Jalouse, une comédie douce amère à ne pas manquer des frères Foenkinos

Les deux frères s’emparent à nouveau de la caméra après La Délicatesse (adaptation de leur roman ayant reçu deux nominations aux Césars 2012) avec Jalouse, une comédie dramatique douce amère qui touche en plein cœur, notamment grâce à Karin Viard qui nous offre un de ses plus beaux rôles.

Synopsis : Nathalie Pêcheux, professeure de lettres divorcée, passe quasiment du jour au lendemain de mère attentionnée à jalouse maladive. Si sa première cible est sa ravissante fille de dix-huit ans, Mathilde, danseuse classique, son champ d’action s’étend bientôt à ses amis, ses collègues, voire son voisinage… au risque de faire le vide autour d’elle.

L’enfer, c(e n)’est (pas que) les autres…

L’un est romancier, l’autre directeur de casting et scénariste, ils ont visé juste en 2011 en donnant à François Damiens et Audrey Tautou, les rôles de deux amoureux a priori incompatibles dans l’adaptation du roman de David Foenkinos, La Délicatesse. Six années après, ils reviennent ensemble pour donner à Karin Viard un de ses plus beaux rôles, celui d’une quadra-quinquagénaire au bord du burn out. La faute à la ménopause? Pas seulement. Nous ne sommes pas tous et toutes des femmes célibataires en plein midlife crisis (crise de la quarantaine semble être une rapide et mauvaise traduction) et pourtant l’impact d’une vie bancale, incomplète résonne en chacun de nous. Voir son ex heureux avec une plus jeune aux premiers abords ingénue et tendrement peu réactive joue un peu sur son humeur et ce malgré le deuil de la rupture faite. L’humain est conçu de la sorte. « Pourquoi l’autre avant moi? » Voir sa propre fille talentueuse qui avait l’habitude de papillonner heureuse en couple doit probablement peser dans la balance. Et la goutte d’eau provient de cette nouvelle professeure dans ce lycée préparant à Khâgnes, tout juste âgé de 28 ans sous les traits d’Anaïs Demoustier. On manque tous probablement de recul nécessaire et ce n’est pas la proche compagnie – Anne Dorval en meilleure amie – qui va apporter le souffle nécessaire. Les acteurs sont triés sur le volet, on retrouve Mathias de 10% (Thibault de Montalembert est un peu trop dandy), le jeune Tom de Quand on a 17 ans d’André Téchiné (Corentin Fila est le jeune amoureux transit) et Bruno Todeschini qu’on ne présente plus en prince charmant à retrouver. La synthèse est maladroite, car malgré l’étiquette, le cliché n’a rien de pesant, si tant est qu’il en soit un. Bien au contraire, la plongée dans le quotidien se fait le plus naturellement possible et il est de plus en plus rare d’assister à de réelles tranches de vie, comme puisées du réel, tout en immergeant le spectateur dans les méandres subtiles du personnage principal.

Ici, Karin Viard interprète, avec toujours sa gouaille rieuse, cette mère célibataire professeur de lettres qui glisse progressivement vers la dépression. Les deux réalisateurs ont, avec la plus grande des délicatesses, réussi soigneusement à nous transporter dans le récit de cet(te) mère/femme/individu pas mal dans sa peau, mais un peu trop négative sans jamais effleurer la moindre pesanteur ou impression de déjà vu essentiellement liée au stéréotype. Il n’est en effet pas rare de voir que le long métrage est souvent prétexte au concentré isolé comme un effet de loupe grossissante plus qu’un passage, entrecoupé, comme choisi aléatoirement, d’une vie. A l’anniversaire de Mathilde (la danseuse l’emporte sur l’actrice, peu charismatique), Nathalie sa mère, aux allures antipathiques par son amertume joviale, ne peut que nous faire décrocher le sourire, mais on sent toute la lourdeur qui découle d’un sentiment de manque. Karin Viard est de celle qui arrive toujours à provoquer l’empathie, comme Juliette Binoche ou Meryl Streep (si l’on excepte Le Diable s’habille en Prada). Et le spectateur cherche, comme il chercherait en lui, l’intérieur du problème avec la légèreté d’une comédie au mot bien trouvé (« je peux pas, j’ai piscine »). Bien que la rencontre avec Monique à la piscine peut paraître téléphonée, l’ensemble est traité avec suffisamment de maîtrise pour nous captiver, malgré un sujet peu réjouissant, aux relents amers. Après avoir collaboré avec la talentueuse Emilie Simon dans La Délicatesse, les réalisateurs ont accepté de travailler avec deux nouveaux talents issus notamment du jazz pour Paul-Marie Barbier, – pianiste, vibraphoniste et percussionniste dans le groupe électro swing Caravane Palace – pour composer la bande son inspirée d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind. La musique moderne, spontanée et singulière laisse son empreinte et contribue à l’adhésion de cette comédie romantico-existentielle.

L’arc sentimental par ailleurs n’empiète pas sur l’arc principal, qui est la compréhension de soi, faceaffiche-jalouse-karin-viard à son entourage et sa famille, et cela permet une meilleure respiration. Par conséquent, Bruno Todeschini ne tient pas le haut du podium tant il est effacé du tableau. Le personnage de la meilleure amie jouée par Anne Dorval peut sembler plus adjuvant que réelle entité, mais pourtant son implication est entière. La plus grande surprise vient de Marie Jule Baup et de son personnage, la nouvelle compagne de l’ex mari, qui ne semble pas avoir inventé l’eau chaude et pourtant d’une gentillesse et d’une humanité sans limite qui la rend la plus intelligente de tous. Karin Viard occupe tout l’espace, tout le champ. Si l’on se reconnait par ses traits sarcastiques et maladroits, dans ses propos peu réfléchis, l’empathie crève l’écran. Mais si le spectateur se tient à quelques lieux de ce genre de problème, la dépression, la maladresse, le mal être intériorisé, il sera probablement moins réceptif à toutes les nuances et les subtilités de l’écriture. Ce qui pose une question cinéphilique et théorique intéressante à (re)soulever : faut-il se reconnaître pour entrer dans la fiction?¹. François Mauriac déclare dans Le romancier et ses personnages en 1933 que les personnages de roman – à étendre à la fiction – « nous aident à nous mieux connaître et à prendre conscience de nous-mêmes. » 

Stéphane (qui apprécie les caméo, ici en professeur de yoga) et David Foenkinos déploient une énergie et une justesse telle que, malgré des légères faiblesses ou imperfections, comme la fille plus danseuse qu’actrice ou l’ex mari trop bobo, l’admiration prend le pas sur les possibles critiques faites à leur encontre « un scénario bon enfant », « un portrait trop amer », « une jalousie mère/fille caricaturale », « une comédie douceâtre peu inspirée ». A côté, Aurore de Blandine Lenoir, déjà décapant, avec Thibault de Montalembert plus accessible par sa barbe et Agnès Jaoui, est une comédie plus cocasse et directe dont le message semble moins touchant. Ce deuxième long métrage des frères Foenkinos est empli de poésie et de tendresse qui nous décroche une larme sincère sans nous remuer. A voir et à revoir…

¹ lire à ce propos Le Signifiant Imaginaire, Christian Metz, 1977

Jalouse : Bande Annonce

https://www.youtube.com/watch?v=LyRB5voCAFg

Jalouse : Fiche Technique

Réalisation : David et Stéphane Foenkinos
Scénario : David et Stéphane Foenkinos
Interprètes : Karin Viard, Anne Dorval, Thibault de Montalembert, Marie Jule Baup, Anaïs Demoustier, Dara Tombroff , Bruno Todeschini, Marie-Julie Baup, Corentin Fila, Stéphane Foenkinos, Éric Frey.
Photographie : Guillaume Deffontaines
Montage : Virginie Bruant
Casting : David Bertrand
Décors : Marie Cheminal
Costumes : Emmanuelle Youchnovski
Musique : Paul-Marie Barbier et Julien Grunberg
Producteurs : Nicolas et Eric Altmayer
Sociétés de production : Mandarin Production
Société de distribution : StudioCanal
Durée : 102
Genre : comédie dramatique
Date de sortie : 8 novembre 2017 – 26 août 2017 (Festival d’Angoulême)

France – 2017

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Le Cri des gardes : Combat de théâtre et de cinéma

Le nouveau film de Claire Denis, "Le Cri des gardes", avec Isaac de Bankolé et Matt Dillon, adapté de la pièce de Bernard-Marie Koltès, "Combat de nègre et de chiens", avait tous les atouts pour plaire. Mais nous restons à la porte, froids et déçus. Faut-il en accuser un texte trop théâtral ? Ce qui est sûr, c'est que quelque chose, ici, n'a pas su s'incarner.
Antoine Mournes
Antoine Mourneshttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières ambitions, à l'âge d'une dizaine d'années, était d'écrire des histoires à la manière des J'aime Lire que je dévorais jusqu'en CM2. J'en dessinais la couverture et les reliais pour faire comme les vrais. Puis la passion du théâtre pour m'oublier, être un autre. Durant ses 7 années de pratique dans diverses troupes amateurs, je commence des études d'Arts du Spectacle qui débouche sur une passion pour le cinéma, et un master, en poche. Puis, la nécessité d'écrire se décline sur les séries que je dévore. Depuis Dawson et L’Hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier sur Arte avec qui j'ai découvert un de mes genres ciné préférés, l'horreur, le bilan est lourd, très lourd au point d'avoir du mal à établir un TOP 3 fixe. Aujourd'hui, c'est Brooklyn Nine Nine, Master of Sex et Vikings, demain ? Mais une chose est sûre, je vénère Hitchcock et fuis GoT, True Detective et Star Wars. L'effet de masse m'est assez répulsif en général. Les histoires se sont multipliées, diversifiées, imaginées ou sur papier. Des courts métrages, un projet de série télévisée, des nouvelles, un roman, d'autres longs métrages et toujours plus de critiques..?

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.