Spring Breakers de Harmony Korine : la fête des sens

Spring Breakers de Harmony Korine est un film clivant qui s’appuie sur des bases trop peu consensuelles pour plaire à tout le monde. En faisant l’apologie du Spring break, une fête plutôt excessive et assez vide de sens, il réussit pourtant à dépeindre une jeunesse américaine en perte de vraies valeurs tout en donnant à voir une certaine forme de joie pure, d’amusement absolu qui n’est pas désagréable à suivre.

 

Synopsis :  Pour financer leur Spring break, quatre filles aussi fauchées que sexy décident de braquer un fast-food. Et ce n’est que le début… Lors d’une fête dans une chambre de motel, la soirée dérape et les filles sont embarquées par la police. En bikini et avec une gueule de bois d’enfer, elles se retrouvent devant le juge, mais contre toute attente leur caution est payée par Alien, un malfrat local qui les prend sous son aile…

 

The Bling Ring

Intégrer Spring Breakers de Harmony Korine dans une rétrospective consacrée à la fête au cinéma pourrait relever d’un contresens. Ce film pop lumineux est en effet autant macabre que festif. Le cinéaste a une démarche critique en filmant ce summum de l’hédonisme américain, du point de vue d’étudiants étranglés d’avance par des dettes aussi abyssales qu’irréfléchies. Un exutoire facile, le Spring break a une puissance cathartique non négligeable, et les extraits de beuveries réelles en séquence introductive, avec des extras mais surtout de vrais spring breakers, sont hypnotisants de surréalisme. A la limite du found footage, ils donnent le ton d’une fête justement sans limite.

C’est la fête, la méga fête, mais une fête triste, qui d’ailleurs commence de manière dramatique. Les quatre jeunes filles qui seront au centre du métrage viennent de milieux américains très traditionnels. Dans une ville moyenne du Midwest noyée sous la pluie, Faith (Selena Gomez) passe ses temps libres avec un groupe religieux animé par un coach au look d’instructeur militaire légèrement facho. Les trois autres, de jolies blondes, sont ce que les américains eux-mêmes traiteraient de white trash en puissance. Sous l’œil désapprobateur de Faith, elles rassemblent l’argent qu’il leur faut grâce à un casse minable au pistolet à eau, et avec une voiture volée à un de leurs professeurs. Cette scène rajoute d’ailleurs un sou dans le crin-crin de la démonstration que Korine semble vouloir faire quant à la vacuité et à la bêtise potentielles de ses jeunes compatriotes.

Quand les jeunes californiennes arrivent à « St Pete », le Saint Petersbourg qui se trouve dans  la baie de Tampa en Floride, véritable haut lieu de Spring break s’il en est, elles semblent transformées. Le cinéaste les installe dans une imagerie aux couleurs vives, celles de leur American dream. Ne disent-elles pas d’ailleurs à leurs proches, au téléphone, qu’elles se sentent bien dans ce voyage, qu’elles s’y sont cherchées et qu’elles s’y sont trouvées ? Croyant que l’abus de sexe, de drogue et de Britney Spears, le tout arrosé d’alcool coulant à flots est la quintessence de tout étudiant qui se respecte ?

Harmony Korine transcrit très bien ce grand écart, ce désir d’appartenance, notamment avec la pieuse Faith qui semble en panique devant cette débauche. Le propos est renforcé par le fait d’avoir embauché trois comédiennes de l’écurie Disney, Selena Gomez donc (Faith), Vanessa Hudgens (Candy), Ashley Benson (Brit), ainsi que sa femme Rachel Korine (Cotty). Hauts symboles de « bisounoursland », les actrices représentent accessoirement une idée ingénieuse pour démocratiser son film, lui qui n’a pas la réputation de faire des films pour tous publics.

Quand James Franco, qui a collaboré étroitement avec Korine sur ce Spring Breakers, entre en scène, la fête prend une tournure bien différente. Alien, car c’est ainsi que le personnage se nomme, est un rappeur blanc (largement inspiré du rappeur floridien DangerRus), mais surtout un « gangster cosmique », comme le dit Korine lui-même. Alien s’achète littéralement les quatre amies mises par hasard sur son chemin au commissariat de la ville. La première soirée de Spring break fut la dernière pour les filles, vite  embarquées par la police avec d’autres après une nuit arrosée, poudrée, destroy. Alien paie la caution, pour le  désenchantement total de Faith qui finit par se rendre compte que le grand écart avec sa foi religieuse est impossible. Pour les trois autres, le mode de vie proposé par Alien est par contre un bonheur : de l’argent à flots, des armes, de l’adrénaline, et surtout la fête non-stop. Le tout dans une imagerie pop, acidulée, presque enfantine, avec en point d’orgue cette scène iconique faite d’un montage de casses armés perpétrés par Alien et les filles,  sur fond du personnage de Franco au piano qui interprète affreusement Everytime de Britney Spears.

Il y a beaucoup à dire sur Spring Breakers de Harmony Korine. L’image de la femme, en bikini toute la sainte journée, sans parler de la nuit, mais aussi paradoxalement une sorte d’émancipation de ladite femme (« C’est ma vie, j’en fais ce que je veux »). L’absence d’un scénario consistant, voire de personnages fortement caractérisés, pourraient aussi prêter à discussion : on ne sait pas pourquoi les filles en arrivent à épouser le mode de vie d’Alien avec autant de facilité. Mais Korine n’a clairement pas fait ce film pour cela. Nous sommes davantage dans un film sensoriel, avec le dubstep de Skrillex comme musique de fond, et la drogue comme moteur.

En transverse, on a quand même une lecture possible de Spring Breakers par rapport à la perte de repères de tous ces jeunes américains en manque de valeurs. Sous ses airs de fêtarde, l’Amérique est malade de son avidité, de sa violence, de son matérialisme (voir la fameuse scène « Look at my shit » où Alien exhibe aux filles médusées son arsenal, des tombereaux de billets de banque et même ses shorts et ses T-shirts de toutes les couleurs). La fête, c’est aussi ça, nous dit Korine, cette géante société de consommation, jamais en veille, « On repeat » comme le DVD de Scarface dans la chambre d’Alien …

Mais par-dessus tout, Spring Breakers est une vraie ode à la fête des sens, l’apologie du bon temps, sans jugement et sans tabou. Une fête universelle, et presque abstraite, où les êtres humains ne sont finalement que des figurants.

 

Spring Breakers – Bande annonce

 

 

Spring Breakers – Fiche technique

 

Titre original : Spring Breakers
Réalisateur : Harmony Korine
Scénario : Harmony Korine
Interprétation : James Franco (Alien), Selena Gomez (Faith), Vanessa Hudgens (Candy), Ashley Benson (Brit), Rachel Korine (Cotty), Gucci Mane (Archie)
Photographie : Benoît Debie
Montage : Douglas Crise
Musique : Skrillex, Cliff Martinez
Producteurs: David Zander, Chris Hanley, Charles-Marie Anthonioz, Jordan Gertner, Coproducteurs : Susan Kirr, Mike Weber
Maisons de production : Muse Productions, O’ Salvation, Radar Pictures, Division Films, Iconoclast Films
Distribution (France) : Mars Films
Récompenses :  Nombreuses nominations et récompenses
Durée : 194min.
Genre : Drame
Date de sortie :  06 Mars 2013
Etats-Unis | France – 2012

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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