Vers sa destinée, de John Ford : Henry Fonda en Abraham Lincoln, chez BQHL

Sorti en début d’année aux éditions BQHL, Vers sa destinée de John Ford fait peau neuve en DVD et Blu-Ray. L’occasion de redécouvrir un film exceptionnel consacré aux débuts d’Abraham Lincoln, ici incarné avec force et justesse par le grand Henry Fonda.

Les histoires de John Ford ont toujours une certaine portée mythologique, et même ses incursions dans le « réel », comme avec Vers sa destinée, retraçant les débuts d’Abraham Lincoln en politique, sont encore des façons de peindre de grandes paraboles universelles. Ford ne réalise pas ici de film politique à proprement parler, ni même de biopic ou de portrait de quelque héros ; « Young Mr. Lincoln » est une tranche de vie d’un jeune homme presque anonyme, dans les campagnes de l’Illinois, qui va découvrir le droit et appréhender la puissance du langage, écrit comme oral. Bref, un récit étonnamment quelconque pour un futur président à ce point légendaire. Ou comme le dit le commentateur Noël Simsolo : John Ford, lui-même admirateur de Lincoln, va « le démystifier pour mieux renforcer son mythe. ». C’est cela, le cinéma de Ford : des films d’une simplicité évangélique dans lesquels on peut s’abîmer tant il y a à en dire.

Pour incarner ce Lincoln : Henry Fonda, alors en pleine ascension, mais qui refusera dans un premier temps le rôle de peur, premièrement, d’être à jamais emprisonné dans le costume d’un tel personnage en cas de succès, et deuxièmement, de voir sa carrière avortée et sa réputation salie en cas d’échec cuisant. Mais Ford saura le convaincre, et c’est tant mieux. Grandi par des talonnettes, métamorphosé par une prothèse nasale, Fonda est à la fois méconnaissable physiquement et comme un poisson dans l’eau psychologiquement : il est l’acteur hollywoodien aimable et charismatique par excellence. Autour de lui, les habituelles têtes connues de Ford, de son frère Francis Ford à Ward Bond, en passant par Donald Meek.

Vers sa destinée est un film de procès, avant tout, mêlé d’enquête et de chronique familiale. Dans cette petite ville de Springfield, Lincoln est un jeune avocat désœuvré qui sera sollicité par une triste histoire de meurtre, où les deux fils d’une certaine Mme Clay seront accusés d’avoir poignardé quelque concitoyen. Alors que la justice demande à cette mère désemparée, seule témoin du crime, de désigner lequel de ses fils est le porteur du coup fatal, Lincoln, convaincu que quelque chose cloche, va tout tenter pour percer le mystère et découvrir la vérité.

Un personnage fordien

Ford, ne pouvant faire autre chose que du Ford, s’approprie à merveille cette histoire d’une simplicité confondante pour y développer un personnage de Lincoln ambigu, aussi nonchalant que mélancolique, humble, obsédé par la vérité, mais aussi malin et sarcastique. Comme à son habitude, le cinéaste n’oppose pas des héros vertueux à des méchants absolument mauvais, mais montre des gens qui cherchent, des gens qui trompent et se trompent. Personne n’est tout à fait naïf, saint ou diabolique, mais chacun est un pôle de complexités. Lincoln, personnage jeune et aimable, animé par l’idéal de justice, n’est pourtant pas un homme accompli, mais au contraire un éternel étudiant du monde qui confesse sans honte ce qui lui manque en espérant convertir ses parts d’ombre en zones de lumière.

Souvent représenté se balançant sur une chaise, les jambes croisées sur la table, jouant de sa harpe juive (sorte d’harmonica), les yeux rêveurs ou plongés dans ses livres, cet Abraham Lincoln est d’une nonchalance étonnante. Dès le début, on le voit déchiffrer son livre de droit sous un arbre, les pieds en l’air, tel un rêveur idéaliste. Durant le procès, il feuillette avec oisiveté des livres piochés dans une étagère, en attendant que le procureur ait fini son monologue.

Ainsi peut-on l’entendre, tantôt, se moquer du nom d’un suspect de manière totalement gratuite et hors de propos, et tantôt montrer une infinie compassion pour ses congénères. Il fera preuve de beaucoup d’ironie et de sarcasme durant le procès, moquant gentiment l’adversaire ou les us et coutumes des tribunaux. Il y fera autant de blagues pour amuser la cour que de discrets clins d’œil complices, profondément rassurants et bienveillants. Un personnage aussi blanc que noir, et très humain.

Un homme comme vous

Car le plus souvent, on entendra le jeune « Abe » confesser ses propres failles. En effet, il se considère davantage « comme une bête de somme » que comme un intellectuel, lui qui vient de la campagne où on ne lit pas, ou si peu. Quand on le félicite pour son prestigieux métier d’avocat, il répond qu’il est payé pour se tourner les pouces, faute de clients. « Je suis un piètre avocat, sans expérience », lance-t-il à Mme Clay avant d’avoir à défendre ses fils au tribunal. Quand on lui demande s’il est lié à la riche famille Lincoln du Massachusetts, il dit qu’il y a erreur car sa famille à lui est « d’une médiocrité rare ». Et quand il prévient Mary qu’il ne sait pas danser, quand celle-ci l’y invite, avant d’accepter tout de même, elle conclut la danse par un « j’ai eu l’impression que vous labouriez des pieds » qui le ramène encore à sa condition première de paysan. Bref, là où son adversaire politique fait admirablement la cour, à Mary comme aux citoyens qu’il espère rallier à sa cause, Lincoln préfère quant à lui la transparence.

Il sait « être vrai », et semble incapable de prétendre avoir l’air, comme en témoigne sa gêne tout au long de la soirée mondaine à laquelle il semble forcé d’assister. Après avoir dansé, il sort en silence sur le balcon et admire le fleuve qui s’écoule au loin ; un fleuve symbole de cette ruralité qui l’appelle, le rappelle, qui fait écho à ses racines et dont la contemplation laisse apparaître sur son visage l’extrême solitude qu’il éprouve au sein de ce milieu sophistiqué.

Au contraire, sa rencontre avec les Clay, qu’il devra défendre, lui permet de renouer avec le milieu d’où il vient et de se sentir chez lui. Ainsi se tisse une relation quasi maternelle avec Mme Clay, relation surprenante et touchante. Au gré de leurs confessions réciproques, notamment à propos des êtres chers qu’ils ont chacun perdus, Mme Clay devient une mère de substitution à celle morte dans sa jeunesse, et Lincoln devient inversement le sauveur de ses fils (dont l’aîné, nommé Adam sans hasard aucun, prend la responsabilité de ce péché originel ayant ébranlé la paix quotidienne de la ville).

Petit Christ…

La dimension christique du personnage est d’ailleurs on ne peut plus évidente et soulignée par la mise en scène. Par exemple, lorsque les villageois décident de lyncher les fils Clay accusés de meurtre avant même que le procès n’ait commencé, Lincoln se met en travers de la foule et, plutôt que d’entamer un discours, expose son corps aux coups. Que ceux qui veulent leur faire la peau s’en prennent plutôt à moi, s’il le faut, semble-t-il dire alors. Puis c’est par la parole qu’il cherchera l’apaisement, et donc la justice.

Et son génie est de se mettre lui-même en cause pour intégrer la foule à son discours, et s’intégrer lui-même à la foule. Il n’évite pas le lynchage en disant que « c’est mal » ou en faisant de belles phrases, mais en avouant qu’il a besoin, en avocat débutant, d’un client, et que ce serait le priver d’une occasion d’avoir du travail. Après ce trait d’humour noir, et après avoir apostrophé certains meneurs personnellement, créant ainsi un vrai lien humain entre orateur et auditoire – il ne parle pas en avocat mais en concitoyen et ami –, la foule amusée et mise dans la poche, il peut enfin se lancer dans un monologue contre la violence et les tentatives de faire justice soi-même.

La force de Lincoln vient donc de cette proximité et de cette intimité qu’il parvient instantanément à tisser avec ceux qui l’écoutent. Et si ses mots font autorité, c’est parce que ce qu’il dit est fondamentalement vrai, et non pas parachuté comme une bonne morale assénée d’en-haut, mais éveillé à la conscience de chacun, par chacun, au nom du bon sens. Il crée l’empathie, non pas pour persuader en appuyant sur les bons sentiments, mais pour rendre chaque réflexion et conversation humaine et non mécanique. Et Dieu sait si la scène du procès nous rappelle à quel point un tribunal fonctionne mécaniquement en dépit, parfois, du bon sens…

… ou grand Malin ?

Et pourtant, ce Lincoln-là n’est pas un ange, en témoignent son costume et son chapeau qui lui donnent l’apparence d’un magicien, d’un diablotin longiligne. On notera même chez lui une certaine jubilation perverse à voir l’un des suspects s’enfoncer dans son mensonge, jouant alors son jeu avec une fausse naïveté machiavélique. Imparfait, comme nous l’avons vu au regard de ses nombreuses failles assumées, il s’avère également gentiment tricheur et quelque peu de mauvaise foi. Ces motifs centraux de la tricherie et du mensonge entreront en dissonance avec sa quête éperdue de vérité quant à l’affaire des fils Clay.

On s’étonne d’abord, avec amusement, de le voir tricher au jeu du tir à la corde, où il accroche discrètement son extrémité à la roue d’une charrette pour faire gagner son équipe. Aussi, il triche dès ses premières affaires en tant qu’avocat, préférant dédommager lui-même ses clients plutôt que de devoir aller devant un tribunal pour quelques broutilles de paysans. D’une certaine façon, c’est la rencontre avec Mme Clay qui lui fera prendre au sérieux son rôle d’avocat, et transformera son léger cynisme de jeune débutant en ferveur passionnée.

Vers sa destinée, mais laquelle ?

Lincoln triche encore lorsqu’il se recueille sur la tombe de sa bien-aimée, Ann. Se demandant s’il doit continuer sa carrière dans le droit, ou bien retourner à sa vie de paysan, il décide de remettre son futur entre les mains du hasard. Il laisse tomber un bâton : s’il pointe en direction de la tombe d’Ann, il persévère ; s’il pointe vers lui, il abandonne. Le sourire en coin, Lincoln donne une légère impulsion au bâton afin qu’il tombe du côté de la stèle, trahissant son envie irrépressible de réussir malgré les doutes. « Peut-être l’ai-je un peu aidé à tomber vers vous… », admet-il. Cette scène, aussi émouvante que déterminante pour la psychologie du personnage, est éminemment fordienne (et n’est pas sans rappeler une scène de recueillement analogue dans son Judge Priest).

La transition entre Ann vivante puis sa stèle funéraire, entrecoupée d’un plan sur l’écoulement du fleuve (encore lui), cristallise toute la mélancolie héraclitéenne de Ford, et ici de Lincoln : mélancolie du temps qui passe, des êtres qui disparaissent, des décisions qui se succèdent dans le flot ininterrompu de la vie. À ce symbolisme s’ajoute un message fondamental sur la responsabilité et le destin. Lincoln sera tout seul pour accomplir sa destinée, s’il en est une. Ann ne sera pas là pour l’aider, ni le hasard, ni même Dieu. Sa « destinée » n’est autre que celle qu’il se forgera lui-même, et rien ni personne n’en décidera pour lui.

La fin du film ramène Lincoln à sa dimension prophétique, rappelant Moïse gravissant le Mont Sinaï pour y recevoir la table des lois. Vent, éclair et pluie accompagnent son passage et sa disparition devant la caméra. Un plan qui fait encore écho à l’image du fleuve héraclitéen : les éléments se déchaînent, Lincoln entre dans le champ, passe et disparaît de l’autre côté du cadre, comme une vague, laissant la caméra, fixe, contempler l’héritage que ce fascinant personnage laissera sur ce monde continuant lui aussi sa route.

Avis sur la présente édition :

Une copie visuellement magnifique faisant honneur aux noirs et blancs déjà remarquables, uniquement en version originale sous-titrée. Le film est accompagné de deux entretiens passionnants (avec Noël Simsolo (39min) et Jean Douchet (17min)), qui permettent de pousser la réflexion jusque dans l’analyse technique de scènes très précises. De quoi ravir les cinéphiles.

Festival

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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