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My Zoé de Julie Delpy : L’amour à mort

My Zoé :  Parmi ce que Julie Delpy a réussi de mieux dans son film, il y a le titre. La cinéaste arrive à bien transcrire cette triste situation où certains couples qui se séparent s’arrachent littéralement le ou les enfants par pur égoïsme, et désir de possession. Pour le reste, le film est plutôt décevant, manquant d’émotion malgré le sujet éminemment sensible.

 

Synopsis :  Après son divorce, Isabelle, généticienne, tente de reprendre sa vie en main. Elle tombe amoureuse et décide de relancer sa carrière. Mais son ex-mari, James, a du mal à l’accepter et lui rend la vie dure dans la bataille qu’il mène pour obtenir la garde de leur fille Zoé. Une tragédie les frappe et la famille s’en trouve brisée. Isabelle décide alors de prendre le destin en main.

 

Never let me go

Au gré de son programme de promotion, on apprend que Julie Delpy, la réalisatrice de My Zoé, a vécu une histoire similaires à celle de son héroïne. En tout cas, la première partie du film, axée sur le déchirement d’un couple autour de la garde de leur enfant, recouperait une situation que la cinéaste aurait vécu personnellement. Dans My Zoé, le « My » est tout aussi important que le prénom. La possessivité envers l’enfant, qui est la victime collatérale des séparations houleuses, son objectivation, telles sont les thèmes en filigrane de ce film, thèmes que la cinéaste arrive à très bien rendre.

Cette première partie se présente comme une suite de saynètes entremêlant disputes « conjugales » particulièrement acerbes, et moments d’Isabelle (Julie Delpy elle-même) avec son enfant Zoé (Sophia Ally). Fraîchement séparée de James (Richard Armitage), un homme plutôt toxique, Isabelle est engluée dans des demandes sans fin de partage équitable du temps de garde, comptant jusqu’aux quarts d’heure qui lui sont « dus ». Ces scènes sont sèches, comme inhabitées, malgré la performance de Delpyq ui, on le sait,  est une très bonne actrice. L’aridité n’est pas uniquement due au propos, celui de la fin de l’amour et du début des (violents) ressentiments, mais aussi à la narration elle-même, ne laissant rien s’installer véritablement, passant d’une scène à l’autre sans que ça développe beaucoup ni l’histoire, ni les personnages. Ne surnagent que des bribes de vie qui ne permettent pas au spectateur d’entrer dans l’histoire.

Les séquences entre Isabelle et sa fille Zoé sont à l’avenant. Mère et fille semblent en représentation d’une vie inexistante dans la réalité, et la surenchère des « Amour de ma vie » qu’Isabelle lance à Zoé sonne creux, davantage comme le comblement d’un vide et non l’amour maternel très passionnel qu’on veut sincèrement nous donner à voir. De fait, le film sonne un peu faux, un peu à côté, avec une mise à distance qui n’est certainement pas voulue, et qui pourtant s’installe au fur et à mesure du film.

D’une manière assez prévisible, la première partie du film se clôt sur le drame, la disparition de l’enfant. Il laisse place à un nouveau film, à de la science-fiction. Isabelle est une scientifique, un médecin, ce qui aurait dû faciliter la transition d’une partie à l’autre, à défaut de la valider. La puissance de l’amour maternel est en réalité le vrai liant entre les deux parties. Mais la proposition est tellement invraisemblable et inconsistante en même temps qu’une fois de plus, le spectateur reste en dehors, jamais embarqué dans les délires pourtant vifs de la protagoniste. Et c’est dommage, car les questionnements bioéthiques que My Zoé apporte méritaient qu’on s’y attarde. Daniel Brühl, un des producteurs du film, semble dépassé par le rôle de savant fou qu’il endosse dans le film. Gemma Atterton, qui interprète le personnage de sa femme, fait la girouette sans raison et sans conséquences. Tout passe, rien ne nous retient.

C’est un vrai dommage que My Zoé soit si peu attrayant. Julie Delpy est une cinéaste fougueuse qu’on aime pour son originalité et ses audaces. On aime son Skylab ou son Lolo, déjà sur le thème de la maternité. Mais on a beau essayé de trouver des arguments en faveur du métrage, on ne peut que déplorer la fausse route qu’il a empruntée. Son cinéma est sincère, mais cette fois-ci, ses intentions n’ont pas atteint leur but.

 

My Zoé– Bande annonce

 

My Zoé – Fiche technique

Titre original : My Zoe

Réalisateur : Julie Delpy
Scénario : Julie Delpy
Interprétation : Julie Delpy (Isabelle), Sophia Ally (Zoé), Richard Armitage (James Lewis), Gemma Arterton (Laura Fischer), Daniel Brühl (Thomas Fischer), Saleh Bakri (Akil Keser), Lindsay Duncan (Kathy)
Photographie : Stephane Fontaine
Montage : Isabelle Devinck
Producteurs: Metalwork Pictures, Warner Bros. Film Productions Germany, Amusement Park Films, Baby Cow Productions, Electrick Films, Magnolia, Mae Films
Distribution (France) : Bac Films
Durée : 200 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  30 Juin 2021
Royaume-Uni | Allemagne | Etats-Unis | France – 2019

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2.5

La Party (1968) de Blake Edwards : l’invité surprise

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Que se passe-t-il lorsqu’un comédien indien, incorrigible gaffeur, est invité par erreur à un dîner huppé organisé par un ponte des studios hollywoodiens ? Une avalanche de catastrophes, pardi ! Ajoutez-y l’inénarrable Peter Sellers, auquel on a pour ainsi dire donné carte blanche, Blake Edwards à la réalisation, un scénario ténu faisant la part belle à l’improvisation et une mise en scène à la simplicité presque expérimentale, et vous obtenez un film culte des années 60. Il demeure encore aujourd’hui un témoignage révélateur sur ce que l’on peut obtenir d’un artiste indomptable lorsqu’on lui offre un terrain de jeu favorable et le moins possible de règles… 

Tourné en 1968, La Party (The Party) est la troisième collaboration entre Edwards et Sellers, et la seule (sur sept au total, même si le dernier, À la recherche de la Panthère rose, sortit deux ans après la mort du comédien, des extraits de films précédents et des chutes de montage ayant été assemblés pour les besoins du film) qui ne fasse pas partie de la série La Panthère rose. Entre cette dernière et le film qui nous occupe, il y a pourtant une continuité qui tient tout simplement à la symbiose entre les deux hommes. Comme dans les différents opus de La Panthère rose, Sellers interprète en effet un antihéros gaffeur, donnant l’occasion à l’acteur de s’adonner à un des exercices où il fut le plus doué : la parodie. Alors qu’il interpréta dans La Panthère rose le rôle d’un inspecteur de police français incompétent, il campe dans La Party un comédien indien candide et d’une exceptionnelle maladresse.

Pour l’amour du muet

La relation entre Edwards et Sellers ne fut certes jamais un long fleuve tranquille, mais cela tient sans nul doute à leur exigence commune dans la création de cet art très sérieux qu’est la comédie. De l’aveu même de Blake Edwards, tous les films réalisés ensemble doivent leur succès à la rencontre entre leurs deux personnalités. Il faut dire que le cinéaste et le comédien avaient la même conception de la comédie, étant tous deux des admirateurs des grandes figures du cinéma muet (Charlie Chaplin, Buster Keaton, Harold Lloyd, Laurel et Hardy). Si toutes leurs collaborations témoignent de cet amour partagé, La Party en est en quelque sorte l’acmé, le film s’inscrivant clairement dans l’héritage du cinéma muet : un comique de situation, du slapstick, un élément perturbateur dans un milieu qui ne lui correspond pas, des quiproquos, et bien sûr un interprète tellement expressif et efficace qu’on le croirait né pour jouer de tels rôles.

Sellers incarne un acteur indien de second rang, Hrundi V. Bakshi, enrôlé dans une grosse production épique hollywoodienne. Caution « ethnique » d’un film en costume, le comédien ne fait que retarder un tournage déjà sous contrainte budgétaire : il surjoue une scène de mort héroïque, puis oublie d’ôter sa montre alors qu’il joue dans un film historique. Lorsqu’il fait exploser accidentellement un décor hors de prix, il échappe de justesse au metteur en scène fou de rage, qui jure qu’on ne reverra jamais le comédien sur un plateau. Le spectateur ne le sait pas encore, mais cette scène inaugurale n’a que deux objectifs scénaristiques : établir Bakshi comme un Gaston Lagaffe de compétition, et servir de prétexte à l’énorme quiproquo qui suit. En effet, le « général » Fred Clutterbuck, responsable du studio finançant le tournage que Bakshi vient de ruiner, inscrit le nom du comédien sur un bout de papier dans l’intention de le blacklister. Problème : par inadvertance, le gros bonnet vient de griffonner le nom honni sur la liste d’invités de la réception qu’il organise à son domicile !

Personnage au croisement de Buster Keaton et Jacques Tati, Bakshi provoque l’hilarité en premier lieu par son inadéquation évidente avec le milieu dans lequel il met les pieds. Dès son arrivée à la villa cossue des Clutterbuck, il perd en effet un de ses mocassins en le rinçant dans une petite piscine intérieure. S’ensuivent des échanges maladroits et empreints de malaise et d’incompréhension entre l’invité surprise et les autres convives qui appartiennent à un autre monde. Jusqu’à la fin, personne ne se demandera qui est exactement ce drôle d’individu… y compris le couple d’hôtes ! Pour ne pas faire le jeu du politiquement correct ambiant, on ne s’attardera pas sur le caractère offensant ou non du blackface de Peter Sellers, qui parodie un Indien et dont la teinte de peau a été brunie (le comédien avait déjà joué un Indien dans deux autres films, sa routine était maîtrisée). Chacun se fera sa propre opinion, mais précisons simplement qu’à l’époque du film, même la première ministre indienne Indira Gandhi en était fan. Et puis, à condition bien sûr d’accepter que l’on se moque de tout le monde, il est impossible de nier le talent d’imitation de Sellers. S’arrêter à sa nature parodique serait d’ailleurs une erreur. L’indianité du personnage de Bakshi renforce son décalage par rapport au faste hollywoodien, avec ses sourires polis, sa fermeture d’esprit, sa vacuité et ses méchancetés voilées. L’incompréhension de mœurs constitue le ressort humoristique primordial du film qui, de surcroît, n’épargne guère l’univers des hôtes. Bakshi, bonne âme, est bien celui qui remporte l’adhésion du spectateur. 

Un dispositif novateur

La Party a pour particularité d’être une sorte de huis-clos comique. En effet, notre héros improbable pénètre dans la villa où se déroule la fête dès la dixième minute de métrage (le fait que le générique apparaisse lorsqu’il gare sa voiture ne fait que confirmer que ce qui précède n’était qu’une simple introduction), et il n’en sortira qu’à l’avant-dernière séquence. La fête est le sujet. La fête est le film.

Ce faisant, et l’air de rien, Blake Edwards propose un dispositif totalement novateur, voire expérimental. Le cinéaste (et scénariste, aux côtés des frères Waldman, de fidèles collaborateurs) a en effet suivi la règle des trois unités du théâtre classique pour la quasi-totalité du film : de temps (le récit tient en une soirée), de lieu (les faits se déroulent dans la villa des Clutterbuck) et d’action (tout tourne autour de la fête et de ses invités). Mieux encore : le remarquable décor de studio a été réalisé de manière telle à ce qu’on ait l’impression d’avoir constamment une vue sur l’ensemble de la maison – en tout cas de l’endroit où se déroule la réception. On ne quitte donc jamais vraiment les personnages, et les différentes situations que l’on découvre au fil du récit se poursuivent à l’arrière-plan, au point de parfois offrir plusieurs accroches au regard.

Le script, quant à lui, est le plus court sur lequel Edwards ait travaillé, de l’aveu même du metteur en scène : 63 pages ! Scénario et décor poursuivent un même objectif, offrir un terrain de jeu à Peter Sellers. De fait, le film a été largement improvisé par le comédien qui était comme un poisson dans l’eau. Si ce choix audacieux explique sans doute quelques légères longueurs dans le dernier tiers du film, comment ne pas succomber au brio de Sellers qui exploite à merveille le décor et les caractéristiques du personnages qu’il s’est forgé ? Protagoniste incontrôlable placé dans un monde qui lui est étranger, chaque situation se révèle problématique : sortir de sa voiture, trouver une toilette libre alors que le besoin se fait pressant, dîner en étant assis sur un tabouret bien trop petit pour lui, maîtriser le système domotique (référence évidente à Mon oncle de Tati), etc. Même ses déplacements sont périlleux dans un environnement ludique qui multiplie pièges et pièces d’eau un peu partout !

Ses interactions avec les autres invités sont à l’avenant : jamais il ne semble sur la même longueur d’ondes qu’eux, et tout le monde le considère au mieux comme un gentil farfelu, au pire comme une nuisance. A ce titre, il faut souligner que, même si Sellers domine la distribution, ses partenaires de jeu ont été parfaitement choisis : l’hilarant serveur ivre (Steve Franken), le producteur imbu de lui-même (Gavin MacLeod), la star de westerns typiquement américaine (Denny Miller) et sa poupée italienne, le « colonel » éternellement contrarié et son épouse bientôt dépassée par les événements, le vieux beau et sa femme alcoolique, et bien sûr Michèle (jouée par l’actrice et chanteuse française Claudine Longet), starlette délaissée qui retrouvera joie et légèreté au contact de Bakshi. Via cette galerie de personnages grotesques et ridicules, il est évident que Blake Edwards se moque surtout d’un certain milieu du cinéma qu’il connaît bien.

Le final sous forme d’apothéose délirant représente une victoire – presque une revanche – des éléments exogènes sur le biotope fermé et protégé du nabab hollywoodien. De manière totalement invraisemblable, les gaffes commises par le « perturbateur » Bakshi mènent à un dérèglement généralisé de la fête, qui dégénère et tourne à un jeu de massacre très drôle avec l’arrivée impromptue de la fille de la maîtresse de maison et ses amis contestataires. L’éléphant peinturluré qu’ils trimbalent avec eux (!) symbolise alors presque littéralement le deus ex machina sonnant le triomphe de Bakshi, pour lequel cet animal, visage du dieu hindou Ganesh, est évidemment sacré. Le lendemain matin, il quitte alors les lieux d’une nouba qui restera dans les annales tel un héros de film d’action : dans une voiture de sport, aux bras d’une jolie fille, laissant derrière lui un décor en ruine. Quelle fiesta, mes aïeux !

Synopsis : Commettant gaffe sur gaffe, un acteur indien de second ordre compromet le tournage du film pour lequel il avait été engagé. Son nom se retrouve par erreur parmi ceux des invités d’un magnat des studios hollywoodiens. Au cours de la réception, il multiplie les gaffes et les maladresses.

La Party : Bande-annonce

La Party : Fiche technique

Titre original : The Party
Réalisateur : Blake Edwards
Scénario : Blake Edwards, Tom Waldman et Frank Waldman
Interprétation : Peter Sellers (Hrundi V. Bakshi), Claudine Longet (Michèle Monet), Gavin MacLeod (C.S. Divot), Steve Franken (Levinson), J. Edward McKinley (Fred Clutterbuck), Fay McKenzie (Alice Clutterbuck), Denny Miller (« Wyoming Bill » Kelso)
Photographie : Lucien Ballard
Montage : Ralph E. Winters
Musique : Henry Mancini
Producteur : Blake Edwards
Société de production : The Mirisch Corporation
Durée : 99 min.
Genre : Comédie
Date de sortie : 13 août 1969
États-Unis – 1968

Quand la Fête couvre la Faucheuse: Scream

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11 nominations, 11 victoires aux Saturn Awards, au festival de Géradmer, aux Cahiers du cinéma, au Fangoria Chainsaw dès sa sortie. Scream a raflé toutes les récompenses et pour cause, ce film est une bouffée d’air frais dans le genre de l’horreur. Il réalise l’exploit de mêler hommage et renouveau dans le genre. Mais il est encore plus intéressant pour la tournure que prennent ses événements, notamment pendant une fête…

La fête a toujours été synonyme de joie, de détente, de réunion, et elle est même le dénouement heureux de la plupart des films. Par exemple, le mariage à la fin des contes de fées clôt l’histoire en montrant une héroïne au sommet. Dans les films adolescents, c’est lors de fêtes et de bals que les crushs sont révélés et assumés ou que la némésis de nos héros est en disgrâce. Peu de films dérogent à cette règle du bonheur. Mais il y en a qui font de la fête le lieu d’action principal du film et inversent les codes précédents. C’est le cas du premier volet de Scream de Wes Craven, sorti en 1996.

L’histoire commence par le meurtre sauvage de deux adolescents dans une petite ville de Californie. Le meurtrier ne s’arrête pas là, et commence à harceler sa prochaine victime, la jeune Sidney Prescott qui traîne un lourd traumatisme lié à sa mère. C’est au cours d’une soirée que tout dérape et où les masques tombent.

Écrit par Kevin Williamson et réalisé par Wes Craven, le film a échappé de peu à la censure que lui réservait Harvey Weinstein, notamment concernant la violence et le sang. Le scénariste n’est autre que l’auteur de Scream 2, suite excellemment réussi, et de  Souviens-toi…l’été dernier. Il a aussi travaillé sur la série Vampire Diaries et Scream.

Sidney Prescott est interprétée par Neve Campbell (House of Cards, Medium, Mad Men, Sexcrimes, The craft) , sa meilleur amie Tatum Riley est interprétée par la jeune Rose McGoman (Planet Horror, Charmed, Jawbreaker) . Son petit-ami Billy Loomis est interprété par Skeet Ulrich (Riverdale) et son complice Stuart Macher est interprété par Matthew Lillard (She’s all that, The good wife, Supernatural, Twin Peaks,Scooby-Doo) . Le « je-sais-tout » du film d’horreur, Randy Meeks, est incarné par Jamie Kennedy (Roméo+Juliet, Ad Astra, Lucifer). Le sympathique Dewey Riley est interprété par David Arquette et Courtney Cox (Friends) est l’énervante et égoïste Gale Weathers.

Dans cette courte analyse, nous essayerons de dire comment la fête devient complice du meurtrier dans ce film d’horreur ingénieux et original.

 

La fête comme lieu du crime 

Dans certains longs-métrages, la fête peut être le lieu du crime, mais ce qui est intéressant dans Scream est que la fête n’est plus un événement du schéma narratif mais qu’elle devient le cadre spatio-temporel de celui-ci. En somme, la fête n’est pas un événement déclencheur, ni le climax ou le dénouement, mais tout cela en même temps : Sidney Prescott va à la fête, donc elle déclenche la rage meurtrière du Masque. Elle vit des péripéties qui ont à voir de près ou de loin avec le meurtrier et quasiment tous les événements majeurs de l’histoire se déroulent à cette dite fête.

La soirée est étrange car presque tous les meurtres dramatiques y ont lieu. Celui de Tatum amorce la tragédie et jusqu’à la fin, très peu de personnages évitent la mort, pendant que d’autres s’amusent.  Meeks y échappe de peu et Dewey est sauvé grâce à sa popularité auprès du public. Mais sinon, presque tous les personnages meurent dramatiquement et douloureusement, le masque frappant comme la faucheuse qu’il est, n’épargne jamais sa victime. En plus de cela, il semble que le lieu exerce une sorte de pouvoir sur les tueurs. En effet, étant parmi les invités, ils se fondent dans la masse et on ne les soupçonne pas une seconde (sauf le spectateur bien entendu). Il y a tellement de lieux où ils peuvent se cacher, agir, cacher leurs costumes, revenir sans qu’on ne les soupçonne. Par exemple Tatum n’est découverte par Sidney que bien plus tard dans la soirée lorsqu’elle essaye d’échapper à l’un des deux tueurs.  Ainsi, nous avons droit à un massacre en une seule soirée.

Donc, la fête est le cadre spatio-temporel et pas seulement un des événements du schéma narratif. C’est l’espace où tous les meurtres emblématiques sont commis. C’est l’endroit où une tragédie prend forme mais aussi là où elle s’arrête (au moins dans ce premier volet).

 

La fête comme lieu d’initiation

Dans les films adolescents, les soirées sont connues pour être toujours réussies grâce à trois ingrédients : ambiance fun, boisson coulant à flot…et premières expériences sexuelles.

Scream reprend cette tradition.  Sidney a sa première fois avec son petit-ami Billy Loomis pendant la soirée. Cette expérience est récurrente dans les films adolescents mais elle est aussi tournée en dérision. L’héroïne gagne avec cette première expérience de l’instinct et de la force. Cela va contre l’idée de « perte » classique (de la virginité et de la vie en général dans le film d’horreur). C’est comme si cela lui ouvrait les yeux, et notamment sur Billy qui se révèle très étrange dans son comportement.

En plus de cela, c’est aussi le moment où elle y apprend la vérité sur le meurtre de sa mère. Aussi tragique que cela puisse être, cela lui permet d’enterrer le souvenir et le trauma de ce personnage qui est à l’origine du harcèlement de Sidney dans quasiment toute la quadrilogie. Malheureusement, Sidney apprend que c’est Billy le meurtrier par pure vengeance.

 

La perte de l’innocence de l’héroïne

Pour compléter le cycle de l’horreur, Sidney est obligée de tuer Billy qui tout au long du film semble increvable. A ce titre, elle n’est plus innocente, puisqu’elle a commis un meurtre.

Cette tournure n’est pas inintéressante dans la mesure où elle va contre la théorie de Meeks où les femmes qui ne sont pas « pures » dans les films d’horreur sont les victimes du tueur. Par exemple, dans Carrie au bal du Diable de Brian de Palma sorti en 1976, c’est Chris, la némésis de l’héroïne qui meurt assassinée par Carrie elle-même. Celle-ci est sexuellement active et en use comme argument pour obtenir ce qu’elle veut. Dans Halloween de John Carpenter, sorti en 1978, le personnage de Lynda Von Der Klok est tué quelque peu après l’acte par Michael Myers.

Dans Scream, nous sommes aux antipodes du film d’horreur. Sidney n’est plus vierge ET s’en sort en vie. Ce sera même là son premier meurtre mais ce sera la dernière fois où elle sera une sorte de « demoiselle en détresse ». Sidney a un grand intérêt car elle est une héroïne active, sauvée par elle-même et potentiellement par Gale, l’autre seul personnage féminin de la saga encore vivant à la fin.

Il est donc évident que la fête est un lieu important d’initiation sexuelle, mais aussi de vie. À partir de là, Sidney n’est plus la même car elle n’est plus une petite fille à cause des actes qu’elle a subie et qu’elle a commis.

 

Une couverture parfaite pour la Faucheuse

La musique élevée, les rires, et la désinhibition font de la fête un lieu rêvé pour un tueur en série comme le masque. En effet, la nature sanglante des meurtres serait démasquée en moins de deux minutes dans un lieu calme, mais dans un lieu reculé ou à une soirée aussi bruyante et peuplée, le(s) tueur(s) pouvaient prendre leur temps pour commettre la sale besogne. Il est d’ailleurs frappant d’avoir d’un côté l’insouciance et la joie, et la douleur et la mort, parfois séparés par un simple mur.

Dans un sens, la fête devient un cinéma comportant trois dimensions:

  • la première est la dimension réelle, où les invités regardent un film sur une scène de crime à venir.
  • la seconde est la dimension imaginaire, où le film se joue.
  • la troisième est la nôtre, les spectateurs qui regardons un film d’horreur, où des gens regardent un film d’horreur, pendant qu’une scène d’horreur prend place…

Au même moment où Tatum est en train de se faire assassiner, les autres regardent des films d’horreur. Et au même moment où Meeks explique le destin d’une héroïne vierge à ses amis, Sidney est en train d’avoir ses premiers rapports avec l’un des tueurs, Billy. Et le répit sera court car elle va bientôt se faire attaquer.

Par la suite, un événement macabre ayant lieu sur la pelouse du lycée convainc les adolescents de quitter la soirée pour aller l’admirer. La fête est finie dans le sens où le silence s’installe, mais nous avons l’impression qu’elle continue car elle ne s’arrête pas de fonctionner ou au moins les dynamiques qu’elle a enclenché ne s’arrêtent pas. Tous les ingrédients sont encore là : l’alcool, le lieu, le désordre des jeux et des films regardés, de la nourriture consommée, l’ébriété… Mais paradoxalement, elle semble paralyser le pouvoir des tueurs. À partir de là, personne ne meurt réellement à l’intérieur de la maison. Dewey, Meeks, Billy et Gale ne sont que blessés. Le seul qui meurt est à l’extérieur et c’est Kenny, le caméraman de Gale. Bien plus tard, elle se retourne contre eux en devenant le lieu où Stu et Billy sont châtiés.

 

Une ressemblance frappante avec Masque de la Mort Rouge d’Edgar Allan Poe

Dans le récit de l’écrivain américain, une fête se tient pendant ce qui ressemble à une épidémie. Le prince d’une seigneurie organise un bal costumé où il invite d’autres seigneurs, croyant que derrière les épais murs de sa forteresse, il serait protégé. Mais la Mort Rouge s’invite sans qu’on ne sache comment cela arrive. Et tous les invités meurent. Cette fête comporte « des bouffons, des improvisateurs, musiciens » et le vin y coule à flot.

Les similitudes entre le récit de Scream et la nouvelle sont incroyablement proches. Dans le récit, les symptômes de la maladie ressemblent à ceux que les tueurs passent aux victimes: de grands taches écarlates couvrent les uns et les autres. La Mort Rouge elle-même est décrite comme « un inconnu grand et décharné » enveloppé d’un suaire et portant un masque. Son vêtement est couvert de sang.

Dans la façon de procéder, le Masque et la Mort Rouge sont aussi pareils, cette dernière est décrite comme étant « venue comme un voleur de nuit » ayant un « Audace insensé » et passant à « deux doigts du prince ». Cela ne rappelle-t-il pas l’audace de Billy et de Stuart qui tuent sans problèmes en entrant par effraction? La Mort Rouge fait son apparition pendant le Bal Masqué (une fête) et des masques y tourbillonnent « dans « l’insouciance lointaine » comme dans Scream les adolescents regardent le film mangent et boivent.

Lorsque les invités voient la Mort Rouge, ils réagissent ainsi, avec « des bruits de terreur, d’horreur et de dégoût » et lorsqu’ils sont contaminés et décimés rapidement par cette peste, voici ce qui leur arrivent: « chacun mourut dans la posture désespérée de sa chute. » Et finalement,  « les ténèbres et la ruine et la mort rouge établirent sur toute chose leur empire illimité. » Il va sans dire que la posture des morts dans Scream pourrait être décrite pareillement, et qu’à la fin du film, la scène pourrait être décrite de façon similaire.

Faire un parallèle entre cette nouvelle de 1842 et ce film de 1996 est intéressant car nous pouvons voir des ressemblances frappantes, et Scream pourrait sans conteste n’être qu’une adaptation audacieuse de cette nouvelle fantastique du XIXe siècle.

Conclusion

Au delà de la dimension Slasher de Scream, son intérêt réside assurément dans la mise en scène d’un lieu de fête et de joie partagée comme un lieu d’horreur multi-dimentionnel, dépassant un simple événement du schéma narratif traditionnel. La fête devient le cadre spatio-temporel de l’histoire et englobe une majeure partie des événements du schéma narratif. Elle est aussi le lieu qui couvre le meurtre, et à double tranchant, celui sur lequel ils vont périr.

En plus d’être un hommage au cinéma d’horreur en citant des références à celui-ci, Scream affirme de nouveaux standards du film d’horreur en mettant en scène des héroïnes plus fortes et affirmées, qui ne sont plus des victimes passives, et en mettant en scène des héros plus nuancés, moins flamboyants, voire qui sont les vrais criminels de l’histoire. La résolution est revisitée pour équilibrer une histoire où la moralité des personnages n’est plus ce qui les sauvent, mais leur comportement sur le moment, rendant l’histoire plus attractive, car réaliste.

Coïncidence ou inspiration inconsciente, le parallèle entre Scream et une nouvelle fantastique du 19e siècle relatant une fête qui elle aussi tourne mal est aussi intéressant que le suggèrent les diverses similitudes trouvées durant cette analyse.

Fiche Technique:

Réalisateur: Wes Craven
Scénariste: Kevin Williamson
Directeur de la photographie: Mark Irwin, Peter Deming
Musique: Marco Beltrami
Costumes : Cynthia Bergstrom
Durée: 111 minutes
Langues: Anglais
Année: 1996

Sources pour rédiger cet article:

Kevin Williamson -wikipédia- ; Scream –wikipedia– ; le masque de la mort rouge -wikipedia- ; Le chat noir et autres nouvelles, Edgar Allan Poe, lu  par Jacques Bonnaffé -audiobook éditions Gallimard- image –imdb

The Deep House, d’Alexandre Bustillo et Julien Maury

Aller voir en pleine phase de déconfinement un film dont l’essentiel de l’action se déroule dans une maison cadenassée, au fond d’un lac, à suivre des personnages masqués dont la capacité respiratoire va en se réduisant ne relève-t-elle pas du masochisme caractérisé ? La question subsidiaire étant : en plus de s’infliger un film asphyxiant, notre peine n’est-elle pas alourdie par un scénar (sonar) mal ficelé ou des héros profondément soûlants ? Un peu des deux mon capitaine. The Deep House d’Alexandre Bustillo et Julien Maury tient longtemps la barre avant de sombrer dans le dernier quart d’heure.

Pour autant, cette Deep House est loin d’être nullissime. D’abord parce que la réalisation, techniquement parlant, est quand même une tuerie. Il ressort de la première demi-heure d’immersion une poésie visuelle et une atmosphère fantastique plutôt réussie. De fait, le film réutilise à la perfection les codes des youtubeurs spécialistes de l’exploration urbaine que sont Tina et Ben. Autrement dit, il y a de l’urbex dans l’eau.
Ensuite, parce que le film semble s’amuser avec la plupart des clichés propres aux films de maisons hantées, plaçant ici le jump scare incontournable, là les distorsions optiques et sonores (accentuées ici par l’environnement aquatique) ou encore la poupée sanglante (et flottante) de service.
Jusque là tout va bien (! spoiler dans le prochain paragraphe !)

Sauf qu’au lieu de tenir cette ligne du fantastique jusqu’au bout, à la façon d’un récit lovecraftien -suggéré par la devise de la demeure : «N’est pas mort ce qui à jamais dort »-, le film dans sa dernière partie s’enfonce irrémédiablement dans un grand n’importe nawak. Là où le scénario réussissait jusqu’à présent à naviguer entre deux eaux avec une certaine justesse, la dernière demi-heure se noie dans une accumulation de poncifs. Confrontés aux difficultés d’un escape room en mode sous-marin, aux manifestations terrifiantes d’une maison hantée, à l’adversité de ce qui ressemble à des zombies, le tout dans la maison d’un tueur sadique porté sur le satanisme, on se dit que nos deux plongeurs prennent quand même un peu cher, peuchère.

On ne s’attend plus pour compléter le tableau qu’à voir débarquer les sœurs jumelles de Shining (avec la baigneuse de la chambre 237 ?), la Créature du lac noir ou tant qu’à faire Cthulhu en personne.
Bref, pour 10 euros pas sûr qu’il faille le recommander pas mais pour 4, pourquoi pas !

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre original : The Deep House
  • Réalisation et scénario : Alexandre Bustillo et Julien Maury (traduction en anglais : Julien David et Rachel Parker)
  • Musique : Raphaël Gesqua
  • Décors : Hubert Pouille
  • Costumes : Alice Eyssartier
  • Photographie : Jacques Ballard
  • Montage : Baxter
  • Production : Clément Miserez
Coproduction : Cloé Garbay et Jean-Charles Levy
Production déléguée : David Giordano
  • Sociétés de production : Radar Films ; Apollo Films, Forecast Pictures et Logical Pictures (coproductions)
  • Société de distribution : Apollo Films
  • Pays d’origine : France
  • Langue originale : anglais
  • Format : couleur
  • Genres : horreur, thriller
  • Date de sortie : 30 juin 2021
Note des lecteurs0 Note
3.5

Spring Breakers de Harmony Korine : la fête des sens

Spring Breakers de Harmony Korine est un film clivant qui s’appuie sur des bases trop peu consensuelles pour plaire à tout le monde. En faisant l’apologie du Spring break, une fête plutôt excessive et assez vide de sens, il réussit pourtant à dépeindre une jeunesse américaine en perte de vraies valeurs tout en donnant à voir une certaine forme de joie pure, d’amusement absolu qui n’est pas désagréable à suivre.

 

Synopsis :  Pour financer leur Spring break, quatre filles aussi fauchées que sexy décident de braquer un fast-food. Et ce n’est que le début… Lors d’une fête dans une chambre de motel, la soirée dérape et les filles sont embarquées par la police. En bikini et avec une gueule de bois d’enfer, elles se retrouvent devant le juge, mais contre toute attente leur caution est payée par Alien, un malfrat local qui les prend sous son aile…

 

The Bling Ring

Intégrer Spring Breakers de Harmony Korine dans une rétrospective consacrée à la fête au cinéma pourrait relever d’un contresens. Ce film pop lumineux est en effet autant macabre que festif. Le cinéaste a une démarche critique en filmant ce summum de l’hédonisme américain, du point de vue d’étudiants étranglés d’avance par des dettes aussi abyssales qu’irréfléchies. Un exutoire facile, le Spring break a une puissance cathartique non négligeable, et les extraits de beuveries réelles en séquence introductive, avec des extras mais surtout de vrais spring breakers, sont hypnotisants de surréalisme. A la limite du found footage, ils donnent le ton d’une fête justement sans limite.

C’est la fête, la méga fête, mais une fête triste, qui d’ailleurs commence de manière dramatique. Les quatre jeunes filles qui seront au centre du métrage viennent de milieux américains très traditionnels. Dans une ville moyenne du Midwest noyée sous la pluie, Faith (Selena Gomez) passe ses temps libres avec un groupe religieux animé par un coach au look d’instructeur militaire légèrement facho. Les trois autres, de jolies blondes, sont ce que les américains eux-mêmes traiteraient de white trash en puissance. Sous l’œil désapprobateur de Faith, elles rassemblent l’argent qu’il leur faut grâce à un casse minable au pistolet à eau, et avec une voiture volée à un de leurs professeurs. Cette scène rajoute d’ailleurs un sou dans le crin-crin de la démonstration que Korine semble vouloir faire quant à la vacuité et à la bêtise potentielles de ses jeunes compatriotes.

Quand les jeunes californiennes arrivent à « St Pete », le Saint Petersbourg qui se trouve dans  la baie de Tampa en Floride, véritable haut lieu de Spring break s’il en est, elles semblent transformées. Le cinéaste les installe dans une imagerie aux couleurs vives, celles de leur American dream. Ne disent-elles pas d’ailleurs à leurs proches, au téléphone, qu’elles se sentent bien dans ce voyage, qu’elles s’y sont cherchées et qu’elles s’y sont trouvées ? Croyant que l’abus de sexe, de drogue et de Britney Spears, le tout arrosé d’alcool coulant à flots est la quintessence de tout étudiant qui se respecte ?

Harmony Korine transcrit très bien ce grand écart, ce désir d’appartenance, notamment avec la pieuse Faith qui semble en panique devant cette débauche. Le propos est renforcé par le fait d’avoir embauché trois comédiennes de l’écurie Disney, Selena Gomez donc (Faith), Vanessa Hudgens (Candy), Ashley Benson (Brit), ainsi que sa femme Rachel Korine (Cotty). Hauts symboles de « bisounoursland », les actrices représentent accessoirement une idée ingénieuse pour démocratiser son film, lui qui n’a pas la réputation de faire des films pour tous publics.

Quand James Franco, qui a collaboré étroitement avec Korine sur ce Spring Breakers, entre en scène, la fête prend une tournure bien différente. Alien, car c’est ainsi que le personnage se nomme, est un rappeur blanc (largement inspiré du rappeur floridien DangerRus), mais surtout un « gangster cosmique », comme le dit Korine lui-même. Alien s’achète littéralement les quatre amies mises par hasard sur son chemin au commissariat de la ville. La première soirée de Spring break fut la dernière pour les filles, vite  embarquées par la police avec d’autres après une nuit arrosée, poudrée, destroy. Alien paie la caution, pour le  désenchantement total de Faith qui finit par se rendre compte que le grand écart avec sa foi religieuse est impossible. Pour les trois autres, le mode de vie proposé par Alien est par contre un bonheur : de l’argent à flots, des armes, de l’adrénaline, et surtout la fête non-stop. Le tout dans une imagerie pop, acidulée, presque enfantine, avec en point d’orgue cette scène iconique faite d’un montage de casses armés perpétrés par Alien et les filles,  sur fond du personnage de Franco au piano qui interprète affreusement Everytime de Britney Spears.

Il y a beaucoup à dire sur Spring Breakers de Harmony Korine. L’image de la femme, en bikini toute la sainte journée, sans parler de la nuit, mais aussi paradoxalement une sorte d’émancipation de ladite femme (« C’est ma vie, j’en fais ce que je veux »). L’absence d’un scénario consistant, voire de personnages fortement caractérisés, pourraient aussi prêter à discussion : on ne sait pas pourquoi les filles en arrivent à épouser le mode de vie d’Alien avec autant de facilité. Mais Korine n’a clairement pas fait ce film pour cela. Nous sommes davantage dans un film sensoriel, avec le dubstep de Skrillex comme musique de fond, et la drogue comme moteur.

En transverse, on a quand même une lecture possible de Spring Breakers par rapport à la perte de repères de tous ces jeunes américains en manque de valeurs. Sous ses airs de fêtarde, l’Amérique est malade de son avidité, de sa violence, de son matérialisme (voir la fameuse scène « Look at my shit » où Alien exhibe aux filles médusées son arsenal, des tombereaux de billets de banque et même ses shorts et ses T-shirts de toutes les couleurs). La fête, c’est aussi ça, nous dit Korine, cette géante société de consommation, jamais en veille, « On repeat » comme le DVD de Scarface dans la chambre d’Alien …

Mais par-dessus tout, Spring Breakers est une vraie ode à la fête des sens, l’apologie du bon temps, sans jugement et sans tabou. Une fête universelle, et presque abstraite, où les êtres humains ne sont finalement que des figurants.

 

Spring Breakers – Bande annonce

 

 

Spring Breakers – Fiche technique

 

Titre original : Spring Breakers
Réalisateur : Harmony Korine
Scénario : Harmony Korine
Interprétation : James Franco (Alien), Selena Gomez (Faith), Vanessa Hudgens (Candy), Ashley Benson (Brit), Rachel Korine (Cotty), Gucci Mane (Archie)
Photographie : Benoît Debie
Montage : Douglas Crise
Musique : Skrillex, Cliff Martinez
Producteurs: David Zander, Chris Hanley, Charles-Marie Anthonioz, Jordan Gertner, Coproducteurs : Susan Kirr, Mike Weber
Maisons de production : Muse Productions, O’ Salvation, Radar Pictures, Division Films, Iconoclast Films
Distribution (France) : Mars Films
Récompenses :  Nombreuses nominations et récompenses
Durée : 194min.
Genre : Drame
Date de sortie :  06 Mars 2013
Etats-Unis | France – 2012

Eyes Wide Shut : la fête comme purgatoire

Dans Eyes Wide Shut, la fête est un venin difficile à extraire. Une idée qui vampirise l’esprit quitte à faire basculer hors de la réalité. Un monde où l’onirisme et la frayeur ne font qu’un. 

La fête au cinéma peut sentir l’énergie adolescente (la trilogie de l’Apocalypse adolescente de Gregg Araki), le désir qui s’annonce (La Vie d’Adèle ou Mektoub My love), peut devenir vengeresse (Carrie au bal du diable), amener l’horreur (Climax), suinter la mélancolie (Oslo 31 août ou Eva en août), dégager une force communautaire (Les Ogres), faire battre le coeur de la vie (Matrix Reloaded), être solennelle et majestueuse (Le Parrain) ou même devenir limite cathartique (Huit et demi ou La Dolce Vita). Elle n’a pas qu’une seule façon de se mouvoir mais prend la forme de ses personnages. En famille ou avec des amis, avec des inconnus ou seul, avec l’être aimé ou un amant d’un soir, la fête au cinéma n’est pas seulement un indicateur de festivité, de chaleur humaine ou ne s’apparente pas seulement à un climax pour qu’un film puisse sortir de ses gonds. 

Elle est une échappatoire, un moment suspendu ou prolongé d’une émotion qui s’accroit. D’une tension qui s’achemine. Qu’on utilise une musique à haute intensité comme chez Xavier Dolan ou que l’espace soit d’une dorure outrancière comme chez Baz Luhrmann, elle est protéiforme et devient parfois un point de bascule où le scénario ne pourra pas revenir en arrière. Qu’elle se finisse en larmes ou en sang, par des éclats de rire ou des cris de disputes, c’est l’une des séquences les plus humaines que le cinéma peut capter par le biais de son cadre, qui en dit parfois autant sur son environnement que sur celui qui la regarde. 

Un film comme Eyes Wide Shut, par exemple, est un film où la fête ne s’interrompt presque jamais : même si elle s’avère terminée, elle trotte incessamment dans la tête de son personnage principal, et dans celle du spectateur, errant dans les rues new-yorkaises après que sa femme lui a avoué avoir déjà pensé à un autre homme. Dans le film de Kubrick, les banquets lumineux où la haute société danse pour mieux s’agripper, les douces mélodies de bar à jazz, les orgies sectaires et les petites incartades avec des filles d’un soir ou les frivolités perverses dans de vulgaires marchandages incestueux font le sel et l’horreur d’une œuvre étant le portrait mental d’un homme qui avait tout et qui ne semble plus maître des autres ni de ce qu’il a construit : est-il maître de ses fantasmes et de son inconscient ? 

Accentué par une mise en scène opulente et majestueuse, Eyes Wide Shut prends le pouls de cette bourgeoisie déambulant dans de vastes appartements où la culture, les connaissances et la réussite comblent les murs. Mais derrière cette façade, l’une des premières fêtes du film, un banquet de Noël luxuriant, va commencer à faire se fissurer un couple qui semblait sans failles. Dans un décor élégiaque, où l’on se croirait dans une fête à la Gatsby le magnifique, lui drague deux jeunes femmes aux intentions bien affichées, et elle se fait vamper par un homme dont l’élégance est proportionnelle à la crudité de ses envies. Entre une scène de danse lascive sous alcool, et une réanimation d’une jeune femme sous drogue (ou sous emprise), c’est le dessin d’une bourgeoisie qui souhaite sortir de son cadre, ou du cadre qu’on veut bien lui donner, celle qui a ce qu’elle veut, qui utilise sa domination sociale voire patriarcale mais qui s’ennuie de façon éhontée, se croyant immortelle, et qui d’un claquement de doigts peut changer de visages tout en ayant peur de l’inconnu. Inconnu qui pourrait les faire basculer de rang. 

Eyes Wide Shut, c’est l’esprit de la nuit, ou la nuit de l’esprit, qui telle une araignée tisse sa toile dans l’imaginaire d’un couple beau, riche et aux allures parfaites. Mais lui semble si sûr de lui et sûr de la conception qu’il a de la vie et de la femme. Car la fête, au-delà de son aspect narratif, est un fil rouge, qui pose une question au personnage de William : ai je compris la femme de ma vie ? Moi, médecin, qui ausculte et qui soigne, qui pense peut-être détenir un pouvoir divin entre mes mains, ai-je saisi les velléités de la personne avec qui je fais ma vie ?  

C’est alors que le film, aux multiples mystères et aux nombreuses pistes de lectures, toutes aussi valables les unes que les autres, puise sa force dans sa critique d’une bourgeoise et d’une certaine forme de morale. Moins politique, moins frondeur et moins violent qu’une œuvre telle que Salo et les 120 journées de Sodome, Eyes Wide Shut se questionne lui aussi sur l’idée de désir ou de non-désir, s’aventure dans les fantasmes inavoués ou imaginés par ses personnages, pour perforer cette dualité entre l’inconnu et l’identité. Par quoi sont-ils identifiables? Franchissent-ils la ligne rouge? Sont-ils dans la norme que leur rang social leur confère ou sont-ils eux aussi des marginaux aux déviances bien ancrées dans une certaine forme de réalité? 

La fête dans Eyes Wide Shut n’est jamais folklorique ou festive dans sa connotation rassembleuse : elle dévie les gens de la trajectoire que la société leur donne, les pousse à changer de certitudes et se veut dangereuse. Elle est ténébreuse, vicieuse, presque mortifère, jonchée par le poids d’une morale religieuse patriarcale (la violence faite aux femmes qui inonde le film). Kubrick aime utiliser l’épouvante, une épouvante presque lynchienne, pour amener le film dans ses retranchements. La scène centrale, dans un vaste château, aux orgies et rites sectaires qui se fondent dans un décor victorien, avec ce fameux plan séquence où le sexe devient une représentation libertine, froide, silencieuse et théâtrale, est l’épicentre du film.

La fête est masquée, sexualisée, organique, sans émotion, lieu où les corps s’expriment mais où l’identité se dissimule derrière l’apparat. Kubrick ne pointe à aucun moment du doigt le monde de la nuit ou des fêtes : il s’interroge sur les vestiges d’une caste moribonde qui se calfeutre dans les transgressions mais pour échapper à quoi ? Un corps social qui se terre derrière des valeurs familiales nobles, épousant ces dernières plus par mimétisme sociétal que par pur cadre de vie fondé. Que cela soit dans ce monde bourgeois ou dans le couple lui-même, le remède ne tient qu’en un seul mot, comme l’indique le personnage d’Alice dans le dernier dialogue du film : baiser. Ici commence peut-être la fête. 

Gagarine : l’appel du ciel

Alors que les salles de cinéma viennent de réouvrir, le cinéma français nous abreuve d’excellents films. Après La Nuée, Médecin de nuit ou même Slalom, c’est au tour de Gagarine de nous éblouir avec ce conte social filmé par le prisme de l’aventure spatiale. 

Gagarine, dans un mouvement perpétuellement vertical, avec d’un coté un bâtiment de cité qui doit s’effondrer en emmenant de nombreux souvenirs avec lui, et de l’autre, une jeunesse qui tente de s’élever vers un avenir qu’elle souhaite étoilé, fait le pont entre un périple social habité par la solidarité et l’envie de construire avec les prémices du rêve spatial. Entre l’envie de certains de rester sur Terre, de se battre pour le moment présent, de faire pousser des racines sociales et territoriales qui sont les leurs et cette sensation d’apesanteur qui happe les vestiges d’une banlieue comme si cette dernière était un vaisseau composé de capsules spatiales, le film ne privilégie aucun des deux versants, pour au contraire les faire cohabiter avec perfection. 

Que cela soit par le biais de sa mise en scène aérienne, son sublime mixage sonore en adéquation avec son ambition ou même sa bande sonore qui rappelle les derniers Ad Astra ou même d’autres grosses écuries américaines que sont par exemple Interstellar, Fanny Liatard et Jérémy Trouilh trouvent facilement le juste milieu et la recette parfaite pour sublimer cette recherche de réalisme qui se répercute avec le regard du jeune Youri imprégné par l’envie d’évasion qui rappelle parfois celui d’Alain Damasio. Youri aime son quartier et fait tout pour rénover les artères de sa cité afin que cette dernière ne disparaisse pas, lui faisant espérer revoir sa mère mais aussi voir toute une communauté respirer et vivre « confortablement ». 

Sans vouloir minimiser quoi que ce soit ou dévaler toute représentation, Gagarine est un peu « l’anti » Bac Nord ou Les Misérables. Un film qui parle de solidarité, de débrouille dans la misère sociale, d’une jeunesse qui se bat pour ses ainés, qui sans fermer les yeux sur les conditions de vie déplorable de certains habitants (le père de Houssam), des abandons familiaux (Youri), des violences étatiques et systémiques présentes (le délogement de la famille de Diana), le quotidien de ces quartiers avec les petits dealers du coin (le personnage presque burlesque mais mélancolique de Dali), et arrive à faire naître une poésie aussi naturaliste que stellaire grâce à son détachement de la réalité. 

En ce sens, la séquence de l’éclipse est l’une des plus belles du film : cette entraide vivante, le sourire aux lèvres, d’une communauté apaisée et fédérée. Même si ces moments s’avèrent éphémères, ils méritent d’être vécus. Mais ce qui dénote dans Gagarine avec les films précités juste au-dessus, ce n’est pas seulement la différence de traitement autour de la population mais aussi et surtout sur la représentation architecturale de la banlieue : là où Les Misérables ou même des films comme le non moins très bon Frères Ennemis scrutent les ruelles de cité comme des affres tentaculaires où les violences sociale et physique peuvent se trouver à chaque périmètre, Gagarine filme avec grâce les contours d’un quartier qui mérite de l’attention, autant humaine que structurelle. 

Porté par sa caméra mouvante, le regard des deux cinéastes est malgré tout toujours à hauteur d’homme, notamment celui de Youri ou Diana. Que cela soit à travers sa première partie, plus communautaire, documentariste et sa deuxième, plus solitaire, fantastique et introspective, Gagarine n’en oublie jamais les fondements de ses intentions : filmer l’émotion débordante d’une jeunesse qui souhaite juste réaliser ses rêves. 

Bande Annonce – Gagarine

Synopsis : Youri, 16 ans, a grandi à Gagarine, immense cité de briques rouges d’Ivry-sur-Seine, où il rêve de devenir cosmonaute. Quand il apprend qu’elle est menacée de démolition, Youri décide de rentrer en résistance. Avec la complicité de Diana, Houssam et des habitants, il se donne pour mission de sauver la cité, devenue son  » vaisseau spatial « .

Fiche Technique – Gagarine

Réalisation : Fanny Liatard et Jérémy Trouilh
Scénario : Fanny Liatard, Jérémy Trouilh, Benjamin Charbit
Casting : Alséni Bathily, Lyna Khoudri, Jamil McCraven, Finnegan Oldfield
Durée : 1h38 minutes
Genre: Drame/
Date de sortie : 23 juin 2021 (Haut et Court)

 

La Fine Fleur de Pierre Pinaud : à fleur de Frot

Conte rural poétique ou feel-good movie à la française porté par la fantaisie coquette d’une Catherine Frot toujours rayonnante, La Fine Fleur de Pierre Pinaud (Parlez-moi de vous) distille un charmant parfum bucolique. 

Rosiériste passionnée et perfectionniste, Ève Vernet (Catherine Frot) est au bord de la faillite, sur le point d’être rachetée par un riche concurrent aussi puissant qu’exécrable (Vincent Dedienne). Tout se bouscule lorsque Fred, Samir et Nadège, trois employés en insertion sans aucune compétence horticole, débarquent dans la petite exploitation familiale sous l’impulsion de Véra (Olivia Côte), la fidèle adjointe d’Ève. Alors que tout les sépare, ils s’allient pour remonter la pente et sauver la roseraie. 

Pièce maîtresse de ce second long-métrage de Pierre Pinaud (Parlez-moi de vous), l’excellente Catherine Frot compose une horticultrice indépendante, exigeante, têtue mais attachante, artisane de la vieille école douée d’une personnalité forte dans la continuité des Imogène McCarthery, Hortense Laborie (Les Saveurs du palais) ou autres Marguerite auxquelles elle a déjà prêté sa fantaisie coquette et son charme si singuliers.

Héroïne mélancolique, solitaire, fumant la pipe au son de Dean Martin, Madame Vernet est animée par la promesse faite à son père disparu trop tôt de ne jamais céder le domaine familial, et à travers elle, par l’obsession romantique de poursuivre un rêve qui perpétue la vie. C’est à contrecœur qu’elle engage Fred (le débutant Melan Omerta), un jeune délinquant rejeté par ses parents, pour le former et faire fleurir en lui les vertus d’une vocation nouvelle.

« De nos deux tristesses, un bonheur est né »

En apparence, tout oppose cette gloire déchue, ruinée, très attachée à l’excellence du métier — encore accrochée au souvenir et aux méthodes de travail de son père –, et le voyou de banlieue nonchalant, téléporté malgré lui dans un milieu horticole qui lui est complètement étranger. Pourtant, une improbable complicité ne tarde pas à éclore entre ces deux personnages en crise. La créatrice au grand cœur et son apprenti au nez fin vont s’apprivoiser et partager le fruit de leur collaboration : une nouvelle variété née de deux pétales rares, qui leur permettra de remporter le prestigieux concours de roses de Bagatelle.

En effet, si La Fine Fleur met en scène le processus de sélection, d’hybridation, de mariage et de repiquage très peu montré à l’écran, il s’agit surtout d’une fable rurale attendrissante sur la transmission, l’héritage, le savoir-faire français, l’efflorescence et la beauté des relations humaines. Le chef-opérateur Guillaume Deffontaines (Ma Loute, Jalouse, Tanguy, le retour) y déploie avec délicatesse le champ lexical de la nature, du jardin et des fleurs, laisse s’épanouir dans chaque plan la lumière du monde végétal, faisant de la beauté bucolique de la campagne roannaise l’écrin sensible de cette comédie sociale printanière, colorée et parfumée.

La fluidité du récit l’emporte sur la sobriété du dispositif et le caractère assez convenu du scénario qui peine parfois à dissimuler certaines ficelles (entre poésie et drôlerie, la lutte de la micro-entreprise Vernet contre le gros industriel Lamarzelle, dirigé par un Vincent Dedienne moins à son aise, mène à un happy-end attendu). Peu de surprises, donc, mais un bon rythme d’ensemble, de belles images et quelques trouvailles dans les dialogues qui donnent naissance par bourgeonnement à des personnages emplis d’espoirs et de tendresse.

Sévan Lesaffre

La Fine Fleur – Bande-annonce

La Fine Fleur – Fiche technique

Avec : Catherine Frot, Melan Omerta, Fatsah Bouyahmed, Olivia Côte, Marie Petiot, Vincent Dedienne, Serpentine Teyssier…
Scénario : Pierre Pinaud, Fadette Drouard, avec la collaboration de Philippe Le Guay
Production : Stéphanie Carreras, Philippe Pujo
Photographie : Guillaume Deffontaines
Montage : Valérie Deseine, Loïc Lallemand
Décors : Philippe Chiffre
Costumes : Elise Bouquet, Reem Kuzayli
Musique : Mathieu Lamboley
Distributeur : Diaphana Distribution
Durée : 1h34
Genre : Comédie dramatique
Sortie : 30 juin 2021

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3

Retour de « Search and Destroy » aux éditions Tonkam/Delcourt

Après un premier tome des plus prometteurs, les éditions Delcourt publient, dans la collection « Tonkam », la suite de Search and Destroy, série dans laquelle Atsushi Kaneko revisite le Dororo d’Osamu Tezuka. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le soufflé n’est pas près de retomber.

Missionné par le maire d’Hachisuka, l’inspecteur Yang est sur la trace d’une authentique machine à tuer. Mais pas n’importe qui : c’est le groupe des 48, coupable d’avoir enlevé à Hyaku une partie de ses attributs humains, qui se voit décimé peu à peu. Le premier tome de Search and Destroy avait introduit ce personnage féminin démembré et augmenté par l’ingénierie comme un monstre de film d’horreur : par bribes, à travers des vignettes évocatrices, jusqu’à la révélation complète de son corps. On la retrouve en croisade contre ses ennemis, prêtes à tout pour recouvrer pleinement son humanité. « Ces yeux… à travers eux, tout semble scintiller », affirme-t-elle au début du récit, émerveillée par un sens qu’elle vient d’acquérir. Doro, toujours lucide, lui répond : « Le monde, mieux vaut le zieuter en diagonale pour en garder que le meilleur. »

Difficile de donner tort au petit voleur androgyne. Dans une société partagée entre Hu (pour humains) et Creech (des androïdes), il y a du Blade Runner dans l’atmosphère. Les Creech ont beau faire l’objet d’un arrêté de protection, ils sont envoyés dans des mines inhospitalières, là où aucun humain n’accepterait de passer ne serait-ce qu’une heure de son temps. Exploités sur fond de spéculation sur les matières premières, ils ne semblent tolérés que dans la mesure où ils contribuent à placer la ville d’Hachisuka sur la carte du monde. Les propos du conseiller Murakoshi au Conseil municipal sont édifiants quant à la manière dont une partie de la population les perçoit : « détritus sur pattes », promis à une « mise au rebut », « tas de ferraille »… Dans un argumentaire politique qu’on croirait sorti de la bouche d’un élu d’extrême droite au sujet de l’immigration sont évoqués tour à tour l’insécurité, le chômage, les impôts croissants, autant de choses dont seraient responsables les Creech.

Aussi haletant et spectaculaire que son prédécesseur, ce second tome de Search and Destroy installe la série d’Atsushi Kaneko au rang d’événement. La mise en scène se perpétue dans la radicalité et l’inventivité. Le lecteur est appelé à pénétrer dans un établissement érotique qui s’inspirerait de la série Westworld : aux accoutrements en latex et postures lascives se juxtaposent en effet des expériences en réalité augmentée où un futur évêque peut librement dépenser le denier du culte pour torturer des Creech. La mairie, corrompue et tentaculaire, est entourée d’un mystère qui ne cesse de s’épaissir. Et partout où posent les yeux Doro et Hyaku semblent régner le vice et la perdition.

« Si l’on en croit les Hu, les Creech sont dépourvus de cœur. Leurs émotions ne sont que le fruit de calculs, le résultat de simples algorithmes. » Comme une réponse lointaine, les androïdes organisent une révolte qui justifie le titre de la série. « Il faut traquer nos vrais ennemis, les débusquer, puis les détruire. » La valeur des uns et des autres apparaît de toute façon floue : Doro rêve de s’augmenter avec les prothèses mécaniques de Hyaku. Et cette dernière devient plus vulnérable à mesure qu’elle s’humanise. Ainsi, d’un point de vue purement utilitariste, Creech et Hu semblent s’équivaloir : un humain possède certes des émotions, mais il ressent en contrepartie la douleur, et surtout il ne peut compter sur des pièces de rechange pour rallonger artificiellement sa durée de vie.

Spectaculaire et violent, Search and Destroy n’en oublie pas pour autant de construire son propos : il dépeint un monde sépulcral, intéressé et ségrégationné. Un enfer terrestre dans lequel se fondent parfaitement deux protagonistes finement caractérisés : Doro et Hyaku, personnages-phares d’Osamu Tezuka à qui l’on découvre, avec grand plaisir, une seconde vie riche et passionnante.

Search and Destroy vol. 2, Atsushi Kaneko
Delcourt/Tonkam, juin 2021, 220 pages

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4

« Claude Gueux » : coupable, vraiment ?

Séverine Lambour et Benoît Springer publient aux éditions Delcourt une adaptation en bande dessinée de Claude Gueux, court roman de Victor Hugo paru en 1834. Dans des planches où les dialogues demeurent rares, ils reprennent à leur compte les questionnements de l’auteur français sur la société et la justice.

La dernière page de Claude Gueux, reprenant les mots de Victor Hugo, est édifiante quant aux enjeux de cette bande dessinée : « Voyez Claude Gueux, cerveau bien fait, cœur bien fait, sans nul doute. Mais le sort le met dans une société si mal faite, qu’il finit par voler ; la société le met dans une prison si mal faite, qu’il finit par tuer. Qui est réellement coupable ? Est-ce lui ? Est-ce nous ? » Ce commentaire conclusif n’est rien d’autre qu’une manière d’affirmer les déterminismes sociaux et sociétaux : s’il n’existe aucune fatalité, il reste que certaines réalités sociologiques et civilisationnelles agissent sur les individus comme de puissants incubateurs.

Pour mieux le comprendre, rappelons les grandes lignes du récit, bien connues : Claude Gueux vole un pain pour nourrir sa fille affamée, est incarcéré à la suite de cet acte désespéré et se lie d’amitié avec un détenu nommé Albin, que le directeur des lieux finit par muter sans motif légitime, de manière tout à fait arbitraire. Claude Gueux, qui a un sens aigu de la justice, plaide en vain sa cause après du maître des lieux, avant de condamner à mort ce « méchant homme, qui jouit de tourmenter ». Il fait alors ses adieux à ses codétenus, accepte de se soumettre à leur jugement, leur distribue ses biens matériels et commet l’irréparable. On le sait, Victor Hugo était un célèbre opposant à la peine de mort. Au même titre que Le Dernier Jour d’un condamné, Claude Gueux s’appréhende évidemment comme une énonciation littéraire de ce combat politique. Contraindre, puis punir de mort l’objet de cette contrainte, y tient lieu de double infamie.

Avec une rare économie de dialogues, Séverine Lambour et Benoît Springer parviennent très bien à caractériser les deux principaux protagonistes du récit : Claude Gueux est un artisan dont les affaires vont mal, préoccupé par le sort des siens, qui souffrent de conditions de vie déplorables ; le directeur de la prison, autoritaire, se montre méfiant et envieux de sa popularité auprès des autres détenus, raison pour laquelle il prend le parti de lui infliger une peine aussi radicale qu’injuste. Car, comme l’expriment ceux qui côtoient Claude aussi bien à l’atelier qu’au cachot, « sans la ration d’Albin, il va mourir de faim ». Et sans l’amitié de ce dernier, il va probablement dépérir. Ces deux malheurs affligeant celui que la société a contraint au vol sont parfaitement restitués dans l’album. La faim le tenaille et il ne cesse de la verbaliser. C’est Albin, en partageant ses rations avec lui, qui parvient à l’endiguer. Quant à l’importance des liens qui se sont créés entre les deux hommes, une salve de vignettes représentant la solitude et la peine d’un Claude Gueux désormais privé de son acolyte permet d’en prendre la pleine mesure.

La couverture de l’album contient en germe son programme. On y voit les traits rugueux du directeur surplombant un Claude Gueux manifestement accablé, isolé, diminué au centre d’un vaste décor carcéral. Les dessins de Benoît Springer, très soignés, produisent souvent cet effet suggestif, discret mais réel : ce sont des prisonniers accoutrés à l’identique, alignés comme des endives dans un atelier de confection de chapeaux ; c’est un directeur à la bouche tombante et à l’air dédaigneux ; ce sont des inserts oxymoriques sur la nourriture, chiche et peu ragoûtante, mais si précieuse… Lecture rapide (72 pages peu dialoguées), cette adaptation de Claude Gueux n’en conserve pas moins les reliefs que Victor Hugo avait su, en son temps, lui affecter.

Aperçu : Claude Gueux (Delcourt)

Claude Gueux, Séverine Lambour et Benoît Springer
Delcourt, juin 2021, 72 pages

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3.5

« Tezucomi » : second hommage à Osamu Tezuka

Le second volume de Tezucomi paraît aux éditions Delcourt, dans la collection « Tonkam ». Le principe en est simple : des auteurs et dessinateurs du monde entier déclinent sous la forme d’un chapitre spin-off une œuvre du maître mangaka Osamu Tezuka.

L’idée provient initialement du magazine mensuel japonais Tezucomi, dans lequel des bédéistes de toutes sortes ont pris le parti de revisiter les histoires originales d’Osamu Tezuka. Tonkam/Delcourt, qui rendait déjà hommage au maître mangaka par le biais de prestigieuses intégrales, a décidé d’en publier une version française, permettant au lecteur de découvrir (de manière partielle) la réappropriation de certains récits de Tezuka par des scénaristes et illustrateurs venus des quatre coins du monde.

On trouve dans la première histoire de ce recueil des parentés évidentes avec Search and Destroy, la série hommage d’Atsushi Kaneko, elle-même publiée dans la collection « Tonkam ». « Les Métamorphiques dans la ville » procède en effet à un schisme : parmi les humains se cachent une communauté secrète dont les membres sont dotés de pouvoirs surnaturels et pris en chasse par des milices privées. Un parti pris scénaristique qui rappelle beaucoup l’animosité entre Hu et Creech. Le scénariste et dessinateur Bokutengou place au centre de son récit « une otak sévère » probablement partiellement autobiographique, puisqu’il s’agit d’une mangaka à la bibliothèque bien remplie. Cette jeune femme attachante va découvrir un monde occulte où règnent maîtres, seigneurs et guerriers. « La Chanson de Mina », de Luis Nct, se déroule dans le Tokyo de 2028. La société y est également divisée, cette fois entre humains et artificiels. Le désastre écologique a provoqué la mort prématurée de millions d’enfants qui ont été remplacés par des clones qui ont fini par prendre le pouvoir. Dans tous ces récits, la place de chacun dans la collectivité est questionnée avec intelligence.

Les artistes sont également mis à l’honneur à travers « Le Nouveau Nanairo inko » et « Catalante ». Le premier récit, que l’on doit à Atsuko Ishida, repose – comme son titre l’indique – sur Nanairo inko et prend pour cadre le monde du théâtre. Il s’agit en fait d’un double hommage à Osamu Tezuka, puisque les personnages du Phénix et de Black Jack se fondent dans le récit. La seconde histoire, de MIG, est un modèle de sensibilité. On y découvre un écrivain meurtri par le deuil, mais aussi la relation particulière qui unit l’auteur et son public. On apprendra aussi à travers ces chapitres spin-off qu’un comédien ne fait pas l’essence du théâtre et que les relations filiales et fraternelles renferment toute une série de complexes et de non-dits.

Le personnage de Black Jack fait également le lit de Yoshihisa Tokimaru. Dans une histoire singulièrement loufoque, intitulée « Black Jack dans un autre monde », le célèbre chirurgien supervise l’accouchement… d’une pêche (ce qui lui permet de fréquenter un couple japonais traditionnel), avant d’opérer… des extraterrestres. Autre figure emblématique de l’univers d’Osamu Tezuka : Saphir. Le collectif Buredo reprend à son compte l’histoire de cette princesse élevée comme un garçon pour pouvoir accéder au trône. « Le Nouveau Prince Saphir » témoigne de l’absurdité de la phallocratie tout en questionnant la possibilité de s’épanouir en travestissant sa véritable nature. Le Premier ministre Lester, qui règne sur Silverland, complote dans le dos de celui que l’on surnommera bientôt « le chevalier au ruban ».

« Le Maudit », de Mathieu Bablet, est peut-être le récit le plus cinégénique du recueil. C’est un polar faisant de la ville un personnage à part entière. C’est aussi un double hommage à Fritz Lang (M le Maudit et Metropolis) reposant sur un enquêteur chargé de résoudre une affaire de disparitions d’enfants. Ce dernier circule dans une ville gigantesque, tellement verticale que les rayons du soleil n’y atteignent plus le sol, si dédaléenne que certains quartiers y demeurent largement méconnus. Le récit fonctionne à merveille, avec des dessins d’une précision d’orfèvre, aussi noirs que ceux du « Lapin de la lune » (Valérie Mangin et Brice Cossu) sont muets et poétiques, et comprenant aussi une réflexion sur le deuil et la robotique.

Enfin, on trouve également dans le recueil le récit « Songoku – Le Chat », de Kenny Ruiz. Il y est question d’un singe né d’un œuf de rocher et suivant l’enseignement du Saint Ermite, grâce auquel il apprend à maîtriser les lois de la métamorphose. Une histoire inventive, échevelée, qui prend notamment appui sur les notions de confiance en soi, de dépassement de soi et de popularité.

Tezucomi vol. 2, collectif
Tonkam/Delcourt, juin 2021, 400 pages

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« Sapiens Imperium » : en quête de liberté

Sapiens Imperium, de Sam Timel et Jorge Miguel, est une dystopie galactique aux enjeux bien ancrés dans le temps présent. Publiée aux éditions Les Humanoïdes associés, cette bande dessinée au long cours, riche en ellipses, raconte la révolte de prisonniers politiques traités en esclaves.

La guerre israélo-palestienne de 1948 et les exodes qui en ont découlé portent le nom de nakba, ce qui peut se traduire par désastre, ou catastrophe. Sapiens Imperium emploie le même vocable, c’est-à-dire catastrophe, pour un autre exode : celui des Kheleks et des peuples lui étant fidèles sur Tazma, une lune abritant une base militaire impériale et renfermant dans ses labyrinthiques grottes souterraines les descendants d’une dynastie déchue, réduits au dénuement et à la servitude. Le scénariste Sam Timel et le dessinateur Jorge Miguel inscrivent ainsi leur récit dans un futur dystopique : l’empereur Amarcord Thesol, de la dynastie Kerkan, règne sur 530 milliards d’êtres vivants et a placé sous son joug pas moins de 123 espèces considérées comme esclaves. L’histoire officielle, orwellienne, a même été expurgée des Kheleks et de leurs soutiens exilés sur Tazma, comme si ces derniers n’avaient en réalité jamais existé. Peu enclin au compromis, le gouvernement impérial jouit d’une latitude absolue dans l’administration de ses territoires. Des nervis ou des Metalnauts, des machines de combat dans lesquelles les miliciens projettent leur conscience, sont là pour s’en assurer.

Derrière un récit d’anticipation aux nombreux sous-propos (et rendu limpide par la chronologie clôturant l’album), Sapiens Imperium s’appuie sur des enjeux très actuels : la liberté, l’écologie, la spéculation sur les matières premières, la démocratie, le respect des droits humains, l’exploration spatiale… Amarcord Thesol revoit unilatéralement les termes du contrat qui le lie aux prisonniers de Tazma : ils devront augmenter leurs livraisons d’algue, sans quoi les denrées alimentaires leur étant dévolues, déjà maigres, se verront encore rationnées. Et peu importe si, « en exigeant davantage, il met lui-même en péril son fructueux trafic ». Les conditions de vie sur cette lune-prison sont à peine supportables, ce qui en fait un terrain propice aux ressentiments et à la désunion. Tôt dans le récit, Leorg, chef des Xlotis, organise une mutinerie – et un génocide – contre les Kheleks, assassinant le prince Baltar et contraignant sa femme Alanda, sa fille Xinthia, ainsi que Réa, sa propre sœur, à la fuite. Cela va générer une série d’événements qui verront des alliances se nouer, des conflits se dessiner et une maison impériale péricliter.

Elliptique et d’une densité remarquable, Sapiens Imperium ne raconte pas seulement la volonté d’affranchissement d’une communauté multiraciale de prisonniers politiques. L’album met en scène un empire vacillant sur ses bases, marqué par l’opposition entre deux frères au tempérament contradictoire. Les héritiers de la dynastie Kerkan, Eléa et Ergun, représentent en effet les deux faces du pouvoir : le premier se montre modéré, doué d’humanité, favorable au dialogue envers les détenus séditieux, quand le second, mû par un sentiment d’infériorité et aveuglé par la haine et la mégalomanie, en appelle à leur extermination. La caractérisation des Lektars n’est pas non plus sans intérêt, puisqu’ils voient se porter sur eux toutes sortes de jugements acrimonieux, en raison de leur rôle d’intermédiaires entre Tazma et les forces impériales et ce, alors même qu’ils disposent d’un statut à peine plus enviable que celui des prisonniers. À ces éléments, de la conservation du pouvoir kerkan au plan d’évasion des détenus, viennent se mêler une romance, la découverte d’un eldorado primitif (prétexte à une métaphore sur la peur et l’échange) et une conclusion malheureusement assez décevante.

Au dessin, Jorge Miguel fait mouche. Décors sophistiqués, scènes spectaculaires, expressions parfaitement restituées, mise en images ingénieuse (avec parfois des détails situationnels venant se greffer sur un plan d’ensemble, comme lors de l’exploration des réseaux souterrains) : l’illustrateur portugais offre au scénario de Sam Timel un écrin à la hauteur de ses ambitions. La première d’entre elles, qui n’a rien d’une sinécure, consistait sans doute à multiplier les axes de réflexion sans empeser le récit. Sapiens Imperium y parvient avec succès.

Aperçu : Sapiens Imperium (Les Humanoïdes associés)

Sapiens Imperium, Sam Timel et Jorge Miguel
Les Humanoïdes associés, juin 2021, 112 pages

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