Osamu Tezuka mis à l’honneur aux éditions Delcourt

La collection Tonkam, des éditions Delcourt, rend hommage à l’un des mangakas japonais les plus importants de l’histoire. Les récits d’Osamu Tezuka s’y trouvent en effet revisités par plusieurs dessinateurs contemporains renommés, provenant des quatre coins du monde. Mais ce n’est pas tout : la série Dororo y est republiée dans une séduisante édition prestige.

Il est difficile d’estimer avec précision l’empreinte laissée par Osamu Tezuka sur l’histoire culturelle du Japon. On peut néanmoins hisser le mangaka nippon, sans grande hésitation, au même rang qu’un animateur et producteur américain qu’il admirait beaucoup, le célébrissime Walt Disney. Osamu Tezuka ne se distinguait pas seulement par sa force de travail extraordinaire. Ses 700 titres et plus de 170 000 planches – 7,5 en moyenne pour chaque jour de sa vie ! – disent certes beaucoup de sa passion et de son abnégation, mais si peu de sa postérité. Or, c’est précisément le legs de Tezuka à l’industrie culturelle japonaise qui l’a érigé en maître imprescriptible. Comme Patrick Honnoré le rappelle très judicieusement dans la préface de Dororo, le mangaka est à l’origine de deux (r)évolutions culturelles : le manga moderne et la série d’animation hebdomadaire. Sous sa plume, le manga papier est passé d’un « récit séquentiel à la grammaire sommaire » à un art parachevé, aux capacités d’expression accentuées. L’introduction du mouvement graphique et des onomatopées, l’alternance des plans et des points de vue constituent l’héritage commun d’Osamu Tezuka. Avec lui, la boîte à outils du mangaka s’est considérablement enrichie. La sophistication des planches, cumulée à celle des dessins, a conféré au manga un dynamisme proche de celui du cinéma. C’est peut-être pour aller au bout de cette logique que Tezuka fut aussi le fondateur des studios Mushi Productions, créés en 1962, et illustres façonniers d’Astro Boy, Princesse Saphir ou Le Roi Léo. Dire qu’il en a découlé des ponts solides et durables entre le manga papier et les séries animées nippones relèverait de l’euphémisme. Osamu Tezuka a non seulement été à l’avant-garde de deux courants artistiques notables, mais il les a en plus inextricablement liés.

L’hommage que Tonkam/Delcourt rend à Osamu Tezuka est protéiforme. Tezucomi, publié au Japon par Micro Magazine, propose à des auteurs du monde entier de revisiter leur œuvre préférée du maître japonais. L’édition française est le résultat d’une sélection de ces récits, présentés de manière partielle, et elle devrait à terme compter trois numéros. Search & Destroy est une réinterprétation sépulcrale et radicale de Dororo par le mangaka Atsushi Kaneko. Enfin, l’édition prestige de Dororo permettra à tout un chacun de se replonger dans l’un des récits-phares d’Osamu Tezuka, en compagnie de personnages singuliers et attachants.

Tezucomi, regards neufs sur Osamu Tezuka

Atsushi Kaneko, Souichiro, Victor Santos, Mauricio de Sousa, Jean-David Morvan, ScieTronc… Une grosse vingtaine d’auteurs et dessinateurs issus des quatre coins du monde glissent dans Tezucomi leur vision personnelle, parfois actualisée, des récits d’Osamu Tezuka. Une démarche artistique sous forme d’hommage, qui est d’ailleurs explicitée au cours d’entretiens venant clôturer chacune de ces histoires « rebootées ».

L’album s’ouvre avec Search & Destroy d’Atsushi Kaneko, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir ultérieurement, puisqu’il nous est proposé séparément. Dans Ayako, l’enfant de la nuit, basé sur le récit original Ayako, Kurin Kubu nous plonge d’un trait net et précis dans les arcanes de la corruption politico-mafieuse. Un projet d’aménagement urbain suscite des remous dans les milieux criminels : les enjeux financiers sont considérables et certains individus gênants voient leur tête mise à prix. « La voirie, c’est comme les artères d’un corps. » Sauf qu’elle permet avant tout la circulation des richesses. L’autre versant du récit n’est pas moins effroyable, puisqu’il s’agit d’affaires familiales sordides. Un riche propriétaire terrien, adultère notoire, a promis à son fils une donation importante en échange… des faveurs de sa femme ! Cette dernière a même accouché de la fille son beau-père, officiellement reconnue par sa belle-mère. Ce n’est plus de l’ordre de la dysfonction, mais bien de l’abjection.

Eden enchaîné, de Souichiro, reprend Prime Rose et ses combats frénétiques. On y découvre une milice lançant des pogroms contre des populations honnies. Princess Night, du Brésilien Mauricio de Sousa, se base sur Princesse Saphir et montre avec une rare économie de moyens en quoi la vie rêvée de princesse constitue un fantasme dévoyé. Malgré la célébrité et la fortune, peut-on être heureux quand notre existence est réglée comme du papier à musique et qu’on n’a plus aucune prise sur elle ? Jean-David Morvan et ScieTronc se penchent sur Midnight et proposent un récit intitulé Coup de foudre. Il y est question, avec finesse, d’un désagréable télescopage entre désirs et culpabilité. Plus loin, Les Yeux de Pandora, de Victor Santos, s’inspire de MW pour conter une histoire de vengeance, tandis que Les 3 Richard, de Juan Diaz Canales, revisite L’Histoire des 3 Adolf avec une ironie mordante. La thèse nietzschéenne renvoyant Richard Wagner à des origines juives est au cœur du récit. Plus généralement, le bédéiste espagnol démontre à quel point les constructions idéologiques et racialistes peuvent reposer sur une assise fragile. À mesure que les récits s’égrènent, une opinion va se voir consolidée : Tezucomi est une très belle réussite, qui s’appuie sur des histoires conçues avec métier et passion.

Search & Destroy, le récit SF et radical d’Atsushi Kaneko

Si Search & Destroy est une réinterprétation de Dororo, il en expurge toutefois les codes graphiques initiaux. Atsushi Kaneko multiplie en effet les exécutions violentes et les gros plans spectaculaires. Il caractérise Hyaku comme un monstre de film d’horreur. On l’aperçoit d’abord de manière parcellaire, avec quelques inserts saisissants (les yeux, les membres artificiels, l’imposante fourrure), avant d’en démontrer la puissance et la bestialité. Search & Destroy érige ainsi Dororo en un récit de science-fiction radical et ténébreux. Et le résultat est tout à fait jouissif.

Le Japon est partagé entre Hu (pour « humains ») et Creech (des androïdes). Ces derniers sont ostracisés, bien qu’on les emploie notamment dans la police. « Ces trucs sont que des machines… Depuis quand on enquête sur la dégradation de matériel ? C’est quoi la prochaine étape, traquer un destructeur de lave-linge ? » Hyaku est une créature à part : c’est une humaine augmentée de pièces mécaniques à la suite d’une malédiction sur laquelle on sait encore peu de choses. On découvre graduellement son histoire, et notamment son enfance dans les montagnes, où elle a été élevée par Tsukumo, un ingénieur ayant longtemps travaillé sur le développement de créatures à usage militaire.

Très cinégénique, gratifié de combats étourdissants et d’une galerie de personnages finement caractérisés, dont l’inévitable voleur Doro (à l’apparence androgyne), Search & Destroy narre l’odyssée sépulcrale de Hyaku, qui cherche à reconstituer son humanité en prélevant sur des entités démoniaques les attributs anatomiques dont on l’a privée. Une bonne partie du récit réside dans un long flashback explicatif, ainsi que dans l’amitié naissante entre elle et Doro. Le complexe militaro-industriel est évoqué à plusieurs occasions dans le manga. On signalera notamment cette assertion mémorable : « Les armes sont un peu l’étincelle qui enflamme les poudres d’une révolte. Elles vous transforment un petit conflit en feu d’enfer. »

Dororo, le chef-d’œuvre d’Osamu Tezuka

Préfacé par le traducteur japonophile Patrick Honnoré, Dororo nous est proposé dans une édition prestige plutôt engageante, dotée d’un papier épais, d’une couverture dure et de bords argentés. Au début du récit, le seigneur Daïgo propose aux démons de 48 sculptures maudites de sacrifier son enfant pour obtenir d’eux le pouvoir de régner sur le Japon. Son fils naît quelques jours plus tard considérablement diminué : il est dépourvu d’yeux, d’oreilles, de nez, de membres… C’est dans cet état d’extrême vulnérabilité que Hyakkimaru est abandonné par ses parents, puis recueilli par un chirurgien qui lui concevra, à l’aide de bois et de céramique, des membres artificiels.

Bientôt, Hyakkimaru se retrouve à nouveau seul, pourchassé par des esprits défunts qui s’accrochent à n’importe quoi pour se matérialiser (des détritus, par exemple). Il fait alors la rencontre de Dororo, qui se décrit lui-même comme « le plus grand des petits voleurs ». Avec une infinie sensibilité, Osamu Tezuka va narrer leur éveil mutuel. Les deux comparses se serrent les coudes et veillent l’un sur l’autre. Si ces deux marginaux au passé trouble ne sont manifestement pas prêts pour la vie en société, s’ils conservent longtemps de la méfiance, voire un peu d’animosité, l’un envers l’autre, ils ont désormais partie liée et vont devoir dépasser leurs réserves initiales pour s’épauler et faire face, ensemble, à de nombreuses épreuves.

Dororo dénonce la spoliation des villageois à travers le personnage de dame Bandaï. Mais il habille aussitôt ces mêmes individus d’une inhospitalité gorgée d’ingratitude, puisqu’ils chassent Hyakkimaru et son nouvel acolyte après qu’ils les ont pourtant aidés à recouvrer leurs économies. Un autre événement social est passé à la moulinette un peu plus tard : la séparation d’une région en deux entités rivales se livrant une guerre aveugle. C’est à travers ces événements que l’humanisme critique d’Osamu Tezuka transparaît le plus clairement. Et l’ironie veut que les deux personnages nous apparaissant les plus dignes et attachants soient précisément Hyakkimaru – qu’on a privé d’humanité à 48 reprises – et Dororo – un voleur à la petite semaine qui refuse de se laver.

L’empathie du lecteur pour les deux principaux personnages est savamment travaillée. Hyakkimaru a été lâchement abandonné ; Dororo est un fils de résistants (aux samouraïs) devenu orphelin. Si le récit est marqué du sceau de la tragédie, il n’a aucune prétention lacrymale. Au contraire, Dororo donne souvent lieu à des traits d’humour salvateurs. La rondeur des dessins, le dynamisme des planches, la frénésie des aventures transportent le lecteur bien au-delà du background originel des deux protagonistes. Et en définitive, Dororo se veut passionnant, enchanteur et d’une incroyable modernité.

Tezucomi – tome 1, collectif
Tonkam/Delcourt, janvier 2021, 416 pages

Search & Destroy, Atsushi Kaneko
Tonkam/Delcourt, février 2021, 240 pages

Dororo (édition prestige), Osamu Tezuka
Tonkam/Delcourt, février 2021, 416 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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