées les architectures néo-gothiques, comme les Universités de l’Ivy League (Harvard ou Yales) ou éventuellement les vieux immeubles ouvriers des années 1930.

Le goût des choses « simples »

En creusant la question des origines, deux œuvres reviennent systématiquement dans la bouche des amateurs : le film Dead Poet Society (Le cercle des poètes disparus) de Peter Weir sorti en 1989, et le roman The secret History (Le maître des illusions) de Donna Tartt, publié en 1992. Inutile de présenter le premier. Le second est en revanche un roman culte chez les jeunes lecteurs outre-Atlantique, mais quasi inconnu dans nos contrées. L’intrigue suit le chemin semé d’embûches d’un jeune californien qui tente de se faire une place dans une université très élitiste en rejoignant un club très fermé sous la coupe d’un mystérieux professeur de lettres. Derrière les murs de l’Université, le jeune homme découvre alors un monde de manipulations, de chantages et de meurtres, mais la dimension très noire du roman n’a pas empêché celui-ci de faire l’objet d’un véritable culte dans le monde étudiant outre-Atlantique. S’il nous faut chercher un socle, c’est donc sûrement du côté de Donna Tartt (qui écrit assez peu) et sa manière très personnelle de mettre en scène un récit sombre mettant en avant de jeunes gens cultivés et très intelligents. Mais cette fascination pour le morbide qui pose quelques problèmes. La qualité du roman de Tartt n’est pas remise en cause, mais sa réception interroge tout de même : d’où vient cette fascination pour les comportements marginaux, à la limite de la légalité, voire sautant carrément le fossé de la morale ? Nous pouvons rappeler que mettre en scène des personnages en apparence « bien sous tous rapports » adoptant finalement des comportements déviants reste un « vieux truc » narratif dont le Dark Academia n’a pas l’exclusivité. N’importe quel polar fonctionne sur le même registre, sans pour autant prendre place dans un campus.

Donc si The secret History fait office de référence, il convient de noter que toutes les œuvres cités sur les forums concernés n’entrent pas forcément dans le registre « morbide ». Pêle-mêle, les références vont de la littérature classique et gothique au cinéma parfois (même souvent) le plus mainstream. À la suite de Dead Poets Society, nous trouvons presque l’intégralité des films se déroulant dans un pensionnat au règlement plus ou moins strict, de Suspiria de Dario Argento à Harry Potter. Viennent aussi des citations plus étonnantes comme Seven de Fincher, Little Women (Les quatre filles du Dr. March), les adaptations de Jane Austen, la Nouvelle Vague française ou encore les films de monstres de la Universal. A partir de ces listes un peu fourre-tout, il est possible de dégager deux motifs principaux : un intérêt pour les sociétés élitistes révolues et une fascination pour l’intelligence, prise dans sa définition la plus large, sans véritable nuance. Ainsi les biopics portant sur des auteurs (Genius de Michael Grandage – 2016) ont également les faveurs des Dark Academist, tant qu’ils présentent un personnage brillant et assailli par ses démons intérieurs. Ce qui fait donc de Mank (David Fincher) une œuvre qui fera sûrement date dans ces cercles d’amateurs.

Pour l’article du New York Time, le Dark Academia n’en serait encore qu’à l’état embryonnaire, même s’il est toujours difficile de dater précisément l’apparition d’un mouvement esthétique. Au pire, il pourrait tout simplement s’agir d’une mode passagère que l’on oubliera vite, emportant dans sa chute cet article et ses tentatives de théorisation fumeuse. C’est la vie. Toutefois, et c’est peut être ce qui fait la force évocatrice de cette esthétique, nous avons tous en tête des images évoquant les vieux pensionnats anglais ou les campus élitistes américains. Contrairement aux cubistes ou aux expressionnistes allemands, qui avaient tout à inventer pour se faire comprendre, le Dark Academia dispose déjà d’une base de références solides qu’il est possible de convoquer rapidement pour expliquer ses intentions. Inutile de remonter jusqu’à The secret History quand presque tout le monde a vu Harry Potter et s’est surpris à rêver de recevoir un jour sa lettre d’admission à Poudlard. Il suffit de voir le nombre de fans revêtant avec plaisir l’uniforme de l’école de sorcellerie dans les conventions et posant au côté de Super-Héros pour comprendre que cette imagerie d’une scolarité rétro possède une force de fascination non négligeable. De plus, Hollywood n’a pas attendu que des aficionados de la cravate rayée inventent un terme spécifique pour proposer un certain nombre de films autours des univers clos des pensionnats et des universités privées, ou même exalter la puissance intellectuelle des grands hommes (et quelques femmes). Il en va donc de la « survie » de cette culture de s’ouvrir vers des horizons plus larges pour attirer de nouveaux adeptes. Peut être qu’Hollywood suivra le mouvement, ou peut être que celui-ci est déjà bien avancé.

Autre point important : contrairement à d’autres champs esthétiques marqués, comme la fantasy médiévale, le Dark Academia peut aussi apparaître comme « inclusif » dans une certaine mesure. Parmi les œuvres cités, un certain nombre laissent une place de choix au personnage féminin, et l’intelligence supérieure ne semble pas se confronter à une barrière genrée. D’un côté les figures masculines délaissent cette sur-virilité parfois envahissante qui jalonne les œuvres de Fantasy ou les films d’actions, pour une posture plus élégante qui se présente par le vêtement. De l’autre les figures féminines (Jo March, Hermione, Claire Fraser dans Outlander) dénotent une certaine force de caractère, expression de leur indépendance. Même dans l’univers exclusivement masculin de Dead Poet Society, c’est la poésie, donc une sensibilité rejetée en bloc par l’institution, qui catalyse l’émancipation des élèves. Les relations homoérotique y trouvent aussi leur place, même si désirer créer une mode qui se veux inclusive tout en se référant à des périodes finalement extrêmement genrées n’est pas le moindre de ses paradoxes. Il n’échappera à personne que dans la plupart des œuvres citées, les filles restent tout de même en jupe et les hommes en pantalons. Le Dark Academia se définit avant tout par une forme « d’élégance », où même la violence se pare des atours les plus chics, dans la droite lignée des poètes romantiques. Bref, le fantasme d’un monde révolu où les codes (vestimentaires et sociaux) apparaissaient plus lisibles et moins chaotiques.

Ce regard en arrière a évidement un nom : le « rétro ». Tout au long du XXe siècle et au début du XXIe, des groupes ont toujours regardé en arrière avec envie, imaginant que la vie devait être plus belle pour la génération précédente. C’est d’ailleurs le message ironique de Midnight in Paris (2011) de Woody Allen, auteur vénéré par les Dark Academist. L’intellectuel (Owen Wilson) fasciné par les années 1920 remonte le temps et rencontre une jeune femme (Marion Cotillard) elle-même rêvant de revivre « la Belle Epoque ». Par le même jeu de voyage temporel, le couple rencontre alors Toulouse Lautrec, Gauguin et Degas, qui eux-mêmes estiment que la meilleure époque est la Renaissance italienne. Nous avons tous vécu la même chose récemment avec les années 1980, considérées comme un « Age d’or » de la culture pop par des productions dispendieuses (Guardians of the Galaxy, Stranger Things etc).

Toutefois, le choix très particulier d’un contexte académique comme ligne de fuite ne peut être qu’analysé en opposition à l’autre esthétique majeure des années 2000-2010 : le high-tech. Ironiquement, c’est sur les réseaux sociaux que les premiers remous du Dark Academia ont été repérés. Les amateurs utilisent massivement Tik-Tok, Tumblr et Youtube pour diffuser leurs créations et leurs mises en scène « rétro-chic ». Des outils récents développés par de nouveaux héros des nouvelles technologies, Mark Zuckerberg ou Steve Jobs en tête. Or, dans un besoin de rameuter les foules, tous ces « golden boy » affichaient une esthétique « casual », en total opposition à l’image un peu ringarde du trader de Wall-Street se pavanant dans des costumes coûtant trois fois le salaire mensuel moyen d’un ouvrier. Au détour des années 2000, Steve Jobs démocratise la mise en scène du patron « cool » dans des keynote millimétrées, apparaissant sur scène en jean, basket et col roulé. Mark Zuckerberg fera de même, ne lâchant jamais son hoodie (pull à capuche). Tout cet étalage d’ethos populaire n’avait qu’un but à peine dissimulé : faire oublier que les géants de la tech sont pour la plupart de purs produits de l’Ivy League ayant fait leur cursus dans des écoles privées et des universités très sélectives (Reed pour Jobs, Harvard pour Bill Gates et Zuckerberg).

Le storytelling est en marche, et pour viser le public le plus large, il convient d’insister plutôt sur une dimension autodidacte, d’affirmer que l’on s’est construit tout seul, en restant discret sur le milieu plutôt aisé d’où l’on vient. Ces nouveaux codes visuels entendent bien évidement « ringardiser » les anciens pour marquer le coup. S’afficher en jean et basket devant des actionnaires aurait été impensable quelques années auparavant, maintenant c’est le costume-cravate qui devient démodé et dans la foulée, l’institution scolaire est mise au ban de ce nouveau « cool ». Le but n’est pas d’avoir l’air « stupide », mais de minimiser grandement l’importance des études et de l’éducation dans le développement personnel. Comme par hasard, les biographies de Bill Gates, Steve Jobs, Zuckerberg ou même Elon Musk laissent une place non négligeable à une vision sinistre du système éducatif : tous sont tellement intelligents que fatalement ils s’ennuient sur les bancs de l’école et de l’université. Tous auraient plus ou moins quitté avec fracas leurs cursus qui ne leur apportaient rien, pour se lancer tout seuls dans la jungle des nouvelles technologies, seulement armés d’une vision et d’un très gros cerveau.

On remarquera que leurs premières actions semblaient justement focalisées sur l’idée de mettre l’école au placard : finies les encyclopédies poussiéreuses, voici Wikipédia. Jetez vos livres, achetez des liseuses. Et plus besoin de cours magistraux quand toute la connaissance du monde peut être stockée sur le disque-dur d’un ordinateur, et transmise à l’aide de logiciels.

2018 signe un peu la fin de ce fantasme. Facebook, Twitter, Wikipédia et l’informatique démocratisée au plus grand nombre font parti du paysage, mais tout cela cache quelque chose de louche. Le scandale Facebook-Cambrige Analytica révèle que la sécurisation des données par le géant des réseaux sociaux n’est pas du tout au point et des millions de profils d’utilisateurs se baladent dans la nature, vendus par paquets à des agences de publicités ou des organismes politiques. Mark Zuckerberg doit se présenter au Congrès pour s’expliquer et, à la surprise générale, apparaît en costume-cravate. Changement d’image pour un homme qui n’est plus en position de force, devenant soudainement l’objet de moqueries dans la presse, qui s’amuse de son « « I’m sorry » Suit » (« costume « je suis désolé » »). C’est peu dire que l’image du self-made man qui entendait émanciper le monde d’un système éducatif vieillot vu comme un vestige du passé, en a pris un sacré coup dans l’aile.

Fin de la parenthèse techno-cool et retour à une esthétique retro exaltant l’intelligence non plus comme un don du ciel (même si quelques facilités sont toujours utiles) mais comme le résultat d’un travail de longue haleine entre les murs d’une bibliothèque. Paradoxalement, les golden boys de la tech ont été les meilleurs alliés du système éducatif en le rendant à nouveau « cool » par leurs erreurs de jugement. Peut-être que s’il n’avaient pas claqué trop vite la porte de l’université, ils auraient pu apprendre deux ou trois choses utiles, comme la philosophie ou le sens moral… Mais ne crions pas victoire trop vite. Dans le groupe très fermés des imbéciles non-essentiels, nous pouvons toujours compter sur la sagacité des ministres de l’Éducation, et de la Recherche, pour continuer à avaler les couleuvres de la Silicon Valley et croire que les cours à distance sont l’avenir et que cent cinquante euro peuvent permettre d’acheter un ordinateur.

Le passé, c’est l’avenir !

Le Dark Academia n’est toutefois pas l’académisme, comme l’habit n’est pas le moine. Cette tendance qui voit de très jeunes gens parcourir les friperies pour recomposer une garde robe que n’auraient pas reniée leurs arrière-grands-parents a quelque chose de charmant, bien que l’idée ne soit pas nouvelle. Mais comme toute esthétique naissante, celle-ci manque encore un peu de lignes idéologiques ou politiques claires. Pour l’instant, difficile de dire si les amateurs se placent plutôt à gauche ou à droite, comme il a fallu plusieurs décennies pour se rendre compte que l’Heroic Fantasy ou la culture geek pouvaient être des terreaux fertiles à quelques idéologies nationalistes, voire carrément racistes. Alors que quelques youtubeuses mode s’emparent du phénomène pour résoudre les interrogations insolubles du monde universitaire, tel « comment accorder une veste en tweed et un pantalon en velours côtelé ? », posons tout de suite quelques problèmes qui pourraient se poser à l’avenir.

Bien que ses défenseurs affirment vouloir créer un espace esthétique « inclusif » où l’intelligence et la rigueur seraient les seules valeurs cardinales, quelques critiques sont déjà apparues. Premièrement, cette fascination pour l’intellect range tout de suite l’ensemble dans un élitisme qui gâte un peu le tableau. Les sciences sociales ont déjà sauté le pas, en affirmant que « l’intelligence » ne dépendait pas tant de capacités innées que d’un environnement favorable permettant son développement. Grosso modo, un enfant issu d’une classe aisée aura sûrement plus de facilités à s’y retrouver dans cette esthétique qu’un autre issu d’une classe populaire. La définition très floue de l’intellect n’aide pas vraiment, mais permet de manière un peu roublarde de ne pas trop poser de barrières. Après tout, tout le monde s’accorde pour dire qu’Hermione est très intelligente, mais beaucoup moins se mouillent pour affirmer que Harry n’est clairement pas une flèche, ne comptant que sur l’intrigue pour lui apporter des capacités sorties de nulle part. Pourquoi est-il capable de produire un patronus dès la troisième année, sort pourtant présenté comme très difficile par son professeur ? Parce que c’est comme ça, et donc il doit être très intelligent ce petit sorcier, quand bien même il passe ses examens avec la mention « passable » et sèche la moitié des cours pour faire n’importe quoi. C’est en posant ce genre de question agaçante, que l’on fissure la cohérence d’un univers de fiction. Mais nous ne sommes pas là pour démontrer la faiblesse du volet social dans l’univers de J.K Rowling, car nous n’avons pas le temps. Notons quand même que le premier vrai pouvoir d’Harry, c’est d’être blindé aux As parce que ses parents, avant de se faire assassiner, ils avaient un vrai travail, eux ! Le Dark Academia serait-il un délire de riches ?

Autre problème, l’aspect définitivement genré, séparant esthétiquement et idéologiquement garçons et filles, pour la simple raison que les amateurs semblent trouver plus joli une fille en jupe ou en robe et un garçon avec une cravate. Une représentation binaire qui, si elle inclut quelques personnages « marginaux » (la femme androgyne), est fatalement liée à cette fascination pour des époques plus connues pour leur conservatisme. Le même problème s’est souvent posé avec l’Heroic Fantasy et ses lacunes dans la représentation des personnages féminins, longtemps cantonnés à des rôles de princesses. Les années 1930-1940 sont rarement cités comme des « âges d’or » sur les questions sociales et les droits des minorités. Mais même lorsque que l’on pousse un peu plus loin, dans les années 1960, les mouvements hippies, flower power ou anti-racistes (les Black Panthers par exemple) sont plus souvent mis de côtés, et l’esthétique conservatrice prend la relève, comme nous pouvons le voir sur Netflix, avec sa nouvelle adaptation de The Queen’s Gambit (2020). Si la série aborde le sujet d’une femme évoluant dans un monde d’homme (les échecs) et insiste sur l’intelligence de son personnage, les costumes marquent tout de même très clairement son genre, et nous pouvons même supposer que ce jeu sur l’élégance retro a très clairement joué en faveur d’une série qui est rapidement devenue un phénomène. En général, les questionnements sur la transidentité ou la non binarité, par exemple, semblent quelque peu laissés de côté et les Dark Academist semblent rester prudents sur ce terrain, se gardant bien d’affirmer une ligne plutôt qu’une autre. Ni pour, ni contre, bien au contraire, pourrait-on dire.

Mais de ce conservatisme de façade découle un autre problème de représentation. La fascination pour une esthétique « européenne », celle des grandes universités ou des villes historiques (Édimbourg semble très appréciée des instagrameur(euse)s), attire ainsi quelques commentaires moqueurs. Dans son article « Dark Academia : The toxic paradigms promoted by a Dark Academic aesthetic » publiée sur un blog universitaire, l’étudiante Tavi Krishnakumar pointe du doigt cet « eurocentrisme », notamment sur le terrain vestimentaire, notant que les vestes en tweed, les chaussures cirées et les long manteaux paraîtraient totalement saugrenus dans un pays avec un climat chaud, mais que même dans une partie du globe où de tels vêtement serait portables, toutes les bourses n’y ont pas accès. L’argument « friperie » ne tient pas la route selon elle, car de tels accessoires restent cher, même de seconde main. En bref, le Dark Academia reste essentiellement une esthétique « blanche », ou « wasp » pour les américains. Une forme d’appropriation culturelle inversée, où la classe aisée et cultivée (donc dominante) décide de marquer plus encore ses spécificités culturelles. Pas besoin d’être champion de ski pour voir à quel point la pente est glissante. Pour Tavi Krishnakumar : « J’attends encore les portfolios qui mettent en avant des personnes non-blanches, en surpoids, ou avec des handicaps visibles […] la communauté doit pouvoir contenter les besoins de représentation de ceux qui ont toujours été laissés de côté du récit mainstream ». Sinon, le Dark Academia ne serait plus qu’une autre extension d’une culture de masse, préférant fantasmer les dominants du passé que s’intéresser aux dominés d’aujourd’hui. Tout est politique, surtout l’esthétique.

Enfin, pour finir sur une note plus gaie, une dernière question se pose, comme pour chaque obsession vintage : en reproduisant un passé fantasmé de manière obsessive, n’existe-t-il pas un risque de perdre toute connexion avec le présent ? Si quelques cinéastes comme Wes Anderson s’amusent sciemment à mélanger les époques pour créer des univers particulier, d’autres productions en viennent à nous faire douter de ce que l’on regarde. Comme par exemple cette bande annonce de My Salinger Year du québécois Philippe Falardeau, prévu pour 2021 en France. Racontant l’aventure d’une jeune assistante d’édition qui retrouve la trace de l’écrivain J.D Salinger (auteur de l’Attrape-coeurs décédé en 2010), le film semble cocher toutes les cases du Dark Academia : goût pour la littérature, admiration d’une figure d’intellectuel torturé (l’auteur) et une esthétique rétro-chic du meilleur goût. À ceci près que celui qui écrit ces lignes a dû vérifier le synopsis à côté pour comprendre que l’intrigue prenait place en 1995, alors qu’il supposait une histoire de voyage temporel à la manière de Midnight in Paris. Peut-être que la mode des années 1990 semble moins cinématographique et élégante que le chic des génération précédentes, mais le choix esthétique semble se faire au détriment de toute vraisemblance. Un comble pour un film autour d’un auteur majeur qui avait justement réussi à capter l’air de son époque (les années 1950) et les désillusions de la jeunesse de son temps.

Parfois, il convient de prendre un peu de recul, surtout au sujet de ses fantasmes.

Le journalisme au cinéma : Les Hommes du Président, Zodiac, Révélations…

Le thème du journalisme a imprégné de nombreux films, permettant entre autres de se questionner sur l’importance de l’image, le pouvoir de l’information ou de comprendre la liberté inhérente à ce corps de métiers. La rédaction du Mag énumère alors quelques films qui observent ces enquêteurs de l’ombre.

Nightcrawler de Dan Gilroy

Sordide image du métier de journaliste que nous offre Nightcrawler. Si en apparence le film semble dénoncer les dérives du journalisme sensationnel cherchant à montrer des images explicites (graphic en anglais, répété à maintes reprises dans le film comme un leitmotiv) afin de satisfaire un public voyeuriste, c’est bien plutôt deux personnages cyniques se nourrissant l’un et l’autre à la manière de charognards qui nous sont présentés. L’un, Lou Bloom, est un chasseur d’images, incarné par Jake Gyllenhaal, et l’autre, Nina Romina, est une directrice d’une chaîne de télévision et jouée par Rene Russo. Dans un film traitant du journalisme, aucune vision des spectateurs n’est proposée ; le propos journalistique est en réalité un prétexte pour Lou pouvant satisfaire son besoin d’images crues et de meurtres sordides. En excellent sociopathe, il mène d’une main de maître l’art de la mise en scène, du cadrage au montage, et vend ses images à Nina, une femme qui n’a d’intérêt que pour sa position et son audimat à travers des images chocs. La vie nocturne de Los Angeles leur offre un excellent plateau où prend corps une crise sociale dans les rues gangrenées par les violences et alimente des vidéos déformées offertes aux spectateurs. Jouant sur les limites, le film permet de se questionner sur l’éthique à travers le rôle capital des images quand elles sont entre les mains de personnages amoraux n’ayant d’yeux que pour la rentabilité, et où la justice, incapable, arrive toujours trop tard.

Megane Femenias

Network, main basse sur la TV de Sidney Lumet

Dans une vision sanctifiée, le journalisme est entièrement au service de la vérité. Il se caractérise par l’intégrité, la rigueur et une imperméabilité aux pressions. On le définit comme un contre-pouvoir, on le dit indispensable à la bonne marche des affaires publiques. Si « Network » fonctionne si bien, c’est avant tout parce que Sidney Lumet détricote, fil par fil, cette image d’Epinal. Le spectateur observe, en passager clandestin, ce qui se trame en régie, sur le plateau du JT, dans les assemblées d’actionnaires, lors des réunions de programmation… C’est un présentateur évincé après onze années de bons et loyaux services. C’est une audience reine, prescriptive, inconditionnelle. C’est une information transformée en spectacle. Ce sont des structures gorgées d’argent et de faux-semblants. C’est un héros providentiel, « prophète en colère qui dénonce les hypocrisies », un « dieu instantané » qui abreuve ses ouailles de « jérémiades » insensées. Dans un huis clos souvent jouissif, Sidney Lumet présente la télévision – et le journalisme par ricochet – comme « l’évangile », « la force la plus redoutable », dans une société où la petite lucarne semble se distinguer par un monopole malsain sur l’information – et donc la formation des consciences.

Jonathan Fanara

Zodiac de David Fincher

Zodiac est l’occasion pour David Fincher de s’affranchir des expérimentations visuelles de Panic Room afin de se pencher sur cette formidable galerie d’intellectuels que constituera sa deuxième partie de carrière. Robert Graysmith, caricaturiste au San Francisco Chronicle, part en quête de la vérité avec pour seules armes ses cellules grises et un stylo. Alors que le pays de L’Oncle Sam accède à la phase terminale de son industrialisation et amorce les pages les plus noires de son histoire, le dessinateur obsessionnel sacrifie la cellule familiale alors que le mobile des assassinats se fait de plus en plus opaque. Désormais seul, Graysmith délaisse son statut de scribouillard pour le journaliste de terrain. Un cheval blanc sans épée mais doté d’une serviette contenant la synthèse de plusieurs années de travail. Amoureux des Hommes du Président, Fincher se réapproprie la fameuse scène de « Deep Throat » dans le parking en plongeant son fin limier dans les ténèbres d’une cave. De cette traque désespérée qui laisseront les forces de l’ordre exsangues n’émergera qu’une longue affaire non résolue. Le journalisme est aussi synonyme de frustration.

Franck de Bergen

Révélations de Michael Mann

Le cinéma de Michael Mann a toujours été marqué par la récurrence de personnages prêts à tout perdre pour aller au bout de leurs idées. Un certain jusqu’auboutisme que l’on retrouve dans ses itérations les plus connues (Heat notamment) et qu’il se plait à transcrire ici d’un point de vue humain, mais également journalistique. Dans « Révélations » ou The Insider, le journalisme est ainsi décrit, plus encore qu’une profession, comme une vocation dans laquelle se love un Al Pacino des grands soirs, au caractère volcanique et à la répartie bien trempée. Pourtant, le portrait que fait Mann de la profession semble à mille lieux des films d’enquêtes fiévreux des 70’s dont il semble s’inspirer puisque ici, le pouvoir de l’information tend à s’effacer aux devants des impératifs commerciaux représentés par la firme de cigarette qui entend mettre au silence Russell Crowe. Le métier semble vérolé par la célébrité, l’audimat et de facto, il ne propose pas des sujets, mais semble plutôt répondre à son public. Un aveu d’échec par ailleurs justifié par l’intrigue du film qui nous tease 2h durant sur les fameuses révélations dévoilées par Crowe et qui ne seront révélées qu’à la fin, au prix de plusieurs magouilles internes, intimidations et autres duplicités, et qui verront Pacino, tel un guerrier solitaire, déposer les armes au premier son du clairon annonçant la victoire.

Antoine Delassus

Les Hommes du Président de Alan J. Pakula

Les hommes du président, ce ne sont pas des hommes de main ou des soldats à arrêter dans des scènes d’action spectaculaires. Ce sont des petits avocats, des comptables, des secrétaires et d’autres petites mains que deux journalistes, Bob Woodward et Carl Berstein, vont interroger les uns après les autres pour dévoiler le scandale politique qui a fracassé la vie politique américaine pour plus de 30 ans : le Watergate. Nixon, alors président en charge, a voulu espionner ses futurs adversaires démocrates, micros à l’appui, et un chapelet de sous-traitance à amener une bande de bras cassés pour les installer. Pris la main dans le sac, ils sont arrêtés, sauf que tout le monde s’en foutait. Tout le monde, sauf deux journalistes, qui remontent la piste. Il s’ensuit une vision du quatrième pouvoir plus technique et terre à terre que ce que l’on a souvent vu beaucoup trop stylisé, déjà en 1976. Ici Dustin Hoffman joue de temps en temps le hâbleur, Robert Redford reste pendu à de longs combinés téléphoniques aujourd’hui disparus, le temps pour tous deux de chercher des confirmations d’informations, des informateurs de l’ombre (avec le fantastique Hal Holbrook) pour confirmer la première grande folie d’un président au pouvoir. Un grand numéro de cinéma parano positif d’Alan J Pakula, marqué par la scène de recherche d’indices dans la bibliothèque du congrès. Au milieu des livres, deux fouineurs magnifiques, anonymes, magnifiés par un des travellings arrières les plus fous de l’Histoire, de la table jusqu’au toit. En 1976, personne ne savait ce qu’était le Watergate aux Etats-Unis, mais le journalisme s’y était pourtant fait un très joli nom au cinéma.

Romaric Jouan

Spotlight de Tom McCarthy

Spotlight est un film sur le journalisme qui n’en écorne à aucun moment l’image (plus très populaire) de contre-pouvoir et de force pour faire éclater la vérité. En effet, le film raconte méthodiquement et au cœur de l’action. Ici, nous sommes plongés, un peu à la manière du Pentagon Papers de Spielberg ou encore des Hommes du président, en plein dans les semaines (ou années) d’investigation qui suivent la révélation d’un scandale. Pas de temps mort, ce cinéma va droit vers son but, sa résolution que l’on connaît déjà en général puisque le film est le récit d’un morceau de bravoure que beaucoup de spectateurs connaissent forcément. Spotlight a la qualité d’être moins naïf que le film de Spielberg malgré son académisme. On y voit ainsi les journalistes comme des guerriers monter au front, un peu comme se révèlent valeureux les héros de Dark Waters ou Erin Brockovich. Et on a envie de croire à ces figures presque fantastiques mais humaines, si humaines, qui devraient construire le journalisme comme le cinéma d’hier et de demain. Pour voir au-delà, c’est ce que Spotlight nous invite à faire, des simples apparence et refuser de dire « on ne savait pas ». Il faut creuser, observer, s’éveiller. Et travailler avec la même minutie que les journalistes de Spotlight le font, au prix parfois d’eux-mêmes.

Chloé Margueritte

The Power of the Press de Frank Capra

Frank Capra est réputé pour dresser des portraits acerbes des puissants, qu’ils soient banquiers (puissance financière) ou journalistes (puissance d’influence). On connaît surtout son excellent L’Extravagant Mr. Deeds, dans lequel un jeune provincial devient le bouc-émissaire de New York à cause de sa différence, de sa naïveté et de son honnêteté, avant que l’opinion des journalistes soit renversée et que la presse en fasse la coqueluche de la ville, au nom de ses bonnes actions. Mais dix ans avant, en 1928, Capra offrait déjà un panoramique saisissant du monde du journalisme, dans un film muet totalement méconnu aujourd’hui : The Power of the Press. Ici, la presse n’est pas l’antagoniste, habituelle entité kafkaïenne incontrôlable et déshumanisée. Ici, c’est le héros qui est le journaliste chargé de produire du contenu coûte que coûte à propos de nantis qu’il ne connaît pas, mais dont la vie intéresse le lectorat. Avec un titre évocateur, The Power of the Press montre comment en un rien de temps, la puissance du média papier peut changer la réputation d’une famille du tout au tout ; et qu’il suffit d’un mensonge, dans un sens ou dans l’autre, pour entraîner des réactions en chaîne vicieuses comme vertueuses. D’abord, le protagoniste cherche à dénoncer la fille d’une riche famille qu’il suspecte de meurtre, alors qu’il n’a aucune preuve. C’est en la côtoyant qu’il démêlera le vrai du faux, qu’il usera donc de son pouvoir d’influence qu’est le journal pour réparer son erreur, laver la réputation de la jeune femme et faire éclater la vérité au grand jour. La presse comme outil de destruction et de reconstruction, avec en creux la corruption, les enjeux politiques, la pression sociale, etc. ; dans un film muet déjà foisonnant.

Jules Chambry

Pentagons Papers de Steven Spielberg

Son précédent film Ready Player One était encore en post-production, que Steven Spielberg s’attèle déjà à ses Pentagon Papers. Le scénario de Liz Hannah et de Josh Singer ne souffrait aux yeux du cinéaste aucune attente. Ce film à multiples facettes met en scène un journalisme d’investigation qu’on ne voit plus que rarement de nos jours. L’enjeu est la liberté de la presse, ici au travers de la publication ou non d’un document top-secret, enrichi tout au long du gouvernement de quatre présidents successifs, sur les mensonges de l’État à propos de la participation des États-Unis à la guerre d’Indochine, mais surtout à propos de celle du Vietnam où on envoie en continu des soldats par tombereaux, alors qu’on la sait perdue d’avance. Le premier amendement de la Constitution américaine est cité plusieurs fois, l’armée de rédacteurs dirigée par Tom Hanks dans le rôle de Ben Bradlee, parmi lesquels un truculent Bob Odenkirk, est prête à toutes les rébellions. La collusion entre le pouvoir et la presse est disséqué par le cinéaste, et ceci quel que soit le bord, quelle que soit l’époque. Le rythme du film de Spielberg est à l’image de son cinéma, vif, dynamique, aidé par un scénario jamais en retard d’un train. La direction d’acteurs est époustouflante, comme le sont les acteurs eux-mêmes. Tom Hanks est à son meilleur, Meryl Streep est égale à elle-même, majestueuse et vulnérable à la fois dans le rôle de l’éditrice du Washington Post, Katharine Graham, victime d’un sexisme crasse encore vivace dans les années 70 et 80. Pentagon Papers est un excellent film sur le journalisme, le premier pour son réalisateur, un journalisme que, lors de l’ultime procès qui oppose le Washington Post à l’État, la Cour Suprême réaffirme être au service des gouvernés et non des gouvernants. Bien que jouant un peu avec la réalité (le New York Times est en réalité le journal qui le premier a osé publier le document), il choisit de mettre en avant le Post pour offrir à Meryl Streep le magnifique rôle de Katharine Graham.

Béatrice Delesalle

Le Gouffre aux chimères de Billy Wilder

Réalisé après sa séparation avec Charles Brackett, son habituel scénariste, Le Gouffre aux chimères est une œuvre éminemment cathartique pour l’ancien journaliste que fut Billy Wilder. En appliquant habilement les codes du film noir à la satire sociale, il nous dresse un portrait pour le moins acerbe de ce journalisme à sensations qui fait exclusivement son miel du malheur des autres. Une facette obscure du métier qu’incarne parfaitement Charles Tatum, le personnage central, dont l’éthique personnelle (« Les bonnes nouvelles, c’est pas des nouvelles ») prend à rebours celle que tout bon journaliste doit avoir (« Tell the Truth », comme l’indique la devise de son patron). La vérité, en effet, est moins importante pour lui que les gros tirages, les bobards, les manipulations, la course au sensationnel et l’espoir d’être enfin sous le feu des projecteurs ! Car le grand problème des journalistes, nous dit en creux Wilder, c’est qu’ils restent des hommes, potentiellement faillibles et orgueilleux. Si le portrait semble un peu trop à charge, Wilder sait également faire preuve de finesse en questionnant également notre rapport à la presse. Car si les journaux à scandales prospèrent, c’est bien parce qu’il existe un public pour les lire et s’en délecter.

Loïc Loew

 

 

 

Bridgerton, Your Honor, Selena : que valent ces séries ?

Si vous hésitiez à regarder Bridgerton et Selena, la série sur Netflix, ou Your Honor sur Showtime, c’est l’occasion de vous faire une idée. Pour clôturer l’année 2020, nous vous proposons trois critiques courtes des pilotes de nouvelles séries.
Le premier épisode de Bridgerton donne-t-il envie de voir la suite ? Faut-il se préparer à binge-watcher la nouvelle série éponyme qui retrace la vie de la chanteuse Selena ? Et qu’en est-il de la série dramatique Your Honor dont l’acteur principal est l’inégalable Bryan Cranston ?
Le Mag du Ciné vous dit tout ci-dessous !

Bridgerton : un Jane Austen à l’américaine

Bridgerton, la nouvelle série tant attendue de Shonda Rhimes est sortie ce 25 décembre sur Netflix. De quoi passer un bon réveillon pour les fans de Grey’s Anatomy, si notre talentueuse Shonda n’avait pas été trop ambitieuse avec cette romance d’époque très américanisée.

L’histoire se passe dans un Londres victorien où notre jeune et jolie héroïne, Daphne Bridgerton (Phoebe Dynevor), cherche à se faire bien voir de la société pour obtenir un bon mariage. Seulement, son frère aîné Anthony (Jonathan Bailey), très autoritaire, tente de lui imposer un mariage d’argent qui ne lui plait guère. Pour sauver sa situation, elle parvient à passer un accord avec le jeune Duke Simon Basset (Regé-Jean Page), aucunement intéressé par le mariage. Les deux jeunes gens doivent faire croire devant toute la société qu’ils tombent amoureux afin d’échapper aux obligations de leurs familles respectives.

Une romance d’époque qui s’inspire d’Orgueil et Préjugés, mais avec plus d’audace. En effet, le casting, bien que inconnu, est aussi très diversifié. Une tendance empruntée sûrement à la comédie musicale Hamilton, dont la plupart des personnages historiques étaient interprétés par des acteurs non blancs. Cet anachronisme est malheureusement la chose la plus réussie de la série. Le drame romantique tourne très rapidement en romance arrangée.

En un seul épisode, les personnages sont peu développés, car trop nombreux. Même si la série respecte parfaitement les critères du genre, elle est totalement insipide. Facile à binge watcher pour les adeptes de romances en costumes d’époque, mais sans la qualité des adaptations BBC des romans de Jane Austen. La créatrice de Scandal nous déçoit fortement pour cette série très attendue, qui ne sera pas la successeuse de Grey’s Anatomy pour les années à venir.

2.5

Céline Lacroix   

Selena, la série : un biopic détaillé qui promet des paillettes 

Disponible sur Netflix, Selena, la série, retrace, comme son nom l’indique, la vie de la chanteuse américaine d’origine mexicaine, Selena, qui connut un succès fulgurant dans les années 80 et 90.
Le pilot annonce une facture typique des biopics, certains diront sans la moindre imagination, quand pour d’autres, l’adjectif classique suffira. Rien ne détonne ni de la photographie, du montage ou de la mise en scène, mais l’ensemble est pourtant convaincant : ce premier épisode installe cette ambiance habituelle des films biographiques enracinés dans le formica des seventies, où le passé sert de divertissement. Les acteurs sont crédibles, de même que leurs relations mutuelles.

On regrette une chronologie qui s’annonce linéaire, alors que des va-et-vient entre différents moments de la carrière de la chanteuse auraient pu pimenter un peu ce résultat qui se déroule tranquillement, avec un pilot un peu longuet par moments. Ces quarante premières minutes sont, en effet, dédiées à l’exploration de la triste période de l’enfance de Selena, ses débuts alors que sa famille est pauvre et vit chez son oncle Hector. Les efforts de son père sont touchants et en même temps exaspérants, tant on a envie de passer à la suite, aux premiers succès, au glamour et aux paillettes que les années 80 nous réservent assurément et qui constitueront, on s’en doute, une partie importante de l’aspect visuel de la série.
Notons que seule la première partie est pour l’instant disponible sur Netflix, les neuf épisodes ne couvrant pas l’ensemble de la vie de Selena Quintanilla (interprétée adulte par Christian Serratos), dont la carrière solo devrait être explorée dans une saison 2. Si une telle durée garantit la possibilité de s’attarder sur des détails, on peut également craindre une forme de remplissage. Une carrière d’environ dix ans nécessite-t-elle réellement plus de 9 épisodes de 40 minutes, voire 18 épisodes ?
Une seule manière de le savoir : continuer à regarder !

3.5

Sarah Anthony

Your Honor : canevas éprouvé, charme opérant

Adaptée d’une série israélienne, la nouvelle mini-série de CBS Your Honor s’étendra sur neuf épisodes, jusqu’à fin janvier 2021. Le point de départ est simple : un homme censé être un représentant de la justice – littéralement, puisqu’il s’agit d’un juge, et la première scène où on le voit présider une cour nous le dévoile particulièrement épris de justice, puisque son jusqu’au-boutisme lui permet de confondre un policier ayant livré un témoignage mensonger – est amené à trahir tous ses principes le jour où son fils, en état de choc, lui déclare avoir commis un délit de fuite après avoir accidentellement tué un motard avec sa voiture. Le point de bascule éthique provoquant la décision fatidique du paternel de dissimuler le crime de son fiston ! Pour complexifier cette intrigue, on découvre en même temps que les personnages que la victime est le fils d’un célèbre parrain du crime organisé de la ville…

Le point de départ et les thèmes narratifs et moraux du récit n’ont rien d’original, convenons-en. En outre, la mise en place du pilote adopte le rythme languissant habituellement associé à la ville de La Nouvelle-Orléans, dans laquelle se déploie l’intrigue. Pourtant, l’instant déclencheur du scénario coïncide avec le moment où le spectateur rentre pleinement (et brusquement) dans le sujet. La longue scène de l’accident fatidique ne transige pas sur la dureté et le réalisme du moment, formant ainsi une séquence marquante qui nous absorbe instantanément. Le casting, comme souvent dans les productions américaines, finit de nous convaincre. Dans une variation un peu plus convenue de son rôle de Walter White/Heisenberg dans l’indispensable Breaking Bad, Bryan Cranston campe à merveille un individu dont l’existence bascule alors qu’il fait face à des choix impossibles. Le jeune Hunter Doohan est très convaincant, lui aussi, dans son interprétation du fils asthmatique, bon petit gars miné par un drame personnel dont il n’est pas encore dévoilé grand-chose, lui aussi pris dans un engrenage qu’on devine sinistre. Face à ce duo, on se réjouit de découvrir Michael Stuhlbarg (A serious man, Blue Jasmine, La forme de l’eau, Boardwalk Empire) dans le rôle du boss de mafia, un choix original.

Le spectateur recherchant en priorité des fictions novatrices ne s’attardera probablement pas longtemps sur Your Honor, qui renvoie immanquablement à beaucoup d’autres films et séries, et cela d’autant plus que l’actualité des séries est fort chargée et qu’on ne peut s’intéresser à toutes les nouvelles sorties. A condition de faire fi de cette faiblesse créative, on se laisse néanmoins volontiers happer par l’intrigue… et on a hâte de découvrir l’étendue du pétrin dans lequel Michael et Adam Desiato vont devoir se débattre.

https://www.youtube.com/watch?v=ZJPOla_1Px0

4

Thierry Dossogne

 

Les meilleurs films de 2020 : le top 10 de la rédaction

L’année 2020 s’achève bientôt et c’est l’heure pour la rédaction de donner sa liste des meilleurs films de cette année cinématographique ; une année 2020, compliquée pour les salles et ses spectateurs, mais qui aura eu son lot de surprises, d’inattendus, de chocs visuels et d’éblouissements narratifs. Alors qui sera le meilleur film de 2020 selon notre rédaction? Bonne lecture à vous.

10 – Never Rarely Sometimes Always de Eliza Hittman

« Never Rarely Sometimes Always est un excellent film qui montre la vie pas si facile des femmes dans un pays où le MeToo reste encore finalement une manifestation très marginale. Dans le cœur de l’Amérique, dans les villes de province,  les femmes subissent encore un machisme pour ne pas dire plus, protégé par la société elle-même. Dans ce pays, la première puissance du monde, un rôle d’exemple pour tant d’autres, le droit à l’avortement est réduit à sa portion congrue, les centres ferment les uns après les autres, sous les yeux goguenards de son président, et même si des voix comme celles d’Eliza Hittman continuent à faire de la résistance à leur manière, la souffrance des Autumn et des Skylar, victimes de toutes les concupiscences, reste vive. In fine, le côté mumblecore du film est celui qui prend le dessus, la belle amitié des deux cousines est finalement ce qu’on retiendra le plus du métrage. Il suffit de deux doigts qui se croisent pour s’en convaincre… »

9 – Les Choses qu’on dit, les Choses qu’on fait d’Emmanuel Mouret

« Les Choses qu’on dit… est un film incroyablement rythmé malgré une pléthore de dialogues très sobres, très théâtraux. Le scénario est solide, regorgeant de ramifications, la musique classique, très présente, soulignant délicatement les situations mises en scène. Mouret s’appuie sur des cadres enchanteurs en guise d’écrins aux nombreux tête à tête entre les différents personnages. En effet, n’apparaissent ensemble à l’écran que des paires amoureuses ou amicales ;  les moments de trahison, de doutes, de douleurs ne sortant que très rarement du cadre du récit oral que chacun des deux protagonistes en fait à l’autre.

Le  film d’Emmanuel Mouret, à l’image de tous ceux qui l’ont précédé, parle de l’amour, de la complexité du désir, de l’inconstance des amoureux. Empruntant des chemins différents, de la comédie au film en costumes, il arrive ici à une sorte de quintessence, à ce genre de films où il ne reste plus aucun gras, aucun superflu, un film paradoxalement minimaliste malgré le marivaudage ambiant. Un film qui vise juste et qui peut parler à tous. Un petit bijou en somme, son meilleur à ce jour assurément. »

8 – Madre de Rodrigo Sorogoyen

« Contrairement au court-métrage du même nom, Madre, le film, est plus une affaire de femme que de mère. Même si l’origine de son mal-être est  la disparition de son fils, Elena a surtout besoin de se reconstruire en tant que femme, et sa renaissance au monde est mise en scène par le cinéaste comme un vrai coming of age adolescent, que la protagoniste vit d’ailleurs avec des adolescents. Tout se passe comme si, de nouveau, Elena apprenait à marcher, à vivre, au contact de Jean. Les « adultes » (son compagnon, les parents de Jean) sont dans un premier temps les chaperons bienveillants et plus ou moins conscients de cette renaissance, pour retourner après dans leur rôle classique.

Madre est un film finalement très différent du court métrage éponyme. Un film beau et délicat qui n’offre pas les réponses sur un plateau. Au spectateur de se forger une idée par rapport à ce qu’il vient de voir. D’autant que, comme à son habitude, il offre une fin très ouverte qui invite à la réflexion et à l’imagination, tout ce qu’on attend d’un bon film, au fond. »

7 – Uncut Gems des frères Safdie

« Le film des frères Safdie est en quelque sorte un diamant mal taillé, une opale mal dégrossie à l’intérieur de laquelle profitant d’un rayon lumineux, l’œil pénètre. De fait, les tribulations de leur héros dans la 47ème rue sont autant d’invitations à réfléchir en termes de lumière et de regard. Ainsi cette scène où Howard caché dans l’ombre, observe sa maîtresse qui le croit ailleurs, ou de ce cabinet de joaillerie très théâtral, dont les cloisons sont en verre, stoppant la mobilité des personnes mais laissant passer leurs regards. Mais c’est surtout du point de vue de la photographie que le film épate. On le doit au remarquable travail du chef opérateur Darius Khondji sur les scènes d’intérieur d’abord, telle cette boite de nuit en lumière noire ou plus globalement sur la photographie de cette vie nocturne qu’apprécient tant de mettre en scène les frères Safdie.

Brillant de mille éclats comme l’opale tant convoitée, Uncut Gems s’apparente à une sorte de labyrinthe, un organisme vivant que notre œil inspecte, une œuvre non sans défauts mais complexe où la noirceur côtoie le sublime. »

6 – Dark Waters de Todd Haynes 

« Au même rang que ses récents et illustres prédécesseurs comme Spotlight ou Pentagon Papers, Todd Haynes livre un film tenu, abouti et extrêmement bien dosé dans lequel on retrouve l’exigence esthétique et formelle d’un cinéaste passionnant. L’enjeu est toujours de taille lorsque l’on aborde un genre très codifié, qui laisse peu de marge à l’innovation. Et rendre captivant une histoire s’étalant sur plusieurs décennies constituait une autre paire de manches.

Le cinéaste semble plus en retenue dans l’investissement artistique du film. On retrouve cependant cette obsession pour le cadre, toujours d’une grande justesse, ainsi que le travail méticuleux de la reconstitution. Le style Haynesiense trouve dans la minutie des détails : des coiffures aux tapisseries. Pour Dark Waters, le cinéaste américain a poursuivi sa collaboration avec le chef-opérateur Edward Lachman, qu’il retrouve après Loin du Paradis et Carol. La lumière, autre force du cinéma de Haynes, contribue à l’atmosphère froide et âpre d’un hiver américain. Elles mettent en valeur la nuance sur les couleurs grisâtres qui donnent du relief à ce récit classique, au sens noble du terme. Le résultat est saisissant. Une nouvelle histoire de David contre Goliath mais avec les temps qui courent, l’espoir est toujours le bienvenu. »

5 – Les filles du Dr March de Greta Gerwig 

« La cinéaste a donc réuni les meilleurs atouts pour son beau film, le casting n’étant pas le dernier de ces atouts. On appréciera en particulier la jeune Florence Pugh qui a étonné autant dans le récent Midsommar de Ari Aster que dans The Young Lady de William Oldroyd, des choix qui montrent un instinct sûr de la part de la jeune actrice. Jouant peut-être le rôle le plus difficile de la partition des Filles du Docteur March, elle incarne la transformation la plus complexe des adolescentes en « little women » (titre original du film) avec beaucoup de crédibilité, depuis ses caprices d’enfant jusqu’à sa maturité et son réalisme de jeune adulte.

Les Filles du Docteur March est une réussite qui justifie entièrement cette énième reprise. Avec ce film, Greta Gerwig montre qu’elle est une des grandes du moment. N’est-elle pas avec Lady Bird une des rares femmes, seulement cinq, nominées aux Oscars dans la catégorie Meilleur Réalisateur, et qui plus est, pourrait bien redoubler bientôt l’exploit avec ce nouveau film ? »

4 – Séjour dans les Monts Fuchun de Gu Xiaogang

S’il marche clairement sur les pas de Jia Zhangke, dont les films reflètent les différentes transformations de la société chinoise (Still Life, Au-delà des Montagnes, Les Eternels), Gu Xiaogang n’hésite pas à affirmer ses propres considérations artistiques. On s’en rend compte notamment dans sa manière d’entrelacer les différentes intrigues, délaissant certaines avant d’y revenir au mouvement suivant, jouant astucieusement avec le montage parallèle et les ellipses pour donner une vraie profondeur à son histoire, suggérant la présence de béances qu’il a la décence de ne pas surligner. La mise en scène, le travail sonore, ou encore le soin apporté à la narration, tout est là pour faire de ce “séjour” un moment inoubliable. Comme le carton final nous le rappelle, Séjour dans les monts Fuchun se présente comme étant la première partie d’une trilogie : espérons que les épisodes à venir sauront pérenniser sa fraîcheur revigorante.

3 – Mank de David Fincher 

« « Mank », c’est un morceau d’histoire. Un scénario écrit par Jack Fincher que son fils David réalise presque trente années plus tard, à la marge d’une industrie cinématographique trop frileuse et avec l’appui intéressé de Netflix. C’est aussi la genèse d’un film mythique, « Citizen Kane », et la narration elliptique de tout ce qui présidera à l’absence d’Orson Welles et Herman Mankiewicz à la cérémonie des Oscars de 1942, où ils seront pourtant primés. C’est la réhabilitation achevée du scénariste et de son pouvoir de mystification, à travers les fausses actualités conçues par la MGM pour l’élection du Gouverneur de Californie en 1934, où Upton Sinclair s’inclinera devant Frank Merriam sur fond de désinformation anticommuniste. C’est Pauline Kael, célèbre critique du New Yorker, voyant sa thèse accréditée : selon elle, et nonobstant les nombreux et convaincants démentis qui s’ensuivirent, Herman Mankiewicz serait l’instigateur des principales trouvailles de « Citizen Kane ».

On a en effet envie d’y croire : ce script doctor plus souvent éméché que crédité, lucide et parfois pathétique, engagé dans une série de relations ambivalentes, est une sorte de personnage coenien qui s’ignore. Un loser magnifique. Ou plutôt un génie incompris. Vis-à-vis de son prestigieux modèle, « Mank » multiplie les références appuyées et les révérences discrètes : des intérieurs majestueux, une bouteille brisée, des bonds temporels ne cessent de renvoyer, en seconde intention, à « Citizen Kane ». Et sur la forme, c’est une réussite totale, bien que soustractive : une mise en scène élégante, un walk and talk cinéphilique et sorkinien, des jeux de lumière en pagaille, une galerie de personnages s’enluminant les uns au contact des autres, le tout sans ligne directrice claire ni élément perturbateur unique ou conclusion définitive. C’est en cela que « Mank » relève à la fois d’une densité folle et d’un cinéma par soustraction : on y portraiture avec soin un milieu et une époque, mais en se jouant de certains canons cinématographiques. »

2 – La Communion de Jan Komasa

« Jan Komasa opte pour une mise en scène précise et sans effets inutiles. Le charisme de Daniel  est un atout essentiel du film, et se suffit presque à lui-même pour faire passer le message de l’ambiguïté de la foi telle que le cinéaste le ressent : Daniel est embarqué dans des actes très violents, mais est également capable de la plus grande empathie, la plus grande compassion envers « ses » paroissiens. Il est le moins ascétique de tous (voir la nuit de débauche qu’il s’offre lors de sa sortie du centre), mais il est également celui qui semble être le plus touché par la grâce divine. Sa dimension quasi-christique, puisque c’est de Corpus Christi qu’il s’agit, est également portée par son rôle dans le trauma collectif du village ayant perdu six jeunes dans un accident de voiture. Daniel fait office de guide spirituel face à des villageois consumés par la haine de la veuve du chauffeur, tout en se prévalant de la piété la plus pure.  Il est question de faute, de punition, de pardon, mais également de rédemption en ce qui concerne ce délinquant qu’on a vu dans la violence.

Le cinéaste questionne ainsi avec  intelligence la pratique de la religion catholique dans son pays, où il y aurait une appétence pour la forme, et non pour le fond. Comme dit le curé de la paroisse lui-même , « beaucoup viennent à la messe, mais peu prient ». Il questionne aussi le politique, les pratiques de corruption qui semblent encore gangrener la Pologne.

La Communion est un beau film qui ne dépare pas de ceux de ses immenses compatriotes, Pawel Pawlikowski (Ida, Cold War), et Jerzy Skolimovski (11 minutes, Deep End, Essential Killing) pour ne citer qu’eux. Les  choix de cadrage sont justes, avec des plans souvent serrés sur les protagonistes, et l’image de Piotr Sobocinski Jr. arrive à sublimer des intérieurs et des extérieurs tous simples avec une lumière toujours judicieuse. Sélectionné pour représenter la Pologne aux Oscars pour le prix du meilleur film étranger, La Communion n’a pas résisté à la tornade Parasite, sans pour autant démériter. »

1 – 1917 de Sam Mendes 

« Magnifiée par la photographie de Roger Deakins oscarisé en 2018 pour Blade Runner 2049, la nature assiste impuissante au cruel spectacle de la guerre. Les mouvements de caméra ne sont jamais nerveux, ni brusques mais élégants : ils resserrent ou élargissent le cadre, repoussent toujours plus loin la ligne d’horizon et accompagnent Schofield et Blake — qui traversent ensemble une grande variété de paysages : les tranchées anglaises et allemandes, les tunnels, la ferme, la canal… — dans une chorégraphie virtuose. Le spectateur devient le compagnon des soldats ; ce dernier fait abstraction du caractère factice du plan-séquence pour prendre part à une expérience cinématographique immersive. Outil narratif total, la caméra subjective capture sans filtre l’horreur et la désolation qui encerclent les protagonistes. Elle s’attarde sur leurs blessures et leurs uniformes couverts de boue, témoins tragiques d’épouvantables mares de sang et du calvaire quotidien vécu au front. Schofield, au contraire, ne doit pas s’appesantir sur sa souffrance. Le cinéaste sublime ce chaos en s’appuyant sur la puissance évocatrice et émotionnelle des images venue transcender les notions de territoire, de devoir et de sacrifice jalonnant le scénario signé Krysty Wilson-Cairns (Last Night in Soho, Penny Dreadful). La partition de Thomas Newman, quant à elle, va crescendo ; elle renforce l’atmosphère étrange et onirique qui se dégage continuellement du décor. 

Les deux acteurs qui incarnent à la perfection cette chair à canon jetée dans le brasier de la Grande Guerre sont prodigieux. Tout au long de leur parcours semé d’embûches, ils croisent leurs supérieurs hiérarchiques, des « points de repères » campés par Colin Firth (Genius), Andrew Scott (Sherlock), Mark Strong (Kingsman : Le Cercle d’or, Shazam!), Richard Madden (Cendrillon, Bastille Day, Rocketman) et Benedict Cumberbatch (Imitation Game), chacun symbolisant une étape décisive de cette funeste aventure.

En somme, Sam Mendes réinvente le film de guerre et signe un drame à la fois grandiose et intime sur la condition humaine. Reconstitution historique ou tragédie contemporaine loin de l’héroïsme belliqueux du cinéma de guerre patriotique et sanglant, 1917 rend un vibrant hommage aux combattants ainsi qu’aux héros méconnus de la Grande Guerre. Bouleversant. Intense. Éblouissant. Magistral. »

 

« Mirages et folies augmentées » : pavé de bonnes inventions

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Philippe Druillet n’est pas étranger à la réinvention de la bande dessinée française dans les années 1970-1980. Ce touche-à-tout (peinture, photographie, opéra-rock) prend rang aux côtés de Mœbius ou Gotlib pour son inventivité et ses partis pris radicaux. Mirages et folies augmentées, réédité chez Glénat, renferme quelques histoires courtes qui, déjà, témoignent de la patte singulière du scénariste-dessinateur.

Philippe Druillet fait étalage d’une maîtrise graphique telle qu’on peine à lui trouver des équivalents dans la bande dessinée francophone. Ses cités futuristes, ses personnages aux typographies changeantes, ses traits précis et abondants, vifs et ardents, font de chaque planche un spectacle qui se suffit à lui-même. Mirages et folies augmentées comporte des récits en couleurs et en noir et blanc, placés sous le sceau de la science-fiction ou du récit social sordide, en continu (relatif) ou en bulle autarcique (quelques planches seulement). Ce volume est aussi l’occasion de retrouver des figures devenues emblématiques, telles que Lone Sloane, et des expérimentations dont l’artiste est familier, certaines explorant, et ce n’est pas une surprise, l’univers lovecraftien.

À la fin de Mirages et folies augmentées, Gotlib fait dire à Philippe Druillet qu’il carbure à « l’énergie pure ». Il est probablement impossible de définir plus justement, en si peu de mots, ce qui fait la force du scénariste et dessinateur français. Capable de rebuter avec un viol collectif suivi d’un règlement de compte sanglant, mais aussi de transporter ses lecteurs dans des récits érotico-fantaisistes à triple fond, l’homme dessine comme un chirurgien sectionne des tissus organiques : avec science et sans ambages. La structure de ses planches est d’une liberté contagieuse. Les personnages qui y transitent vivent d’épiques ou absurdes aventures, mais toujours avec cette imagination débridée qui surplombe l’histoire autant qu’elle la guide.

La ville fait l’objet de toutes les attentions dans cet album, au point que les premières planches lui sont entièrement dévolues. Mais celui qui se distinguera dans la revue culte Métal hurlant s’en empare aussi à travers des conceptions rétro-futuristes, parfois verticales, toujours très inventives. Les ruptures dans ses représentations, entre la science-fiction et le récit anthropologique franco-français (« Le Garage à vélos »), agissent comme un écho. Car de ruptures, il sera également question dans les tonalités, enjouées, graves ou spectaculaires, ou dans l’élaboration des planches (très chargées/bavardes ou davantage épurées/contemplatives), voire les genres explorés (de la genèse de Sloane à « Firaz et la ville fleur » en passant par le terre-à-terre le plus absolu).

Sous toutes ses formes, Mirages et folies augmentées mérite le coup d’œil. Il porte les germes d’un artiste fécond et génial, dont les fautes de goûts (il y en a) sont instantanément reléguées à l’arrière-fond d’une créativité sans bornes ni rivages. Et c’est finalement en cela que Philippe Druillet demeure le plus marquant.

Mirages et folies augmentées, Philippe Druillet
Glénat, décembre 2020, 368 pages

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3.5

La vague gelée, le nouveau défi signé emg

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Après In waves (AJ Dungo – 2019), voici une nouvelle BD dont l’intrigue se situe dans le milieu du surf de haut niveau. Et si cet album peut laisser perplexe par certains aspects, force est de constater que l’auteur cherche tout sauf la facilité.

Nous sommes au bord d’une plage (San Telmo qui pourrait se situer en Espagne, Andalousie) où se tient une compétition de surf professionnel. Nicolas Marlin (vu son nom, on s’attend à ce qu’il y soit comme un poisson dans l’eau), Nick pour ses intimes, y arrive en compagnie de son team (une femme qui doit être son manager et un homme qui doit être son préparateur physique et psychologique). Un prologue nous a montré quelques éléments de l’enfance de Nick (natif d’Haïti) qui joueront un rôle déterminant dans l’intrigue.

À la recherche des bonnes sensations

L’intrigue paraît assez simple au premier abord, avec une compétition de surf mise en scène pour faire vibrer le public. Un commentateur annonce les concurrents, l’un d’eux porte un masque un peu comme un catcheur. Le look du représentant soviétique donne également à penser. Arrive le tour de Nick qui réalise une prestation décevante. L’endroit ne l’a jamais inspiré (la faute à un souvenir personnel à caractère dramatique) et il ne s’attend pas à mieux cette année. Mais il aura d’autres passages pour tenter d’améliorer son classement. C’est alors que la compétition est perturbée par l’irruption de trois navires de guerre au large (une base navale non loin semblait désertée). Il se passe quelque chose de ce côté, comme si les hostilités étaient déclenchées. Officiellement, la compétition est suspendue.

Où Nick pourrait dire « La vague, je l’ai »

Suite à une explosion, Nick sent la formation d’une immense vague. Lui qui venait d’annoncer (dégoûté) son abandon du surf de compétition, voit l’inspiration lui revenir de façon irrésistible. Il fait ni une ni deux, s’empare d’une planche et se retrouve sur cette vague comme il n’en avait jamais espéré. Les sensations sont telles qu’il se retrouve bientôt à réaliser une figure rarissime qui pourrait lui permettre de gagner la compétition. Alors, tout bascule et le dessinateur se lâche complètement. Sur cette vague hors normes, Nick observe un phénomène totalement inattendu. En effet, la vague (ainsi que les alentours) se met littéralement à geler, conséquence plus que probable de ce qui s’est passé avec les navires de guerre. À partir de ce moment-là, emg nous propose des péripéties assez délirantes.

Le phénomène emg

Auteur complet (scénario, dessin, couleurs), emg continue de surprendre. Mon souvenir remonte au festival BD de Colomiers 2018 où, intrigué, j’avais acquis son premier album Tremblez enfance Z46 qui date de 2012. L’ayant lu et cherchant à en savoir plus, j’avais profité de sa présence à Colomiers en 2019 pour discuter un peu avec lui. Il faut savoir qu’en 2018, le programme du festival présentait emg comme un ordinateur (voir la présentation éditeur), alors qu’en réalité derrière la signature emg (discrète référence à Hergé), se cache un original qui fignole des BD à son rythme en se fixant des défis. Passionné d’informatique (et probablement de jeux vidéo), il utilise ses possibilités pour donner un aspect particulier à ses œuvres. Ici, toutes les vignettes de l’album sont à l’image de l’illustration de couverture, avec un effet qui ressemble beaucoup à la pixellisation (emg utilise aussi un peu de lignage). Bien que je ne l’aie pas vu au travail, j’imagine qu’emg dessine d’abord et qu’ensuite il retravaille ses images pour produire cet effet. Le rendu est particulier et s’il donne à la BD un effet plus ou moins inimitable, je reste un peu perplexe : est-ce ou non judicieux ? À mon avis, il y a du pour et du contre. La pixellisation accentue l’effet mystérieux (qu’emg cultive : s’il accepte la discussion, il ne livre pas les clés de son œuvre), voire fantastique. Par contre, le rapport à la nature (les éléments) est faussé (idem pour les couleurs, légèrement plus chaudes que dans la réalité), ce qui me gêne même si c’est sans doute voulu : critique de notre tendance à observer le monde et donc la nature au travers du prisme des écrans et donc à accepter cette mise en scène perpétuelle visant à faire du spectaculaire pour capter et conserver l’attention du public confortablement installé face à son écran. Toujours est-il que je le tiens de la bouche de l’auteur : il cherche à proposer des albums qui incitent les lecteurs (lectrices) à s’interroger et il aime se fixer des défis (ce qui correspond à son rythme de publication).

Surf et BD

Le scénario est intéressant, puisqu’il mêle des éléments du passé de Nick (son histoire familiale), son rapport au surf ainsi que son caractère et sa façon de se livrer à de petits rituels personnels et à l’interprétation de symboles. J’ai apprécié l’approche suggérée par son grand-père qui lui permet de sentir arriver un moment hors du commun. Le dessinateur donne à percevoir l’atmosphère d’une compétition de surf, en particulier avec le vocabulaire utilisé, les comportements et mentalités. De plus, il se montre très à l’aise avec le medium BD, organisant ses cases et ses planches (qui, elles, ne sont pas de surf) avec autant de diversité que de besoins.

Petits défauts et immense potentiel

On peut quand même remarquer que tout tourne autour du personnage de Nick, le seul dont les faits et gestes méritent l’attention. Enfin, ma déception se situe en fin d’album, quand emg enchaîne trop vite à mon goût certains événements qui permettent à Nick (rejoint par son grand-père) de retrouver la terre ferme et une réalité plus conventionnelle. L’auteur sait bien que le fantastique se passe d’explication, mais il laisse trop l’incertitude à mon goût entre rêve, fantasme et réalité. Ou bien, il va tout simplement trop loin en ouvrant une fenêtre sur une possibilité faramineuse pour la refermer aussitôt. Toujours est-il que ce dessinateur qui cultive le goût du mystère et préserve farouchement son originalité, fait partie des artistes à suivre. Le jour où il s’attellera à un projet pour lequel ses goûts et obsessions entreront en adéquation avec sa façon d’appréhender un sujet, il peut très bien créer un chef-d’œuvre.

La vague gelée, emg

Éditions Tanibis, mars 2020, 115 pages

 
 
 
 
 
 
 
 
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3

Les Raisins de la Colère, de John Ford

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Réalisé en 1940 par John Ford, The Grapes of Wrath est l’adaptation du roman de John Steinbeck. L’histoire d’une famille de métayers qui espèrent trouver du travail en Californie alors que la crise bat son plein. Un road movie, parmi les premiers du genre, et un grand film politique.

Oklahoma, années 30 :

Ce sont sans doute les photographies de Dorothea Lange qui montrent le mieux la misère des années trente aux Etats-Unis. Autant de portraits de pauvres gens accablés par la misère absolue et l’angoisse d’un avenir incertain. L’état d’Oklahoma, fragilisé par deux années de sécheresse, en a payé le prix fort. Le roman de Steinbeck se focalise justement sur les « Okies », ces migrants devenus indésirables dans leur propre pays. Boutés hors de leurs terres par des acquéreurs sans scrupules et exploités ensuite comme des bêtes de somme, ils se retrouvent par milliers à parcourir les routes de l’Ouest en quête d’un illusoire Eldorado. Mais le rêve de Californie se transforme pour nombre de ces familles en véritable cauchemar.

Du roman au film

On retrouve dans le film la plupart des péripéties du roman. Les étapes dans les campements insalubres, l’hostilité des Californiens à l’encontre des « envahisseurs » et surtout la collusion entre exploiteurs et forces de l’ordre. De même, la plupart des personnages sont repris dans le scénario. Tom Joad le rebelle (Henry Fonda, magnifique), Ma la matriarche (Jane Darwell), Granpa et son fichu caractère ou encore Jim Casy interprété par un John Carradine particulièrement inspiré. On peut regretter que la relation entre Tom et son jeune frère ne soit pas aussi développée que dans le roman ou que le personnage de Rosasharn ne prenne pas la dimension que lui confère Steinbeck, il n’en reste pas moins qu’en à peine plus de deux heures le réalisateur réussit une transposition aussi juste dans l’esprit que globalement fidèle dans le déroulé.

La vision de John Ford

Si John Ford s’écarte à de rares occasions du roman, il enrichit le scénario de quelques scènes inédites. Comme celle, poignante, du bistrot des routiers. La photographie somptueuse du chef op. Gregg Toland apporte par ailleurs à cette histoire de larmes et de poussière une interprétation visuelle fantastique, au sens expressionniste du terme. En filmant au plus près les visages, les regards, les attitudes, précisément à la manière de Dorothea Lange. Ou en recréant cette atmosphère de fin du monde si magnifiquement dépeinte par Steinbeck. Mais c’est aussi le John Ford politisé, engagé que l’on perçoit. John Ford, que D. Zanuk avait choisi pour cette adaptation, est ici dans son élément et déploie quelques grandes thématiques qui marqueront sa filmographie : la mythologie, le rêve de l’Ouest et la préoccupation pour la justice sociale héritée de ses origines irlandaises.

Un beau film qui n’a rien perdu de sa force ni de son actualité.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre français : Les Raisins de la colère
  • Titre original : The Grapes of Wrath
  • Réalisation : John Ford
  • Scénario : Nunnally Johnson, d’après le roman de John Steinbeck
  • Production : Darryl F. Zanuck
  • Décors : Thomas Little
  • Photographie : Gregg Toland
  • Son : Roger Heman Sr.n George Leverett et Edmund H. Hansen
  • Montage : Robert Simpson
  • Direction musicale : Alferd Newman
  • Société de production : Twentieth Century Fox
  • Société de distribution :Twentieth Century Fox
  • Budget : 750 000 $
  • Pays d’origine : Etats-Unis
  • Format : noir et blanc Ratio : 1.37:1 – 35 mm – son : mono (Western Electric Mirrophonic Recording)
  • Genre : drame
  • Langue : anglais
  • Durée : 129 minutes
  • Dates de sortie : 24 janvier 1940 (E-U) et 31 décembre 1947 (France)

 

 

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4.5

Le Sel de la terre (1954) : Miroir d’une Amérique ignorée.

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Grand classique du cinéma engagé, longtemps blacklisté ou réduit à de la simple propagande communiste, Le sel de la terre est une œuvre forte et sans concession qui emprunte la voie du néoréalisme pour mieux évoquer la lutte des mineurs, et surtout celle de leurs femmes. Un film dont la rareté est d’autant plus précieuse qu’il fut tourné durant les années cinquante, en pleine hystérie maccarthyste.

Moment d’Histoire à lui tout seul, Le sel de la terre gagne à être connu car il est le reflet d’une Amérique bien souvent ignorée, voire méprisée, celle qui appartient aux ouvriers, aux émigrés mexicains ou aux femmes, celle qui n’est jamais mise à l’honneur par Hollywood et son usine à rêves préfabriqués. Il faut dire qu’en ce début des années 50, à l’ère de la chasse aux sorcières et du star system triomphant, le cinéma à vocation sociale est généralement repoussé à la marge, subissant vivement la censure et vivant dans un état de quasi-clandestinité (le film sera boycotté par la majorité des salles et ne connaîtra une distribution véritable que douze ans plus tard aux Etats-Unis). C’est d’ailleurs ce qui arrive aux principaux artisans du film (le réalisateur Herbert Biberman, le scénariste Michael Wilson, et le producteur Paul Jarrico), qui seront consignés à la liste noire, sous prétexte d’être potentiellement Rouges, et contraints à un tournage pour le moins compliqué (surveillance du FBI, tracasseries administratives, etc.). Le film devient, dès lors, un manifeste de la résistance à lui tout seul, répondant courageusement au maccarthysme tout en symbolisant l’entente solidaire entre des professionnels du cinéma US et des travailleurs de leurs pays.

Bien évidemment, du fait de ses conditions aléatoires de réalisation, le film peut sembler techniquement défaillant (jeu des acteurs non professionnels, coupes inexactes, fondus enchaînés maladroits…), voire classiquement militant. Il faut dire que Le sel de la terre ne se cache pas d’être démonstratif, adoptant pleinement le montage dialectique des Soviétiques tout en épousant la structure d’un véritable tract : se suivent ici, d’une manière foncièrement linéaire, le quotidien, l’injustice, la grève, la répression et la résolution du conflit. Sans autre motivation que celle de faire valoir la cause de ces Mexicains à la recherche d’une prospérité illusoire en Amérique, Biberman fait l’éloge de la lutte contre le racisme et, de manière fort inattendue, pour l’égalité des sexes. Et c’est bien là la grande réussite du Sel de la terre : donner à la lutte sociale la valeur d’une lutte follement humaniste, sortant la revendication du simple carcan propagandiste pour la porter sur un terrain bien plus universel et fondamental : pour l’égalité entre les ethnies, les sexes, les citoyens, pour l’espérance ultime de voir enfin s’arrêter l’exploitation de l’homme par l’homme. La posture virile et révolutionnaire de l’habituel film contestataire se transforme alors en quelque chose de bien plus sensible, œuvrant moins contre autrui que pour une solidarité entre les individus, pleine et entière.

Le Sel de la terre conserve une place particulière dans l’histoire du cinéma parce qu’il fut courageusement hors normes, non porté par un grand nom du cinéma mais qui répond bien à l’urgence d’une époque, au besoin de questionner les consciences et d’ouvrir un débat citoyen. C’est ce que le recours au néoréalisme permet habilement, illustrant par la forme le cheminement des idées : en arrêtant le travail, en se soustrayant à la vision d’un monde imposé par les patrons, les ouvriers ouvrent les yeux sur leur propre condition : pourquoi la précarité serait une fatalité (absence d’eau potable, de logement décent) ? Pour quelles raisons le travailleur devrait se résoudre à un destin de Sisyphe moderne ? À travers cette lutte contée par une femme, la bien nommée Esperanza, Biberman rappelle aux hommes leurs droits et les espoirs qu’ils ont pu avoir de l’Amérique. Des espoirs jusqu’alors déçus, comme l’évoque très bien cette mise en scène mélancolique où résonne un hymne national US joué en accords (désespérément) mineurs.

Cependant, la grande force du Sel de la terre est d’adjoindre à ce questionnement social un autre exclusivement adressé au cinéma américain dans son ensemble : pourquoi Hollywood s’empêtre-t-il dans ses archétypes de genre, dans son obstination à faire du mâle blanc le seul héros possible de l’histoire ? C’est peu dire si la révolution souhaitée par Biberman a irrité l’ordre établi, car trop en avance sur son époque.

Synopsis : Basé sur des faits réels, le film suit des travailleurs mexicano-américains luttant pour la parité salariale avec les travailleurs anglophones et pour un meilleur traitement. Lorsqu’une injonction est imposée, les femmes prennent la main pour lutter et laissent leurs maris et enfants à la maison.

Le Sel de la terre : Bande-Annonce

Le Sel de la terre : Fiche technique

Réalisation : Herbert J. Biberman
Scénario : Michael Wilson
Photographie : Leonard Stark et Stanley Meredith
Production : Paul Jarrico
Genre : drame historique
Durée : 94 min
Date de sortie : 18 mars 1955 (France)

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3.5

« Un fils » : en pleins bouleversements

Pour son premier long métrage, distribué par Arcadès, Mehdi Barsaoui nous emmène au cœur de sa Tunisie natale. Il fixe son intrigue, stratifiée, en 2011, en pleines révolutions arabes, au moment même où le général Kadhafi vit ses derniers instants au sommet de l’État libyen.

La révolution du jasmin, qui s’est déroulée du 17 décembre 2010 au 27 février 2011, a été perçue en Occident de manière ambivalente : les uns ont salué le soulèvement d’un peuple opprimé en quête de démocratie, les autres ont regretté l’avènement corollaire du parti islamiste Ennahdha, ainsi que l’absence de solutions apportées aux griefs des Tunisiens. Mehdi Barsaoui fait sans cesse basculer son film entre ces deux visages contradictoires : le pays qu’il portraiture est à la fois celui d’adultes consommant de l’alcool, blasphémant et couchant en dehors du mariage et celui qui érige Aziz, un jeune garçon de onze ans, en victime collatérale d’un attentat djihadiste. Les paysages arides d’une Tunisie de carte postale, aperçus durant le voyage d’une famille vers un hôtel de Tataouine, apparaissent d’une quiétude trompeuse, en ce sens qu’ils ne disent rien des fractures à l’œuvre dans la société nationale. En Tunisie, sous des dehors modernistes, l’adultère peut vous mener derrière les barreaux et les procédures administratives ploient sous le poids des conservatismes, y compris lorsque la vie d’un enfant est en jeu.

Là est précisément le nœud d’Un fils. Fares, Meriem et leur fils Aziz sont au mauvais endroit au mauvais moment. Ils assistent, médusés, à l’embuscade tendue par des djihadistes à des fonctionnaires de police tunisiens. Leur week-end à Tataouine prend alors un tour dramatique : Aziz est grièvement blessé par balle. Le diagnostic des médecins est sans appel : sans une greffe de foie, il ne reste à l’enfant que deux ou trois semaines à vivre. Partant, avec beaucoup d’à-propos, Mehdi Barsaoui va filmer le calvaire permanent de ses parents. En Tunisie, les dons d’organes sont rares et les procédures administratives très lourdes dès lors que le donneur n’appartient pas au cercle familial rapproché. Najla Ben Abdallah et Sami Bouajila, campant respectivement la mère et le père d’Aziz, sont confondants de justesse et de vulnérabilité dans l’épreuve que leur personnage traverse. Toute leur impuissance est matérialisée en quelques regards, ou lorsque Faris se tape machinalement, de dépit, la tête contre un mur.

À cette première couche narrative viennent s’en ajouter deux autres. La première est une intrigue intra-familiale portant sur la paternité et l’adultère dans la société tunisienne. Elle illustre parfaitement le combat entre traditions (notamment religieuses) et modernités (notamment l’émancipation des individus, et a fortiori des femmes) en cours dans ce petit pays musulman d’Afrique septentrionale. La seconde nous emmène dans une Libye voisine insurrectionnelle et au bord de l’implosion. Conformément aux photographies retrouvées dans les téléphones portables des migrants arrivés en Italie ces dernières années ou au travail du photojournaliste mexicain Narciso Contreras réalisé dans les centres de rétention de migrants du nord-ouest de la Libye, Mehdi Barsaoui nous plonge dans ces établissements où des enfants sont numérotés et destinés au trafic d’organes. Au regard du travail de documentation – médical et politique – effectué par le néo-cinéaste tunisien, il n’est guère étonnant d’apprendre que l’écriture de ce long métrage a duré pas moins de quatre années – avec, en tout, vingt-trois versions différentes du scénario !

De bout en bout, Mehdi Barsaoui parvient à poser sa caméra à bonne distance des personnages et des enjeux. Un fils est touchant sans se montrer lacrymal, dense sans être pesant. Il montre par quelle absurdité dogmatique une vie peut basculer arbitrairement. Il se pare en outre de moments particulièrement forts : des instants douloureux filmés à travers un miroir fendus, des regards lourds de sens, un achat d’organe qui se solde par l’échange d’un enfant… Pour un premier essai, le réalisateur Mehdi Barsaoui fait preuve d’une maturité appréciable, plutôt engageante quant à la suite de sa carrière de réalisateur.

BONUS

En supplément de cette édition se trouve une longue interview de Mehdi Barsaoui, qui revient sur le processus d’écriture du film, l’intervention salutaire d’une consultante extérieure (notamment pour la caractérisation des personnages féminins), mais aussi le choix des acteurs ou la question du pathos. Le réalisateur explique par ailleurs que c’est l’image d’enfants boucliers utilisés par le régime kadhafiste qui est à l’origine du versant libyen de l’intrigue. Il s’épanche aussi sur la musique, ce mélange de charango et de saxophone destiné selon lui à renforcer l’universalité du propos (ce qui aurait été plus difficile avec des sonorités typiquement orientales).

Fiche Technique

Rapport de forme : 2.35:1
Classé : Tous publics
Format : Couleur, Cinémascope, PAL
Durée : 1 heure et 36 minutes
Sous-titres : : Français, Anglais
Langue : Arabe (Dolby Digital 5.1), Français (Dolby Digital 5.1), Arabe (Dolby Digital 2.0), Français (Dolby Digital 2.0)
Studio : Jour2Fête
ASIN : B089D34P4F

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3.5

Police d’Anne Fontaine : un pas de côté qui tombe à plat

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Police d’Anne Fontaine en voulant faire un pas de côté, passe complètement à côté de son sujet. Il ne se passe pas grand chose en termes d’action, mais ce qui se joue dans les sentiments et l’enjeu politique n’est pas traité non plus. Dommage, car l’idée était bonne de mêler costumes civils et costumes de flics dans un mouvement contestataire. Le film est sorti en salles en 2020 et a été vu pendant le confinement grâce à l’excellent travail de La 25e heure.

Une police sans force

La première partie de Police, le dernier film d’Anne Fontaine, laisse penser à un regard ultra réaliste et usé sur la profession. On y croise en effet trois personnages, tantôt en habits de flic, tantôt en civil, dont les vies privée et professionnelle ont cessé de faire battre leurs cœurs. Déjà quelque chose cloche, sonne faux, on peine à croire au personnage de Virginie Efira notamment. Elle est livide, presque grise, sans saveur. Pour jouer la désillusion, on a vu mieux. En effet, Maïwenn avec Polisse s’attaquait elle aussi (non sans maladresse) aux vies cabossées des policiers mais les acteurs avaient du panache.

Ici, tout est empâté notamment dans une mise en scène répétitive qui ne marche pas vraiment. En effet, on ne comprend pas trop ce que l’alternance des points de vue apporte à cette première partie qui n’a pas de fin.  On voit des gars contents d’aller castagner des plus jeunes sans que rien ne soit contextualisé. Rajoutez à cela la grossesse « surprise » de Virginie et vous avez le tableau. Ainsi tout s’enchaîne, dialogues comme situations, sans que rien n’accroche. Déjà dans Blanche comme neige, son précédent film, on peinait à voir où Anne Fontaine voulait en venir, là c’est carrément le vide abyssal.

Contre champ

Soudainement, la réalisatrice décide de faire un pas de côté. Il ne s’agit plus de parler du quotidien un peu morne des policiers (sauf quand ils peuvent frapper des gens, oui oui, ce n’est pas nous qui le disons mais eux !), mais de les filmer dans une mission qui n’est pas la leur habituellement (à la faveur d’un incendie, seule vraie belle séquence du film). Il leur faut en effet conduite un débouté du droit d’asile vers la mort. Cette info, ils la découvrent plus tard alors que nous, on avait compris depuis quinze minutes. Tout aussi soudainement que le pas de côté, les trois policiers (pour l’un ce sera plus long) se découvrent une conscience politique.

C’est le temps du « suspense » où on ne sait pas si l’homme muet, aux côté des trois autres giga bavards, va profiter de l’accalmie des policiers pour s’échapper. S’en suit un jeu de regards plutôt vaseux et des longueurs interminables. Il y a même une séance de repas au Quick franchement insupportable d’inutilité. Comme ils sont incapables de communiquer et ne font que s’engueuler, celui qui ne comprend rien à ce qui se dit prend peur. On ne sait rien de lui, cela est assez beau puisque c’est aussi le cas de nos policiers. Cependant, la réalisatrice ne fait pas grand chose de cela. On oscille entre la gentillesse ou la dangerosité du personnage, qui devient un faire valoir. Ne pas chercher à le comprendre prouve à quel point l’enjeu moralisateur est vain. Au final, on ne sait pas s’il survivra ou non, si Virginie avorte ou pas. En fait, on ne sait rien, on ne va nulle part. Peut-être est-ce une métaphore de ce que vivent les personnages, mais là rien n’est vraiment construit. Et même les trois acteurs qu’on adore finissent par être agaçants.

Quand les enjeux ne sont pas définis, la couleur du film ne se dessine pas, rien n’est intéressant. On surfe sur des sujets sans prendre jamais le creux de la vague. Le film n’a véritablement de police que le titre, pas l’uniforme ni la sueur. Un grand raté qui aurait pourtant pu être une passionnante réflexion. Dommage.

Bande annonce : Police

Fiche technique : Police

Synopsis : Virginie, Erik et Aristide, trois flics parisiens, se voient obligés d’accepter une mission inhabituelle : reconduire un étranger à la frontière. Sur le chemin de l’aéroport, Virginie comprend que leur prisonnier risque la mort s’il rentre dans son pays. Face à cet insoutenable cas de conscience, elle cherche à convaincre ses collègues de le laisser s’échapper.

Réalisation : Anne Fontaine
Scénario : Anne Fontaine, Claire Barre, d’après l’oeuvre de Hugo Boris
Producteurs :  Philippe Carcassonne, Jean-Louis Livi
Interprètes : Virginie Efira, Gregory Gadebois, Omar Sy, Payman Maadi
Photographie : Yves Angelo
Montage : Fabrice Rouaud
Sociétés de production :  F comme Film,  Ciné-@, StudioCanal, France 3 Cinéma, France 2 Cinéma, Korokoro, Scope Pictures
Distributeur : Studio Canal
Genre : drame
Durée : 169 minutes
Date de sortie : 2 septembre 2020

France – 2020

Le festival du Film kazakhstanais nous propose de voir 14 classiques en ligne

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14 films du Kazakhstan, 14 classiques du cinéma kazakhstanais sortis entre 1938 et 1994, sont disponibles gratuitement pendant deux semaines. Voilà le cadeau que la 2ème édition du Festival du Film kazakhstanais propose aux cinéphiles. Petit retour sur cinq de ces films rares, donc précieux.

Le 16 décembre 2020, la 2ème édition du festival du Film kazakhstanais a ouvert ses portes. Des portes virtuelles, en l’occurrence puisque, pour des raisons évidentes, le festival ne peut pas se dérouler “physiquement”. Les organisateurs, c’est-à-dire l’Organisation Française du Cinéma Kazakhstanais, en partenariat avec le studio de production et de distribution KazakhFilm et le Ministère de la Culture et des Sports de la République du Kazakhstan, ont donc décidé de diffuser les films sélectionnés en ligne. Les films sont donc accessibles gratuitement pour tous sur le site du festival.

Cette année, la sélection se concentre sur les classiques du cinéma kazakhstanais. De 1938 à 1994 (c’est-à-dire de l’époque stalinienne jusqu’à l’ère du Kazakhstan indépendant post-URSS), le festival nous propose un aperçu vaste et varié de la production de cette république, ce qui ravira aussi bien les cinéphiles curieux de ces films que l’on a trop peu d’occasions de voir, que ceux qui veulent se renseigner plus avant au sujet de la culture du Kazakhstan.

Bien entendu, le Kazakhstan faisant partie de l’URSS jusqu’en 91, certains des moyens mis en œuvre pour des films sont ceux de l’ensemble du pays ; ainsi, certains scénarios sont écrits, entre autres, par Nikita Mikhalkov ou son frère Andreï Kontchalovski.

Nous avons pu voir cinq films qui donnent une idée de la diversité de la sélection, cinq films dans lesquels le combat pour la liberté du peuple kazakh prend une place primordiale. Ces cinq films datant de l’époque soviétique, ils se déroulent dans un monde nettement divisés en deux camps, généralement les Rouges et les Blancs.

Amangueldy, de Moisej Levin (1938, 83 minutes, noir et blanc)

Le film est présenté comme l’œuvre fondatrice du cinéma kazakhstanais. De fait, il se présente comme l’épopée d’Amangueldy Imanov, qui, en 1916, va se rebeller contre l’ancien système traditionnel qui plaçait les Kazakhs sous l’autorité du Tsar. Arrêté pour s’être révolté contre l’envoi de Kazakhs sur le front de la Première Guerre Mondiale, Amangueldy fait la connaissance d’Egor, un militant bolchévique qui lui enseignera la doctrine de Lénine.

A priori, le film pourrait paraître être une simple œuvre de propagande, mais elle est plus profonde que cela. Certes, il y a bel et bien des messages de propagande (mais était-il possible, dans l’URSS de 1938, de faire autrement ?), mais le film se distingue aussi par ses questionnements sur l’identité et la place des différentes “nationalités” dans le cadre de la Russie impériale, puis de la Russie bolchévique (l’action du film s’étendant jusqu’en 1919, on ne peut pas encore parler d’URSS).

Amangueldy se présente comme une suite d’épisodes entrecoupés d’ellipses, ce qui permet de maintenir un rythme sans temps mort. Le film se distingue aussi par un aspect ethnographique qui l’on retrouvera dans d’autres films de la sélection.

Les Chants d’Abaï, de Grigori Rochal et Efim Aron (1945, 93 minutes, noir et blanc)

Les Chants d’Abaï est incontestablement une des grandes découvertes de ce festival jusqu’à présent. Un film à l’image de son protagoniste, humain, sensible, émouvant et intelligent.

Le film se déroule dans la seconde moitié du XIXème siècle. Abaï est un poète, philosophe, musicien, fondateur d’écoles, etc. Bref, tout ce qui peut permettre d’élever l’esprit de ses semblables l’intéresse. A ses côtés, un exilé russe, Nifont Ivanovitch, l’aide et le soutient. Tous les deux représentent des personnalités marginalisées dans la Russie impériale.

Un des élèves d’Abaï, Aidar, décide d’épouser une jeune veuve, au mépris des traditions ancestrales qui “réservent” la jeune femme au frère de son défunt époux. Abaï va donc s’élever contre ces préceptes inhumains, au risque d’attirer la haine contre lui.

Certes, le film reprend un schéma assez typique du cinéma historique soviétique : le conflit entre les traditions qui enferment les individus dans des carcans ancestraux, et la modernité qui permet aux individus de se développer en toute liberté. Mais Les Chants d’Abaï est un film dénué de propagande (il faut dire que toute allusion au bolchévisme aurait été anachronique ici), ce qui, dans l’URSS de 1945, est déjà suffisamment rare pour être signalé. Loin des films de guerre qui étaient alors la norme, Les Chants d’Abaï mise sur l’humain. Les personnages se divisent nettement en deux catégories irréconciliables, mais cela n’empêche pas de développer leur psychologie. Abaï est un homme de culture et d’humanisme.

Là aussi, il faut signaler un aspect ethnographique intéressant, en particulier dans la scène du mariage.

L’ensemble constitue un film beau et émouvant.

Matin anxieux, d’Abdoulla Karsakbaev (1966, 88 minutes, couleurs)

Matin anxieux nous ramène à la même époque qu’Amangueldy, mais avec une ambiance très différente. Nous sommes en 1918, à la frontière entre le Kazakhstan et la Chine. Le commissaire Tokhtar dirige une troupe de tchékistes qui surveillent la frontière pour empêcher les opposants politiques de la traverser. Son ennemi personnel, celui dont la traque est devenue presque obsessionnelle, s’appelle Junis.

Et lorsque Tokhtar parvient enfin à arrêter Junis, il est lui-même arrêté par son propre supérieur hiérarchique. Tokhtar a fait l’objet de dénonciations mensongères et se retrouve enfermé avec son ennemi juré.

C’est dans sa seconde moitié que le film prend tout son sens. Ce qui avait toutes les allures d’un film de guerre se change alors en un drame plein d’amertume lorsque Tokhtar se met à douter de sa position. Lui qui était jusque là un inébranlable et irréprochable bolchévique se pose des questions sur son engagement. En filigrane, il est possible de sentir là, dans ce film se déroulant en 1918, une prémonition du pouvoir policier qui s’abattra sur l’URSS.

La fin de l’Ataman, de Chaken Aïmanov (1970, 140 minutes, couleurs)

Nous continuons notre parcours dans le Kazakhstan ravagé par la guerre civile, en 1920 cette fois.

L’Ataman est le titre donné au chef élu d’une armée cosaque. Dans ce film, scénarisé par Andreï Kontchalovski, l’Ataman s’appelle Doutov et c’est un fervent opposant aux communistes. Il s’est réfugié en Chine, où il prépare des incursions contre les bolcheviques.

Côté Kazakh, Kassymkhan Tchadiarov, un chef des tchékistes, se fait arrêter pour trahison. Il parvient à s’évader et passer la frontière : il cherche à se rallier à Doutov.

La Fin de l’Ataman est un long film d’espionnage. Peu d’action ici, mais on va suivre le trajet du protagoniste qui va remonter un à un les échelons de l’organisation de Doutov. Ici, comme il se doit, il y a des agents doubles, voire triples, et il est impossible de savoir à qui on peut se fier. Le rythme est lent, mais le suspense parvient à s’installer et l’intrigue est prenante.

Transsibérien Express, d’Eldor Ourazbaev (1977, 90 minutes, couleurs)

Coécrit par Nikita Mikhalkov, ce film est une deuxième aventure du protagoniste de La fin de l’Ataman sans être, à proprement parler, une suite, dans le sens où les films peuvent se voir dans n’importe quel ordre.

1927. M. Saito, un homme d’affaires japonais, veut se rendre à Moscou pour renouer des relations commerciales avec l’URSS. Sa fille est alors abattue par un homme que l’on fait passer pour un tchékiste, afin que Saito renonce à son projet. Mais rien n’y fait et l’homme prend le Transsibérien pour se rendre dans la capitale soviétique.

Fan, un émigré russe vivant en Mandchourie, se fait contacter par un réseau d’émigrés “blancs” qui lui propose d’assassiner Saito. Or, il se trouve que Fan est en réalité l’agent tchékiste Tchadiarov. Il aura tout le trajet pour déjouer le complot et en remonter les ramifications.

De ces cinq films, Transsibérien Express a paru l’un des plus maîtrisés, aussi bien par l’écriture que par la réalisation et l’interprétation. Le rythme permet au suspense de s’installer pleinement tout en développant la psychologie des personnages. Le résultat est passionnant.

Festival du Film kazakhstanais : Bande-annonce

Salles de cinéma : étreintes brisées

Les salles de cinéma n’ont pas été citées dans un premier temps dans les discours officiels (et plus largement la culture) puis sont finalement restées fermées le 15 décembre dernier. La lumière n’a pas éclairé le bout du tunnel des salles obscures. Au-delà de la question sanitaire et politique qui laisse place ou non à la culture, c’est quoi la salle de cinéma ? Si pour Mathieu Kassovitz,  les salles  se sont « pas essentielles » en temps de crise, d’autres comme Nicolas Maury crient dans la nuit pour leur réouverture. Dans 44 lettres adressées aux spectateurs et spectatrices par les gens du métier, le cinéma redevient essentiel. Pour les cinéphiles que nous sommes, elle est un lieu où être à sa place, où le rêve se déploie. A travers différentes expériences de cinéma en salle, j’ai décidé, moi aussi, d’adresser une lettre d’amour au 7e art et aux découvertes lumineuses dans l’obscurité.

« Rendez-nous la lumière »…

Mon premier souvenir de la salle de cinéma s’est construit par l’intermédiaire de deux autres regards. Je n’étais pas la spectatrice originelle, mais celle du spectacle de mes parents qui rentrent du cinéma et parlent du film. Ainsi, longtemps j’ai cru que Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain était l’histoire d’un nain de jardin qui part en vacances et fait parvenir des photos à son père. J’ai donc imaginé pendant des années qu’un nain de jardin faisait le tour du monde, tout seul avec ses petites jambes. Je voyais encore le cinéma comme un méli mélo de couleurs, de joie et d’enchantement permanent. J’aurais ainsi pu faire mienne la phrase du personnage de Du temps qu’on existait (de Marien Defalvard): « J’avais passé tout ce temps dans le noir d’une salle de cinéma, devant un film rieur, qui commençait et finissait bien. La projection terminée, j’étais sorti sourire aux lèvres, de la vie comme de cette salle de cinéma, et par les couloirs, j’étais arrivé dehors. Je me retrouvais dans un grand boulevard surpeuplé où passaient en trombe des voitures; il faisait gris et très froid. Les gens se bousculaient, parlaient fort: je croyais comprendre qu’ils n’avaient pas aimé le film… ». Comme s’il existait une franche rupture entre la salle et l’extérieur. Un truc qui permet de regarder Mommy assise à côté de Michel Piccoli et de ne pas trouver cela incongru. De partager avec ce grand acteur, le temps d’un film, une émotion commune, quelque chose qui nous a rapprochés bien plus que si je lui avais demandé un simple autographe. Bien sûr, pour lui, la séance a du paraître banale, mais pour moi, elle est devenue un symbole.

… « rendez-nous la beauté »

Aller au cinéma, ce n’est pas seulement voir un film, c’est sentir qu’il existe une communauté de sentiments, de sensations. Ce n’est plus la solitude d’un Bashung qui chante « un jour je sourirai moins, jusqu’au jour où je ne sourirai plus », mais plutôt : je suis sensible aux mêmes histoires, il existe donc une communication possible même entre les inconnus. Il s’agit soudainement de « partager des solitudes ». Quel souvenir glaçant et poignant que celui de cet homme assis à mes côtés qui n’a cessé de sangloter pendant toute la séance du film Amour et m’a raconté ensuite pendant une heure quel écho sa vie avait avec le film. Le festival d’Angoulême, pas celui de la BD mais du ciné (fin août), en est également une fabuleuse illustration. Les acteurs et réalisateurs se promènent dans la ville sans tapis rouge comme dans un vaste plateau de cinéma à ciel ouvert. Les spectateurs présents, échangent et rêvent, leur ville ressemble enfin à un terrain de jeu géant. Des moments puissants se dessinent alors, comme lorsque que je pleure doucement à la fin de Bonhomme et que la réalisatrice, assise non loin de moi, s’en émeut à voix basse. Même les séances les plus douloureuses restent des moments d’une vie : je me souviendrais longtemps de la colère de mon père à la sortie de Paranoïd Park que nous avions tous les trois détesté. Il y avait quelque chose, là encore, d’un immense partage. Une communication qui ne s’est jamais rompue puisque la somme de nos désaccords s’est ensuite bien souvent réglée devant des films de cinéma. De la toute première séance avec ma mère pour Le Petit vampire d’Ulrich Edel – dont je garde en mémoire l’attente avant la séance, tout le fantasme qui montait en moi – à notre dernière séance pour Miss, où nous nous sommes regardées quand la voix de Clara Luciani a envahi la salle, toute mon enfance s’est construite à coup de séances de cinéma. La salle est devenue un mode de communication à part entière, sa disparition même temporaire m’a comme rendue muette.

Regarder 

La salle devient souvent un enjeu supérieur à elle-même comme me le rappelaient récemment les bénévoles d’un cinéma de campagne. L’un deux voyait tous les films, déterminait à l’avance ceux qui allaient marcher ou non. Devant les grandes affiches, il montrait que ce n’était plus tant le film qui était en jeu que la vie d’un village. Ce n’est pas pour rien certainement que devant une séance de Mes nuits avec Théodore, une spectatrice s’est levée en colère pour dire à quel point c’était scandaleux de vide. On se regarde au cinéma autant qu’on regarde. Chaque film a pour moi une odeur, je n’oublierai jamais l’odeur de chien mouillé qui a précédé la séance de Portrait de la jeune fille en feu et qui a fait écho à ce saut dans la mer qui ouvre quasiment le film. Les rebonds sont nombreux entre la toile et les spectateurs. Dans ce même film, dans la scène finale, le personnage de nouveau est autant regardé qu’il regarde et les larmes d’émotion sont en partie créées par le souvenir mais aussi par l’éclat de la musique dans une salle. Un visage plein de larmes n’a jamais autant de force quand il pleure seul dans son canapé. J’ai beau avoir détesté La Rafle, je garde en mémoire les chaudes larmes de mon voisin de huit ans qui n’était pas du tout préparé à observer un génocide qui implique la mort d’enfants. C’est aussi son émotion à lui qui a été révélatrice des failles du film. Sur le moment, elle comptait pourtant pour elle seule. Un peu comme lorsque j’ai découvert pour la tout première fois L’Aurore de Murnau, projection accompagnée au piano par mon professeur de cinéma au lycée. Tout était comme suspendu, hors du temps. Les yeux de mes camarades étaient eux aussi rivés sur l’écran. Bien sûr, cette magie n’existe pas à chaque fois, mais elle opère quand même bien souvent: nos corps ne se regardent plus, ne se jugent plus, nos yeux sont levés vers l’écran et chacun a la sensation qu’il est au bon moment, au bon endroit. C’est la rareté de ce sentiment si simple qui rend la réouverture des salles de cinéma si prégnante, si nécessaire. Partager nos solitudes est essentiel et encore plus en temps de crise car une série Netflix, aussi bonne soit-elle, ne remplacera jamais les frissons du voisin, les commentaires quelques sièges plus haut. Et surtout cette impression rassurante, galvanisante, qu’il existe un endroit au monde où la vie se déroule sans nous comme un long fleuve intranquille.

Lettre-film de Nicolas Maury pour la réouverture des salles