« Hollow Man » : l’homme de science, la science de l’homme

Prenant appui sur un roman de H.G. Wells, exploitant avec gourmandise les effets spéciaux numériques, le Hollow Man de Paul Verhoeven sonde une nature humaine paradoxalement révélée par… l’invisibilité.

Au début des années 2000, les effets spéciaux numériques commencent à fleurir à Hollywood. La Menace fantôme, Toy Story 2, Stuart Little ou X-Men se succèdent dans les salles obscures. Hollow Man voit le jour à la même époque et exploite fastueusement les possibilités offertes par l’hybridation des prises de vue réelles avec des images générées sur ordinateur. Parmi les séquences les plus mémorables du film figurent ainsi les processus d’invisibilisation et de rematérialisation d’un gorille, rendus possibles par le volume rendering, un procédé consistant à montrer à l’écran, couche par couche, tant l’intérieur que l’extérieur des corps. Le superviseur des effets visuels Scott E. Anderson peut s’en gargariser : les effets spéciaux d’Hollow Man ont relativement bien vieilli et continuent d’émerveiller plus de vingt années après leur conception.

L’intérêt principal du long métrage de Paul Verhoeven réside toutefois ailleurs. Le scénariste Andrew W. Marlowe en expose clairement les enjeux : « Ce film est une fable sur un personnage charismatique que les lois de la société tiennent en échec. On assiste à ce qui se passe en lui tandis qu’il est peu à peu libéré de ces contraintes – exactement comme il est dépouillé couche par couche de son enveloppe corporelle. » Se réappropriant la veine misanthrope, mégalomaniaque et pessimiste du roman de H.G. Wells (publié en 1897), Verhoeven fait de son personnage principal, le scientifique Sebastian Caine, un tueur arrogant et sociopathe que l’invisibilité aurait libéré de ses inhibitions – exactement comme le fera la tumeur pulmonaire de Walter White dans la série Breaking Bad.

Chez H.G. Wells, l’invisibilité est un prétexte aux larcins, aux agressions, puis aux meurtres et à la démence. Avec Paul Verhoeven, le voyeurisme et la prédation sexuelle constituent les signes avant-coureurs d’une rapide et vertigineuse décadence criminelle. Le réalisateur hollandais place ainsi deux fantasmes côte à côte : l’invisibilité et la possession d’autrui se cristallisent dans un même élan. Dans son roman, H.G. Wells dotait son héros d’un moyen commode de fuir ses créanciers, avant d’en répertorier toutes les déviances. Verhoeven procède différemment : durant la phase d’exposition d’Hollow Man, il caractérise un éminent scientifique en pleine réflexion, un workaholic se remettant difficilement d’une séparation amoureuse. L’invisibilité de Sebastian Caine va agir comme un révélateur : libéré des conventions sociales et du carcan judiciaire, même un esprit brillant bien inséré socialement peut se perdre en abjections. La science devient un outil permettant au cinéaste de sonder le tréfonds de la nature humaine. « Ce pouvoir, cette liberté, je ne peux pas y renoncer », admettra ainsi Sebastian.

Dans Breaking Bad, le cancer de Walter White va en signifier toutes les fêlures, jusqu’à l’affirmation de son double machiavélique, Heisenberg. Vince Gilligan dispose de 62 épisodes pour construire un personnage ambivalent, voire dual, rempli de paradoxes et d’aspirations contradictoires. Dans Hollow Man, la transformation est forcément plus soudaine, moins élaborée. Sebastian se rêvait en Nobel, pis en Dieu, et ses penchants mégalomaniaques vont considérablement s’accentuer avec ses nouvelles capacités physiques. Dans une boutade à moitié sincère, il déclare qu’être le contraire de lui-même reviendrait à se montrer « assommant ». Ses mensonges au Pentagone, qui finance ses recherches, et son comportement possessif vis-à-vis de Linda, son ex, constituent autant d’indices quant aux dérives à venir. L’invisibilité efface ses yeux bleus et son sourire narquois, mais aussi toute l’humanité qui en découlait. Et on se rend alors compte qu’effectivement, « le concept de Sebastian est plus attirant que Sebastian lui-même », comme l’affirmait Linda un peu plus tôt.

Si la mise en scène de Paul Verhoeven est élégante, son film a du mal à supporter la comparaison avec ses modèles. La laboratoire high-tech de Sebastian et ses collègues a ainsi des airs prononcés de Nostromo. Alien et Hollow Man ont en effet ceci en commun qu’ils mettent aux prises un groupe d’humains et une créature cherchant à le décimer. Mais ni la gestion de l’espace ni le sentiment d’urgence ou de claustrophobie de Verhoeven ne parviennent à se hisser à la hauteur du film de Ridley Scott. Le final, voulu spectaculaire, apparaît parfois grotesque, et attendu. Tout n’est toutefois pas à jeter, loin s’en faut : le climat de paranoïa (un bruit, un courant d’air suffisent à évoquer la présence potentielle de Sebastian), les lunettes et caméras thermiques, l’eau, les cendres, le sang ou la fumée employés comme révélateur sont autant d’éléments à mettre au crédit de Verhoeven. Et en fin de compte, son Hollow Man, bien que friable, n’en conserve pas moins des éléments scéniques, dramatiques et psychologiques appréciables.

Bande-annonce : Hollow Man

Fiche technique

Titre original : Hollow Man
Titre français complet : Hollow Man : L’Homme sans ombre
Réalisation : Paul Verhoeven
Scénario : Andrew W. Marlowe, d’après une histoire de Gary Scott Thompson et Andrew W. Marlowe
Photographie : Jost Vacano
Musique : Jerry Goldsmith
Décors : Allan Cameron
Direction artistique : Dale Allen Pelton
Costumes : Ellen Mirojnick
Montage : Mark Goldblatt (Ron Vignone pour la version longue)
Production : Alan Marshall et Douglas Wick
Producteur délégué : Marion Rosenberg
Coproducteurs : Stacy Lumbrezer
Producteur associé : Kenneth J. Silverstein
Sociétés de production : Columbia Pictures et Global Entertainment Productions GmbH & Company Medien KG
Budget : 95 000 000 $
Pays d’origine : États-Unis, Allemagne
Langue originale : anglais

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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