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Fatherland, portrait individuel et familial

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Nina Bunjevac est une jeune dessinatrice canadienne d’origine serbe. Dans un style personnel où son talent saute aux yeux, elle décortique son histoire familiale mouvementée (pour revenir notamment sur la figure de son père), ce qui l’amène à évoquer l’histoire géopolitique de l’ex-Yougoslavie.

Sans doute pour bien se situer elle-même, Nina Bunjevac commence l’album au présent, soit à Toronto en 2012 alors que sa mère vient la voir à un moment où elle-même dessine. La première impression est d’ailleurs assez bizarre, car d’après l’apparence physique qu’elle donne à chacune, elle-même fait plus vieille que sa mère qu’elle dessine avec un visage rond et bien lisse, alors que Nina se représente avec un visage (le menton notamment) et une silhouette plus marqués.

Jusqu’où remonter ?

Pour raconter son histoire familiale, Nina va devoir remonter dans ses souvenirs et reconstituer une sorte de puzzle avec tout ce qu’elle a pu glaner comme informations, notamment auprès de sa grand-mère maternelle à la forte personnalité. Nina Bunjevac a vécu des allers-retours entre le Canada et l’ex-Yougoslavie, côtoyé ses grands-parents et entendu parler de l’Histoire de son pays selon des points de vues sans doute assez différents. Elle sait donc qu’il va lui falloir remonter de plusieurs générations pour comprendre et expliquer ce qui l’intéresse.

Peter Bunjevac (1936-1977)

Clairement, l’objet de ce roman graphique, c’est la figure du père de la dessinatrice. Du genre caractériel, il était pas mal isolé dans sa jeunesse. Cependant, lorsqu’on lui témoignait de l’affection, de la tendresse, il pouvait se montrer d’une incroyable fidélité. Ainsi, il a toujours entretenu une relation privilégiée avec sa tante Mara. Mais celle-ci n’a pas pu rester éternellement auprès de lui et le protéger à sa façon. Quand elle a dû s’éloigner de lui, Peter fut envoyé à l’école militaire. Mais sa personnalité était déjà forgée, capacités sentimentales quasiment réduites à néant, sans doute à cause des nombreuses violences (y compris familiales), dont il fut témoin depuis sa jeunesse en pleine guerre et ayant banalisé ses manifestations dans son esprit. Il fut très certainement marqué par son injuste éviction de l’armée. C’est ainsi qu’il prit la décision (logique familiale) de chercher une nouvelle vie sur le continent américain, au Canada. S’oubliant dans un travail abrutissant physiquement, il éprouva le mal du pays. Grâce à des petites annonces, il réussit à correspondre avec des compatriotes restés au pays, jusqu’à nouer une idylle qui se solda par son mariage et la naissance de ses trois enfants (2 filles, dont Nina). Mais son passé et ses origines l’imprégnaient et il intégra un groupe de nationalistes serbes bien décidés à agir, à la grande crainte de la mère de Nina qui finit par décider d’emmener ses filles voir leur grand-mère…

Fatherland

Plus subtil qu’il n’y paraît au premier abord, le titre fait référence à l’anglais motherland (équivalent français de « mère patrie »), il fait aussi bien allusion à la patrie d’origine de la famille Bunjevac qu’à l’univers mental du père de la dessinatrice. À vrai dire, le mot se rapproche plutôt de vaterland, son équivalent allemand.

Une artiste hors du commun

Le style graphique de la dessinatrice est vraiment particulier, avec un trait relativement épais et noir pour les grandes lignes et l’utilisation systématique du lignage pour remplir des espaces. Ce lignage est très régulier, même s’il ne recherche pas la perfection (aucun doute, il s’agit d’un lignage manuel). À l’occasion, l’artiste croise lignage vertical et horizontal ou dans tout sens lui permettant de donner des impressions de volume (en rendant compte du jeu des ombres) et enrichit cela d’un peu de pointillisme si nécessaire. C’est un travail très soigneux qui lui prend du temps (je l’ai vue à l’œuvre, quand elle m’a dédicacée cette BD, au festival de Colomiers 2019 où elle était l’invitée d’honneur). Le résultat définit un style vraiment personnel, bien mis en valeur par le noir et blanc, avec des dessins soignés, mais qui manquent un peu de vie. Cette sensation de statisme vient aussi du fait que de nombreux dessins sont faits d’après des photographies, le choix du noir et blanc accentuant un effet vieillot voulu (évocation d’un passé guère enthousiasmant, vision d’un pays un peu en retard par rapport à la vie en occident). Mais cela peut aussi correspondre à sa personnalité, son vécu. Rappelons que le personnage de son père donne l’impression d’être un peu handicapé côté sentiments. Le portrait qu’elle en dresse apparaît donc nettement moins lisse que celui qui fait la couverture. D’ailleurs, ayant lu Bezimena, sa BD suivante, mon sentiment est que Nina Bunjevac risque assez rapidement de se trouver un peu à l’étroit dans le cadre strict du neuvième art. On sent aussi que son histoire familiale a laissé des traces profondes dans son psychisme. Dessiner représente probablement pour elle un moyen privilégié pour s’exprimer, une façon de faire émerger des fantasmes qui mériteraient une analyse en profondeur. Elle n’a pas subi autant de violences directes que son père, mais, l’ayant côtoyé, elle porte en elle les conséquences du traumatisme évident qu’il traînait.

Une histoire marquante

La BD suit les aléas familiaux, fortement liés à l’évolution politique de l’ex-Yougoslavie. Impossible de comprendre l’histoire familiale sans évoquer l’histoire géo-politique de la région. Même si ce qu’elle explique consiste forcément en une simplification, elle se montre synthétique et pédagogue. Sans prétendre comprendre dans toutes ses subtilités la longue histoire de cette région marquée d’abord par la cohabitation entre Serbes et Croates, puis par des conflits aux allures impossibles, on comprend le casse-tête du territoire et des volontés nationalistes. La famille Bunjevac en représente un triste exemple, puisque le père de Nina a vu le jour dans une famille serbe habitant en Croatie. Les conflits ayant entraîné des déplacements de populations, la famille aurait pu emménager dans l’une de ces maisons libérées par la contrainte. Finalement, l’histoire politique évoquée par Nina Bunjevac est presque plus facile à comprendre que son histoire familiale qu’elle présente de façon non chronologique, évoquant les déplacements successifs entre le pays d’origine et le Canada selon les besoins de sa narration.

Fatherland, Nina Bunjevac
Ici Même, novembre 2014
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Les Implacables, de Raoul Walsh : The Tall Men

Les Implacables (The Tall Men), réalisé en 1955, marque le retour de Raoul Walsh au western, le premier volet d’une trilogie dont Clark Gable sera l’acteur emblématique. Suivront Le Roi et quatre reines (1956) et L’Esclave libre (1957). Les éditions Sidonis rééditent ce western atypique dans une version restaurée.

Les ingrédients du western

Les frères Allison, deux malfrats notables issus de l’armée confédérée, sont embauchés par un riche homme d’affaire (Robert Ryan) pour convoyer 5000 têtes de bétail du Texas au Montana. Une femme (Jane Russell) rescapée d’un raid sioux et des cow-boys mexicains acquis à la cause de Ben Allison (Clark Gable) sont du voyage. Les amoureux du western auront plaisir à retrouver dans The Tall Men la plupart des éléments constitutifs du genre : saloon bondé et joueurs de poker, bivouacs animés et feux de camp, empoignades viriles et attaques indiennes. De fait, le scénario est signé Clay Fisher, grand romancier de l’Ouest américain souvent adapté au cinéma.

Mise en scène XXL

Bien que le scénario s’annonce a priori très classique, The Tall Men est en réalité un western peu commun. A commencer par une première scène qui donne le ton. Deux cavaliers à la peine dans les montagnes enneigées du Montana aperçoivent au loin un homme pendu à un arbre. Réplique géniale de Clark Gable : « On approche de la civilisation ! » Du Raoul Walsh tout craché. Le cinéaste borgne est ici parfaitement à l’aise avec les grands espaces américains. En témoignent son utilisation immersive du cinémascope et la fluidité avec laquelle il filme la progression du troupeau à travers fleuves, prairies immenses et canyons. Du grand spectacle.

Rupture de ton

La Walsh touch se retrouve aussi dans la direction d’acteurs. En l’occurrence celle d’interprètes en pleine maturité – Clark Gable, Robert Ryan et Jane Russell-, qui se prêtent à un jeu sentimental digne des plus pures comédies romantiques. Avec cette rupture de ton Raoul Walsh continue son travail de hors-piste. La scène de cabotinage où Jane Russell et Clark Gable partagent une bicoque paumée est à ce titre tout à fait atypique. Jane Russell très à l’aise dans un rôle de brune qui ne compte pas pour des prunes et Clark Gable au machisme d’un autre âge dont on ne sait jamais s’il faut le prendre au premier ou au second degré. Étonnant.

 

Bande annonce :

 

Fiche technique :

    • Titre original : The Tall Men
    • Titre français : Les Implacables
    • Réalisation : Raoul Walsh
  • Scénario : Sydney Boehm et Frank S. Nugent d’après le roman The Tall Men de Henry Wilson Allen
  • Direction artistique : Mark-Lee Kirk, Lyle R. Wheeler
  • Décors : Chester L. Bayhi, Walter M. Scott
  • Costumes : Travilla et Charles Le Maire
  • Photographie : Leo Tover
  • Son : Harry M. Leonard, John D. Stack
  • Montage : Louis R. Loeffler
  • Musique : Victor Young
  • Cascades : Chuck Roberson
  • Production : William A. Bacher et William B. Hawks
  • Société de production : Twentieth Century-Fox
  • Société de distribution : Twentieth Century-Fox
  • Pays d’origine : États-Unis
  • Langue : anglais, espagnol
  • Format : Couleur (DeLuxe) – 35 mm — 2,55:1 (CinemaScope) — son Stéréo 4 pistes (Western Electric Recording) (copies magnétiques), Mono (Western Electric Recording) (copies optiques)
  • Genre : Western
  • Durée : 122 minutes
  • Dates de sortie :
    • États-Unis : 22 septembre 1955 (première à Los Angeles)
    • France : 20 janvier 1956
    • Belgique : 24 février 1956

Contenu :

  • Combo DVD BLU-RAY + fourreau
  • Présentations du film par Bertrand Tavernier (21′), Patrick Brion (10′) et Michael Henry Wilson (6′)
  • Bande annonce
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Gatsby : la fête démesurée, entre vacuité bourgeoise et mélancolie

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Pour célébrer la fête du retour du cinéma, LeMagDuCiné revient en juin sur les grands moments de festivités au septième art. Si la fête représente souvent une réjouissance, un lieu de partage, de cérémonie et de joie, elle cache parfois des messages et des émotions plus complexes. Une situation qu’évoque particulièrement The Great Gastby de Baz Lurhmann, dont les scènes de fête constituent des séquences au faste et aux couleurs mémorables.

La fête, débauche d’une bourgeoisie exubérante et narcissique

Si tout le monde peut s’amuser, il est des réceptions auxquelles tout un chacun n’est pas admis. Des festivités réservées, sur invitation personnelle, au gratin de la société bourgeoise. Parmi ces fêtes privées, celles de Jay Gatsby dans The Great Gatsby restent uniques au cinéma.

Le jeune et mystérieux millionnaire, au passé trouble sujet à d’étranges conjectures, organise au sein de son manoir des soirées sensationnelles que convoitent des centaines d’invités issus de la haute société. A ces occasions récurrentes, Jay Gatsby donne à voir toute l’étendue de sa richesse, dans un déluge excentrique et exagéré de luxe, boissons, chansons, danses et paillettes. Presque tout est permis, jusqu’au saut dans la piscine, pour satisfaire et impressionner des convives en quête de plaisirs mondains sans limite.

Alors que l’hôte, de notoriété publique, demeure à l’écart de ses propres réceptions, les invités ont pour seul souci de se montrer, d’apparaître sous leur meilleur jour aux yeux de la société et de satisfaire leurs intérêts personnels. The Great Gatsby, et encore davantage le livre éponyme de F. Scott Fitzgerald, dénoncent implicitement avec ces scènes de festivités l’opulence d’une bourgeoisie égocentrique et individualiste. L’objectif est de gravir les échelons de la société, avec comme maxime « la fin justifie les moyens », en rencontrant par exemple des contacts utiles et puissants.

Comme s’il assistait lui-même aux festivités, le spectateur du film devient un observateur critique de cette société. En suivant le point de vue de Nick Carraway, le narrateur, qui assiste pour la première fois à une réception de Gatsby, le public se voit ouvrir les portes de l’immense manoir. Dans une séquence de près de cinq minutes, The Great Gatsby montre les premiers pas de Nick, arpentant la réception avec fascination et émerveillement. On assiste au balais incessant de l’arrivée des limousines, pleines à craquer, au service du champagne, aux danses et aux jeux du casino, jusqu’à l’arrivée surprise de Gatsby juste avant le bouquet de la soirée, un immense feu d’artifice.

Mais cet affichage démesuré de luxe et de richesse cache en réalité, en particulier pour le presque invisible Jay Gatsby, des émotions secrètes beaucoup moins gaies.

L’envers du décor festif, l’attente mélancolique d’un millionnaire solitaire

Si Jay Gatsby accueille dans son domaine des soirées extraordinaires, il ne s’y montre que très rarement. La quasi-totalité des invités et même du personnel ne l’ont d’ailleurs jamais vu. Ceci donne lieu à quelques rumeurs fantasques sur leur hôte. Pour autant les convives s’intéressent davantage à leur propre plaisir qu’à l’identité ou à l’histoire du célèbre millionnaire.

Le passé de Jay Gatsby se révèle progressivement au spectateur. Contre les apparences, Gatsby n’est pas issu d’un milieu aisé mais d’une famille pauvre de fermiers. Il a élevé son statut social grâce à son ami Dan Cody et à ses activités de trafiquant d’alcool.

Certes, Gatsby est obsédé par l’argent et le luxe, comme en témoignent largement les fêtes tenues à son manoir, mais celui-ci reste davantage pour lui un moyen qu’une fin. Gatsby n’aspire en réalité qu’à reconquérir Daisy, dont il est amoureux depuis des années. Daisy, qui aurait refusé de l’épouser en raison de son rang social, a préféré choisir Tom Buchanan, un mari infidèle qui ne la rend pas heureuse.

Ainsi, en organisant des réceptions somptueuses et en affichant sa richesse de façon outrancière, Gatsby espère secrètement que Daisy admire sa nouvelle place dans la société et réponde enfin à la passion obsessionnelle qu’il éprouve pour elle. Les soirées de Gatbsy représentent un ultime cri d’amour désespéré lancé à l’attention de Daisy.

Si Daisy est loin d’être insensible à cet amour, elle s’en tient à la morale bourgeoise et affirme aimer son époux lorsque Gatsby lui avoue enfin ses sentiments.  Gastby finit par mourir assassiné par Georges Wilson, ce dernier pensant à tort que le millionnaire a tué sa femme. Gastby, enterré dans la profonde indifférence, sera oublié de tous.

En définitive, dans The Great Gatsby, la fête, aussi somptueuse et colorée soit-elle, laisse donc au public, à travers les yeux d’un héros solitaire et mélancolique, un arrière-goût doux amer, entre luxe, extravagance et tristesse d’un amour impossible.

The Great Gatsby de Baz Lurhmann – Extrait – Scène de la fête

Minari de Lee Isaac Chung : Un apprentissage tout en sensibilités

Minari de l’Américano-Coréen Lee Isaac Chung réussit la gageure de raconter une belle histoire familiale sans verser dans le sentimentalisme. Les protagonistes de cette belle histoire de famille sont des caractères marqués qui permettent d’apporter du relief à un film assis sur des bases simples. Une vraie réussite qui intègre le plus délicat de deux mondes.

Synopsis :  Une famille américaine d’origine sud-coréenne s’installe dans l’Arkansas où le père de famille veut devenir fermier. Son petit garçon devra s’habituer à cette nouvelle vie et à la présence d’une grand-mère coréenne qu’il ne connaissait pas.

Still Walking

 Minari, de l’Américano-Coréen Lee Isaac Chung fait penser de prime abord au récent Falling de Viggo Mortensen. Une fois que l’on sait, et même si on l’a deviné fortement, que le film est semi-autobiographique, on comprend alors pourquoi ce sentiment familier d’un déjà-vu. Dès lors que l’on voit le petit David (adorable Alan Kim) en action, le  fils du couple de migrants coréens Monica et Jacob Yi au  centre du métrage, il nous saute aux yeux que le film contient une vérité qui va au-delà des performances du petit acteur, comme Viggo Mortensen incarnait un personnage créé en partie avec ses souvenirs. Ici, David est le véritable protagoniste de Minari, et représente avec beaucoup de justesse le cinéaste au même âge.

Sous le soleil éclatant de l’Arkansas, une camionnette de déménagement conduite par Jacob (Steven Yeun, la star montante d’Hollywood) précède la voiture de la famille Yi, conduite elle par Monica (la Coréenne Yeri Han),  jusqu’à une sorte de préfabriqué sur roues au milieu de nulle part. Amusés par l’originalité, David et sa grande sœur Anne (Noel Kate Cho) se ruent vers leur nouvelle « maison », tandis que Monica semble consternée et déçue par cette drôle de terre promise. Jacob son mari avait réussi à la convaincre de quitter ses amies en Californie, pour un nouveau départ qu’elle imaginait plus riant, et surtout moins isolé, car leur petit David a des problèmes cardiaques qui auraient nécessité de vivre proche d’un hôpital.

De métier, les Yi sont sexeurs de poussin, une spécialité coréenne prisée dans le monde entier qui consiste à reconnaître presque dès l’éclosion, les poussins mâles, inutiles aux yeux de l’aviculteur, des femelles. A la place de ce métier qu’ils continuent d’exercer dans ce nouveau lieu, Jacob souhaite développer une ferme spécialisée dans les légumes qu’il souhaite vendre à tous les migrants jusqu’à plusieurs heures à la ronde.

L’un des thèmes principaux de Minari est ainsi l’American Dream, un rêve de gloire, de richesse, de transmission, que Jacob poursuit de tout son être, parfois au détriment des siens. Migrants de première génération, les Yi ont de vraies allures de pionniers avec leur quasi-roulotte, et leur terre à dompter. Le cinéaste restitue l’enracinement  de cette famille dans leurs terres américaines tout en préservant son identité coréenne. Le film montre du coup beaucoup de similitudes avec des films familiaux japonais de Ozu, Hirokazu KoreEda, ou encore de Kiyoshi Kurosawa.

En parallèle de sa première thématique, Chung dépeint avec simplicité, malgré une musique qui aurait gagné à être plus discrète, une histoire familiale intime et touchante, transgénérationnelle, surtout lorsque la grand-mère arrive tout droit de la Corée du Sud. Sa cohabitation, notamment avec David qui partage sa chambre, est délicieuse ; le personnage est truculent, et a mérité à l’actrice qui l’interprète (Yuh-Jung Youn) l’Oscar du meilleur second rôle féminin, ainsi que de nombreux autres prix. Grand-Mère « sent la Corée », met des sous-vêtements d’homme, mais elle devient le pilier d’une maisonnée submergée par les aléas de la ferme. Elle devient le pilier d’un film qui  gagne en rythme par sa présence, en piquant dans une famille finalement sans histoire.

Malgré quelques drames qui surviennent dans sa dernière partie, des drames dont on aurait pu s’affranchir sans craindre d’affadir le film,  Minari est un véritable feel-good movie, sans que cela ait une quelconque connotation péjorative. Leurs valeurs de travail, de famille et de foi chrétienne (la Corée est un pays majoritairement chrétien) ne véhiculent que des sentiments positifs, parce que sans doute vécus à hauteur d’enfant, jusqu’au pasteur de leur Eglise qui s’exclame « quelle famille magnifique ! ». Comme le minari tutélaire, une sorte de cresson d’eau asiatique très prisé en Corée et qui pousse un peu partout, la famille Yi s’accroche plutôt bien à leur nouvelle vie idyllique, exempte de racisme, nimbée d’une empathie totale qui n’existe que dans les films, et le spectateur, pour une fois, ne peut en être que ravi…

 

Minari– Bande annonce

 

 

 

Minari – Fiche technique

 

Titre original : Minari
Réalisateur : Lee Isaac Chung
Scénario : Lee Isaac Chung
Interprétation : Alan S. Kim (David), Yuh-Jung Youn (Soonja), Steven Yeun (Jacob), Yeri Han (Monica), Noel Cho (Anne), Will Patton (Paul)
Photographie : Lachlan Milne
Montage : Harry Yoon
Musique : Emile Mosseri
Producteurs: Dede Gardner, Jeremy Kleiner, Christina Oh
Maison de production : Plan B Entertainment
Distribution (France) : ARP Sélection
Récompenses :  meilleure actrice dans un second rôle aux Oscars et aux BAFTA 2021, et de nombreuses autres récompenses
Durée : 115 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  23 Juin 2021
Etats-Unis – 2020

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Dédée d’Anvers et les débuts de Simone Signoret

Même si Dédée d’Anvers n’est pas le premier rôle de Simone Signoret, le film d’Yves Allégret est peut-être le véritable début de la carrière de la grande actrice. Trois ans avant la noirceur absolue de Manèges, Yves Allégret, Simone Signoret et Bernard Blier construisent un drame fort et humain.

Dédée d’Anvers commence par l’image d’une femme, debout sur un quai et regardant les bateaux partir et arriver. Parmi les grandes réussites du film, il faut noter que le réalisateur, Yves Allégret, parvient parfaitement bien à rendre cette ambiance portuaire que l’on avait déjà pu sentir auparavant dans un film comme Quai des brumes, de Marcel Carné. La brume, les bistrots sur les quais remplis de marins venant de tous horizons, les rues aux pavés mouillés, tout est réuni et participe de l’atmosphère si particulière de ce genre de film.
Le décor portuaire est presque obligatoirement rattaché au thème du départ, à la question de savoir qui part et qui reste, ou s’il est possible de partir ou non. Or, dès les premières images, nous avons une jeune femme debout sur le quai et les bateau qui circulent. Yves Allégret implante d’emblée le contraste entre immobilisme et mouvement. Le film se jouera, bien entendu, là-dessus.
Dédée d’Anvers se construit comme une tragédie en trois actes. Le premier acte présente la situation. Très vite, nous apprenons que Dédée est une prostituée, et une des plus onéreuses de la ville. Elle-même se définit comme “une femme qui aime trop les hommes”. Elle est l’exemple de la femme prisonnière de sa condition sociale.

« _ Est-ce que tu te plais ici ?
_ Si je ne me plaisais pas, je partirais.
_ C’est vrai, dans la vie on fait toujours ce qu’on veut”

La réplique est, bien entendu, d’une noire ironie, et rentre parfaitement dans la thématique du film : le portrait d’une femme enfermée, emprisonnée dans une ville étrangère et dans un métier qu’elle ne veut plus assumer. Une femme sans liberté.
Cette absence de liberté est symbolisée par un personnage, Marco (interprété par l’immense Marcel Dalio, un des seconds rôles les plus importants du cinéma français). Il est le souteneur de Dédée. C’est un personnage violent, brutal, intolérant, frustré de n’être qu’un second couteau. Il est un faible qui se fait passer pour un dur, qui aime “prendre des poses”. Dans la maison gérée par Monsieur René (Bernard Blier, forcément génial), Marco n’est toléré que parce qu’il “gère” Dédée. Il représente tout ce qui enferme la jeune femme, tout ce qui l’emprisonne. La question de la liberté se focalisera donc autour de ce personnage.

Le deuxième acte sera déclenché par l’arrivée d’un autre personnage. Il s’appelle Francesco, il est italien et, forcément, c’est un marin. Il représente l’exact opposé de Marco. Francesco est un homme respectueux. Il représente aussi le romantisme de l’aventurier, certes pas forcément honnête, mais qui est capable d’emmener Dédée en voyage.
L’espoir est tel que même René soutient Dédée dans sa volonté d’émancipation face à Marco. Cependant, un sentiment de tragédie plane sur le film.
Allégret sait ne pas employer de gros moyens ou de lourds sabots. Son film reste réaliste, sa réalisation est subtile et jamais trop appuyée. Dès le début, on sent que cet amour avec Francesco ne se concrétisera jamais par une véritable liberté pour Dédée. On sent partout l’ombre de Marco ; il est là comme un danger permanent, menaçant Dédée même à distance.

Même si Dédée d’Anvers n’est pas le premier film de Simone Signoret, il est possible de situer ici le véritable début de sa carrière. En tournant pour la première fois devant la caméra de son mari de l’époque, Simone Signoret déploie tout son art d’un jeu intériorisé. Son personnage de femme soumise qui va se libérer par amour est marquant et digne des grands drames du cinéma français.
L’actrice est aussi formidablement bien entourée, l’ensemble du casting étant d’une qualité rare. Le travail sur les décors et l’ambiance est également une belle réussite. En bref, tout contribue à créer une sorte d’écrin où peut se développer le jeu de Signoret, Blier et Dalio, trio exceptionnel formé de quelques-uns des meilleurs interprètes du cinéma français de l’époque.

Dédée d’Anvers : extrait

https://www.youtube.com/watch?v=ieNknTrDp8s

Le Bruit Visuel : Saturation, Chaos, Surcharge – Une Esthétique de l’Excès et du Débordement Contemporain

Le bruit visuel n’est jamais un simple accident technique qu’il faudrait corriger en nettoyant l’image, en éliminant les parasites, en restaurant une clarté perdue. Il est bien davantage et bien autrement : une force active et déstabilisatrice qui envahit méthodiquement l’image, la surcharge jusqu’à saturation, la déstabilise dans ses fondements mêmes en contestant la possibilité d’une lecture fluide et transparente. Là où la netteté classique organise rationnellement l’espace visible en hiérarchies claires, en centres et périphéries distincts, en parcours de lecture balisés, le bruit dérègle systématiquement ces organisations rassurantes, brouille les hiérarchies établies, multiplie les centres concurrents jusqu’à dissoudre toute centralité stable. Là où la forme traditionnelle se structure selon des principes compositionnels rigoureux – équilibre, proportion, harmonie, unité – le bruit déborde violemment ces cadres normatifs, refuse toute limitation, conteste toute règle de composition, prolifère anarchiquement sans respect pour les frontières et les convenances esthétiques. Le bruit visuel instaure ainsi un véritable régime d’instabilité qui transforme radicalement l’image : celle-ci cesse d’être un espace organisé et maîtrisable, une surface lisse où le regard peut circuler confortablement selon des parcours préétablis ; elle devient au contraire un champ de tensions contradictoires, un territoire contesté où s’affrontent des forces hétérogènes qui refusent de se réconcilier en une synthèse harmonieuse. Cette transformation n’est pas une dégradation pathologique de l’image qu’il faudrait guérir en restaurant la clarté perdue ; elle est au contraire la révélation de sa vérité profonde à l’époque contemporaine : l’image n’a jamais été ce territoire pacifié et transparent que l’esthétique classique prétendait qu’elle était, elle a toujours été traversée par des forces contradictoires, des excès refoulés, des débordements contenus avec peine – et le bruit visuel contemporain ne fait qu’exposer ouvertement ce qui était auparavant dissimulé sous l’apparence trompeuse de l’ordre et de la clarté. Il révèle que nous vivons désormais dans un régime de saturation généralisée où les images se multiplient exponentiellement, s’accumulent sans limite, se superposent en strates vertigineuses, créant un environnement visuel fondamentalement chaotique que le bruit artistique ne fait que refléter et intensifier pour mieux le révéler.

Saturation : Quand l’Image Déborde d’Elle-Même, Excède ses Propres Limites

La saturation n’est jamais une simple intensité chromatique excessive qu’on pourrait corriger en désaturant légèrement les couleurs pour retrouver une harmonie tempérée. C’est un excès constitutif, une accumulation compulsive qui ne connaît plus de limite, une densité visuelle qui empêche structurellement toute lecture fluide et confortable en surchargeant chaque portion de l’image jusqu’au point de rupture. L’image saturée devient un espace où tout arrive simultanément, où aucune hiérarchie ne distingue plus l’important de l’accessoire, où chaque élément réclame autant d’attention que les autres dans une cacophonie visuelle qui abolit toute possibilité de focalisation sélective. Cette saturation n’est pas une simple augmentation quantitative qui laisserait intacte la structure de base de l’image ; elle est une transformation qualitative radicale qui fait basculer l’image d’un régime de clarté organisée vers un régime d’opacité chaotique. L’image saturée déborde littéralement d’elle-même : elle ne peut plus contenir tout ce qu’elle accumule, elle excède ses propres capacités de structuration, elle se déverse au-delà de toute limite raisonnable dans un mouvement de prolifération incontrôlée qui refuse tout arrêt, toute modération, toute retenue. Cette saturation expose que l’image contemporaine n’est plus conçue selon une économie de la rareté (où chaque élément devait être soigneusement sélectionné et positionné) mais selon une économie de l’abondance excessive (où tout peut et doit être accumulé sans limite, où l’excès devient la norme plutôt que l’exception).

La Saturation Chromatique : Couleurs en Collision Violente, Guerre Visuelle des Teintes

Des couleurs beaucoup trop vives qui agressent littéralement la rétine par leur intensité lumineuse excessive, beaucoup trop nombreuses qui se disputent simultanément l’attention dans une compétition acharnée où aucune n’accepte de se subordonner aux autres, beaucoup trop proches chromatiquement qui refusent de se distinguer clairement les unes des autres en créant des zones d’ambiguïté vibratoire où l’œil ne parvient plus à séparer les teintes adjacentes. Ces couleurs saturées ne coexistent pas paisiblement dans une harmonie colorée soigneusement orchestrée ; elles se heurtent violemment dans des collisions chromatiques qui créent des zones de turbulence visuelle, se superposent sans se mélanger véritablement en générant des effets de moiré et d’interférence optique, se parasitent mutuellement en rendant impossible toute lecture stable de la valeur colorée de chaque zone. La couleur cesse alors radicalement d’être un repère fiable qui permettrait d’organiser l’espace, de distinguer les plans, de hiérarchiser les éléments ; elle devient au contraire un bruit au sens le plus technique du terme : une information parasite qui brouille la transmission du signal, qui empêche toute lecture claire, qui transforme le message visuel en cacophonie indéchiffrable. Dans les peintures de Anselm Reyle ou de Katharina Grosse, les couleurs fluorescentes et saturées se heurtent frontalement dans des compositions qui refusent toute harmonie tempérée : roses shocking contre verts acides, oranges incandescents contre bleus électriques, jaunes éblouissants contre violets saturés. Ces collisions chromatiques violentes créent un inconfort visuel délibéré, une agression perceptive qui force le spectateur à abandonner toute recherche d’harmonie rassurante pour accepter la violence de l’excès coloré. L’œil ne trouve aucun repos dans ces surfaces saturées, aucune zone de relâchement où il pourrait se reposer : il est constamment sollicité, agressé, déstabilisé par l’intensité implacable des couleurs qui refusent toute modération. La saturation chromatique expose ainsi que la couleur peut être utilisée non pas pour créer de l’harmonie mais au contraire pour produire du conflit, non pas pour organiser mais pour désorganiser, non pas pour clarifier mais pour brouiller.

La Saturation Texturale : Surfaces Encombrées, Territoires Chaotiques Sans Respiration

Un nombre excessif de détails microscopiques qui réclament chacun une attention individuelle impossible à satisfaire, une multiplication compulsive de motifs décoratifs qui se répètent obsessionnellement sans jamais se stabiliser en pattern reconnaissable, une accumulation vertigineuse de textures hétérogènes qui se superposent sans s’intégrer en créant des surfaces hétérogènes où l’œil ne trouve aucun point d’ancrage stable. Face à cette saturation texturale, l’œil ne sait littéralement plus où se poser : chaque tentative de focalisation sur un détail particulier est immédiatement parasitée par la présence envahissante de tous les autres détails environnants qui réclament simultanément la même attention, chaque effort pour suivre un motif répétitif se perd dans la prolifération incontrôlée des variations et des déformations qui empêchent toute reconnaissance de pattern stable. La surface devient ainsi un territoire profondément chaotique où aucune zone de repos visuel ne subsiste, où chaque centimètre carré est densément occupé par des éléments qui se disputent violemment l’attention, où l’accumulation atteint un degré tel qu’elle bascule de la richesse vers l’étouffement. Dans les tapisseries médiévales (La Dame à la licorne, les tentures de l’Apocalypse) déjà, cette saturation texturale était utilisée pour créer des surfaces denses où s’accumulent fleurs, animaux, motifs végétaux, figures allégoriques dans une profusion qui ne laisse aucun vide, aucune respiration. Mais cette densité médiévale conservait encore une lisibilité hiérarchique (figures principales vs. fond décoratif) que la saturation contemporaine abolit délibérément. Chez Kehinde Wiley, les portraits de personnages contemporains sont littéralement noyés dans des fonds décoratifs ultra-saturés inspirés du baroque et du rococo : motifs floraux exubérants, arabesques dorées, patterns végétaux proliférants qui envahissent l’espace au point de concurrencer visuellement la figure humaine censée être le sujet principal. Cette saturation décorative crée une tension entre figure et fond qui se dissout progressivement : le fond refuse de rester sagement en arrière-plan, il déborde, envahit, conteste la primauté du sujet représenté. La saturation texturale révèle ainsi que l’accumulation excessive peut transformer l’image en un espace claustrophobe où l’œil étouffe, où la lecture devient une lutte épuisante contre la prolifération incontrôlée du détail.

Chaos : L’Image qui Perd son Centre, Effondrement des Hiérarchies Organisatrices

Le chaos visuel n’est jamais un désordre totalement anarchique et aléatoire où plus aucune structure ne subsisterait, où règnerait une confusion absolue qui rendrait impossible toute perception. C’est plutôt un ordre qui se fissure progressivement sous la pression de forces centrifuges qu’il ne parvient plus à contenir, une structure qui se dérègle systématiquement en perdant les principes organisateurs qui la maintenaient stable et cohérente, une hiérarchie qui s’effondre en laissant coexister sur le même plan des éléments qui auraient dû occuper des positions clairement différenciées. L’image chaotique perd son centre gravitationnel unique autour duquel tout s’organisait harmonieusement, elle perd ses lignes directrices claires qui guidaient le regard dans un parcours balisé, elle perd ses hiérarchies rassurantes qui distinguaient l’essentiel de l’accessoire, le principal du secondaire, le figure du fond. Cette perte transforme radicalement l’expérience de l’image : celle-ci cesse d’être un espace maîtrisable où le regard peut se déplacer confortablement selon des règles implicites de lecture ; elle devient au contraire un territoire instable où le regard se perd faute de repères fiables, où aucune loi de composition ne vient structurer la perception, où l’œil doit constamment improviser ses parcours sans pouvoir s’appuyer sur des conventions établies. Le chaos visuel expose ainsi que l’ordre perceptif de l’image classique n’était pas une donnée naturelle et évidente mais une construction culturelle et historique qui imposait autoritairement certaines manières de voir – et que cette construction peut à tout moment s’effondrer, libérant ou produisant des régimes de vision profondément différents.

La Dispersion : Absence de Focalisation, Démultiplication des Centres Concurrents

Aucun élément de l’image ne parvient à s’imposer visuellement comme dominant, comme point focal obligé vers lequel le regard devrait naturellement converger ; aucun ne joue le rôle de guide qui orienterait la lecture de l’ensemble en proposant un point d’entrée évident dans l’image. Au contraire, tous les éléments se présentent simultanément avec une égale insistance, réclament simultanément une attention équivalente, refusent de se hiérarchiser en centres et périphéries clairement distincts. Le regard se perd littéralement dans cette multiplicité non-hiérarchisée, incapable de choisir où commencer sa lecture, où focaliser son attention ; il se disperse en une multitude de micro-focalisations successives et erratiques qui ne parviennent jamais à se synthétiser en une vision d’ensemble cohérente ; il se fragmente en suivant simultanément plusieurs parcours contradictoires qui ne mènent nulle part. L’image devient ainsi un espace radicalement sans centre, un territoire acentré où la notion même de point focal perd toute pertinence, où la vision périphérique diffuse remplace la vision focale concentrée. Dans les all-over paintings de Jackson Pollock, cette dispersion est portée à son paroxysme : les drippings couvrent uniformément toute la surface de la toile sans laisser subsister aucune zone de moindre densité qui pourrait servir de repos visuel, sans créer aucun point d’attraction qui concentrerait le regard. L’œil est forcé d’errer indéfiniment à travers ces enchevêtrements de lignes qui ne convergent jamais vers un centre, qui ne proposent aucune hiérarchie entre trajectoires principales et secondaires, qui maintiennent une égale intensité sur toute l’étendue de la surface. Cette absence de focalisation crée une expérience perceptive radicalement nouvelle : plutôt que de regarder l’image depuis une distance confortable qui permettrait d’en saisir la structure globale, le spectateur doit s’immerger physiquement dans la surface, se déplacer devant elle, la parcourir fragmentairement sans jamais pouvoir la maîtriser d’un seul regard synthétique. La dispersion révèle ainsi que la centralité de l’image classique (composition pyramidale, nombre d’or, point de fuite perspectif) était une construction idéologique qui imposait une manière autoritaire de voir – et que son abandon libère des possibilités de vision nomade, fragmentaire, décentralisée qui correspondent mieux à l’expérience contemporaine d’un monde lui-même décentré et fragmenté.

La Collision des Formes : Chocs Visuels, Violence Compositionnelle, Guerre des Éléments

Des formes géométriques ou organiques qui se chevauchent violemment sans respecter les limites les unes des autres, des lignes directionnelles qui s’entrechoquent frontalement en créant des zones de collision où les trajectoires se brisent et se fragmentent, des volumes qui s’écrasent mutuellement dans une compression spatiale qui nie les règles élémentaires de la perspective et de la profondeur. Le chaos ne reste pas ici une dispersion passive où les éléments coexisteraient pacifiquement dans leur absence de hiérarchie ; il devient au contraire une dynamique interne agressive, un régime de conflit permanent où les formes luttent activement les unes contre les autres pour occuper le même espace, où aucune coexistence harmonieuse n’est possible parce que chaque élément refuse de céder la place aux autres. Ces collisions créent des chocs visuels intenses qui déstabilisent profondément la lecture : l’œil ne peut pas suivre tranquillement une ligne ou une forme sans être constamment interrompu, dévié, fragmenté par les autres éléments qui traversent violemment son parcours. Dans le cubisme analytique de Braque et Picasso (1910-1912), cette collision des formes devient systématique : les objets représentés (guitares, bouteilles, visages) sont fragmentés en multiples facettes qui se chevauchent et s’interpénètrent sans respect pour l’intégrité de chaque objet, créant une surface densément compactée où les plans se télescopent violemment. Cette violence compositionnelle ne détruit pas totalement la figuration (on reconnaît encore vaguement les objets) mais la soumet à une pression extrême qui la déforme, la fragmente, la disperse en éclats multiples. Chez Francis Bacon, la collision devient littéralement charnelle : les corps se heurtent à eux-mêmes dans des torsions impossibles, les visages s’écrasent contre une surface invisible qui les déforme brutalement, les membres se plient selon des angles qui violent l’anatomie. Le chaos baconien est une violence interne au corps lui-même, une guerre que la chair mène contre sa propre forme stable. La collision des formes révèle ainsi que le chaos peut être non pas simplement une absence d’ordre mais une présence active de conflit, non pas simplement une dispersion passive mais une violence compositionnelle qui transforme l’image en champ de bataille où les formes s’affrontent sans merci.

Surcharge : Trop d’Informations, Trop de Signes – Saturation du Sens et Effondrement Sémiotique

La surcharge visuelle est une accumulation compulsive et apparemment sans limite de signes hétérogènes, de données visuelles disparates, de stimuli concurrents qui sollicitent simultanément l’attention sans coordination ni hiérarchie. L’image surchargée devient un flux continu et accéléré d’informations visuelles qui défile devant le regard sans lui laisser le temps nécessaire pour traiter, assimiler, comprendre chaque élément avant que le suivant n’apparaisse déjà. Cette surcharge n’est jamais un simple ajout quantitatif d’éléments supplémentaires qui laisserait intacte la structure sémiotique de base ; c’est au contraire une saturation qualitative du sens lui-même qui transforme radicalement le fonctionnement signifiant de l’image. Lorsque trop de signes s’accumulent simultanément dans le même espace visuel, lorsque trop d’informations réclament en même temps d’être lues et comprises, lorsque trop de stimuli bombardent la perception sans relâche, le système sémiotique s’effondre : les signes cessent de signifier clairement parce qu’ils se parasitent mutuellement, les informations deviennent illisibles parce qu’elles se superposent en créant une opacité sémiotique, les stimuli perdent leur efficacité parce que l’attention saturée ne peut plus répondre à leurs sollicitations incessantes. La surcharge révèle ainsi qu’il existe un seuil critique au-delà duquel l’accumulation de signes produit non pas plus de sens mais au contraire moins de sens, non pas plus de lisibilité mais au contraire plus d’opacité, non pas plus de communication mais au contraire plus de bruit informationnel qui brouille tout message.

La Surcharge Narrative : Trop d’Éléments à Lire, Multiplication des Actions Concurrentes

Plusieurs actions dramatiques qui se déroulent simultanément dans différentes zones de l’image sans qu’aucune ne s’impose clairement comme principale, plusieurs gestes qui s’accomplissent en même temps sans coordination apparente ni lien narratif évident, plusieurs directions vectorielles qui tirent le regard dans des sens contradictoires sans lui permettre de suivre une trajectoire unique cohérente. L’image surchargée narrativement raconte trop d’histoires à la fois, trop rapidement pour qu’on puisse les suivre individuellement, trop intensément pour qu’on puisse maintenir une attention égale sur tous les fils narratifs concurrents. Le récit se dissout nécessairement dans cet excès narratif : au lieu de construire une histoire claire et linéaire avec un début, un développement et une fin identifiables, l’image produit une multiplicité de micro-récits fragmentaires qui se chevauchent, se contredisent, s’annulent mutuellement sans jamais se synthétiser en une narration cohérente. Dans les grandes compositions baroques (Rubens, Le Tintoret, Véronèse), cette surcharge narrative était déjà utilisée mais restait maîtrisée par des principes compositionnels forts qui hiérarchisaient les actions (scène principale au centre, scènes secondaires en périphérie). Les Noces de Cana de Véronèse accumulent ainsi plus d’une centaine de personnages engagés dans des actions diverses (le miracle du vin, les musiciens, les serviteurs, les conversations des convives) mais la composition pyramidale maintient encore une lisibilité d’ensemble. La surcharge narrative contemporaine abolit délibérément cette hiérarchisation rassurante. Dans les films de Robert Altman (Nashville, Short Cuts, Gosford Park), la caméra suit simultanément une vingtaine de personnages dont les histoires s’entrecroisent sans qu’aucun protagoniste principal n’émerge clairement : le spectateur doit gérer lui-même cette multiplicité narrative en choisissant à quel fil s’attacher, sachant qu’il en manquera nécessairement d’autres. La surcharge narrative expose ainsi que le récit unique et linéaire est une construction artificielle qui simplifie drastiquement la complexité chaotique du réel – et que son abandon au profit de la multiplicité narrative produit une expérience plus proche de la manière dont nous vivons effectivement le monde : fragmentairement, partiellement, sans jamais accéder à une vision totale et cohérente de ce qui se passe.

La Surcharge Symbolique : Trop de Significations, Réseau Saturé de Références Entrecroisées

Une prolifération excessive de symboles iconographiques qui se superposent en créant des couches de signification multiples et parfois contradictoires, une accumulation vertigineuse de références culturelles hétérogènes (histoire de l’art, culture populaire, publicité, iconographie religieuse, imagerie politique) qui se télescopent sans se hiérarchiser, une multiplication compulsive de signes qui prétendent tous signifier quelque chose d’important sans qu’on puisse toujours déterminer quoi exactement. L’image devient ainsi un réseau saturé où les relations signifiantes se multiplient exponentiellement au point de créer une opacité sémiotique : chaque élément renvoie potentiellement à plusieurs autres éléments dans l’image et hors de l’image, chaque symbole active plusieurs chaînes interprétatives qui se ramifient indéfiniment, chaque référence ouvre vers d’autres références dans un jeu d’intertextualité infinie qui ne se stabilise jamais en un sens définitif. Dans cet espace où tout signifie simultanément trop de choses, le sens paradoxalement se brouille, devient incertain, se dissout dans la prolifération même des significations possibles. Les peintures de Sigmar Polke ou de David Salle superposent délibérément des images hétérogènes issues de sources radicalement différentes : photographies d’archives, motifs décoratifs, fragments de peinture d’histoire, images publicitaires, graffitis, patterns abstraits. Ces superpositions créent des collisions sémiotiques violentes où les systèmes de signification entrent en conflit sans se réconcilier : l’image publicitaire véhicule un message consumériste, le fragment historique évoque un passé glorifié, le graffiti introduit une dimension subversive – et ces messages contradictoires coexistent sans synthèse dans le même espace visuel. Le spectateur se trouve face à un puzzle sémiotique dont les pièces ne s’assemblent jamais totalement, face à un réseau de significations où chaque connexion ouvre vers de nouvelles connexions dans une prolifération sans fin. La surcharge symbolique révèle ainsi qu’à l’époque contemporaine caractérisée par la circulation accélérée et massive des images, par le mixage permanent des références culturelles hétérogènes, par l’effondrement des hiérarchies entre haute culture et culture populaire, l’image ne peut plus prétendre véhiculer un message unique et stable – elle devient nécessairement un espace polysémique saturé où les significations se multiplient, se contredisent, se parasitent mutuellement dans un bruit sémiotique qui est peut-être la seule manière honnête de représenter la confusion signifiante du monde contemporain.

Le Bruit Visuel comme Régime d’Instabilité Contemporaine et Condition Historique

Le bruit visuel n’est absolument pas un défaut technique accidentel qu’il faudrait corriger en restaurant la clarté, l’ordre et l’harmonie perdus ; c’est au contraire une condition esthétique contemporaine qui reflète fidèlement l’état du monde visuel dans lequel nous vivons désormais. Il n’est pas une dégradation pathologique de l’image qu’il faudrait soigner mais une transformation historique qui révèle que nous sommes entrés dans un nouveau régime de visibilité caractérisé par la saturation, l’excès, le chaos, la surcharge. Ce nouveau régime reflète directement un monde objectivement saturé d’images qui se multiplient exponentiellement (des milliards de photos prises chaque jour, des millions d’heures de vidéo uploadées continuellement), saturé de flux informationnels qui circulent sans interruption (réseaux sociaux, actualités en continu, notifications permanentes), saturé de signaux visuels concurrents qui sollicitent simultanément notre attention (publicités omniprésentes, écrans multiples, interfaces surchargées). L’image bruitée, saturée, chaotique, surchargée n’invente pas artificiellement cette saturation : elle la reconnaît lucidement, la représente honnêtement, l’intensifie artistiquement pour mieux la révéler et peut-être nous permettre de la penser critiquement. L’image devient ainsi un espace fondamentalement instable, constamment traversé par des forces contradictoires qui refusent de se stabiliser en configurations harmonieuses – et cette instabilité n’est pas une faiblesse mais au contraire une force qui fait de l’image contemporaine un champ de bataille esthétique et politique où se joue notre rapport au visible.

Le Bruit comme Résistance à la Lisibilité Immédiate et à la Consommation Passive

Le bruit visuel empêche structurellement et délibérément la lecture immédiate et fluide que les images commerciales ou publicitaires cherchent à faciliter pour assurer une consommation visuelle rapide et passive. Il ralentit radicalement le processus de décodage en multipliant les obstacles perceptifs et sémiotiques, complique intentionnellement la compréhension en superposant des couches d’informations contradictoires qui refusent de se synthétiser facilement, perturbe systématiquement toute tentative de maîtrise rapide de l’image en maintenant celle-ci dans un état d’opacité partielle qui résiste à l’épuisement interprétatif. Le bruit fonctionne ainsi comme une résistance active contre la transparence communicationnelle que l’économie visuelle contemporaine exige des images : celles-ci doivent normalement transmettre leur message instantanément, se laisser consommer rapidement sans résidus, s’effacer dès qu’elles ont été décodées pour laisser place aux images suivantes dans le flux continu. L’image bruitée refuse cette logique de consommation accélérée : elle impose une durée d’attention prolongée, elle exige un effort interprétatif soutenu, elle maintient des zones d’opacité qui résistent à toute tentative de décodage exhaustif. Cette résistance n’est pas une simple coquetterie formaliste ou un élitisme esthétique qui rendrait l’art volontairement hermétique ; c’est une stratégie politique de lutte contre l’instrumentalisation de l’image, contre sa réduction à un simple véhicule de messages préfabriqués, contre son assujettissement aux logiques de communication et de consommation. Dans les photographies volontairement floues, pixelisées ou surexposées de Wolfgang Tillmans ou Thomas Ruff, dans les peintures saturées et chaotiques de Laura Owens ou de Nicole Eisenman, le bruit visuel force le spectateur à ralentir, à s’arrêter, à regarder longuement plutôt que de simplement jeter un coup d’œil rapide avant de passer à l’image suivante. Il transforme la consommation passive en contemplation active, le décodage automatique en interprétation créative, la réception transparente en négociation opaque. Le bruit comme résistance révèle ainsi que l’opacité peut être une valeur positive contre l’idéologie de la transparence totale, que la difficulté de lecture peut être une richesse contre la facilité appauvrissante, que la lenteur imposée peut être une libération contre l’accélération aliénante.

Le Bruit comme Énergie Vitale : Intensité, Vibration, Force Créatrice du Chaos

Le bruit n’est pas seulement un obstacle négatif qui bloquerait la communication en parasitant la transmission du signal, qui empêcherait la lecture en brouillant le message, qui détruirait le sens en créant de la confusion ; il est aussi et peut-être surtout une intensité positive, une vibration énergétique, une force créatrice qui donne à l’image une vie chaotique mais profondément vitale. Le bruit introduit dans l’image une dimension dynamique et pulsatile que l’ordre trop parfait aurait étouffée : il fait vibrer les surfaces, osciller les formes, trembler les contours, créant ainsi une animation interne qui maintient l’image dans un état d’instabilité productive plutôt que de la figer en configuration morte. Cette énergie du bruit n’est pas une simple agitation superficielle mais une force profonde qui traverse l’image de part en part, qui la maintient vivante en refusant toute stabilisation définitive, qui génère continuellement de nouvelles configurations perceptives par le jeu des interférences, des collisions, des saturations. Dans les drippings de Pollock, le bruit des trajectoires entrecroisées n’empêche pas la perception mais au contraire la stimule intensément : l’œil ne cesse jamais de découvrir de nouvelles connexions, de nouveaux patterns émergents, de nouvelles dynamiques dans cet enchevêtrement qui ne se laisse jamais totalement maîtriser. Le bruit devient ainsi source inépuisable de découvertes perceptives, générateur d’expériences visuelles toujours renouvelées. Dans les compositions électroniques de musique noise ou glitch (Merzbow, Fennesz, Alva Noto), le bruit sonore n’est pas un parasite à éliminer mais le matériau principal à partir duquel sont sculptées des architectures sonores d’une grande complexité : craquements, saturations, distorsions, artefacts numériques deviennent les éléments constructifs d’une esthétique qui trouve dans le chaos apparent une richesse texturale et émotionnelle que les sons purs ne pourraient jamais atteindre. De même, le bruit visuel peut être considéré non pas comme une pollution qui dégraderait l’image pure mais comme un matériau riche et complexe qui ouvre des possibilités esthétiques nouvelles, qui permet d’explorer des territoires visuels que la clarté classique maintenait hors d’atteinte. Le bruit comme énergie révèle ainsi que le chaos n’est pas l’opposé stérile de l’ordre mais son complément dynamique, que la saturation n’est pas l’ennemi de la signification mais sa condition d’intensification, que la surcharge n’est pas un obstacle à l’expérience esthétique mais peut-être la forme que celle-ci doit prendre pour correspondre à la complexité saturée du monde contemporain.

Conclusion : Le Bruit comme Vérité Profonde de l’Image Saturée Contemporaine

Le bruit visuel révèle une vérité fondamentale et incontournable sur l’image contemporaine : celle-ci n’est plus et ne peut plus être un espace stable, ordonné, maîtrisable selon les normes esthétiques classiques de la clarté, de l’harmonie et de la proportion. Elle est devenue constitutionnellement saturée par l’accumulation excessive d’informations visuelles qui déborde toute capacité de structuration harmonieuse, profondément chaotique par l’effondrement des hiérarchies compositionnelles qui organisaient traditionnellement l’espace visible, radicalement surchargée par la multiplication des signes, des références, des stimuli qui sollicitent simultanément l’attention sans coordination possible. L’image contemporaine est une image qui déborde constamment d’elle-même en refusant toute limitation quantitative, qui dérègle systématiquement les codes de lecture établis en multipliant les obstacles perceptifs et sémiotiques, qui résiste activement à toute tentative de maîtrise totale en maintenant des zones d’opacité irréductibles. Cette transformation n’est pas une catastrophe esthétique qu’il faudrait déplorer nostalgiquement en appelant à un retour impossible vers la clarté perdue ; c’est au contraire l’adaptation nécessaire de l’image à un monde lui-même saturé, chaotique, surchargé où la multiplicité incontrôlée des flux visuels, informationnels, communicationnels a définitivement remplacé l’ordre stable des représentations classiques. Dans le bruit visuel, l’image contemporaine trouve sa tension essentielle et sa vérité historique : elle expose honnêtement la condition de saturation généralisée dans laquelle nous vivons désormais, elle refuse la fausse consolation d’une clarté artificielle qui dissimulerait cette saturation sous l’apparence trompeuse de l’ordre, elle nous force à affronter lucidement le chaos visuel qui constitue notre environnement quotidien. Le bruit n’est pas ce qui empêche l’image de signifier ; il est peut-être la seule manière dont l’image peut encore signifier quelque chose de vrai sur le monde contemporain – en représentant sa complexité saturée plutôt qu’en la simplifiant mensongèrement, en exposant son chaos constitutif plutôt qu’en le masquant artificiellement, en assumant sa surcharge plutôt qu’en prétendant à une impossible légèreté. Dans cette acceptation courageuse du bruit comme condition incontournable, l’image contemporaine trouve paradoxalement non pas sa faiblesse mais sa force : celle de regarder en face la saturation du monde visible et d’en faire non pas un obstacle à surmonter mais un matériau à partir duquel inventer de nouvelles formes de vision, de nouvelles manières de voir, de nouvelles possibilités esthétiques qui correspondraient enfin à la réalité chaotique et saturée dans laquelle nous vivons.

Jour de fête (1949), de Jacques Tati : rien ne sert de courir…

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La fête au cinéma amène souvent son lot d’excès, d’euphorie et de retours brutaux à la réalité. Sauf chez Tati. Avec le cinéaste français, la fête, comme toute autre chose de la vie, est filmée avec douceur et bienveillance, presque sans heurts. Jour de fête, son premier long-métrage sorti en 1949, est un bel hommage à la France rurale de l’après-guerre, entre célébrations locales et regards tournés vers un monde nouveau qui se profile, « moderne » et venu d’outre-atlantique.

Tourné avec deux caméras, une couleur et une noir et blanc de secours, Jour de fête n’a longtemps existé qu’en noir et blanc, jusqu’à une restauration récente ayant rendu au film les couleurs d’origine voulues par Tati. Et le film gagne a être découvert dans cette version, tant les tonalités légèrement délavées donnent à l’ambiance du film, déjà surannée, sa saveur de village français d’antan. En plus de l’image, la musique de Jean Yatove participe au charme désuet du film, variant les registres entre mélodies foraines, valses, jazz et sonorités enfantines de boîte à musique. Et comme toujours chez Tati, ce travail de la musique et de l’ambiance sonore contre-balance des dialogues quasi inaudibles. Car les mots importent peu dans ce cinéma sociologique ; ce qui compte, ce sont les bruits, les couleurs, et même les goûts et les odeurs que l’on recompose et qui enrobent les passants et les passantes.

Fête…

Jour de fête est, par son titre même, une promesse. Promesse tenue par la première partie du film, qui s’ouvre avec une roulotte filant devant les champs et les basses-cours, conduite par des forains venus monter un carrousel sur la place du village. Tout le monde s’affaire : on s’habille pour l’occasion, on va chez le coiffeur ou le barbier, le barman repeint la terrasse de son café, les jeunes filles se félicitent de leur toilette, les enfants sautillent… Et c’est tout un village qui semble prendre vie. Après la présentation attendrissante du décor, l’arrivée du personnage de François le facteur, joué par Tati lui-même, lance les hostilités comiques. Immédiatement, François apparaît comme un descendant évident des personnages de Keaton (la grande taille en plus). Aussi dénote-t-il avec le reste d’un décorum jusqu’ici très « réaliste », auquel il ajoute une touche burlesque bienvenue un « jour de fête ». Et le spectateur de valser avec lui au gré des manèges, stands de tir, chamboule-tout, concours de cul-secs et tours de piste de danse – autant de saynètes dans lesquelles Tati parvient toujours à glisser quelques gags savoureux, où l’entrain enfantin de son personnage, mêlant malice innocente, maladresse et concours de circonstances, fait autant de miracles qu’il ne le met dans l’embarras.

Dans cette première partie, Jour de fête est une vraie réussite comique, sans pour autant n’être que cela. La galerie de personnages est profuse, et chacun a ses propres sous-intrigues à partir desquelles Tati va créer de nouveaux gags : Roger le forain et son coup de foudre pour la jolie passante ; François et ses problèmes de vélo ; le retour incessant d’une mouche particulièrement bruyante ; le vernis des chaises du bar qui ne veut pas sécher ; l’homme au strabisme qui vise toujours à côté ; et bien sûr la petite vieille à la chèvre, qui commente tout ce qu’elle voit en invitant le spectateur à participer à ses commérages. Tous ces détails ne sont que des ébauches d’écriture finalement très peu exploitées, mais qui demeurent autant de champs des possibles avec lesquels le personnage de Tati pourra interagir ou non. En moins d’une heure vingt, tout ceci sert un comique de répétition et de situation d’une grande finesse, tout en peignant une toile de fond vivante et chaleureuse. Un petit monde riche et dynamique, à peine caractérisé et pourtant si attachant…

… et défaite ?

Puis la journée prend fin et un nouveau film commence. Les couleurs bleutées, la nuit tombante, les stands refermant leurs portes et le silence assourdissant de « l’après » plongent la place du village dans une mélancolie inattendue. On remballe. Le jour de fête n’était qu’une exception, et dès le lendemain, la vie quotidienne doit reprendre. Facteur dépassé, François a le cafard : durant la fête, il a assisté à la projection d’un documentaire sur les postmen américains, sortes de super facteurs du futur parachutés par hélicoptères. « Les Américains veulent faire de chaque facteur l’acrobate », nous dit-on : parce qu’en Amérique, tout doit être plus amusant, plus divertissant, plus grand, plus beau, plus extrême… C’est le nouveau monde qui frappe à la porte du vieux village de la France rurale : désormais, tout ira plus vite, tout sera plus efficace. « Rapidité, rapidité ! », scande François à tour de bras, grisé par le progrès et bien décidé à lancer sa propre tournée « à l’américaine ».

Cette obsession pour l’Amérique, vue par tous les villageois comme un ailleurs absolu cristallisant toutes leurs idées de l’exotisme, de la démesure et de la mécanisation, symbolise pour Tati cette fascination craintive pour une société moderne et technologique à laquelle la France « profonde » n’échappera pas elle non plus. Nous sommes en 1949, la Seconde Guerre mondiale vient de passer, et l’Amérique jouit encore de cette aura de puissance que son intervention victorieuse dans la guerre lui a octroyée. La culture américaine commence donc à s’infuser dans les esprits européens, jusque dans ces villages ruraux a priori intouchables : en témoigne cette scène où François aide les villageois à dresser un grand poteau sur le place du village pour hisser le drapeau français, dans une chorégraphie menant les personnages à épouser les positions exactes de ces – déjà mythiques ! – G.I. érigeant le drapeau sur Iwo Jima en 1945.

François est donc dans ce double rapport d’admiration enfantine et de crainte d’être dépassé. Facteur à vélo, alors que les jeunes filent déjà sur leurs mobylettes. Employé de la poste française où l’on trie le courrier à la main, tandis que là-bas, des machines le font à toute vitesse. « Rapidité, rapidité ! ». Un temps déprimé à l’idée de devenir un facteur inefficace, François prend finalement cette perspective comme un défi, comme un jeu qui s’inscrit parfaitement dans cette ambiance de fête. Et c’est d’ailleurs, sans hasard, sur le vélo factice du carrousel qu’il s’entraînera à pédaler le plus vite possible et à chorégraphier ses gestes pour distribuer le courrier plus efficacement. Et face au ridicule attendrissant de l’entreprise, la vieille commère le rassurera en donnant le fin mot de l’histoire : « pour c’qu’elles sont bonnes les nouvelles, on a ben l’temps d’les r’cevoir ! »

The show must go on !

Le cinéma de Jacques Tati est imprégné de douceur et d’amusements enfantins, dès ses deux premiers films, Jour de fête et Les Vacances de Monsieur Hulot, et jusqu’à son dernier, Fanfare. La fête est pour lui l’occasion de gags comiques mais aussi de mélancolie passagère, ambivalence caractéristique de son cinéma dont les personnages sont en proie à la solitude au cœur même de l’effervescence collective. C’est le cas de Monsieur Hulot, qui ne trouve pas sa place au sein des vacanciers et finit par s’amuser seul avec des feux d’artifice ; c’est aussi le cas de François le facteur dans Jour de fête, messager solitaire qui socialise le temps d’une célébration villageoise, avant de s’apitoyer sur son sort une fois seul sur les chemins.

Dans tous les cas, quoique les protagonistes de ces deux premiers films soient en décalage avec leur environnement, il ne se dégage jamais une once de tristesse de cette relative solitude. Au contraire, ces personnages, un peu perdus dans leur monde à eux – celui de l’enfance éternelle et de l’imaginaire –, ne cessent de s’émerveiller, de trouver des sources de motivation, de créativité et de renouvellement. Et finalement, sans véritablement changer le cours des choses ni transformer les bouts de monde qu’ils traversent, les personnages de Tati parviennent toujours, là où ils passent, à imprimer une marque de bonté, de candeur et de malice rafraîchissantes. Une marque quasi imperceptible, et pourtant essentielle.

 

Jour de fête – Bande-annonce :

Synopsis : Dans un petit village du centre de la France, c’est jour de fête : les forains s’installent sur la place avec leurs roulottes, leur manège et leur cinéma ambulant. Les villageois découvrent alors un documentaire sur les prouesses de la poste en Amérique. François le facteur, impressionné par ce film, décide de se lancer à son tour dans une tournée « à l’américaine »…

Fiche Technique :

Titre : Jour de fête
Réalisation : Jacques Tati
Distribution : Jacques Tati, Paul Frankeur, Guy Decombe
Scénario : Jacques Tati, Henri Marquet, René Wheeler
Photographie : Jacques Mercanton,
Musique : Jean Yatove
Société de production : Cady-Film, Fancinex
Pays d’origine : France
Genre : Comédie
Durée : 75 minutes
Date de sortie : 11 mai 1949

Sound of Metal, de Darius Marder : un handicap rarement montré au cinéma

Avec ses six nominations aux Oscars (pour deux obtenus), on attendait forcément avec beaucoup d’impatience la sortie, perturbée par la pandémie, de Sound of Metal. Production Amazon, chouchou prévisible de la critique, le premier long-métrage de fiction de Darius Marder parvient à contourner le conformisme attendu ainsi que quelques imperfections grâce, notamment, à sa représentation sincère d’un handicap rarement montré à l’écran : la surdité. Le sujet est parfaitement servi par le talent et l’investissement du comédien anglo-pakistanais Riz Ahmed, qui livre dans le film sa meilleure prestation à ce jour. 

Depuis sa présentation au Festival de Toronto en septembre 2019, Sound of Metal a plongé comme beaucoup d’autres dans le purgatoire du COVID. Aidé par la toute-puissance de son distributeur Amazon, et contrairement à d’autres œuvres qui n’ont pas eu cette chance, il fut toutefois sorti en salles par Amazon Studios fin novembre 2020, puis rendu disponible sur la plateforme Prime Video en décembre. Le voilà donc qui débarque enfin sur les écrans français ! Sans même parler de sa qualité, Sound of Metal est assurément un « film de cinéma » ; il faut donc se réjouir de pouvoir le découvrir dans les meilleures conditions.

Le film a été coécrit par Derek Cianfrance (Blue Valentine, The Place Beyond the Pines), qui souhaitait à la base réaliser une docufiction intitulée Metalhead, avec les membres du groupe de sludge metal Jucifer dans leur propre rôle. Le projet n’ayant pas abouti, il a été repris plus tard par Darius Marder, un ami de Cianfrance et scénariste de The Place Beyond the Pines, dont c’est le premier long-métrage de fiction (après un documentaire réalisé il y a plus de dix ans). Le scénario a été coécrit par Darius et son frère Abraham Marder. Alors que le duo Matthias Schoenaerts-Dakota Johnson était initialement prévu, ce sont finalement Riz Ahmed (Night Call, Rogue One, Venom) et Olivia Cooke (Ready Player One) qui ont hérité des deux rôles principaux. Le reste du casting est issu en grande partie de la communauté des malentendants.

Sound of Metal, dont le titre sous forme de jeu de mots fait référence aussi bien à la musique pratiquée par le protagoniste que le son très imparfait émanant des implants cochléaires qu’il finira par se faire poser, relate l’histoire de Ruben (Ahmed), un batteur de metal qui écume les routes américaines avec sa compagne, également chanteuse/guitariste du two man band, dans leur camping-car. Toxicomane en rémission, Ruben s’investit totalement dans sa musique, à la fois passion et exutoire. Il est donc dévasté lorsqu’il constate un jour une perte d’ouïe sévère, bientôt confirmée par les médecins. En attendant de pouvoir se faire poser des implants qui pourraient partiellement compenser sa surdité, il lui est fortement conseillé de ne plus s’exposer à des bruits intenses. Sa compagne Lou (Cooke) craint que ce retrait précipité du monde musical fasse retomber Ruben dans ses démons. Elle le pousse à rejoindre un centre d’hébergement pour malentendants souffrant d’addictions, ce que Ruben finit par accepter à contrecœur. Au sein de la petite communauté animée par Joe (Paul Raci), ancien alcoolique et vétéran de la guerre du Vietnam, il va essayer d’accepter, puis de surmonter son handicap…

Sur le papier, Sound of Metal coche toutes les cases du film conforme à l’air du temps, et il n’a d’ailleurs pas manqué d’être encensé par la critique sensible à cette nouvelle histoire ciblant une minorité – en l’occurrence la communauté malentendante. Il faut pourtant souligner le fait que le film n’a rien de militant et qu’il ne se gargarise aucunement de mélo… peut-être même pas suffisamment ! Probablement conscient du danger rampant, Darius Marder a en effet évité soigneusement tout effet lacrymal, et il a été épaulé dans cet effort par la prestation très réaliste de Riz Ahmed (lire plus bas). Le refus de l’idéalisation et le souci de la nuance s’expriment clairement dans le parcours de Ruben, qui finit par quitter une communauté fonctionnant, selon Joe, sur le principe que la surdité n’est « pas un handicap ». Sans la juger, Marder laisse le spectateur se faire sa propre opinion sur ce double déni de réalité : un homme qui refuse la surdité quittant une communauté qui refuse de définir celle-ci comme un handicap. De même, lorsque Ruben parvient enfin à rassembler assez d’argent pour se faire poser des implants cochléaires, le spectateur reste avec une impression mitigée quant à l’amélioration de la qualité de vie qu’offrent réellement ces engins. Le bénéfice que Ruben en tire en termes de relations sociales est en effet compensé par une qualité sonore discutable, et la dernière image du protagoniste retirant temporairement ses implants pour profiter des images de Paris (où il a rejoint Lou) sans « interférences », laisse dubitatif. Le film s’efforce de ne pas édulcorer ni de simplifier à l’excès.

A l’instar de Nomadland, qui sort également sur nos écrans, Sound of Metal est imprégné d’une volonté évidente de peindre le plus authentiquement possible une communauté peu représentée au cinéma, et cela sans velléités idéologiques. Ainsi, la plupart des acteurs interprétant des personnes sourdes le sont dans la vie réelle, et l’excellent Paul Raci, quoique entendant, est le fils de parents sourds et maîtrise donc parfaitement la langue des signes. L’environnement du centre et les activités qui y ont lieu paraissent très réalistes. Quant à la prestation de Riz Ahmed, elle constitue clairement l’atout numéro un du film, et elle devrait lui ouvrir de nouvelles portes. Sa justesse ne tient pas seulement au travail d’apprentissage considérable effectué par l’acteur anglo-pakistanais (huit mois d’entraînement à la langue des signes et à la batterie), mais aussi à son investissement dans le façonnement précis du rôle. Sans qu’il soit nécessaire de s’appesantir dessus, on comprend le passé difficile de Ruben à travers sa nervosité contenue, ses routines compensatoires, son lâcher-prise dans la pratique de son instrument, sa fuite en avant dans la musique. Enfin, il faut mentionner le travail remarquable effectué sur le mixage sonore, qui a valu au film un de ses deux Oscars (avec celui pour le montage), sur six nominations. Rarement mentionné dans les critiques, ce travail technique revêtait évidemment une importance particulière dans le cadre d’une œuvre consacrée à la perception – et l’absence – du son. Les cinq ingénieurs du son récompensés sont parvenus à donner l’impression au spectateur d’entendre les choses telles que les entend le protagoniste, au fur et à mesure de l’évolution de son handicap.

Pour louables que soient tous les efforts de Darius Marder pour rendre son film authentique, ils mènent parfois à une certaine froideur, le spectateur étant maintenu à distance d’un protagoniste taciturne qui refuse de céder à l’émotion, freinant ainsi l’empathie éprouvée à son égard. Le scénario à nos yeux imparfait (en dépit de sa nomination aux Oscars) y contribue aussi. Peu explicatif et évitant les pics dramatiques, celui-ci réserve quelques frustrations avec ses questions laissées sans réponse et ses ellipses abusives. Par exemple, pourquoi Ruben est-il immédiatement coupé du monde extérieur (y compris de Lou) une fois placé dans le centre tenu par Joe ? Certes, celui-ci abrite des personnes en sevrage, mais ce n’est pas le cas de Ruben au sujet duquel, par ailleurs, on ne comprend pas bien les craintes, étant donné qu’à aucun moment il ne semble tenté de céder à nouveau aux paradis artificiels… La disparition de Lou et les retrouvailles tardives du couple à Paris paraissent ainsi tous deux aussi brusques qu’inexplicables. Quant à la décision de Ruben de se faire poser des implants, elle est réduite au montage à quelques plans qui ne rendent évidemment pas justice au processus long et pénible que représente une telle intervention, puis la « réappropriation » nécessaire du son qui s’ensuit. Certes, ces étapes ne sont sans doute pas très adaptées au medium cinématographique, mais il s’agit malgré tout d’une entorse regrettable à une approche globalement réaliste.

Pour finir, un mot concernant la représentation du monde de la musique metal, chère au cœur de votre serviteur. Une fois de plus fort caricaturale, elle fera sourire ou enrager les aficionados. Les musiciens proposent en effet davantage du bruit que de la musique, dans une configuration de duo rarissime dans le genre. Bref, les concerts ne ressemblent à rien et ne sont certainement pas représentatifs de ce qu’est l’essentiel de la scène metal. Sans parler du cliché sous-entendant que la surdité de Ruben est due au fait qu’il ait joué une musique si « bruyante » pendant de longues années, alors que son drame pourrait frapper n’importe quel artiste live malchanceux ou omettant sa protection auditive, qu’il s’agisse d’Ozzy Osbourne ou d’Étienne Daho. Une chose reste donc sûre : le film représentant fidèlement cette scène musicale reste encore à faire…

Synopsis : Ruben et Lou, ensemble à la ville comme à la scène, sillonnent les États-Unis entre deux concerts. L’ouïe de Ruben subit soudain une altération rapide, et un médecin lui annonce qu’il sera bientôt sourd. Désemparé, et face à ses vieux démons, Ruben va devoir prendre une décision qui changera sa vie à jamais.

Sound of Metal : Bande-annonce

Sound of Metal : Fiche technique

Réalisateur : Darius Marder
Scénario : Darius et Abraham Marder
Interprétation : Riz Ahmed (Ruben Stone), Olivia Cooke (Lou Berger), Paul Raci (Joe), Lauren Ridloff (Diane), Mathieu Amalric (Richard Berger)
Photographie : Daniël Bouquet
Montage : Mikkel E. G. Nielsen
Musique : Abraham Marder et Nicolas Becker
Producteurs : Bill Benz, Kathy Benz, Bert Hamelinck, Sacha Ben Harroche
Sociétés de production : Caviar, Ward Four et Flat 7 Productions
Durée : 120 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 16 juin 2021 (Amazon Prime Video : 4 décembre 2020)
États-Unis – 2019

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3.5

« The Big Goodbye » : quand Sam Wasson raconte Chinatown

Si Chinatown figure sans conteste parmi les longs métrages les plus importants des années 1970, personne n’avait jamais entrepris le travail de déconstruction proposé dans The Big Goodbye par le romancier et journaliste Sam Wasson. Publié par Carlotta, ce document repose sur une enquête au long cours, articulée autour de quatre personnalités remarquables – le réalisateur Roman Polanski, le producteur Robert Evans, le comédien Jack Nicholson et le scénariste Robert Towne. La genèse du film y est tracée, de même que les relations entre ses nombreuses parties prenantes ou la manière dont chacune d’entre elles a pu altérer une vision en régénération perpétuelle.

La conception et la sortie de Chinatown interviennent à un moment charnière. C’est en effet le premier film que Roman Polanski tourne à Los Angeles depuis l’assassinat de son épouse Sharon Tate par la « famille Manson ». Il s’agit aussi d’un film noir solidement ancré dans le Nouvel Hollywood, qui a vu des œuvres telles que Bonnie & Clyde ou Easy Rider révolutionner les représentations cinématographiques. Cette liberté recouvrée, et en certains points inédite, se heurte toutefois à des conservatismes surannés. Sam Wasson rappelle ainsi dans son ouvrage que la Columbia, par l’intermédiaire de son patron David Begelman, voyait d’un œil circonspect la vulgarité de La Dernière Corvée (Hal Ashby). C’est dans ce contexte que Chinatown voit le jour. La réalisation d’un polar pessimiste, plus généreux en perdition qu’en figures virginales, place l’entreprise à l’avant-garde hollywoodienne. L’une des dimensions les plus passionnantes de The Big Goodbye tient précisément à ces faits : en évoquant la genèse de Chinatown, son auteur radiographie le Hollywood des années 1970 dans toutes ses ambivalences.

The Big Goodbye est une affaire d’hommes. Le script doctor Robert Towne quitte les coulisses pour écrire ce qui deviendra son chef-d’œuvre – il aurait d’ailleurs aimé diriger lui-même Chinatown. Il voit toutefois Roman Polanski dénaturer son travail, notamment par ses propositions sur les décors et l’éclairage. Après Le Parrain ou Rosemary’s Baby, Robert Evans, le jeune producteur des studios Paramount Pictures, porte un nouveau film emblématique à son crédit. Jack Nicholson, incarnation physique du long métrage, aplanit les aspérités entre les différentes parties prenantes. Sam Wasson caractérise avec soin chacun des protagonistes. Faisant valoir un sens peu commun de la narration et du détail, il révèle en quoi Chinatown est le résultat d’idées radicales en heurts permanents, un assemblage unique, et inespéré, de sensibilités et de visions artistiques. The Big Goodbye s’épanche notamment beaucoup sur les rapports de force Robert Towne/Roman Polanski : Sam Wasson semble épouser la cause du réalisateur franco-polonais, lequel, soutenu par Robert Evans, mit à mal la version romantique, moins sombre, de son scénariste. Il s’agit là de l’un des tenants de l’ouvrage : Polanski a jeté des ombres épaisses et imperméables sur le script de Towne, qu’il a amplement remanié – au grand désarroi de ce dernier.

À l’aide d’archives, d’articles de presse ou d’entretiens de première main (Roman Polanski, Robert Evans, Julie Payne…), Sam Wasson raconte la genèse de Chinatown, ses anecdotes de production, mais aussi la stature et le passif de ses principaux façonniers. Le lecteur tourne autour du film comme le papillon autour de son lampadaire. L’excellent Jerry Goldsmith est appelé à la rescousse et compose en urgence, en deux jours, dans le studio d’enregistrement M de la Paramount, la musique du film. Robert Evans s’éprend des méthodes de Roman Polanski. « Cette minutie-là, ce soin patient accordé aux initiatives créatives et aux expérimentations, c’était ce qu’il souhaitait pour Chinatown et pour tous les films à venir de Robert Evans Production. » Dans un autre registre, ce sont les crises hémorroïdaires ou les maux de dos, les bijoux en location, les histoires de drogue, les tempéraments conflictuels, les événements de tournage et bien d’autres éléments, directs ou connexes, qui viennent irriguer un récit passionnant, conté avec autant de style que de précision.

The Big Goodbye, Sam Wasson
Carlotta, juin 2021, 350 pages

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4

« Furtif » : comment vieillissent les super-héros

Mike Costa et Nate Bellegarde publient aux éditions Delcourt un comics dont le sujet principal est le vieillissement d’un super-héros. Devenu sénile et incontrôlable, Furtif est désormais une menace pour ses proches et lui-même…

« Je viens de découvrir que mon père sénile est l’un des justiciers détenteurs de super-pouvoirs les plus redoutés d’Amérique, et il est tout à fait possible que son costume magique tombé de nulle part soit la cause de sa démence. » Tony Barber a beau être reporter, jusque-là il n’avait jamais soupçonné son père, ancien pompier, de mener une double vie super-héroïque. Au moment où il prend conscience de l’identité secrète de son paternel, ce dernier est atteint d’Alzheimer et paraît particulièrement confus. Partant, Furtif va se déployer selon une double modalité : il s’agira pour Mike Costa et Nate Bellegarde de sonder les liens filiaux, mais aussi de montrer en quoi la vieillisse peut altérer la mission d’un super-héros.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, l’album s’ouvre par une présentation particulièrement sombre de Detroit. À travers les mots de Tony, la ville est décrite comme ségrégationnée, éclatée entre des quartiers gentrifiés par les artistes ou les jeunes entrepreneurs et un Eastside délabré, où 80% des logements demeurent vacants et les hautes herbes reprennent leurs droits sur le bitume. Les écoliers y sont « entassés et sous-équipés » et « les trois quarts d’entre eux ne termineront pas le lycée ». Dans le récit de Mike Costa, la métropole américaine est érigée en personnage à part entière. C’est elle, corrompue et sépulcrale, qui a poussé le père de Tony et son frère Éric, ancien policier, à travailler de concert pour lutter contre le crime. C’est elle qui fournit à l’histoire son cadre, à Tony ses préoccupations sociopolitiques, à Furtif ses planques et ses combats.

Pour densifier son récit, Furtif prend appui sur d’autres thèmes. On citera parmi eux les réductions de personnel dans la presse, les rivalités entre gangs ou les bonds spatiotemporels. Solide et efficace, le scénario distille en outre une réflexion sur les bienfaits supposés des super-héros : « Donnez-leur quelqu’un qui les aide et ils marcheront vers la destruction en parade triomphale. » Ainsi, l’existence de Furtif est perçue comme un moyen de dévoyer Detroit, de la détruire de l’intérieur. Les révélations finales, dont on conservera bien entendu le secret, s’avèrent édifiantes à ce propos. Une nouvelle fois, les super-héros viennent suppléer des institutions défaillantes (police, justice) et créent une série de problèmes corollaires.

Si Nate Bellegarde apporte satisfaction sur le plan graphique, avec une mise en images respectant le cahier des charges du genre (spectacle, iconisation), Furtif vaut surtout pour sa représentation désabusée du super-héros, pensé comme un emplâtre sur une jambe de bois. Mike Costa en pointe les nombreuses limites, en termes d’éthique et de résultats. Il a aussi le bon goût d’y adosser un méchant charismatique, ainsi qu’un complot à tiroirs. Le récit possède ainsi une dimension nolanesque évidente : par sa noirceur, par une certaine parenté entre son super-vilain et Double-Face, par ses effusions spatiotemporelles ou encore par sa volonté de faire de la famille sa pierre angulaire. L’ensemble fonctionne plutôt bien, même si on aurait apprécié y voir un peu plus de folie.

Aperçu : Furtif (Delcourt)

Furtif, Mike Costa et Nate Bellegarde
Delcourt, juin 2021, 144 pages

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3.5

Règles et Stratégies solidaire

Le solitaire est l’un des jeux de cartes les plus populaires au monde. Cependant, le solitaire est assez difficile et ce n’est pas un jeu que l’on peut toujours terminer. La fréquence à laquelle vous pouvez terminer le jeu avec succès dépend presque entièrement des cartes que vous recevez.

solidairejeu

Positionnement des cartes

Le jeu solitaire consiste à distribuer sept colonnes de cartes, la dernière carte de chaque colonne étant toujours face visible. Les 24 cartes restantes seront placées à côté ou en oblique sur une pile au-dessus des colonnes. Cette pile de cartes non distribuées est appelée stock. Au-dessus des cartes qui ont été distribuées, vous verrez également toujours 4 positions vides appelées le tas.

But du jeu solitaire

Le but du Solitaire est de former quatre piles de cartes, les cartes sont déplacées des colonnes vers les 4 bases vides. Chaque pile doit être de la même couleur. En outre, les cartes doivent être disposées dans l’ordre, de l’As au Roi (A-2-3-4-5-6-7-8-9-10-King-Kings).

Comment déplacer les cartes

Les cartes peuvent être déplacées des colonnes selon les règles suivantes : Vous pouvez ajouter une carte par-dessus une autre carte non couverte si la carte que vous voulez ajouter est d’une couleur différente et d’une valeur immédiatement inférieure. Par exemple : si, dans une colonne donnée, la dernière carte ouverte est un 8 de trèfle, il est possible de placer un 7 rouge (un 7 de cœur ou un 7 de carreau, la couleur n’est pas importante, seule la couleur compte) par-dessus. Au-dessus du 7 rouge, il est possible d’attacher un 6 noir, et ainsi de suite.

Les cartes peuvent être déplacées d’une colonne à l’autre, individuellement ou en groupe (à condition de ne pas respecter le bon ordre). Ainsi, si dans une colonne il y a un 4 rouge, un 5 noir et un 6 rouge empilés l’un sous l’autre, ils peuvent tous être déplacés (en une seule fois) sous un 7 noir.

Si une carte d’une des colonnes est exposée à ce moment-là, une autre carte sera automatiquement révélée, tant que la colonne reste vide. Lorsqu’il y a une colonne complètement vide pour commencer une nouvelle colonne, vous ne pouvez y placer qu’un roi (ou un groupe de cartes avec un roi en haut).

Au final, le but du Solitaire est d’arriver à empiler toutes les cartes dans l’ordre croissant sur les quatre bases (piles). Chaque pile de cartes doit commencer par un as. Si une autre carte de valeur supérieure (et de la même couleur) est disponible, elle peut être placée sur l’As afin d’obtenir une pile de la même couleur. Par exemple, après avoir placé l’as de pique sur une pile vide, vous pouvez ensuite placer un deux de pique par-dessus, puis un trois de pique par-dessus le deux, etc. jusqu’à ce que la pile soit complète.

Après avoir placé une carte dans l’une des bases, vous pouvez la remettre dans les colonnes si nécessaire.

Comment utilisez-vous les cartes inutilisées (stock) ?

Lorsqu’il n’est plus possible de déplacer les cartes dans les colonnes, on passe aux cartes restantes dans le stock. Nous expliquons un jeu qui distribue 3 cartes, comme dans le Solitaire original. Il est également possible de jouer avec 1 carte, pour cette variante voir le chapitre sur les variantes du jeu.

Dans la version où 3 cartes sont distribuées, à côté du talon, il y a 3 cartes superposées. La troisième carte de ces 3 est la carte qui peut être déplacée. Les deux autres cartes ne peuvent pas être utilisées, mais peuvent être regardées. La carte qui se trouve au-dessus du stock peut être déplacée vers les colonnes ou la pile si possible.

Si vous ne pouvez pas utiliser les cartes ouvertes, vous pouvez retourner trois cartes supplémentaires. Cela peut être fait indéfiniment. Si vous avez eu toutes les cartes du stock, il suffit de retourner toutes les cartes et de recommencer depuis le début. Attention. Les cartes ne seront cependant pas mélangées à nouveau.

Gagner au Solitaire

Le jeu solitaire continue jusqu’à ce que les 4 bases (piles) soient remplies ou que vous n’ayez plus de cartes à déplacer. Vous gagnez si toutes les cartes ont été placées dans leurs bases et sont donc complètes.

Variantes

Une carte du talon : Dans cette variante, au lieu de prendre seulement la troisième carte du talon, vous pouvez passer toutes les cartes du talon une par une. De cette façon, les chances de terminer le jeu avec succès sont beaucoup plus grandes.

Nombre limité de cartes du stock : Dans cette variante, vous ne pouvez tirer des cartes du stock qu’un nombre limité de fois, généralement trois.

Limite de temps : dans certains jeux de solitaire en ligne, vous devez respecter une limite de temps, généralement 5 minutes, pour terminer la partie.

Cliquez ici sur ce lien pour en savoir plus sur le jeu solitaire https://www.jeusol.fr.

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La grande popularité des jeux de casino dans l’industrie cinématographique

Nombreux sont les films à faire la part belle au monde du casino, certains sont même devenus iconiques au fil des années. On pense par exemple à la trilogie Ocean’s ou encore à Las Vegas 21. La liste des films mentionnant et tournant autour de ces jeux de casino est extrêmement longue et s’exprime depuis des années grâce à des scénarios télégéniques au possible et un attrait général des spectateurs. Il faut dire qu’avec des scénarios romancés autour des règles de certains jeux et des parties endiablées comme la fameuse scène de poker dans Casino Royale, le premier James Bond joué par Daniel Craig, il y a toujours de quoi faire et plaire au public grâce à une histoire haletante et à suspense, que cela soit au cinéma ou directement à la télévision.

Les jeux de casino sont donc une valeur sûre pour l’industrie du cinéma. Dès lors que l’argent prend une part importante du scénario et que l’on y allie le glamour, nul doute que le spectacle est au rendez-vous !

Pourquoi est-ce vraiment attractif ?

Comme mentionné ci-dessus, le poker et les jeux de casino en particulier ont une tendance à fasciner pour tout le glamour qu’une partie peut représenter. Ce n’est en rien surprenant de voir plusieurs films se dérouler à Las Vegas, considérée comme la capitale mondiale du jeu ou dans d’autres endroits prestigieux comme Monte-Carlo ou Macao. Le côté glamour est indéniable et c’est aussi ce qui plaît dans l’utilisation du monde du jeu dans l’industrie du cinéma.

Diffusée durant de nombreuses années en France, la série Las Vegas obtenait en plein milieu de l’après-midi de hauts scores de diffusion. Avec un scénario divers à chaque épisode et une intrigue de fond saison par saison, la série se fondait à merveille dans le décor et permettait à de nombreux fans un moment de qualité devant leur télévision. Preuve qu’avec une intrigue tournant de manière permanente autour du jeu, c’est bien l’univers général de Las Vegas qui offrait un tel audimat, bien évidemment autour de la vie loin d’être monotone au cœur d’un casino.

D’autant plus que ces dernières années, le poker est rentré de manière significative dans les mœurs. Il est en effet de plus en plus courant de voir des parties organisées entre amis ou même parfois en famille. Cela vient à n’en pas douter de l’arrivée en masse du poker sur différentes plateformes en ligne qui découle de son côté, d’une avancée significative des possibilités sur internet, année après année. Toujours extrêmement populaire, le poker a trouvé une place de choix en ligne. Le divertissement y est total et c’est sans conteste ce qui permet aussi à ce jeu d’être si populaire auprès d’une grande majorité de personnes et ainsi, répercuter ce plaisir à l’écran.

Dans certains films, il est même fréquent d’allier le monde du jeu à l’humour. L’exemple parfait est incontestablement celui du film Very Bad Trip. Avec une fameuse scène où Alan, le véritable trublion de la bande semble compter les cartes avec en fond de scène, des algorithmes faux et n’ayant ni queue ni tête, le jeu peut aussi laisser place à l’humour. Mais de manière significative, chaque mention ou tournage autour de ces jeux inclut une sorte de suspense. Entre les protagonistes, pour des voleurs ou tant d’autres choses selon les scénarios, il est impossible de voir une scène barbante lorsqu’un film ou une série est tournée au casino.

Une scène mythique

De nombreux films et séries ont comme vous le savez, consacré une partie ou l’ensemble de leur œuvre à ces jeux tout juste cités. S’il ne fallait toutefois en retenir qu’une seule, il s’agirait sans doute de la scène de poker dans Casino Royale, le James Bond sorti en 2006. Très animé dans les combats et dans l’intrigue, faisant d’ailleurs de cet opus l’un des meilleurs des dernières décennies, le film tient son point d’orgue grâce à une scène d’une violence mentale inouïe. Violence mentale dans un sens où une partie de poker bien évidemment romancée laisse place à des moments extraordinaires. Cette fameuse partie de poker mettant aux prises Felix Leitner, le célèbre ami de la CIA de James Bond, lui-même au cœur de cette partie sans surprise, face à son rival Le Chiffre. Longue de nombreuses minutes et interrompue par d’autres évènements au cœur des pauses obligatoires, la partie est mythique et vaut le coup d’être dévorée.

Légende : James Bond aime les jeux de casino !

Vous l’aurez compris, le poker et le monde du jeu ont une part prépondérante dans l’industrie cinématographique. Avec de tels thèmes, impossible de s’ennuyer et de ne pas profiter d’un scénario haletant. Voilà pourquoi le monde du casino et du cinéma sont depuis de nombreuses années, intimement liés. Et tout laisse penser qu’il en sera de même dans les années à venir.

Article invité écrit par Emily