« Claude Gueux » : coupable, vraiment ?

Séverine Lambour et Benoît Springer publient aux éditions Delcourt une adaptation en bande dessinée de Claude Gueux, court roman de Victor Hugo paru en 1834. Dans des planches où les dialogues demeurent rares, ils reprennent à leur compte les questionnements de l’auteur français sur la société et la justice.

La dernière page de Claude Gueux, reprenant les mots de Victor Hugo, est édifiante quant aux enjeux de cette bande dessinée : « Voyez Claude Gueux, cerveau bien fait, cœur bien fait, sans nul doute. Mais le sort le met dans une société si mal faite, qu’il finit par voler ; la société le met dans une prison si mal faite, qu’il finit par tuer. Qui est réellement coupable ? Est-ce lui ? Est-ce nous ? » Ce commentaire conclusif n’est rien d’autre qu’une manière d’affirmer les déterminismes sociaux et sociétaux : s’il n’existe aucune fatalité, il reste que certaines réalités sociologiques et civilisationnelles agissent sur les individus comme de puissants incubateurs.

Pour mieux le comprendre, rappelons les grandes lignes du récit, bien connues : Claude Gueux vole un pain pour nourrir sa fille affamée, est incarcéré à la suite de cet acte désespéré et se lie d’amitié avec un détenu nommé Albin, que le directeur des lieux finit par muter sans motif légitime, de manière tout à fait arbitraire. Claude Gueux, qui a un sens aigu de la justice, plaide en vain sa cause après du maître des lieux, avant de condamner à mort ce « méchant homme, qui jouit de tourmenter ». Il fait alors ses adieux à ses codétenus, accepte de se soumettre à leur jugement, leur distribue ses biens matériels et commet l’irréparable. On le sait, Victor Hugo était un célèbre opposant à la peine de mort. Au même titre que Le Dernier Jour d’un condamné, Claude Gueux s’appréhende évidemment comme une énonciation littéraire de ce combat politique. Contraindre, puis punir de mort l’objet de cette contrainte, y tient lieu de double infamie.

Avec une rare économie de dialogues, Séverine Lambour et Benoît Springer parviennent très bien à caractériser les deux principaux protagonistes du récit : Claude Gueux est un artisan dont les affaires vont mal, préoccupé par le sort des siens, qui souffrent de conditions de vie déplorables ; le directeur de la prison, autoritaire, se montre méfiant et envieux de sa popularité auprès des autres détenus, raison pour laquelle il prend le parti de lui infliger une peine aussi radicale qu’injuste. Car, comme l’expriment ceux qui côtoient Claude aussi bien à l’atelier qu’au cachot, « sans la ration d’Albin, il va mourir de faim ». Et sans l’amitié de ce dernier, il va probablement dépérir. Ces deux malheurs affligeant celui que la société a contraint au vol sont parfaitement restitués dans l’album. La faim le tenaille et il ne cesse de la verbaliser. C’est Albin, en partageant ses rations avec lui, qui parvient à l’endiguer. Quant à l’importance des liens qui se sont créés entre les deux hommes, une salve de vignettes représentant la solitude et la peine d’un Claude Gueux désormais privé de son acolyte permet d’en prendre la pleine mesure.

La couverture de l’album contient en germe son programme. On y voit les traits rugueux du directeur surplombant un Claude Gueux manifestement accablé, isolé, diminué au centre d’un vaste décor carcéral. Les dessins de Benoît Springer, très soignés, produisent souvent cet effet suggestif, discret mais réel : ce sont des prisonniers accoutrés à l’identique, alignés comme des endives dans un atelier de confection de chapeaux ; c’est un directeur à la bouche tombante et à l’air dédaigneux ; ce sont des inserts oxymoriques sur la nourriture, chiche et peu ragoûtante, mais si précieuse… Lecture rapide (72 pages peu dialoguées), cette adaptation de Claude Gueux n’en conserve pas moins les reliefs que Victor Hugo avait su, en son temps, lui affecter.

Aperçu : Claude Gueux (Delcourt)

Claude Gueux, Séverine Lambour et Benoît Springer
Delcourt, juin 2021, 72 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Lee Horn » : l’homme qui n’était jamais du bon côté de la frontière

Avec "Lee Horn : Le Fantôme de Wounded Knee", Philippe Thirault et Gilles Mezzomo font courir une même violence de l’Ouest américain aux Philippines, avant de la ramener dans les rues de New York. Derrière les habits du western et le moteur assez classique de la vengeance, leur album sonde surtout le destin de Lee Horn, un homme successivement adopté, déplacé, enrôlé, amoureux et endeuillé, qui aura passé sa vie à chercher une place dans des mondes qui ne savaient que faire de lui.

« Post Mortem » : Zoé et ses fantômes loquaces

Dans "Post Mortem", Zoé voulait seulement tricher à un contrôle d’histoire. En invoquant quelques grands noms du passé, elle a surtout ouvert la porte à une bande de fantômes envahissants. Et à une succession de gags qui vise d’abord les jeunes lecteurs.

« Foucault disparaît » : suivre une pensée en mouvement

Dans "Foucault disparaît", Paul Auer et Benoît Schupp ne résument pas l'œuvre du sociologue et philosophe français : ils racontent un homme happé par les livres autant que par les luttes de son temps. À l’occasion du centenaire de sa naissance, ce roman graphique fait du mouvement intellectuel, politique et physique (la Tunisie, par exemple) le fil rouge d’un portrait nécessairement partiel.