Sound of Metal, de Darius Marder : un handicap rarement montré au cinéma

Avec ses six nominations aux Oscars (pour deux obtenus), on attendait forcément avec beaucoup d’impatience la sortie, perturbée par la pandémie, de Sound of Metal. Production Amazon, chouchou prévisible de la critique, le premier long-métrage de fiction de Darius Marder parvient à contourner le conformisme attendu ainsi que quelques imperfections grâce, notamment, à sa représentation sincère d’un handicap rarement montré à l’écran : la surdité. Le sujet est parfaitement servi par le talent et l’investissement du comédien anglo-pakistanais Riz Ahmed, qui livre dans le film sa meilleure prestation à ce jour. 

Depuis sa présentation au Festival de Toronto en septembre 2019, Sound of Metal a plongé comme beaucoup d’autres dans le purgatoire du COVID. Aidé par la toute-puissance de son distributeur Amazon, et contrairement à d’autres œuvres qui n’ont pas eu cette chance, il fut toutefois sorti en salles par Amazon Studios fin novembre 2020, puis rendu disponible sur la plateforme Prime Video en décembre. Le voilà donc qui débarque enfin sur les écrans français ! Sans même parler de sa qualité, Sound of Metal est assurément un « film de cinéma » ; il faut donc se réjouir de pouvoir le découvrir dans les meilleures conditions.

Le film a été coécrit par Derek Cianfrance (Blue Valentine, The Place Beyond the Pines), qui souhaitait à la base réaliser une docufiction intitulée Metalhead, avec les membres du groupe de sludge metal Jucifer dans leur propre rôle. Le projet n’ayant pas abouti, il a été repris plus tard par Darius Marder, un ami de Cianfrance et scénariste de The Place Beyond the Pines, dont c’est le premier long-métrage de fiction (après un documentaire réalisé il y a plus de dix ans). Le scénario a été coécrit par Darius et son frère Abraham Marder. Alors que le duo Matthias Schoenaerts-Dakota Johnson était initialement prévu, ce sont finalement Riz Ahmed (Night Call, Rogue One, Venom) et Olivia Cooke (Ready Player One) qui ont hérité des deux rôles principaux. Le reste du casting est issu en grande partie de la communauté des malentendants.

Sound of Metal, dont le titre sous forme de jeu de mots fait référence aussi bien à la musique pratiquée par le protagoniste que le son très imparfait émanant des implants cochléaires qu’il finira par se faire poser, relate l’histoire de Ruben (Ahmed), un batteur de metal qui écume les routes américaines avec sa compagne, également chanteuse/guitariste du two man band, dans leur camping-car. Toxicomane en rémission, Ruben s’investit totalement dans sa musique, à la fois passion et exutoire. Il est donc dévasté lorsqu’il constate un jour une perte d’ouïe sévère, bientôt confirmée par les médecins. En attendant de pouvoir se faire poser des implants qui pourraient partiellement compenser sa surdité, il lui est fortement conseillé de ne plus s’exposer à des bruits intenses. Sa compagne Lou (Cooke) craint que ce retrait précipité du monde musical fasse retomber Ruben dans ses démons. Elle le pousse à rejoindre un centre d’hébergement pour malentendants souffrant d’addictions, ce que Ruben finit par accepter à contrecœur. Au sein de la petite communauté animée par Joe (Paul Raci), ancien alcoolique et vétéran de la guerre du Vietnam, il va essayer d’accepter, puis de surmonter son handicap…

Sur le papier, Sound of Metal coche toutes les cases du film conforme à l’air du temps, et il n’a d’ailleurs pas manqué d’être encensé par la critique sensible à cette nouvelle histoire ciblant une minorité – en l’occurrence la communauté malentendante. Il faut pourtant souligner le fait que le film n’a rien de militant et qu’il ne se gargarise aucunement de mélo… peut-être même pas suffisamment ! Probablement conscient du danger rampant, Darius Marder a en effet évité soigneusement tout effet lacrymal, et il a été épaulé dans cet effort par la prestation très réaliste de Riz Ahmed (lire plus bas). Le refus de l’idéalisation et le souci de la nuance s’expriment clairement dans le parcours de Ruben, qui finit par quitter une communauté fonctionnant, selon Joe, sur le principe que la surdité n’est « pas un handicap ». Sans la juger, Marder laisse le spectateur se faire sa propre opinion sur ce double déni de réalité : un homme qui refuse la surdité quittant une communauté qui refuse de définir celle-ci comme un handicap. De même, lorsque Ruben parvient enfin à rassembler assez d’argent pour se faire poser des implants cochléaires, le spectateur reste avec une impression mitigée quant à l’amélioration de la qualité de vie qu’offrent réellement ces engins. Le bénéfice que Ruben en tire en termes de relations sociales est en effet compensé par une qualité sonore discutable, et la dernière image du protagoniste retirant temporairement ses implants pour profiter des images de Paris (où il a rejoint Lou) sans « interférences », laisse dubitatif. Le film s’efforce de ne pas édulcorer ni de simplifier à l’excès.

A l’instar de Nomadland, qui sort également sur nos écrans, Sound of Metal est imprégné d’une volonté évidente de peindre le plus authentiquement possible une communauté peu représentée au cinéma, et cela sans velléités idéologiques. Ainsi, la plupart des acteurs interprétant des personnes sourdes le sont dans la vie réelle, et l’excellent Paul Raci, quoique entendant, est le fils de parents sourds et maîtrise donc parfaitement la langue des signes. L’environnement du centre et les activités qui y ont lieu paraissent très réalistes. Quant à la prestation de Riz Ahmed, elle constitue clairement l’atout numéro un du film, et elle devrait lui ouvrir de nouvelles portes. Sa justesse ne tient pas seulement au travail d’apprentissage considérable effectué par l’acteur anglo-pakistanais (huit mois d’entraînement à la langue des signes et à la batterie), mais aussi à son investissement dans le façonnement précis du rôle. Sans qu’il soit nécessaire de s’appesantir dessus, on comprend le passé difficile de Ruben à travers sa nervosité contenue, ses routines compensatoires, son lâcher-prise dans la pratique de son instrument, sa fuite en avant dans la musique. Enfin, il faut mentionner le travail remarquable effectué sur le mixage sonore, qui a valu au film un de ses deux Oscars (avec celui pour le montage), sur six nominations. Rarement mentionné dans les critiques, ce travail technique revêtait évidemment une importance particulière dans le cadre d’une œuvre consacrée à la perception – et l’absence – du son. Les cinq ingénieurs du son récompensés sont parvenus à donner l’impression au spectateur d’entendre les choses telles que les entend le protagoniste, au fur et à mesure de l’évolution de son handicap.

Pour louables que soient tous les efforts de Darius Marder pour rendre son film authentique, ils mènent parfois à une certaine froideur, le spectateur étant maintenu à distance d’un protagoniste taciturne qui refuse de céder à l’émotion, freinant ainsi l’empathie éprouvée à son égard. Le scénario à nos yeux imparfait (en dépit de sa nomination aux Oscars) y contribue aussi. Peu explicatif et évitant les pics dramatiques, celui-ci réserve quelques frustrations avec ses questions laissées sans réponse et ses ellipses abusives. Par exemple, pourquoi Ruben est-il immédiatement coupé du monde extérieur (y compris de Lou) une fois placé dans le centre tenu par Joe ? Certes, celui-ci abrite des personnes en sevrage, mais ce n’est pas le cas de Ruben au sujet duquel, par ailleurs, on ne comprend pas bien les craintes, étant donné qu’à aucun moment il ne semble tenté de céder à nouveau aux paradis artificiels… La disparition de Lou et les retrouvailles tardives du couple à Paris paraissent ainsi tous deux aussi brusques qu’inexplicables. Quant à la décision de Ruben de se faire poser des implants, elle est réduite au montage à quelques plans qui ne rendent évidemment pas justice au processus long et pénible que représente une telle intervention, puis la « réappropriation » nécessaire du son qui s’ensuit. Certes, ces étapes ne sont sans doute pas très adaptées au medium cinématographique, mais il s’agit malgré tout d’une entorse regrettable à une approche globalement réaliste.

Pour finir, un mot concernant la représentation du monde de la musique metal, chère au cœur de votre serviteur. Une fois de plus fort caricaturale, elle fera sourire ou enrager les aficionados. Les musiciens proposent en effet davantage du bruit que de la musique, dans une configuration de duo rarissime dans le genre. Bref, les concerts ne ressemblent à rien et ne sont certainement pas représentatifs de ce qu’est l’essentiel de la scène metal. Sans parler du cliché sous-entendant que la surdité de Ruben est due au fait qu’il ait joué une musique si « bruyante » pendant de longues années, alors que son drame pourrait frapper n’importe quel artiste live malchanceux ou omettant sa protection auditive, qu’il s’agisse d’Ozzy Osbourne ou d’Étienne Daho. Une chose reste donc sûre : le film représentant fidèlement cette scène musicale reste encore à faire…

Synopsis : Ruben et Lou, ensemble à la ville comme à la scène, sillonnent les États-Unis entre deux concerts. L’ouïe de Ruben subit soudain une altération rapide, et un médecin lui annonce qu’il sera bientôt sourd. Désemparé, et face à ses vieux démons, Ruben va devoir prendre une décision qui changera sa vie à jamais.

Sound of Metal : Bande-annonce

Sound of Metal : Fiche technique

Réalisateur : Darius Marder
Scénario : Darius et Abraham Marder
Interprétation : Riz Ahmed (Ruben Stone), Olivia Cooke (Lou Berger), Paul Raci (Joe), Lauren Ridloff (Diane), Mathieu Amalric (Richard Berger)
Photographie : Daniël Bouquet
Montage : Mikkel E. G. Nielsen
Musique : Abraham Marder et Nicolas Becker
Producteurs : Bill Benz, Kathy Benz, Bert Hamelinck, Sacha Ben Harroche
Sociétés de production : Caviar, Ward Four et Flat 7 Productions
Durée : 120 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 16 juin 2021 (Amazon Prime Video : 4 décembre 2020)
États-Unis – 2019

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3.5

Festival

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