Quand la Fête couvre la Faucheuse: Scream

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11 nominations, 11 victoires aux Saturn Awards, au festival de Géradmer, aux Cahiers du cinéma, au Fangoria Chainsaw dès sa sortie. Scream a raflé toutes les récompenses et pour cause, ce film est une bouffée d’air frais dans le genre de l’horreur. Il réalise l’exploit de mêler hommage et renouveau dans le genre. Mais il est encore plus intéressant pour la tournure que prennent ses événements, notamment pendant une fête…

La fête a toujours été synonyme de joie, de détente, de réunion, et elle est même le dénouement heureux de la plupart des films. Par exemple, le mariage à la fin des contes de fées clôt l’histoire en montrant une héroïne au sommet. Dans les films adolescents, c’est lors de fêtes et de bals que les crushs sont révélés et assumés ou que la némésis de nos héros est en disgrâce. Peu de films dérogent à cette règle du bonheur. Mais il y en a qui font de la fête le lieu d’action principal du film et inversent les codes précédents. C’est le cas du premier volet de Scream de Wes Craven, sorti en 1996.

L’histoire commence par le meurtre sauvage de deux adolescents dans une petite ville de Californie. Le meurtrier ne s’arrête pas là, et commence à harceler sa prochaine victime, la jeune Sidney Prescott qui traîne un lourd traumatisme lié à sa mère. C’est au cours d’une soirée que tout dérape et où les masques tombent.

Écrit par Kevin Williamson et réalisé par Wes Craven, le film a échappé de peu à la censure que lui réservait Harvey Weinstein, notamment concernant la violence et le sang. Le scénariste n’est autre que l’auteur de Scream 2, suite excellemment réussi, et de  Souviens-toi…l’été dernier. Il a aussi travaillé sur la série Vampire Diaries et Scream.

Sidney Prescott est interprétée par Neve Campbell (House of Cards, Medium, Mad Men, Sexcrimes, The craft) , sa meilleur amie Tatum Riley est interprétée par la jeune Rose McGoman (Planet Horror, Charmed, Jawbreaker) . Son petit-ami Billy Loomis est interprété par Skeet Ulrich (Riverdale) et son complice Stuart Macher est le personnage de Matthew Lillard (She’s all that, The good wife, Supernatural, Twin Peaks) . Le « je-sais-tout » du film d’horreur, Randy Meeks, est incarné par Jamie Kennedy (Roméo+Juliet, Ad Astra, Lucifer). Le sympathique Dewey Riley est interprété par David Arquette et Courtney Cox (Friends) est l’énervante et égoïste Gale Weathers.

Dans cette courte analyse, nous essayerons de dire comment la fête devient complice du meurtrier dans ce film d’horreur ingénieux et original.

 

La fête comme lieu du crime 

Dans certains longs-métrages, la fête peut être le lieu du crime, mais ce qui est intéressant dans Scream est que la fête n’est plus un événement du schéma narratif mais qu’elle devient le cadre spatio-temporel de celui-ci. En somme, la fête n’est pas un événement déclencheur, ni le climax ou le dénouement, mais tout cela en même temps : Sidney Prescott va à la fête, donc elle déclenche la rage meurtrière du Masque. Elle vit des péripéties qui ont à voir de près ou de loin avec le meurtrier et quasiment tous les événements majeurs de l’histoire se déroulent à cette dite fête.

La soirée est étrange car presque tous les meurtres dramatiques y ont lieu. Celui de Tatum amorce la tragédie et jusqu’à la fin, très peu de personnages évitent la mort.  Meeks y échappe de peu et Dewey est sauvé grâce à sa popularité auprès du public. Mais sinon, presque tous les personnages meurent dramatiquement et douloureusement, le masque frappant comme une réelle faucheuse qui n’épargne jamais sa victime. En plus de cela, il semble que le lieu exerce une sorte de pouvoir sur les tueurs. En effet, étant parmi les invités, ils se fondent dans la masse et on ne les soupçonne pas une seconde (sauf le spectateur bien entendu). Il y a tellement de lieux où ils peuvent se cacher, agir, cacher leurs costumes, revenir sans qu’on ne les soupçonne. Par exemple Tatum n’est découverte par Sidney que bien plus tard dans la soirée lorsqu’elle essaye d’échapper à l’un des deux tueurs.  Ainsi, nous avons droit à un massacre en une seule soirée.

Donc, la fête est le cadre spatio-temporel et pas seulement un des événements du schéma narratif. C’est l’espace où tous les meurtres emblématiques sont commis. C’est l’endroit où une tragédie prend forme mais aussi là où elle s’arrête (au moins dans ce premier volet).

 

La fête comme lieu d’initiation

Dans les films adolescents, les soirées sont connues pour être toujours réussies grâce à trois ingrédients : ambiance fun, boisson coulant à flot…et premières expériences sexuelles.

Scream reprend cette tradition.  Sidney a sa première fois avec son petit-ami Billy Loomis pendant la soirée. Cette expérience est récurrente dans les films adolescents mais elle est aussi tournée en dérision. L’héroïne gagne avec cette première expérience de l’instinct et de la force. Cela va contre l’idée de « perte » classique (de la virginité et de la vie en général dans le film d’horreur). C’est comme si cela lui ouvrait les yeux, et notamment sur Billy qui se révèle parfois très étrange dans son comportement.

En plus de cela, c’est aussi le moment où elle y apprend la vérité sur le meurtre de sa mère. Aussi tragique que cela puisse être, cela lui permet d’enterrer le souvenir et le trauma de ce personnage qui est à l’origine du harcèlement de Sidney dans quasiment toute la quadrilogie. Malheureusement, Sidney apprend que c’est Billy le meurtrier par pure vengeance.

 

La perte de l’innocence de l’héroïne

Pour compléter le cycle de l’horreur, Sidney est obligée de tuer Billy qui tout au long du film semble increvable. A ce titre, elle n’est plus innocente, puisqu’elle a commis un meurtre.

Cette tournure n’est pas inintéressante dans la mesure où elle va contre la théorie de Meeks où les femmes qui ne sont pas « pures » dans les films d’horreur sont les victimes du tueur. Par exemple, dans Carrie au bal du Diable de Brian de Palma sorti en 1976, c’est Chris, la némésis de l’héroïne qui meurt assassinée par Carrie elle-même. Celle-ci est sexuellement active et en use comme argument pour obtenir ce qu’elle veut. Dans Halloween de John Carpenter, sorti en 1978, le personnage de Lynda Von Der Klok est tué quelque peu après l’acte par Michael Myers.

Dans Scream, nous sommes aux antipodes du film d’horreur. Sidney n’est plus vierge ET s’en sort en vie. Ce sera même là son premier meurtre mais ce sera la dernière fois où elle sera une sorte de « demoiselle en détresse ». Sidney a un grand intérêt car elle est une héroïne active, sauvée par elle-même et potentiellement par Gale, l’autre seul personnage féminin de la saga encore vivant à la fin.

Il est donc évident que la fête est un lieu important d’initiation sexuelle, mais aussi de vie. À partir de là, Sidney n’est plus la même car elle n’est plus une petite fille à cause les actes qu’elle a subie et qu’elle a commis.

 

Une couverture parfaite pour la Faucheuse

La musique élevée, les rires, et la désinhibition font de la fête un lieu rêvé pour un tueur en série comme le masque. En effet, la nature sanglante des meurtres serait démasquée en moins de deux minutes dans un lieu calme, mais dans un lieu reculé ou à une soirée aussi bruyante et peuplée, le(s) tueur(s) pouvaient prendre leur temps pour commettre la sale besogne. Il est d’ailleurs frappant d’avoir d’un côté l’insouciance et la joie, et la douleur et la mort, parfois séparés par un simple mur.

Dans un sens, la fête devient un cinéma comportant trois dimensions:

  • la première est la dimension réelle, où les invités regardent un film sur une scène de crime à venir.
  • la seconde est la dimension imaginaire, où le film se joue.
  • la troisième est la nôtre, les spectateurs qui regardons un film d’horreur, où des gens regardent un film d’horreur, pendant qu’une scène d’horreur prend place…

Au même moment où Tatum est en train de se faire assassiner, les autres regardent des films d’horreur. Et au même moment où Meeks explique le destin d’une héroïne vierge à ses amis, Sidney est en train d’avoir ses premiers rapports avec l’un des tueurs, Billy. Et le répit sera court car elle va bientôt se faire attaquer.

Par la suite, un événement macabre ayant lieu sur la pelouse du lycée convainc les adolescents de quitter la soirée pour aller l’admirer. La fête est finie dans le sens où le silence s’installe, mais nous avons l’impression qu’elle continue car elle ne s’arrête pas de fonctionner. Tous les ingrédients sont encore là : l’alcool, le lieu, le désordre des jeux et des films regardés, de la nourriture consommée… Mais paradoxalement, elle semble paralyser le pouvoir des tueurs. À partir de là, personne ne meurt réellement à l’intérieur de la maison. Dewey, Meeks, Billy et Gale ne sont que blessés. Le seul qui meurt est à l’extérieur et c’est Kenny, le caméraman de Gale. Bien plus tard, elle se retourne contre eux en devenant le lieu où Stu et Billy sont châtiés.

 

Une ressemblance frappante avec Masque de la Mort Rouge d’Edgar Allan Poe

Dans le récit de l’écrivain américain, une fête se tient pendant ce qui ressemble à une épidémie. Le prince d’une seigneurie organise un bal costumé où il invite d’autres seigneurs, croyant que derrière les épais murs de sa forteresse, il serait protégé. Mais la Mort Rouge s’invite sans qu’on ne sache comment cela arrive. Et tous les invités meurent. Cette fête comporte « des bouffons, des improvisateurs, musiciens » et le vin y coule à flot.

Les similitudes entre le récit de Scream et la nouvelle sont incroyablement proches. Dans le récit, les symptômes de la maladie ressemblent à ceux que les tueurs passent aux victimes: de grands taches écarlates couvrent les uns et les autres. La Mort Rouge elle-même est décrite comme « un inconnu grand et décharné » enveloppé d’un suaire et portant un masque. Son vêtement est couvert de sang.

Dans la façon de procéder, le Masque et la Mort Rouge sont aussi pareils, cette dernière est décrite comme étant « venue comme un voleur de nuit » ayant un « Audace insensé » et passant à « deux doigts du prince ». Cela ne rappelle-t-il pas l’audace de Billy et de Stuart qui tuent sans problèmes en entrant par effraction? La Mort Rouge fait son apparition pendant le Bal Masqué (une fête) et des masques y tourbillonnent « dans « l’insouciance lointaine » comme dans Scream les adolescents regardent le film mangent et boivent.

Lorsque les invités voient la Mort Rouge, ils réagissent ainsi, avec « des bruits de terreur, d’horreur et de dégoût » et lorsqu’ils sont contaminés et décimés rapidement par cette peste, voici ce qui leur arrivent: « chacun mourut dans la posture désespérée de sa chute. » Et finalement,  « les ténèbres et la ruine et la mort rouge établirent sur toute chose leur empire illimité. » Il va sans dire que la posture des morts dans Scream pourrait être décrite pareillement, et qu’à la fin du film, la scène pourrait être décrite de façon similaire.

Faire un parallèle entre cette nouvelle de 1842 et ce film de 1996 est intéressant car nous pouvons voir des ressemblances frappantes, et Scream pourrait sans conteste n’être qu’une adaptation audacieuse de cette nouvelle fantastique du XIXe siècle.

Conclusion

Au delà de la dimension Slasher de Scream, son intérêt réside assurément dans la mise en scène d’un lieu de fête et de joie partagée comme un lieu d’horreur multi-dimentionnel, dépassant un simple événement du schéma narratif traditionnel. La fête devient le cadre spatio-temporel de l’histoire et englobe une majeure partie des événements du schéma narratif. Elle est aussi le lieu qui couvre le meurtre, et à double tranchant, celui sur lequel ils vont périr.

En plus d’être un hommage au cinéma d’horreur en citant des références à celui-ci, Scream affirme de nouveaux standards du film d’horreur en mettant en scène des héroïnes plus fortes et affirmées, qui ne sont plus des victimes passives, et en mettant en scène des héros plus nuancés, moins flamboyants, voire qui sont les vrais criminels de l’histoire. La résolution est revisitée pour équilibrer une histoire où la moralité des personnages n’est plus ce qui les sauvent, mais leur comportement sur le moment, rendant l’histoire plus attractive, car réaliste.

Coïncidence ou inspiration inconsciente, le parallèle entre Scream et une nouvelle fantastique du 19e siècle relatant une fête qui elle aussi tourne mal est aussi intéressant que le suggèrent les diverses similitudes trouvées durant cette analyse.

Fiche Technique:

Réalisateur: Wes Craven
Scénariste: Kevin Williamson
Directeur de la photographie: Mark Irwin, Peter Deming
Musique: Marco Beltrami
Costumes : Cynthia Bergstrom
Durée: 111 minutes
Langues: Anglais
Année: 1996

Sources pour rédiger cet article:

Kevin Williamson -wikipédia- ; Scream –wikipedia– ; le masque de la mort rouge -wikipedia- ; Le chat noir et autres nouvelles, Edgar Allan Poe, lu  par Jacques Bonnaffé -audiobook éditions Gallimard- image –imdb