La vague gelée, le nouveau défi signé emg

Après In waves (AJ Dungo – 2019), voici une nouvelle BD dont l’intrigue se situe dans le milieu du surf de haut niveau. Et si cet album peut laisser perplexe par certains aspects, force est de constater que l’auteur cherche tout sauf la facilité.

Nous sommes au bord d’une plage (San Telmo qui pourrait se situer en Espagne, Andalousie) où se tient une compétition de surf professionnel. Nicolas Marlin (vu son nom, on s’attend à ce qu’il y soit comme un poisson dans l’eau), Nick pour ses intimes, y arrive en compagnie de son team (une femme qui doit être son manager et un homme qui doit être son préparateur physique et psychologique). Un prologue nous a montré quelques éléments de l’enfance de Nick (natif d’Haïti) qui joueront un rôle déterminant dans l’intrigue.

À la recherche des bonnes sensations

L’intrigue paraît assez simple au premier abord, avec une compétition de surf mise en scène pour faire vibrer le public. Un commentateur annonce les concurrents, l’un d’eux porte un masque un peu comme un catcheur. Le look du représentant soviétique donne également à penser. Arrive le tour de Nick qui réalise une prestation décevante. L’endroit ne l’a jamais inspiré (la faute à un souvenir personnel à caractère dramatique) et il ne s’attend pas à mieux cette année. Mais il aura d’autres passages pour tenter d’améliorer son classement. C’est alors que la compétition est perturbée par l’irruption de trois navires de guerre au large (une base navale non loin semblait désertée). Il se passe quelque chose de ce côté, comme si les hostilités étaient déclenchées. Officiellement, la compétition est suspendue.

Où Nick pourrait dire « La vague, je l’ai »

Suite à une explosion, Nick sent la formation d’une immense vague. Lui qui venait d’annoncer (dégoûté) son abandon du surf de compétition, voit l’inspiration lui revenir de façon irrésistible. Il fait ni une ni deux, s’empare d’une planche et se retrouve sur cette vague comme il n’en avait jamais espéré. Les sensations sont telles qu’il se retrouve bientôt à réaliser une figure rarissime qui pourrait lui permettre de gagner la compétition. Alors, tout bascule et le dessinateur se lâche complètement. Sur cette vague hors normes, Nick observe un phénomène totalement inattendu. En effet, la vague (ainsi que les alentours) se met littéralement à geler, conséquence plus que probable de ce qui s’est passé avec les navires de guerre. À partir de ce moment-là, emg nous propose des péripéties assez délirantes.

Le phénomène emg

Auteur complet (scénario, dessin, couleurs), emg continue de surprendre. Mon souvenir remonte au festival BD de Colomiers 2018 où, intrigué, j’avais acquis son premier album Tremblez enfance Z46 qui date de 2012. L’ayant lu et cherchant à en savoir plus, j’avais profité de sa présence à Colomiers en 2019 pour discuter un peu avec lui. Il faut savoir qu’en 2018, le programme du festival présentait emg comme un ordinateur (voir la présentation éditeur), alors qu’en réalité derrière la signature emg (discrète référence à Hergé), se cache un original qui fignole des BD à son rythme en se fixant des défis. Passionné d’informatique (et probablement de jeux vidéo), il utilise ses possibilités pour donner un aspect particulier à ses œuvres. Ici, toutes les vignettes de l’album sont à l’image de l’illustration de couverture, avec un effet qui ressemble beaucoup à la pixellisation (emg utilise aussi un peu de lignage). Bien que je ne l’aie pas vu au travail, j’imagine qu’emg dessine d’abord et qu’ensuite il retravaille ses images pour produire cet effet. Le rendu est particulier et s’il donne à la BD un effet plus ou moins inimitable, je reste un peu perplexe : est-ce ou non judicieux ? À mon avis, il y a du pour et du contre. La pixellisation accentue l’effet mystérieux (qu’emg cultive : s’il accepte la discussion, il ne livre pas les clés de son œuvre), voire fantastique. Par contre, le rapport à la nature (les éléments) est faussé (idem pour les couleurs, légèrement plus chaudes que dans la réalité), ce qui me gêne même si c’est sans doute voulu : critique de notre tendance à observer le monde et donc la nature au travers du prisme des écrans et donc à accepter cette mise en scène perpétuelle visant à faire du spectaculaire pour capter et conserver l’attention du public confortablement installé face à son écran. Toujours est-il que je le tiens de la bouche de l’auteur : il cherche à proposer des albums qui incitent les lecteurs (lectrices) à s’interroger et il aime se fixer des défis (ce qui correspond à son rythme de publication).

Surf et BD

Le scénario est intéressant, puisqu’il mêle des éléments du passé de Nick (son histoire familiale), son rapport au surf ainsi que son caractère et sa façon de se livrer à de petits rituels personnels et à l’interprétation de symboles. J’ai apprécié l’approche suggérée par son grand-père qui lui permet de sentir arriver un moment hors du commun. Le dessinateur donne à percevoir l’atmosphère d’une compétition de surf, en particulier avec le vocabulaire utilisé, les comportements et mentalités. De plus, il se montre très à l’aise avec le medium BD, organisant ses cases et ses planches (qui, elles, ne sont pas de surf) avec autant de diversité que de besoins.

Petits défauts et immense potentiel

On peut quand même remarquer que tout tourne autour du personnage de Nick, le seul dont les faits et gestes méritent l’attention. Enfin, ma déception se situe en fin d’album, quand emg enchaîne trop vite à mon goût certains événements qui permettent à Nick (rejoint par son grand-père) de retrouver la terre ferme et une réalité plus conventionnelle. L’auteur sait bien que le fantastique se passe d’explication, mais il laisse trop l’incertitude à mon goût entre rêve, fantasme et réalité. Ou bien, il va tout simplement trop loin en ouvrant une fenêtre sur une possibilité faramineuse pour la refermer aussitôt. Toujours est-il que ce dessinateur qui cultive le goût du mystère et préserve farouchement son originalité, fait partie des artistes à suivre. Le jour où il s’attellera à un projet pour lequel ses goûts et obsessions entreront en adéquation avec sa façon d’appréhender un sujet, il peut très bien créer un chef-d’œuvre.

La vague gelée, emg

Éditions Tanibis, mars 2020, 115 pages

 
 
 
 
 
 
 
 
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3

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