Garçon chiffon : autoportrait d’un acteur intranquille

4

Nicolas Maury offre avec Garçon chiffon un parcours qui va vers la lumière, la rencontre avec l’altérité, l’acceptation de soi. C’est un film parfois décalé, souvent sensible, 100% made in Nicolas Maury. Repéré dans Dix pour cent, l’acteur en prolonge le personnage, le rendant éclatant et multiple. Un pur bonheur.

Je vous souhaite d’être follement aimé

Il faut du temps pour rencontrer quelqu’un, pour l’apprivoiser. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’au départ de Garçon chiffon, Jérémie ne fait rien pour être aimé (ou trop). Jaloux maladif, il ne laisse que peu de chance aux autres pour trouver grâce à ses yeux, ou au contraire les étouffe. Abonné tout neuf aux « jaloux anonymes », il peine à comprendre ce qu’il fait là et voudrait être applaudi alors qu’il n’a encore rien accompli. Dans la vie de tous les jours, Jérémie a l’habitude d’être regardé, écouté, applaudi puisqu’il est acteur. Ce que montre Nicolas Maury, ce n’est pas le feu des projecteurs, mais l’envers du décor. Il s’empare avec Garçon chiffon du creux entre deux films, deux projets. De cet instant où l’acteur ne sait plus vraiment s’il va tourner à nouveau, une angoisse qui travaille autant Jérémie que Nicolas Maury lui-même ; le réalisateur fait une œuvre de cinéma. Il a en effet partagé cette angoisse au micro d’Augustin Trapenard sur France Inter. Sur la même antenne, il a lu un texte magnifique de Sarah Kane, Manque, qui résume assez bien la manière dévorante dont Jérémie aime. Boudé autant par son mec que par les réalisateurs (qui le virent ou le prennent pour un coach), il s’en va passer quelques jours dans le Limousin chez sa maman.

Je suis heureux que ma mère soit vivante

C’est elle qui l’appelle « Chiffon » et qui le fait basculer un temps chez Xavier Dolan. Voilà l’acteur en proie avec son enfance et une mère un peu borderline…qui n’est rien moins que celle que Dolan avait lui-même choisie dans Laurence Anyways. Nathalie Baye, en parfaite harmonie avec son fils. De cette enfance on sait peu de choses, sinon que Jérémie était dans son monde et aimait écouter Vanessa Paradis… C’est par petites touches que Nicolas s’écrit à travers Jérémie. Car il est surtout question dans Garçon chiffon d’un autoportrait. Quand Nicolas dit en interview qu’il adore dormir pour s’apaiser, « Chiffon » est un surnom donné à Jérémie car il s’endormait partout, tout le temps. Jérémie est du côté des intranquilles qui pourtant trouvent le sommeil, pas de ceux qui s’enflamment pour la société, tel Vincent Lindon qui se définit lui aussi comme intranquille. C’est que Jérémie est un être hypersensible dont la souffrance intime, profonde, sourde, l’a entièrement replié sur lui-même. Tant et si bien qu’il peine à voir le monde en face. Pourtant, être intranquille, c’est un peu « une manière de se jeter dans le vide quand on a peur du vide » (voir Gérard Garouste, L’intranquille).

Vers la lumière

C’est donc une rencontre qui met du temps à se faire au détour des sourires qu’on décoche, d’une pièce de théâtre qui le livre un peu plus à chaque réplique. Ce sont des sauts d’enfant auprès d’un cadeau d’anniversaire craquant à souhait, une chanson qui dit enfin qu’on regarde l’autre. Quelque chose d’une fragilité qui devient tout à coup combative, qui ouvre les yeux sur les visages qui l’entourent. Nicolas Maury parvient à faire de Garçon chiffon un merveilleux portrait d’homme comme on en voit peu. Quelque chose qui fait tomber les barrières du genre aussi, personne n’ayant le monopole de la douceur, de la fermeté, de la virilité.

Réparer un vivant

Nicolas comme Jérémie ne sont pas des Miss, ce sont des personnages, des êtres qui s’écrivent dans une lumière qui les aveugle un peu mais qu’ils apprivoisent avec une vision singulière du monde, faite d’une hypersensibilité qui devient créative sous nos yeux. C’est en se décentrant (un peu) de son nombril que la rencontre avec Jérémie devient passionnante, un peu comme autrefois Maïwenn passait de Pardonnez-moi au Bal des actrices. Quelque chose qui s’écrit dans la multiplicité et non plus dans le « soi ». Et c’est beau comme la voix de Vanessa qui chantait autrefois Cette blessure pour la Maryline de Gallienne… De Maryline à John, il n’y a qu’un pas, même s’il se fait parfois géant, de l’étoile au lion. Il suffit seulement de s’inventer et de se réinventer pour passer de l’ombre à la lumière et ne pas cesser de se reconstruire, et pourquoi pas à travers le cinéma.

On a hâte de voir ce que deviendra le cinéma de Nicolas Maury, acteur par essence dont la voix si singulière nous transporte, même les yeux fermés. On est déjà heureux qu’il rende hommage à des êtres auxquels on a, nous aussi, envie de dire « t’es beau de partout ».

Garçon chiffon : Bande-annonce

Garçon chiffon : Fiche technique

Synopsis : Jérémie, la trentaine, peine à faire décoller sa carrière de comédien. Sa vie sentimentale est mise à mal par ses crises de jalousie à répétition et son couple bat de l’aile. Il décide alors de quitter Paris et de se rendre sur sa terre d’origine, le Limousin, où il va tenter de se réparer auprès de sa mère…

Réalisation : Nicolas Maury
Scénario : Nicolas Maury, Sophie Fillières, Maud Ameline
Interprètes : Nicolas Maury, Nathalie Baye, Arnaud Valois, Théo Christine, Laure Calamy, Jean-Marc Barr, Dominique Reymond
Photographie : Raphaël Vandenbussche
Montage : Louise Jaillette
Sociétés de production : CG Cinema, Mother Production, High Sea Production
Distributeur : Les Films du Losange
Durée : 110 minutes
Genre : Comédie
Date de sortie : 28 octobre 2020

France – 2020

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.