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5 films qui ont marqué l’histoire du cinéma

Classer les meilleurs films jamais réalisés est une tâche assez impossible. Tout d’abord, personne au monde n’a vu tous les films jamais réalisés. Même si quelqu’un avait réussi à les regarder tous, les films sont très subjectifs et ce qu’une personne pense être un grand film pourrait ne pas être aussi bien pour quelqu’un d’autre. Voici donc 5 grands films que vous devriez regarder si vous ne l’avez pas déjà fait.

#5 Casino Royale (2006)

La dernière écranisation du roman de Ian Fleming n’est pas seulement l’un des films les plus regardés de la franchise Bond, mais aussi l’un des films de jeux de pari les plus remarquables. Si vous un fan des jeux tel que baccarat, vous allez adorer ce film. L’histoire suit James Bond (avec Daniel Craig) alors qu’il affronte Le Chiffre (Mads Mikkelsen), un méchant joueur de poker connu pour financer des organisations terroristes.

Casino Royale est à couper le souffle dans son intégralité, mais l’une des scènes les plus mémorables se concentre sur l’incroyable affrontement au Monténégro : 007 et Le Chiffre sont enfermés dans une partie de poker tout ou rien. Non seulement Bond réussit à tirer un bluff scandaleux, mais il brise également le groupe criminel de Le Chiffre dans le processus.

#4 The Dark Knight (2008) 

Juste avant 12 hommes en colère, qui est le film le plus ancien de cette liste, The Dark Knight est le plus récent. Le genre des super-héros n’est peut-être pas très respecté de la plupart des cinéphiles, mais le deuxième film Batman de Christopher Nolan a prouvé qu’ils pouvaient produire des films intelligents, épiques et passionnants.

Le film détaille la tentative désespérée de Batman d’empêcher Joker de détruire Gotham alors qu’il cherche quelqu’un pour assumer le rôle de protecteur de la ville. Le film ressemble à une épopée policière, avec des décors incroyables et des rebondissements imprévisibles. Cependant, le film est surtout connu pour la performance fascinante de feu Heath Leger en tant qu’anarchiste Joker.

#3 The Godfather: Part II (1974) 

The Dark Knight est l’un de ces rares exemples de la façon dont une suite peut en fait être un film intéressant à elle seule. Bien sûr, l’exemple le plus célèbre est Le Parrain : Partie II. Cela semblait probablement être une idée absurde à l’époque pour Francis Ford Coppola de faire un suivi de sa saga policière largement acclamée, mais il a prouvé que c’était une très bonne idée.

Sans que Marlon Brando ne revienne pour son rôle emblématique, le film raconte l’histoire du jeune Vito Corleone, interprété par Robert De Niro qui s’approprie le rôle. Parallèlement à ces incroyables scènes de flashback, la suite suit la poursuite de la descente de Michael dans le monde du crime et sa relation compliquée avec son frère Fredo. Une suite brillante et un chef-d’œuvre à part entière.

#2 The Godfather (1972) 

Le Parrain : Partie II est l’un des films les plus acclamés de tous les temps et ce n’est toujours pas le film le mieux classé de cette trilogie. Cet honneur revient à l’original. Il y a beaucoup de débats parmi les cinéphiles pour savoir quel est le meilleur film, mais on peut dire que ce sont tous deux des réalisations massives au cinéma.

C’est l’histoire de la famille Corleone, une famille mafieuse italo-américaine qui lutte pour maintenir le pouvoir après que leur patriarche a failli être assassiné. Le film est violent, drôle, intense, émotionnel et bien plus encore. Il existe d’innombrables lignes citables et séquences inoubliables. Il n’est pas étonnant qu’il soit considéré comme un film si inspirant pour tant des meilleurs cinéastes d’aujourd’hui.

#1 The Shawshank Redemption (1994) 

Il n’est pas surprenant que le film le mieux classé de tous les temps soit également l’un des films les plus appréciés de tous les temps. On pourrait penser qu’une histoire se déroulant dans une prison à sécurité maximale n’aurait pas beaucoup de moments agréables, mais The Shawshank Redemption parvient à être une histoire étonnamment édifiante.

Basé sur une histoire de Stephen King, le film est raconté sur plusieurs années à la prison titulaire et se concentre sur une amitié entre deux détenus. La relation entre les deux hommes est l’une des amitiés les plus réconfortantes jamais montrées à l’écran et elle contribue à donner au film ces beaux moments qui mènent à l’une des plus grandes fins de l’histoire du cinéma.

Article invité écrit par Antonello

Katla, une série de Baltasar Kormákur : sous le volcan

Katla, c’est un volcan islandais situé sous un glacier. Et depuis son éruption, des phénomènes étranges se produisent. Créée par le réalisateur du film Everest ou de la série Trapped, la série Katla est une œuvre énigmatique et dérangeante, à voir sur Netflix.

Ceux qui avaient apprécié la série suédoise Jordskott, diffusée en France sur Arte, devraient pouvoir en retrouver les qualités à travers les huit épisodes de la série islandaise Katla.
Les lieux où se déroule l’action de la série existent réellement. Katla est bel et bien un volcan, situé au Sud de l’Islande. Il est recouvert par le glacier Mýrdalsjökull. Le village de Vik est également réel, coincé entre le volcan et la mer.

Terre de cendres
Lorsque débute la série, cela fait un an que le volcan est entré en éruption et déverse sur tous les alentours un déluge de cendres. Le village de Vik est évacué. Seuls y résident encore quelques téméraires, des scientifiques venus observer l’éruption et le chef de la police, Gisli. Parmi ces téméraires se trouvent Grima et son mari, qui sont restés là pour s’occuper de leur bétail.
Le décor a une grande importance dans l’ambiance de la série. Le paysage est entièrement recouvert de cendres. Tout paraît gris, terne, poussiéreux. Un décor qui manque de vie. Un des personnages en fera même la remarque : toute l’herbe, toute la végétation est désormais recouverte de cendres, comme enterrée.
De fait, c’est la mort qui marque les premiers épisodes. Une des premières images de la série est un plan sur un mouton mort. Et, petit à petit, on découvre que les personnages principaux sont tous, de près ou de loin, touchés par la mort d’un proche : la sœur de Grima, disparue un an plus tôt et considérée comme morte ; le fils de Darri, un vulcanologue, mort trois ans auparavant ; ou la femme de Gisli, dont la mort est imminente au vu des conditions climatiques, les cendres s’infiltrant dans ses poumons. Katla, c’est le portrait d’une communauté renfermée sur elle-même et marquée par la perte, l’absence. Thor, le père de Grima, résume tout en disant que le village “ressemble à un cimetière”.
Les cendres s’immiscent donc partout et sont omniprésentes. Le décor en est couvert, mais aussi les maisons, les planchers, les meubles, les voitures, etc. L’air en est tellement imprégné que les gens sont obligés de porter un masque pour sortir.
L’idée d’une extrême précarité de la vie s’insinue donc dans ces premiers épisodes. Le volcan est le symbole d’une nature plus forte que les hommes. Impossible d’y échapper : l’humain est un être faible, constamment menacé par la maladie et la mort. Ce sentiment de danger est encore renforcé par la possibilité imminente d’une nuée ardente qui dévasterait le village.

Apparitions

C’est sur les pentes de ce volcan en éruption qu’une découverte surprenante sera faite. Une femme, nue, en état de choc et le corps couvert de cendres, est retrouvée errant sur les pentes du glacier. Elle s’avère être suédoise et s’appeler Gunhild. Elle ne se souvient pas des circonstances de sa disparition, mais elle dit travailler à l’hôtel de Vik. Or, une Gunhild a bien travaillé dans cet établissement mais c’était… vingt ans auparavant.
D’autres personnages vont revenir, petit à petit. Des personnages disparus, mais pas seulement. Certains protagonistes de la série vont se retrouver face à eux-mêmes. Les créateurs de Katla savent alors très bien gérer le mystère qui se développe autour de ces apparitions. L’ambiance énigmatique est une des grandes réussites de la série. Bien entendu, à un moment, on n’échappe pas à une tentative d’explication du phénomène, et, comme d’habitude, l’explication est aussi décevante (et un peu mal foutue) que le mystère était passionnant, mais cela n’a pas une grande importance : cette explication est secondaire par rapport à l’action même de la série.

Face à soi-même

L’un des avantages de Katla, c’est que les scénaristes ont très bien exploité les différentes possibilités offertes par ces apparitions. Le sujet principal réside finalement dans la réaction des protagonistes face à ces apparitions. Les personnalités enfouies sous la cendre vont se dévoiler petit à petit. Ce que l’on avait caché va revenir à la surface, inexorablement. Les traumatismes, les plaies, les tendances très borderline vont être mis à jour. Certains personnages vont devenir inquiétants. D’autres porteront une grande puissance dramatique.
Ces personnages mystérieux, qui semblent issus du volcan lui-même, vont aussi nous poser des questions sur notre identité. Qui suis-je ? Qu’est-ce qui me différencie des autres, surtout s’ils me ressemblent ? Quelle est mon identité, ma raison d’être, ma place dans un couple, dans une société ? Pourquoi suis-je ici ? Ai-je un rôle dans cette vie ? La vie a-t-elle un sens ? Et si mes goûts, mon comportement changent, suis-je toujours le/la même ?

En huit épisodes d’environ 45 minutes, la série Katla sait imposer son ambiance, son mystère, son scénario bien ficelé, son rythme lent mais jamais ennuyeux (les habitués des séries scandinaves connaissent ce rythme si particulier). Le drame prend de l’ampleur au fil des épisodes jusqu’à un final qui contient certaines scènes assez fortes. Visuellement, la série est un belle réussite, les décors envahis de brumes méphitiques sont parfaitement utilisés, et les paysages naturels de l’Islande sont employés de façon impressionnante. Une réussite.

Katla : bande annonce

Katla : fiche technique

Créateurs : Baltasar Kormákur, Sigurjón Kjartansson
Réalisateurs : Baltasar Kormákur, Thora Hilmarsdottir
Scénaristes : Baltasar Kormákur, Sigurjón Kjartansson, Davíð Már Stefánsson
Interprètes : Guðrún Ýr Eyfjörð (Grima), Þorsteinn Bachmann (Gisli), Aliette Opheim (Gunhild)
Montage : Sigvaldi J. Karason
Musique : Högni Egilsson
Production : Agnes Johansen, Baltasar Kormákur
Société de production : RVK Studios
Société de distribution : Netflix
Nombre d’épisodes : 8
Durée d’un épisode : entre 43 et 51 minutes
Genre : drame, fantastique
Date de première diffusion : 17 juin 2021.
Islande – 2021

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3.5

Seize Printemps : poétique, techniquement intéressant, mais surestimé

                Vainqueur du SIGNIS award au Festival international du film de Mar del Plata 2020 et nominé à une dizaine de prix de festival de film mondiaux (Macao, Athènes, Chicago, Glasgow, Sao Paolo, San Sebastian, etc…), Seize Printemps semble conquérir les jurys. Mais ce n’est pas là l’avis de tous, car l’œuvre, bien que charmante, n’est pas exempte de défauts conséquents, elle est même surcotée…Retour sur la première réalisation (et le premier rôle) de la jeune Suzanne Lindon.

L’adolescence est un âge difficile pour quiconque se cherche. Qui est-il ? D’où vient-il ? Où va-t-il ? Ces questions peuvent rendre la période compliquée, car les réponses viennent avec l’expérience. En plus des hormones qui changent le corps, qu’on ne reconnaît plus, viennent les premiers émois et les premières déceptions.

Dans ce premier film, Suzanne Lindon décrit la vie de la jeune Suzanne qui est une lycéenne qui s’ennuie de ceux qu’elle côtoie. Elle les trouve inintéressants. Mais elle voit un jour Raphaël, un comédien taciturne pour qui elle éprouve de l’attirance…bien plus que ceux qui la côtoient tous les jours au lycée. Les deux sont attirés l’un par l’autre et se découvrent petit à petit.

Les premiers rôles sont tenus par Suzanne Lindon elle-même dans le rôle de Suzanne, Arnaud Valois joue Raphael Frei, le love interest de Suzanne, Frédéric Pierrot est le père de Suzanne et Florence Viala est sa mère.

Pour la jeune réalisatrice, c’est sa première expérience dans le domaine, et hormis une expérience de figuration dans un film dirigé par sa mère en 2016, elle ne semble pas avoir d’autre expérience en temps qu’actrice. Quant à Arnaud Valois, il se fait connaître dans 120 battements par minutes, grâce auquel il est nominé pour un César en 2018. On peut voir Frédéric Pierrot dans Grâce à Dieu de François Ozon, Artemisia, Polisse de Maïwenn ou Jeune et Jolie, Elle s’appelait Sarah et Chocolat de Roschdy Zem. Florence Viala quant à elle est une actrice ayant fait ses armes dans le théâtre, à la Comédie Française. Mais elle tourne aussi au cinéma et pour la télévision.

En toute honnêteté, ce film pose un cas de conscience. Il s’agit d’une première expérience de réalisatrice et d’actrice, mais dans le même temps, le thème et le scénario mettent quelques peu mal à l’aise. Il est donc important de prendre en compte qu’étant un premier travail, il y a des négligences, des erreurs, des choses qui ne vont pas. Nous dirons donc pourquoi ce film n’est pas une bonne expérience à nos yeux, mais en essayant aussi de souligner les aspects positifs.

Poétique et rêveur

Nous allons commencer par dire pourquoi ce film est intéressant, pour une première réalisation. La jeune Suzanne Lindon intègre de la musique et de la danse qui servent de métaphores aux émotions des personnages, et cela rend l’œuvre assez sublime, pour ne pas dire subliminale. Par exemple, au lieu d’un baiser ou d’une étreinte, la chorégraphie est choisie afin de faire parvenir avec subtilité les émotions des personnages. C’est ce qu’elle-même révèle dans une interview à France Inter à la journaliste Léa Salamé.

Nous pouvons notamment penser à une des scènes se passant dans le café avec Suzanne et Raphaël, où il lui fait écouter un opéra introduisant sa pièce de théâtre, ou plus tard, lorsqu’ils se retrouvent tous les deux sur les planches du théâtre. Cette dernière, n’est pas sans rappeler les séquences de danse du film L’Amour Sorcier de Carlos Saura, dans les grandes lignes.

La maîtrise technique

Au niveau esthétique, on ne peut rien reprocher à la réalisatrice. En toute franchise, les plans sont extrêmement bien choisis, il y a des travellings lorsqu’il le faut, des zooms qui accentuent la solitude de la jeune fille lorsqu’elle est en groupe. Les gros plans sont d’ailleurs les plus privilégiés, pour montrer les émotions de Suzanne lorsqu’elle observe Raphaël. En revanche, on privilégiera les plans poitrines et les plans taille lorsqu’ils seront ensemble et qu’ils se découvrent.

Nous pouvons aussi noter l’importance de l’introduction qui commence par un certain silence et le brouhaha des amis du personnage principal, comme si on assistait à un réveil au sens propre et à la fin de la rêverie de Suzanne. Le son et le silence sont divinement bien utilisés pour transmettre l’état de solitude du personnage.

Des dialogues bancals et vides

Nous allons toucher à ce que nous avons vraiment très peu apprécié dans cette réalisation. Nous sommes déçus des dialogues. Ils sont si creux et vides de sens qu’ils ne permettent même pas de comprendre les métaphores s’il y en a. Il y a une certaine ressemblance avec les dialogues abstraits du théâtre absurde. Par exemple, lorsque Raphaël a peur d’avoir oublié comment jouer, il demande un diabolo grenadine. Cela peut montrer une tentative de reconquête de son âge adulte et responsable, par une nature enfantine profonde cachée jusqu’à l’oubli, que Suzanne a fait renaître. Comme si en la côtoyant, Raphaël avait oublié ce qu’était être un adulte. Mais c’est peut-être la seule cohérence que nous y voyons, car le reste des dialogues sont totalement hors de propos… Par exemple, Suzanne dit à Raphaël qu’il a un nouveau grain de beauté, et il lui répond qu’il le lui donnera. Et elle part sans aucune explication.

Cela n’empêche pas une bonne prestation des acteurs expérimentés de ce film, dont Arnaud Valois qui se montre assez complexe dans ce rôle. Hormis ce problème, celui de taille est la prestation de Suzanne Lindon. Son personnage est constamment mis en avant et est assez taiseux ou ne dit rien d’intéressant en plus de ne pas réellement bien jouer. Ce sentiment se maintient tout au long du long-métrage et ennuie le spectateur.

Un scénario plutôt mauvais

Nous traiterons deux points dans cette partie : premièrement, l’histoire d’amour entre Raphaël et Suzanne et ensuite les incohérences de ce scénario.

Raphaël et Suzanne

L’histoire « d’amour » entre Suzanne et Raphaël fait vraiment grincer des dents…Nous rappelons que celle-ci a 16 ans et Raphaël a 35 ans. Bien que la relation n’aille pas contre la loi (la majorité sexuelle est à 15 ans en France), l’éthique nous empêche d’adhérer à une relation entre une lycéenne et un individu proche de la quarantaine. Bien que le film ne montre ni baisers appuyés, ni rapports sexuels, on peut s’imaginer que cela subsiste métaphoriquement dans l’œuvre. Même si la relation est montrée comme largement chaste et consentie, il n’en reste pas moins que nous sommes en présence d’une jeune fille très jeune et d’un homme d’âge mûr.

De plus, lorsqu’elle n’est pas avec lui, Raphaël se montre négatif, hautain, insolent, arrogant, triste, taciturne, hypocrite, un concentré de négativité ambulante. Nous comprenons qu’il puisse représenter l’entité de « l’âge adulte », des responsabilités, des soucis qui viennent avec. Mais nous ne comprenons pas ce qu’il dégage pour que la jeune Suzanne s’entiche de lui. La beauté peut être la cause, mais mis à part, ils ne semblent pas partager beaucoup de choses… Est-ce là vraiment le genre de relation qu’une jeune fille se doit d’attendre d’un ou d’une partenaire ? Si c’est bien là le constat, il n’en ait que plus décevant.

Où sont les adultes?

Le second problème de scénario concerne les parents et les adultes. Ceux-ci ont une adolescente de 16 ans, pas une adulte de 18…Et ils l’autorisent à rester si tard dehors sans se poser de questions sur ses fréquentations, sans se demander si elle n’est pas sous la coupe d’une personne malveillante ? Et l’équipe technique du théâtre aussi est révoltante par son aveuglement. Les personnages principaux entretiennent une relation qui se voit et se sent. Comment aucun de ces adultes ne s’est-il dit que cette relation était bizarre ? Comment personne ne s’est-il inquiété ?

Ces deux problèmes gâchent le film. La relation entre Raphaël et Suzanne aurait pu être encore plus belle si elle était celle d’une amitié, et que le sentiment d’amour ne se soit pas mêlé de cela. Nous ne pouvons pas demander à Suzanne de renier ses sentiments, car elle est jeune et beaucoup d’adolescents ont des crush pour des adultes car ils les idéalisent et découvrent ces sentiments. Mais que Raphaël s’autorise de céder à ce genre de chose est irresponsable. Elle peut être la plus belle, la plus lumineuse, la plus angélique des filles, elle n’est qu’une jeune fille. Bien qu’il ne la maltraite pas, et que ce soit elle qui ait les rennes, cela reste un exemple de relation qu’il ne faudrait pas vraiment donner, surtout après Me Too.

Fille de

Par ailleurs, nous n’avons pas voulu non plus reprendre des points sur lesquels d’autres se sont attardés comme le fait que l’ascendance de Suzanne Lindon lui ait permis des facilités dans la réalisation. Fille des acteurs Sandrine Kimberlain et Vincent Lindon, elle baigne dans le milieu dans une relative facilité, certes. Mais nous avons cherché dans cet article à critiquer le film à travers d’autres arguments car le cinéma est une grande famille. Beaucoup d’acteurs sont enfants d’acteurs, certaines généalogies vont loin. Romy Schneider est fille, petite-fille et arrière-petite-fille d’acteurs, Angelina Jolie est fille d’acteurs, Carrie Fisher aussi tout comme sa fille Billie Lourd sont enfants d’acteurs, pour ne citer que les plus célèbres. Et pour ne citer qu’elle, la réalisatrice Sophia Coppola est la fille du grand réalisateur Francis Ford Coppola. Il serait donc hypocrite de tacler la jeune femme pour son ascendance, surtout pour une première expérience, alors qu’au niveau technique, le film est assez bien réalisé.

Conclusion

Nous trouvons bien triste le fait que Seize Printemps ait un tel potentiel esthétique et technique, mais qu’il pâtisse d’une écriture et d’un scénario aussi pauvres. L’innocence se substitut bien vite à la niaiserie. Nous avons conscience que pour une première réalisation, il est assez beau à regarder, mais l’apparence ne fait pas tout. Le jeu d’acteur de Suzanne Lindon n’est pas non plus excellent et c’était une gageure de se mettre en scène sans avoir beaucoup d’expérience. Derrière la caméra, Lindon semble s’y connaître, mais devant, elle reste assez peu convaincante.

Au-delà de cet aspect, le thème en lui-même met assez mal à l’aise, même s’il est possible que ce ne soit pas le cas de tout le monde. Dans son interview sur France Inter, Suzanne Lindon dit que son personnage choisit et domine dans la relation. Cela est vrai, mais cela n’exempte pas celui-ci d’un certain risque de normaliser un type de relation qui peut tourner à l’emprise assez facilement dans la vraie vie.

Sources pour rédiger cet article: interview de Suzanne Lindon par Léa Salamé -youtube- ; seize printemps -wikipedia-; Suzanne Lindon -wikipedia-; Arnaud Valois -wikipedia-; 120 battements par minutes -wikipedia-; Frédéric Pierrot -wikipedia- ; Florence Viala -wikipedia- ; L’Amour sorcier -wikipedia- ; Plan -wikipedia- ; majorité sexuelle -droitfinances-; Seize Printemps+crédit image -IMDB-

Fiche technique:

Réalisatrice: Suzanne Lindon
Scénariste: Suzanne Lindon
Directeur de la photographie: Jérémie Attard
Musique: Vincent Delerm
Costumes : Julia Dunoyer
Durée: 73 minutes
Langues: Français
Année: 16 Juin 2021

« J’ai vu les soucoupes » : sur la manière dont se construisent les croyances

J’ai vu les soucoupes est un document autobiographique dans lequel Sandrine Kerion s’épanche sur une période bien précise de son adolescence : celle durant laquelle elle croyait fermement en l’existence des extraterrestres, au point de se convaincre elle-même d’en avoir aperçus.

Avant d’être scénariste et dessinatrice de bandes dessinées, Sandrine Kerion fut une adolescente éprouvant des difficultés de sociabilisation. Impopulaire, souvent brocardée par ses camarades de classe, elle se réfugia à cette époque dans l’ufologie, l’étude des ovnis et des phénomènes corollaires. La grande bibliothèque de son père a été un incubateur, puisqu’elle comprenait nombre d’ouvrages sur le sujet. Et les années 1990, durant lesquelles cette nouvelle passion accapara une partie de son temps, furent particulièrement propices à ces « croyances », les publications et émissions télévisées sur les extraterrestres, de X-Files aux talkshows, proliférant alors. Cette partie de sa vie, longtemps demeurée sous forme d’angle mort, Sandrine Kerion la narre avec beaucoup d’à-propos, en expliquant au lecteur comment elle en est venue à s’intéresser à l’ufologie (le film de Steven Spielberg Rencontres du troisième type n’y est pas pour rien), ce qui a pu nourrir ce tropisme, mais aussi ce qui en a découlé. « On nous vendait de l’ovni et du complot alien à toutes les sauces… Et moi, j’ai tout acheté sans même m’en rendre compte… »

De H.G. Wells à Orson Welles, de Percival Lowell et Kenneth Arnold à Roswell ou David Icke, des livres de Jimmy Guieu aux émissions YouTube complotistes ou sectaires, les histoires d’ovnis, d’extraterrestres, d’individus abductés (enlevés) ou contactés (dont le célèbre Raël) n’ont cessé de fleurir depuis les années 1940. Née dans une famille dysfonctionnelle proche des cercles ésotériques (sa mère a notamment été manipulée, puis harcelée par un gourou), Sandrine Kerion a mis plus de dix ans avant de prendre le recul nécessaire à l’analyse et la confession de ses anciennes croyances. Et ce qu’elle nous donne à voir de son passé d’ufologue convaincue d’avoir observé des soucoupes volantes s’applique parfaitement aux débats qui resurgissent fréquemment dans la complosphère, par exemple à l’endroit de la pandémie de covid-19. L’attrait pour les positions marginales, perçues comme avant-gardistes, l’envie de se penser mieux informé qu’autrui, la caisse de résonance médiatique, mais aussi, parfois, une certaine vulnérabilité psychologique, constituent le terreau fertile des croyances occultes, ou complotistes. L’album en tire une universalité qui dépasse de loin les extraterrestres. Car l’essentiel est en effet ailleurs : il réside dans la formation des opinions minoritaires, à contre-courant, se revendiquant critiques quand elles ne sont, le plus souvent, que grégaires.

J’ai vu les soucoupes est un album passionnant, documenté, joliment illustré et on ne peut plus proche de son objet (car autobiographique). On y accompagne une adolescente troublée, correspondant avec un ancien présentateur de TF1 lui-même ufologue, Jean-Claude Bourret, s’adonnant à l’écriture automatique pour percer les mystères extraterrestres, s’imaginant espionnée par les services secrets et capable d’autosuggestion. « Seule et incomprise », accablée par un « sentiment de vide », elle s’en remit à l’ufologie jusqu’à ses quinze ans, avant de se découvrir un mentor cathodique l’éveillant à l’esprit critique, en la personne de Daniel Schneidermann. Sa phase de désendoctrinement prit plusieurs années et fut caractérisée par des phobies, des troubles obsessionnels compulsifs, des dépressions ou encore des périodes d’anorexie. Et si l’auteure conserve une ouverture d’esprit quant aux phénomènes extraterrestres, elle porte désormais un regard lucide sur la théorie des anciens astronautes, l’archéologue romantique ou l’existence supposée des reptiliens. J’ai vu les soucoupes en est l’extension éditoriale et il éclaire à merveille, par extrapolation, les dérives sectaires, idéologiques ou encore religieuses.

J’ai vu les soucoupes, Sandrine Kerion
La Boîte à Bulles, juin 2021, 128 pages

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« Batman Arkham : Le Pingouin » : difforme, mégalo, voleur

La collection « Batman Arkham » (Urban Comics) s’enrichit d’un nouvel opus dédié au célèbre Pingouin. On y découvre un individu difforme, au passé douloureux et à l’égo surdimensionné, issu d’une famille de notables et à jamais désireux de croiser le fer avec le Chevalier noir.

Dans « Complices de vol », Robin reconnaît au Pingouin qu’« il a toujours un coup d’avance ». « Il est plus malin que moi », semble d’ailleurs surenchérir Batman dans « Le Triomphe du Pingouin ». « Souvenirs mortels » apporte une autre précision d’importance : « Le Pingouin laisse derrière lui des cadavres comme d’autres laissent des empreintes. » Son thérapeute, qui l’a psychanalysé durant ses nombreux séjours en prison, note de son côté une « tendance obsessionnelle » à amasser des objets (« Les Tourtereaux »). Mais celui qui est né Oswald Chesterfield Cobblepot ne saurait se réduire à ces quelques commentaires : équivalent du Joker parmi les super-vilains de Gotham City et dans le diptyque filmique de Tim Burton, figure invariablement associée aux parapluies et aux oiseaux, il est l’héritier de l’une des familles fondatrices de sa ville, cible du Comics Code entre 1956 à 1963 et bénéficiaire d’une révolution « New Look » initiée par l’excellent Carmine Infantino à partir de 1964.

Dès « Les Débuts du Pingouin » (Bill Finger et Bob Kane, 1941), il est établi à propos de ce super-vilain faussement affable que son « masque souriant dissimule un esprit démoniaque ». Celui qu’on appelle déjà « l’homme au parapluie » défie alors Batman en commettant des vols spectaculaires. Cette trame narrative, on va la retrouver dans « L’Aigle du crime » (Bill Finger et Bob Kane, 1942), ainsi que dans « Complices de vol » (France E. Herron et Sheldon Moldoff, 1965). Dans ce dernier récit, le vice est poussé si loin que le Pingouin parvient à mystifier Batman en lui offrant la paternité d’un plan machiavélique. Dans « Les Tourtereaux » (Max Allan Collins et Norm Breyfogle, 1987), Oswald semble prendre le dessus sur son alter ego criminel. « Je suis un nouvel homme, transformé par l’amour d’une femme de bien ! » Il reformule : « Là où se nichait jadis le cœur d’une vermine bat désormais celui d’un soupirant vertueux. » Échaudé par leurs rencontres passées, Batman témoigne d’abord contre la libération anticipée du Pingouin, avant de contribuer à sa réincarcération. Mais la rédemption de l’ex-criminel s’est pourtant avérée sincère.

« Souvenirs mortels » (Alan Grant et Sam Kieth, 1989) est un récit de transition. Pas seulement pour son absolue modernité graphique, traduite par une organisation inventive des planches et des vignettes à la fois plus sombres et aérées, mais aussi pour ce qu’il apporte en arrière-plan au personnage du Pingouin : une enfance de souffre-douleur, une marginalité inexpiable, l’origine de son surnom et de son obsession pour les oiseaux et les parapluies. « Tyrannisé, intimidé et rejeté, je me suis tourné vers mes seules amours… mes livres et mes oiseaux. » Dans « Le Retour du Pingouin » (Doug Moench et Kelley Jones, 1997), on découvre la mère d’Oswald obsédée par l’idée de se prémunir contre la pluie – son mari est mort d’une pneumonie après être sorti un jour pluvieux sans son parapluie. Elle lance à son fils, comme s’il s’agissait d’un argument définitif : « Où en serait Noé s’il n’avait pas construit son arche ? » C’est ainsi qu’est expliquée l’association entre le Pingouin et son parapluie, dès son plus jeune âge, et même sous un soleil de plomb. Cet objet anodin, qu’il transformera plus tard, selon les récits, en arme à feu, en diffuseur de gaz ou en lanceur d’acide, était aussi utilisé par sa mère pour le frapper. Dans son imaginaire, il s’est donc vite agi d’un instrument d’oppression et de violence.

« Neige et glace » (Alan Grant et Norm Breyfogle, 1990) voit le Pingouin se débarrasser froidement de son acolyte Kadavre, il est vrai lui-même ambivalent. Le super-vilain y est décrit comme étant d’une « avidité sans bornes » et d’une « ruse impitoyable ». « Brutes » (Frank Tieri et Christian Duce, 2013) le présente en gérant de casino, où il se montre sans pitié envers les tricheurs, mais aussi proche du gouverneur Carter Winston (ce qui confirme la noblesse de sa famille, mais n’empêchera toutefois pas ce dernier de le renier). « Le Triomphe du Pingouin » (John Ostrander et Joe Staton, 1992) corrobore tout ce qui a été dit du personnage : « sans pitié, revanchard, calculateur et inventif ». C’est un homme qui pense que tout est négociable. « Tout peut s’acheter, reste à trouver le prix. Quant aux gens, on peut se contenter de les louer. » On comprend aussi à la lecture de ce récit qu’une vie rangée n’est décidément pas en adéquation avec la personnalité d’Oswald : il a besoin d’adrénaline et de reconnaissance.

Enfin, « L’Affaire du Pingouin » (1990), où s’associent rien de moins que Marv Wolfman, Alan Grant, Jim Aparo et M.D. Bright, fait dire au Pingouin, face à son associé difforme Harold : « Nous sommes des cicatrices sur le visage de l’humanité. » Tout au long de ce volume de Batman Arkham, ce sentiment d’évoluer en marge d’une société hyper-normée va agir sur Oswald en puissant incubateur criminel. Dans « L’Affaire du Pingouin », l’ennemi de Batman va également s’enticher d’une actrice, Sherry West, revisiter avec elle le mythe de Pygmalion et Galatée, et surtout démontrer à quel point il peut se perdre dans l’abjection.

Batman Arkham : Le Pingouin, ouvrage collectif
Urban Comics, juin 2021, 352 pages

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4

« Tout ou rien » : le Monde ne tourne pas rond

Geoffroy Monde publie aux éditions Lapin l’album Tout ou rien, qui rassemble plusieurs récits courts frayant avec l’absurde. C’est décapant, diversifié, mais inégal.

Tout ou rien est un petit album de 96 pages, conçu au feutre comme à l’aquarelle, où se succèdent plusieurs histoires courtes sans lien apparent les unes avec les autres. Le seul invariant de cette bande dessinée décapante tient sans doute à son caractère absurde, le non-sens se déployant dans chacune des histoires, souvent avec succès. Scénariste et dessinateur, Geoffroy Monde impose un rythme échevelé, dose ses gags de manière à ce qu’ils irriguent chaque planche, voire chaque vignette, et se délecte à tourner en dérision des figures et des genres porteurs de symboliques fortes : Dieu, les chefs d’État, les romanciers, le western… Ici, certains principes de narratologie demeurent clairement inopérants : oubliez l’identification aux personnages, l’ironie dramatique ou les reliefs psychologiques, seules comptent les institutions, les conventions sociales, les représentations et la manière dont on peut les altérer par l’inepte et le saugrenu.

Que se passerait-il si Dieu, qui brille habituellement par sa discrétion, se matérialisait pour intervenir dans nos vies un peu trop souvent ? Si on pouvait réellement tuer les gens en proférant des mensonges tout en jurant sur leur tête ? Si les dirigeants des grandes nations du monde en venaient aux mains au moindre prétexte ? Si Daniel Auteuil avait des ailes ? Tout ou rien est conçu de telle sorte qu’il répond à toutes les questions que vous n’aviez jamais songé à vous poser. Il le fait parfois sur une dizaine de pages, parfois seulement sur deux. Très libre dans sa structuration, inventif dans les situations qu’il dépeint, l’album parvient à un équilibre difficile sur la corde raide de l’absurdité. Car, mine de rien, ce petit exercice de style exige un certain savoir-faire : un sens du rythme et de la chute, une maîtrise du détournement, une capacité d’éviter le ridicule tout en s’en moquant.

Le lecteur verra dans Tout ou rien une rencontre avec des extra-terrestres qui tourne mal, un pass universel primitif, la technique du froncement de sourcils pour gagner en respectabilité, un accident d’avion consenti pour sauver un hérisson, une bimbo informe ou encore des écrivains affligés de médiocrité. Le comique de situation y est abondamment exploité, le plus souvent avec ingéniosité. Cependant, par leur nature disparate, les récits qui composent l’album apparaissent inégaux – et parfois un peu trop « faciles ». On n’en recommande pas moins la lecture de cette bande dessinée qui prouve, une fois de plus, que le jeune Geoffroy Monde (34 ans) est un auteur à suivre pour qui aime l’humour décalé et porté sur le non-sens.

Tout ou rien, Geoffroy Monde
Éditions Lapin, mai 2021, 96 pages

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3

Fausses pistes, à démêler des vraies

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Après avoir montré son caractère et ses qualités de dessinateur-scénariste, que peut-on attendre de Bruno Duhamel, qui s’intéresse aujourd’hui au genre du western ? Le dessinateur a plus d’un tour dans son sac et ne se gêne pas pour explorer des fausses pistes… et nous en suggérer les vraies.

Bruno Duhamel avance en terrain déjà très largement balisé (au cinéma, depuis les années 40 notamment, mais aussi en BD avec de nombreuses séries classiques). Le thème du western lui permet d’aborder de nombreuses pistes (vraies et fausses) qui l’inspirent et se croisent.

La piste du western

Bruno Duhamel montre qu’il connaît bien le sujet. Les amateurs apprécieront les nombreuses références à quelques grands classiques (Règlement de comptes à O.K. Corral et toutes ses variations), mais aussi à certains personnages (petite apparition de Billy the Kid) et des lieux comme Tombstone, tous lieux, faits et personnages pas si nombreux que cela, entrés dans la légende. Une piste qui permet au dessinateur de montrer qu’il a des connaissances sur le sujet, mais qui sert avant tout de prétexte pour la trame de fond.

Les pistes narratives

Elles sont nombreuses, car le Far West n’est finalement qu’un décor qui sert de prétexte, de révélateur. Dans l’Amérique d’aujourd’hui, Frank se prend une belle claque en se faisant virer du show (reconstitution pour touristes d’un célèbre duel d’époque) qui était toute sa vie, tout ça parce qu’il s’est permis une réplique hors texte qui peut prêter à interprétation politique. La piste politique n’est qu’une piste secondaire, mais elle mérite d’être citée. Déboussolé (comme beaucoup d’Américains) par la perte de son emploi, Frank décide d’inverser les rôles : d’acteur pour touristes, il devient touriste dans un groupe (regroupement de stéréotypes, un mélange qui pourrait devenir explosif selon les circonstances), qui visite le grand Ouest, ce qui l’amène à porter un regard critique sur bien des points. Mais les circonstances vont l’amener à relativiser ses connaissances sur l’histoire de la conquête de l’Ouest. La narration dévie ensuite vers une forme personnelle de règlement de comptes, qui permet à Bruno Duhamel de porter un regard critique sur notre société de consommation.

Les pistes des personnages

Celui de Frank est intéressant, car son comportement de déboussolé est assez typique de tous ces personnages qui peinent à se trouver une place dans l’Amérique d’aujourd’hui. Celui sur qui il va tomber dans le voyage organisé qu’il intègre se révèle plus dangereux, car incontrôlable. Autres personnages ayant leur importance dans la narration, le vieux sage indien sur qui Frank tombe à point nommé un soir (les Indiens ne se contentent pas ici de jouer les faire-valoir) et Salina la jeune mexicaine, immigrée clandestine qui risque de perdre le contrôle du voyage organisé qu’elle mène.

La piste des références

Bruno Duhamel truffe son album de multiples références. Depuis le cinéma jusqu’à l’histoire américaine (Lee Harvey Oswald) et les rapports entre Indiens et immigrants. Souvent liées à l’histoire du western, ces références servent surtout à donner de la consistance au propos du dessinateur.

Les pistes en lien avec notre époque

La meilleure (ou la plus amusante) est l’utilisation par les Indiens d’aujourd’hui du SMS pour communiquer entre eux. C’est effectivement bien plus rapide et efficace que les signaux de fumée. Malgré un début en trompe-l’œil, Bruno Duhamel s’intéresse plus particulièrement à notre époque. Toute la vie de Frank, c’est ce show qu’il joue depuis 15 ans (et où il faut en mettre plein la vue, d’où l’usage de couleurs du genre tape-à-l’œil), qui se passe à l’époque de la conquête de l’ouest. Solitaire et routinier, Frank tend malheureusement à se confondre avec son personnage. Ainsi, Bruno Duhamel fait sentir la tendance schizophrène de notre époque où tout s’accélère, pour aller trop vite. Surtout, il montre que tout aujourd’hui est prétexte à consommation. Les sites du Far West n’y font pas exception.

La piste américaine

Une piste essentielle, forcément, parce que l’Amérique d’aujourd’hui intègre bien des composantes, dont il s’avère qu’une BD de 80 pages ne peut rendre compte que de manière très succincte. La question des armes (possession, diffusion, usage) n’est qu’effleurée. Les grands espaces sont bien là, avec une étude des différentes luminosités (voir une somptueuse double page en ambiance nocturne). Malgré quelques allusions, la question politique mériterait largement mieux. De même pour le thème de l’argent (lié à celui du pouvoir), latent puisqu’une partie se passe à Las Vegas et que le personnage principal perd son emploi et donc son revenu (question du chômage). Mais, le pétage de plombs qui va apporter la véritable tension dans l’album n’a pas d’autre origine que la bêtise humaine. Il est compensé par quelques réactions honorables, qui tendent malheureusement davantage vers l’idéalisme que le réalisme. Si l’Amérique va mal, les raisons sont multiples. Cette BD les évoque, mais beaucoup trop rapidement.

« Si la légende est plus belle que la réalité… imprimez la légende ! »

Finalement, à force d’ouvrir de nombreuses pistes, Bruno Duhamel laisse un peu perplexe, même si on peut dire qu’il illustre à sa façon le célèbre dicton sorti de la bouche d’un des personnages de L’homme qui tua Liberty Valance (John Ford – 1962). En prenant l’imagerie du western comme toile de fond de son album, il montre une bonne connaissance du thème général et se montre capable de broder avec intelligence pour donner libre cours à sa critique de bien des comportements qu’on peut observer à notre époque. Malheureusement en cherchant à lier l’ensemble, il se contente d’effleurer bien des aspects qui mériteraient une exploration en profondeur. À son crédit, on peut quand même dire qu’en 80 pages, il pointe déjà pas mal de travers qui donnent à réfléchir, tout en proposant une fiction lui permettant de placer bien mieux qu’un clin d’œil par-ci par-là. Son regard désabusé sur notre époque et sur l’état de l’Amérique fait souvent mouche, grâce à son humour caustique. Le happy end rappelle ce qu’on sent non pas depuis toujours, mais depuis Jamais (2018) : sa volonté de plaire à un large public.

Fausses pistes, Bruno Duhamel
Éditions Bamboo (collection Grand Angle), juin 2021, 80 pages

 
 
 
 
 
 
 
 
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3

Down By Law, de Jim Jarmush : Jack, Zack & Bob

De Stranger Than Paradise à Paterson, de Mystery Train à Broken Flowers, Jim Jarmusch n’a cessé de mettre en scène des trajectoires. Ses personnages empruntent ici des routes, là des chemins ou des rivières de sorte que son cinéma est depuis toujours associé à l’errance et à la rêverie déambulatoire. Down By Law, réalisé en 1986, ne déroge pas à la règle. Sur un scénario relativement linéaire Jarmusch propose une fable universelle où les contingences de l’espace et du langage se répondent les unes aux autres.

De la musique avant toute chose

Down By Law s’ouvre sur les notes de Jockey Full of Boston  pour une déambulation musicale le long des rues d’une ville de Louisiane. Un décor hors du temps magnifié par le noir et blanc de Rob Müller : demeures antebellum typiques, cour d’école inondée de soleil ou quartiers en déshérence. Ce travelling s’interrompt pour se focaliser sur deux des protagonistes : Jack et Zack. Le premier, proxénète à la petite semaine, enchaine les filles à défaut de s’y attacher. Le second, DJ sans ambition est plus porté sur la bibine que sur la zic. Ces deux personnalités incompatibles se retrouvent bientôt contraints à partager une cellule de prison. Au mutisme de ces deux lascars répond une somptueuse bande originale signée des deux acteurs eux-mêmes, John Lurie et Tom Waits.

Evasion lexicale

Curieusement ce sont les mots qui vont servir d’échappatoire face à l’échec de la communication, celle-ci se réduisant à quelques « fuck you » lapidaires. Avec Jack d’abord, qui raconte sa sortie de prison rêvée « dans une limousine Lincoln blanche avec quatre filles nues… ». Puis Zack qui improvise un bulletin météo comme il le ferait à la radio.  Mais c’est surtout Bob, débarqué dans leur cellule, qui va changer la donne. Cet Italien n’entend rien à la langue de Shakespeare mais cite Robert Frost et Walt Whitman à tout bout de champ. Un personnage incroyable, véritable génie du langage, qui va littéralement dynamiter la morosité nourrie par ses deux codétenus. Comme dans cette scène mémorable où un simple jeu de mot – I scream for ice cream – se transforme soudain en sarabande hallucinée contaminant vocalement l’ensemble du pénitencier.

Bayou, lapin et princesse

Dans la dernière partie de ce triptyque, les trois compères fuient à travers le bayou. Après les grandes artères de la ville et l’étroitesse de la prison, le film explore les lignes désordonnées des marécages. L’espace se dévoile ici dans la profondeur et les diagonales, au gré des berges et des canaux. Comme dans un labyrinthe antique, nos trois pieds nickelés vont aller d’épreuve en épreuve. Celle de l’eau – le franchissement de la rivière – celle du feu (de camp) et celle de l’amour. Bob qui dans un premier temps constitue un boulet -il ne nage pas, ne court pas vite…- va poursuivre son rôle de réconciliateur toujours grâce au levier du langage. Autour d’un lapin « tchac tchac » grillé ou lors de l’ultime rencontre avec la bellissima au bois dansant. Une petite merveille de conte cinématographique.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Réalisateur : Jim Jarmusch
    • Assistante réalisatrice : Claire Denis
  • Scénario : Jim Jarmusch
  • Photographie : Rob Müller
  • Musique : John Lurie
    • Chansons : Jockey Full Of Bourbon et Tango Till They’re Sore de l’album Rain Dogs, par Tom Waits ; It’s Raining de Noami Neville, par Irma Thomas
  • Montage : Melody London
  • Décors : Janet Densmore
  • Costumes : Carol Wood
  • Production : Alan Kleinberg
  • Sociétés de production : Black Snake, Grokenberger Film Produktion, Island Pictures
  • Pays d’origine : États-Unis et Allemagne de l’Ouest
  • Langues originales : anglais et italien
  • Format : noir et blanc – 35mm – 1,85:1 – mono
  • Durée : 107 min
  • Dates de sortie :
    • France : mai 1986 (Festival de Cannes) ; 12 novembre 1986 (sortie nationale)
    • Canada : 7 septembre 1986 (Festival de Toronto)
    • États-Unis : 19 septembre 1986 (Festival de New York) ; 20 septembre 1986 (sortie limitée)
    • Allemagne de l’Ouest : 30 octobre 1986
    • Belgique : 8 janvier 1987 (Gand)
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4.5

Les 2 Alfred de Bruno Podalydès : la vie en duo

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Avec Les 2 Alfred, le duo Podalydès nous livre une nouvelle fantaisie cruelle qui sait saisir les travers d’une époque, tout en luttant contre. Une sorte de conte portée par des duos qu’ils soient fraternels, amicaux, amoureux ou filiaux.

Reprendre le contrôle

Pouvoir rater, se tromper, recommencer . C’est comme cela que se présente Les 2 Alfred à ses débuts. L’alternative pour se relancer ? L’enfer du nouveau pouvoir : la start-up, les sigles à gogos et ce «no child » tendance qui aliène deux fois plus, même à l’heure des réunions en visio. C’est de ce constat, forcément encore plus fort aujourd’hui, que part Bruno Podalydès pour lancer son film. Son héros est complètement déphasé alors qu’autour de lui tout s’emballe, tout s’ubérise (sic !). Alors dans cette fable à la loufoquerie assumée (moins barrée peut-être qu’Effacer l’historique), les drones se posent un peu partout, les emplois s’enchaînent comme autant de services rendus où la concurrence est rude. Et trouver un emploi stable justifie de perdre une part de soi.

« Entrepreneur de lui-même »

Après ce constat, Bruno Podalydès se permet toutes les fantaisies, les cruautés mais surtout une grande tendresse qui fait du bien ! Tout fonctionne en duos, le père/la mère et son enfant, les deux doudous (les fameux 2 Alfred), les deux amis (qui sont aussi deux frères dans la vraie vie !), etc… C’est en créant ces duos indétrônables que Bruno Podalydès vient faire un pied de nez à cette start-up nation où le règne de l’individu s’écrit haut et fort ! Où, sous prétexte d’être un groupe, on est surtout soi face à ses chiffres, sa rentabilité. Dans l’univers aseptisé où l’on enjoint tout le monde à être soi-même, à être détendu, joyeux, en somme parfaitement calibré, l’individu s’efface tout en étant ultra autocentré. C’est un monde qui marche sur la tête alors Les 2 Alfred marche joliment et gentiment sur ce monde. Le film piétine tout cela pour revenir à ce qui fait le charme de chacun, comment il s’exprime justement dans la relation à l’autre.

Duos

Au-delà de ces moments tendres, l’entreprise en prend surtout pour son grade. Tout y est absurde, poussé à l’extrême, et pourtant tout paraît refléter la réalité. De la configuration des lieux aux réunions interminables en passant par les objectifs inatteignables. Mais aussi cette impression d’espionnage permanent où la vie privée n’a plus court, puisque la famille, c’est censé être l’entreprise. Alors on fouine, on se tire dans les pattes, pour finalement se rendre compte qu’on a plus besoin des autres qu’on ne le croit. Mention spéciale au duo Alexandre/Arcimboldo, mais surtout à celui, plus secret au départ, Séverine/Suzie. Les quatre acteurs : Denis Podalydès (toujours aussi attendrissant), Bruno Podalydès, Sandrine Kiberlain et Luàna Bajrami (qu’on a plaisir à retrouver après son rôle dans Portrait de la jeune fille en feu), s’amusent beaucoup, jouent ensemble telle une troupe qui, soir après soir, refait le monde à coup de slogans et de grande tendresse. Un tee-shirt en sera le symbole : « on ne sent pas ses chaînes, tant qu’on ne bouge pas ». Une petite pépite drôle et cruelle, à ne pas manquer à coup sûr !

Les 2 Alfred : Bande annonce

Les 2 Alfred : Fiche technique

Synopsis : Alexandre, chômeur déclassé, a deux mois pour prouver à sa femme qu’il peut s’occuper de ses deux jeunes enfants et être autonome financièrement. Problème: The Box, la start-up très friendly qui veut l’embaucher à l’essai a pour dogme : « Pas d’enfant ! », et Séverine, sa future supérieure, est une « tueuse » au caractère éruptif. Pour obtenir ce poste, Alexandre doit donc mentir… La rencontre avec Arcimboldo, « entrepreneur de lui-même » et roi des petits boulots sur applis, aidera-t-elle cet homme vaillant et déboussolé à surmonter tous ces défis ?

Réalisateur : Bruno Podalydès
Scénario : Bruno Podalydès, Denis Podalydès
Interprètes : Bruno Podalydès, Denis Podalydès, Sandrine Kiberlain, Luàna Bajrami, Yann Frisch, Leslie Menu, Michel Vuillermoz
Producteurs : Olivier Père, Pascal Caucheteux, Martine Cassinelli
Photographie : Patrick Blossier
Montage : Christel Dewynter
Sociétés de production : Why Not Productions, Arte France Cinema
Distributeur : UGC Distribution
Durée:92 minutes
Date de sortie : 16 juin 2021
Genre : Comédie

France – 2020

Des Hommes de Lucas Belvaux : une culpabilité apathique

Porté par un grand casting peu inspiré et une voix off éreintante, Des Hommes peine à émouvoir et faire ressurgir cette flamme de culpabilité qui suinte de son récit. 

Des Hommes ne permet malencontreusement jamais à son récit de respirer ou de faire vivre ses images. Jouant la carte d’une voix off omniprésente qui explicite ce que l’on semble deviner à l’écran, le film se perd en verbiage, en formules maladroites et perd toute saveur viscérale. Adaptant l’œuvre de Laurent Mauvignier, Lucas Belvaux dévoile de belles intentions : parler d’un mal être qui dépasse le temps, de la culpabilité qui ne s’éteint jamais, des effrois de la guerre et de parler d’une France qui se déchire. C’est d’autant plus dommageable que Des Hommes s’avère assez bien découpé, d’un point de vue narratif, entre les heurts d’un village qui voit des fractures communautaires et des violences racistes se dessiner, combinés avec des flashbacks alimentant les souvenirs d’une guerre d’Algérie dont la violence n’aura fait aucun vainqueur mais que des perdants.

Voulant faire souffler un cinéma social, traçant les traits d’une société provinciale en proie en doute, Lucas Belvaux semble malheureusement particulièrement distant par rapport à son sujet, dénonciateur sans jamais vraiment l’être, comme s’il n’y avait aucun pilote à bord de l’avion : rien n’y fait, le film semble porter à chaque scène ou chaque dialogue sur ses épaules un poids bien trop lourd. Ce film choral, qui voit se combiner les voix off, les errances et les différences de point de vue, surligne son cahier des charges rempli de passages obligés. Que cela soit par le biais d’un jeu d’acteur forcé et ankylosé malgré son casting 3 étoiles, une mise en scène usant parfois de ralentis pas toujours bienvenus, un récit en bout de course qui préfère se gargariser de ses mots plutôt que de réellement faire ressentir les émois de ses protagonistes, Des Hommes reste à quai.

L’utilisation d’une voix off ou l’inspiration de la récitation épistolaire ne sont pas des problèmes en soi, et nous avons pu le remarquer dans l’immense Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin, sauf qu’ici, les mots n’accompagnent pas le cadre mais s’y substituent, effaçant toute présence de chaque individu, délimitant toute incarnation quand celle-ci n’est pas outrancière (vociférant Gérard Depardieu). Les séquences se déroulant en Algérie, qui sont sans doute les meilleures du film, à la fois par le biais de son espace, de sa lumière ou de par son convaincant jeune acteur Yoann Zimmer, font parfois penser à l’extatique et mutique Les Confins du Monde de Guillaume Nicloux.

Mais là où ce dernier affichait une aridité vorace, quitte à ce qu’elle soit incommodante, Lucas Belvaux ne fait jamais parler les cœurs ni le silence. Toute trace de sentiments, toute once d’intimité ou de culpabilité se noient dans des discours intempestifs qui nuisent à la fluidité du récit. Le film est un peu à l’image de son acteur phare Gérard Depardieu : imposant, habité et débordant souvent du cadre, mais paraissant dépasser par ses premières intentions, celles de montrer par le prisme du cinéma, le poids des regrets. Un cinéma qui n’existe pas ou trop peu dans Des Hommes. 

Des Hommes – Bande annonce

Synopsis : Ils ont été appelés en Algérie au moment des « événements » en 1960. Deux ans plus tard, Bernard, Rabut, Février et d’autres sont rentrés en France. Ils se sont tus, ils ont vécu leurs vies. Mais parfois il suffit de presque rien, d’une journée d’anniversaire, d’un cadeau qui tient dans la poche, pour que quarante ans après, le passé fasse irruption dans la vie de ceux qui ont cru pouvoir le nier.

Des Hommes – Fiche technique

Réalisation : Lucas Belvaux
Scénario : Lucas Belvaux (d’après l’oeuvre de Laurent Mauvignier)
Casting : Gérard Depardieu, Catherine Frot, Jean Pierre Darroussin, Yoann Zimmer
Durée : 1h41 minutes
Genre: Drame/Guerre
Date de sortie : 2 juin 2021 (Ad Vitam)

Cruella de Craig Gillespie, préquel à peine cruel

Après avoir raconté la genèse de Maléfique, le studio Disney s’attaque à une autre icône issue du grand classique d’animation Les 101 Dalmatiens sorti en 1961, dans une origin story bancale consacrée à Cruella d’Enfer. Le réalisateur australien Craig Gillespie (Moi, Tonya) livre ici sa version féminine et aseptisée du Joker, en troquant l’antipathique Cruella croquée par Marc Davis contre une fashionista vengeresse aux allures de Barbie punk-rock, mollement interprétée par Emma Stone. 

Après Maléfique, CendrillonDumboAladdinLe Roi Lion, Le Retour de Mary PoppinsLa Belle et le Clochard ou encore Mulan, le studio Disney prouve une fois de plus qu’il n’a qu’un seul intérêt : refaire ce qui a été fait, remettre en boucle le même disque, sans jamais parvenir à reproduire ce qui a plu, ému, et émerveillé par le passé. cruella

Good girl gone bad

Ici, au lieu d’entrer dans la psyché de l’iconique Cruella d’Enfer, personnage torturé, obsédé par les chiots tachetés et les manteaux de fourrure, imaginé par la romancière britannique Dodie Smith, on suit sans grand intérêt le parcours chaotique d’Estella Miller, pauvre orpheline brimée par le système scolaire et le conformisme social, mais bien déterminée à se faire un nom dans le milieu de la mode londonienne.

Intrigante sur le papier, sa rencontre fortuite avec les deux malfrats Jasper (Joel Fry) et Horace (Paul Walter Hauser), qui deviendront plus tard ses complices, ne provoque pas les rebondissements attendus. Colonne vertébrale de l’intrigue, l’interminable duel vestimentaire que se livrent Cruella et l’exécrable Baronne von Hellman (Emma Thompson, déjà vue chez Disney dans Saving Mr. Banks) sur fond de vol de médaillon, finit également par lasser. Clou du spectacle : les féroces dalmatiens veulent la peau de l’innocente Cruella..

Outre le patchwork de références stylistiques ou le soin accordé aux décors et costumes — Jenny Beavan rend d’ailleurs hommage aux exubérantes créations de Vivienne Westwood, reine de la haute couture anglaise des années 1970 –, Cruella ne tient pas la route.

Engourdi par des problèmes de rythme et une playlist pop-rock sixties envahissante qui étouffe l’effervescence du récit — le choix de la chanson « Smile » interprétée par Judy Garland fait notamment écho au Joker de Todd Phillips –, le film tombe dans le travers de la « victimisation » systématique de l’antagoniste disneyen.

En effet, s’efforçant une fois encore de vulgariser une de ses principales icônes pour plaire à la nouvelle génération, Disney suit sa recette à la lettre. Il s’agit de remplacer le méchant trop « caricatural » par un être décidément sensible, nuancé, un outsider contemporain faussement révolté et transgressif, afin d’éviter tout dangereux manichéisme ; puis de recycler le matériel narratif préexistant dans le but de flatter l’intellect des connaisseurs. Ainsi, lorsqu’il a dépassé sa condition d’infâme bourreau, l’antihéros humanisé, pétri de remords et de bonnes intentions, prend impérativement les traits d’un génie incompris, traumatisé, maltraité, qui doit susciter l’empathie du spectateur. Esclaves de cette infaillible mécanique du préquel aseptisé et raconté à la première personne, les scénaristes saccagent la mythologie originale, en disséminant tout de même quelques clins d’œil aux 101 Dalmatiens de Wolfgang Reitherman, Hamilton Luske et Clyde Geronimi.

Hélas, l’excentricité baroque du personnage de Cruella de Vil se heurte à la mise en scène laconique de Craig Gillespie. Dans une longue première partie, l’auteur de Moi, Tonya s’évertue à museler le monstre qui sommeille en Estella, et peine ensuite à réveiller l’alter ego diabolique et rebelle qui aurait dû être le sujet du film. Exit donc la chauffarde au rire bruyant et guttural, le fameux porte-cigarette lâchant derrière elle une épaisse traînée de fumée verte et nauséabonde, les plafonds décrépis du manoir croulant de Castel d’Enfer ou encore la course-poursuite finale avec Jasper et Horace dans la campagne enneigée de Dinsford…

Alors qu’elle mène une double vie pour berner sa concurrente (qui est en réalité sa mère biologique), l’ex-arnaqueuse devenue apprentie styliste, décide de se racheter en vengeant la mort de sa mère adoptive. Quant à l’égocentrique et impitoyable patronne, elle abuse de la créativité débordante de sa jeune recrue, mais aussi de son besoin d’héroïsme, de dévouement. Le luxe ostentatoire des défilés illustre à la fois le talent précoce d’Estella et la haine jalouse de la Baronne ; là se déclare également la rivalité des deux femmes.

Tout comme Cendrillon ou Blanche-Neige, autres héroïnes Disney orphelines, Estella se rend régulièrement à la fontaine de Regent’s Park — lieu de recueillement, de rupture, qui dénote parmi les ruelles d’une capitale anglaise sombre et hostile –, pour laisser libre cours à ses sentiments. Celle que l’on croyait naturellement hystérique, impulsive et fondamentalement détestable, n’est donc pas une authentique vilaine mais plutôt le reflet d’une intériorité trouble, obscure, une autoconstruction virtuelle. La cause principale de ses brutales sautes d’humeur et de sa prétendue perversité réside dans ce jeu de masques identitaire, qui est un exutoire pour Estella, prisonnière d’un carcan social trop guindé pour elle. Passé tragique et exclusion excusent la cruauté ; dès lors, l’aura et le mystère de Cruella d’Enfer s’évanouissent. C’est là tout le point faible du film.

La fadeur d’Emma Stone n’arrange rien. Loin du visage cadavérique, de la silhouette menue et des « postures narratives » créées par Bill Peet et Marc Davis, la star de La La Land ne dépasse pas le stade de la caricature. Affublée de perruques toutes plus extravagantes les unes que les autres, elle n’incarne jamais cette diablesse vulgaire à la chevelure noire et blanche en pétard qui a durablement marqué nos esprits. Rarement aussi peu investie dans un tel double rôle, Stone ne peut rivaliser avec le raffinement de Betty Lou Gerson qui prêta sa voix au personnage dans Les 101 Dalmatiens, ni avec le grain de folie de Glenn Close, excellente dans la première adaptation live réalisée par Stephen Herek en 1996.

À l’instar de Robert Stromberg avec Maléfique, Craig Gillespie se complaît dans le récit éternel de la différence, de l’enfance traumatisée et de la repentance en trahissant de bout en bout l’esthétique minimaliste du chef-d’œuvre d’animation dont il s’inspire. Conjugués ensemble, féminisme cosmétique et noirceur factice font de Cruella un conte moderne raté cruellement malhonnête.

Sévan Lesaffre

Cruella – Bande-annonce

Synopsis : Londres, années 70, en plein mouvement punk rock. Escroc pleine de talent, Estella est résolue à se faire un nom dans le milieu de la mode. Elle se lie d’amitié avec deux jeunes vauriens qui apprécient ses compétences d’arnaqueuse et mène avec eux une existence criminelle dans les rues de Londres. Un jour, ses créations se font remarquer par la baronne von Hellman, une grande figure de la mode, terriblement chic et horriblement snob. Mais leur relation va déclencher une série de révélations qui amèneront Estella à se laisser envahir par sa part sombre, au point de donner naissance à l’impitoyable Cruella, une brillante jeune femme assoiffée de mode et de vengeance…

Cruella – Fiche technique

Avec : Emma Stone, Emma Thompson, Joel Fry, Paul Walter Hauser, Emily Beecham, Kirby Howell-Baptiste, Mark Strong, Tipper Seifert Cleveland, Kayvan Novak, John McCrea, Jamie Demetriou, Niamh Lynch, Andrew Leung, Ed Birch, Dylan Lowe, Paul Bazely, Abraham Popoola, Leo Bill, Ninette Finch, Sarah Crowden
Réalisation : Craig Gillespie
Scénario : Tony McNamara, Dana Fox d’après l’œuvre de Dodie Smith
Production : Kristin Burr, Andrew Gunn, Marc Platt
Photographie : Nicolas Karakatsanis
Montage : Tatiana S. Riegel
Décors : Fiona Crombie
Costumes : Jenny Beavan
Musique : Nicholas Britell
Distributeur : The Walt Disney Company France
Durée : 2h14
Genre: Comédie / Drame / Famille
Sortie : 23 juin 2021

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2

Europe 51 et Où est la liberté ? : deux visages de Roberto Rossellini

Bonne pioche de l’éditeur Tamasa qui, avec ce duo de sorties, fait (re)découvrir deux facettes très différentes du cinéma de Roberto Rossellini. S’ils sont sortis l’un après l’autre, le célèbre Europe 51 (1952) et la comédie oubliée Où est la liberté ? (1954) ne présentent en effet pas beaucoup de points communs. Le premier, qui fait indiscutablement partie des classiques du maître italien, est un drame néoréaliste auquel se greffe une réflexion politico-spirituelle sur l’Italie de l’après-guerre. Le second, nettement moins connu et coincé entre deux chefs-d’œuvre, est une des rares comédies d’un Rossellini peu concerné par le projet. D’un côté, Ingrid Bergman en figure sainte ; de l’autre Totò, le roi transalpin du rire. 

Europe 51 : Sainte Ingrid

Même s’il fut récompensé par le Prix international au Festival de Venise (le Lion d’Or ayant été attribué cette année-là au splendide Jeux interdits de René Clément), Europe 51 est un exemple célèbre d’œuvre « charcutée ». Il en existe en effet (au moins) quatre versions différentes, témoignage des nombreuses coupes au montage et réenregistrements que le film subit à cause de l’influence ou de l’immixtion de nombreux acteurs aux motifs différents : Giulio Andreotti (figure majeure de la politique italienne d’après-guerre, il était à cette époque directeur de l’Office central pour le cinéma et, à ce titre, exerçait via la « loi Andreotti » un contrôle strict sur la critique politique présente dans le cinéma italien. Pour obtenir un prêt à la production, les œuvres devaient répondre aux critères de cette véritable censure d’Etat, ce dont Umberto D. de Vittorio De Sica, sorti la même année qu’Europe 51, fera les frais), l’Eglise catholique, les communistes, etc. Il faut donc féliciter Tamasa de proposer aux cinéphiles, non seulement une restauration de ce classique, mais surtout sa version la plus complète, celle qui fut présentée à l’époque à Venise.

Europe 51 est le second film (après Stromboli terra di Dio/1950) de Rossellini tourné avec Ingrid Bergman, qu’il épousa peu avant le tournage. L’œuvre est un tournant dans la carrière du cinéaste romain, étant à la fois le dernier drame clairement néoréaliste et un condensé de ses récentes réflexions politiques et spirituelles. Le film se situe donc à un carrefour de plusieurs considérations intellectuelles (et artistiques) du cinéaste, ce qui le rend à la fois original et quelque peu déroutant – ce dernier qualificatif étant évidemment renforcé par les multiples coupes que l’œuvre a subies. En fait, il démontre ce que Rossellini a toujours été : un électron libre se nourrissant de divers camps politiques, s’appuyant sur eux pour concrétiser ses projets mais se gardant bien de devenir un artiste aux ordres. Un cinéaste politisé qui se méfie de la politique, en somme.

La prémisse d’Europe 51 ressemble à un fantasme gauchiste : Irène (Ingrid Bergman) forme avec son mari George (Alexander Knox) un couple de la haute bourgeoisie, dont l’existence va être bouleversée par la mort de son fils Michele des suites d’une tentative de suicide, dont l’objectif était d’attirer l’attention d’une mère trop occupée par des mondanités. Après une période de désespoir, Irène comprend qu’elle vit dans une bulle séparée du « vrai » monde, et n’a jamais prêté attention aux problèmes des autres. Andrea (Ettore Giannini), un cousin de son mari d’obédience communiste, lui fait alors visiter les quartiers pauvres de Rome (le tournage eut lieu notamment dans le quartier de Primavalle), une expérience qui fait naître en elle une « conscience sociale ». Son action rencontre l’incompréhension totale de ses proches et de son milieu, qui décident de la placer dans un hôpital psychiatrique.

Le film est une radiographie de l’Italie à une époque charnière, avec ses immenses fractures sociales et politiques, sa misère et l’indispensable reconstruction qui creuse l’écart entre pauvres et riches. Rossellini, qui refuse obstinément d’être étiqueté, fuit pourtant rapidement le cahier de charges communiste qui menaçait. D’abord, par certaines séquences désabusées inclues dans le film qui lui ont valu l’inimitié des communistes, notamment celle où Irène effectue une journée de travail à l’usine – un cadre montré pour la première fois au cinéma. Celle-ci est bien différente de ce qu’on pouvait voir dans les films de propagande soviétique, puisqu’elle est présentée comme une condamnation où les ouvriers sont vus par l’héroïne comme des « esclaves », ce que renforcent les plans des immenses machines déshumanisantes et le bruit infernal qui en émane. Ensuite, Rossellini n’hésite pas à montrer le prolétariat sous un jour plus nuancé, notamment via la légèreté de Juliette (Giulietta Masina), une ouvrière au chômage qui préfère aller batifoler avec son nouveau petit ami plutôt que de se rendre au travail qu’Irène vient de lui dégoter.

Enfin, le cinéaste se nourrit volontairement de sa fascination pour deux personnages qui échappent eux aussi aux étiquettes et constituent des modèles d’ordre moral. Il y a d’une part Saint-François d’Assise, auquel le metteur en scène a déjà consacré un film en 1950, Les Onze Fioretti de François d’Assise (Francesco, giullare di Dio). On retrouve son intérêt pour le saint dans Europe 51 à travers le personnage d’Irène, dont le caractère christique est évident, ce qui ne manque pas de choquer une partie de l’opinion (cf. la scène marquante de confrontation entre Irène et le prêtre, où la première bat le second sur le plan théologique). Il est d’ailleurs amusant de constater, à partir du moment où Irène est confrontée à son milieu qui ne peut accepter sa trahison sociale, à quel point Ingrid Bergman rappelle son interprétation de Jeanne d’Arc – la Pucelle devenue héroïne et sainte de l’Eglise catholique ayant elle aussi, en son temps, privilégié ses convictions à sa propre vie. Bergman interpréta d’ailleurs Jeanne par deux fois ! Une première sous la direction de Victor Fleming en 1948, et la seconde sous celle de Rossellini, en 1954 (Jeanne au bûcher/Giovanna d’Arco al rogo). Le second personnage qu’admire le cinéaste et qui imprègne le film est Simone Weil, qui incarna cette « troisième voie » politique européenne à laquelle aspire aussi Rossellini, et qui vécut la plupart des situations que vit Irène dans le film.

En conclusion, Europe 51 en dit autant de Rossellini que de l’époque tourmentée dans laquelle l’œuvre est née, une période tragique et incertaine pour l’Italie, traversée de courants violemment opposés. Ces courants ont tous imprégné la réflexion politique et l’inspiration artistique du réalisateur à différents moments de sa vie.

Synopsis : Une jeune femme riche et futile est bouleversée par le suicide de son enfant, dont elle se sent responsable. Son drame personnel lui fait découvrir la misère et les souffrances des autres, à qui elle se dévouera désormais. 

SUPPLÉMENTS

Un seul supplément au menu, mais il est d’un grand intérêt. En 45 minutes, Elena Dagrada, professeure à l’Università degli Studi di Milano et auteure en 2005 d’un livre sur les films de Roberto Rossellini avec Ingrid Bergman, livre une analyse passionnante sur les « X versions » d’Europe 51. En réalité, l’universitaire nous offre bien plus, puisqu’elle s’intéresse au parcours de Rossellini et au contexte du cinéma italien de l’époque. En ce qui concerne les quatre versions « principales » d’Europe 51 (celle présentée à Venise, l’italienne, l’internationale et la nord-américaine), le bonus aurait pu s’intituler « un film sous influence », car nombreux furent les partis – au sens littéral et figuré – à avoir fourré leur nez dedans ! Les coupes et autres changements opérés entre chaque version témoignent évidemment du contexte idéologique de l’Italie, ce dont nous éclaire Madame Dagrada, ses propos étant illustrés par de nombreux extraits du film. La fameuse séquence où Irène s’identifie au Christ (elle cite l’Evangile à la première personne) alors qu’elle converse avec le prêtre, est traitée en détails, car elle témoigne de la manière dont Rossellini tenta d’intégrer les diverses demandes de modification sans dénaturer son film – ce en quoi il ne réussit que partiellement, un director’s cut étant aujourd’hui hélas impossible à monter. Le cinéaste italien modifia en effet le dialogue de la scène mais, malicieusement, fit des choix de montage rendant les images bien plus explicites que les paroles ! Même si les propos d’Elena Dagrada sont passionnants et que sa maîtrise de la langue de Molière est impressionnante, on se permettra toutefois de noter que les innombrables « euh » qui émaillent ses explications en hachent la fluidité et finissent par irriter quelque peu, à la longue… Pas de quoi gâcher notre plaisir, toutefois.

Le Blu-ray/DVD est également accompagné d’un livret de vingt pages, dans lequel on retrouve notamment un article signé Jean A. Gili. Le spécialiste incontesté du cinéma italien y revient lui aussi sur les différentes versions du film, soulignant que le fait que ce dernier ne fut pas tourné en son direct (comme c’était d’usage en Italie) permit de réenregistrer certains dialogues à l’envi. On trouve également dans le livret une courte note de Rossellini lui-même, dans laquelle il revient sur la genèse du film et s’interroge sur la relativité des valeurs et leur lien avec l’époque. 

Suppléments de l’édition combo DVD/Blu-ray :

  • « Europe 51, le film aux X versions », par Elena Dagrada
  • Livret 20 pages : Le regard de Jean Gili et le dossier de presse original

Où est la liberté ? : Totò le héros 

Dans Europe 51, une scène montre Irène se rendant au cinéma pour voir un film de Mario Mattoli, Totò terzo uomo (1951). Hasard ou clin d’œil de Rossellini ? Il met en scène son opus suivant avec… Totò ! Tourné dès 1952 mais distribué seulement deux ans plus tard, Où est la liberté ? (Dov’è la libertà ?) est une œuvre quelque peu oubliée du maître italien, et très différente d’Europe 51. A vrai dire, elle se distingue d’à peu près tout ce qu’a réalisé Rossellini, puisqu’il s’agit ici d’une comédie, d’ailleurs réalisée entre deux grands drames du cinéaste, Europe 51 et Voyage en Italie (Viaggio in Italia/1954). Il s’agit aussi de la première et unique collaboration entre Rossellini et « le Picasso du rire » (lire plus bas).

En réalité, Où est la liberté ? se situe bien loin des canons de la comédie italienne des années 50. Certes, le sous-texte absurde, poétique et amusant justifie l’étiquette du genre : Salvatore Lojacono (Totò) sort de prison après avoir purgé une peine de vingt ans pour crime passionnel. Son retour à la vie civile tourne pourtant rapidement à la désillusion. Partout autour de lui, il ne rencontre que malhonnêteté, avidité, hypocrisie et lâcheté. Écœuré, il décide de retourner… en prison, dont la solidarité entre petites gens lui manque. Le film est construit sur un montage alterné entre scènes actuelles au tribunal où Salvatore défend son projet de nostalgie carcérale et flashbacks dédiés à la succession d’expériences traumatisantes qui rend son idée moins absurde qu’elle n’y paraît. Les premières, tournées par Mario Monicelli et dominées par un Totò en grande forme (qui doit se battre avec un avocat trop zélé pour assurer lui-même sa défense !), sont une farce de haut vol. Dans la plupart des autres séquences, par contre, on reconnaît immédiatement la patte de Rossellini. Les inclinations comiques y sont nettement plus contenues et Totò y incarne un clown triste, dans une veine néoréaliste évidente.

Le point commun avec Europe 51 est la critique cinglante de l’Italie de l’après-guerre. Un pays miné par la misère, mais surtout corrompu par des mentalités égoïstes et lâches. Bon bougre, Salvatore n’est pas fait pour cet univers d’arnaques et de mensonges : il prend même conscience que la femme pour laquelle il a tué et sacrifié vingt ans de sa vie, le cocufiait sans vergogne ! Dès sa sortie de prison, il se retrouve par hasard en face de son ancien domicile, qu’il peine à reconnaître tant le quartier a changé, témoignage de la transformation rapide de l’Italie au sortir de la guerre. Le message est clair : Salvatore est comme un étranger dans ce monde. Ses mésaventures en cascade ne feront que confirmer cette impression. Il se retrouve d’abord involontairement impliqué dans une arnaque où il perd ses maigres économies, est expulsé par un marchand de sommeil sans scrupule – qui lui accorde de justesse une dernière nuit passée dans l’escalier ! – avant de retrouver ses proches. Lorsqu’il apprend que, non contents de le manipuler et de cacher de sordides affaires de mœurs, ceux-ci doivent leur fortune à la spoliation d’une famille de Juifs envoyée dans un camp de concentration pendant la guerre, la coupe est pleine. Salvatore ne désire désormais qu’une chose : retourner derrière les barreaux. C’est en se faisant passer pour le directeur de son ancienne prison qu’il parvient à s’y infiltrer, et notre homme de se glisser dans un lit de son ancienne cellule, ni vu ni connu…

L’hybridité entre les différentes tonalités du film (farce et comédie grinçante fortement empreinte de néoréalisme), qui s’explique par un manque d’implication de Rossellini, ainsi qu’un Totò qui ne semble pas toujours très à l’aise, font de Où est la liberté ? une œuvre mineure dans la filmographie du cinéaste italien. Il n’empêche que voir Totò évoluer sous la direction de Rossellini, dans ce qui constitue assurément une « curiosité » – de surcroît joliment restaurée et complétée par des bonus de qualité –, ravira à coup sûr tous les amateurs du maître !

Synopsis : Salvatore Lojacono, heureux d’être libéré après 20 ans de prison, se retrouve face à de nombreux problèmes. Impliqué à son insu dans une escroquerie, expulsé de son logement, complètement écœuré par sa famille, il va utiliser toute son énergie pour retrouver un havre de paix…

SUPPLÉMENTS

En guise de bonus vidéo, le spectateur a droit à une analyse du film, longue d’un gros quart d’heure, par Aurore Renaut, maîtresse de conférences en études cinématographiques et audiovisuelles. Celle-ci souligne notamment que Rossellini a souvent tourné des moments de comédie, y compris lorsque ceux-ci sont accolés à des scènes tragiques, comme dans Rome, ville ouverte. Avec le recul, le caractère tragi-comique de Où est la liberté ? n’est donc pas si surprenant que cela. Elle évoque également la connivence entre Monicelli (responsable des séquences au tribunal alors que Rossellini, comme il le fit en d’autres occasions, désertait régulièrement le tournage) et Totò, le premier ayant souvent fait tourner le second, notamment dans le formidable Pigeon (I soliti ignoti/1958). Enfin, l’analyse claire et pertinente de la spécialiste s’attarde sur l’incroyable popularité de Totò, difficile à concevoir en France car elle ne dépassa guère les frontières de son pays. L’ancienne vedette de music-hall passée au cinéma est d’ailleurs encore célébrée aujourd’hui dans sa Naples natale. Sous Rossellini, il joue un rôle inhabituel de naïf qui se fait avoir par tout le monde et déploie un jeu assez sobre, même s’il domine clairement le film au point d’en faire un « film de Totò ». Aurore Renaut rappelle également que l’actrice Franca Faldini, qui joue le rôle de Maria dans le film, fut la compagne de Toto pendant les quinze dernières années de sa vie.

Le commentaire sur le comédien italien est parfaitement complété par le livret de vingt pages, dans lequel un article remarquable (« le Picasso du rire », une expression que l’on doit à Sandro De Feo) de Jean A. Gili se taille la part du lion. Le spécialiste du cinéma transalpin y insiste d’abord sur la physionomie inoubliable de Totò, qui le range dans la même catégorie que Chaplin, Keaton ou Laurel et Hardy, un physique qu’on peut ramener « à un seul trait de crayon, une de ces caricatures dans lesquelles converge toute l’intensité d’une humanité ramenée à l’essentiel. » Gili relate ensuite la carrière incomparable du comédien, commencée sur les planches où il devint célèbre (aux côtés d’Anna Magnani, notamment), continuée au cinéma à la fin des années 30, à l’époque fasciste (sans toutefois jamais abandonner le théâtre). Très rapidement se met en place la thématique de Totò : « un homme du peuple ballotté par le monde extérieur et qui trouve en lui la force nécessaire pour résister », fidèle à la tradition napolitaine masquant le tragique derrière le grotesque. Totò devient plus tard une des plus grandes stars de la comédie italienne (combien de titres de film contiennent son nom !), genre qui connaît un développement phénoménal dans les années 50. Il y incarne de plus en plus des héros tragi-comiques, étroitement liés aux problèmes sociaux de l’époque, veine dans laquelle il excelle (« on ne peut pas être un véritable acteur comique sans avoir fait la guerre avec la vie », dit Totò). Malgré son caractère étonnant, Où est la liberté ? est le premier exemple d’une diversification des rôles pour le comédien, qui se concrétisera vraiment dans la dernière partie de sa carrière, au cours de laquelle il sera dirigé par de grands cinéastes dramatiques (Lattuada, Pasolini). La courte mais précieuse conclusion du livret est laissée à l’écrivain, réalisateur et scénariste Mario Soldati, dont est reproduit un commentaire écrit lors de la disparition de Totò en 1967, qui définit notamment l’art de ce dernier par une jolie formule : « une hilarante danse macabre ». Il écrit encore : « [] comme Molière et comme tous les vrais comiques, Totò démasquait les hypocrisies et dénonçait impitoyablement la vanité de la société contemporaine ».

Suppléments de l’édition combo DVD/Blu-ray :

  • Livret 20 pages : Totò, « le Picasso du rire » par Jean Gili
  • « Où est la liberté ?, une comédie néoréaliste », le film atypique de Rossellini remis dans son contexte par Aurore Renaut

Note concernant les films

4

Note concernant l’édition

4