Ma loute, un film de Bruno Dumont : critique (Sélection Officielle)

[critique] Ma loute

Synopsis : Été 1910, Baie de la Slack dans le Nord de la France. De mystérieuses disparitions mettent en émoi la région. L’improbable inspecteur Machin et son sagace Malfoy (mal)mènent l’enquête. Ils se retrouvent bien malgré eux, au cœur d’une étrange et dévorante histoire d’amour…

De l’essence du rire?

Une famille repart de la pêche au moule. Sur le chemin du retour, une voiture pétaradante les dépasse, transportant une famille de Tourcoing venue passer l’été en bord de mer. Nous sommes en 1910, les vacances ne sont encore qu’un luxe de bourgeois et d’aristocrates s’extasiant sur la beauté pittoresque d’un paysage qui est, pour ceux qui y habitent toute l’année, le simple reflet d’une vie dure et parfois cruelle. C’est tout le point de départ de Ma loute, le dernier film de Bruno Dumont. À partir de là se joue une opposition entre cette famille de parvenus consanguins, perchée dans une villa d’inspiration égyptienne en ciment, et ces pêcheurs, vivant à même la vase, au régime alimentaire particulier. Les premiers s’expriment avec emphase en débitant des sentences pompeuses et vides de sens tandis que les seconds semblent plutôt parler par borborygmes incompréhensibles. Créateurs de lien entre les deux univers, le ventripotent inspecteur Machin et son adjoint Malfoy enquêtent sur une série de disparitions mystérieuses.

Les affiches et la bande annonces faisaient peu de suspens quant à la véritable teneur du film. Malgré le CV d’auteur philosophico-mystique de Dumont, Ma loute reste avant tout une comédie. Mais derrière ses atours de critique sociale grinçante, le film ressemble plutôt à un vaudeville balnéaire à tendance gore. Toutefois, le réalisateur fait le choix de s’écarter de notre tradition gauloise du bon mot et de la réplique cinglante, popularisée par des décennies de comédies populaires plus où moins réussies, pour aller vers une forme de comique burlesque et corporel. Le décor brut de la Côte d’Opale ne cesse d’être parcouru de figures grotesques. Aux gestes gauches et mal assurés des rois du mondes (soulignés par des grincements risibles) s’oppose une violence sèche des classes populaires. Plutôt que d’insister sur la bêtise de la police, Dumont préfère montrer le corps démesuré de l’inspecteur rouler et rebondir au milieu des dunes. Rabaissés dans leur bêtise crasse, les aristocrates s’expriment par sentences et maximes idiotes dont le sens premier semble leur échapper, ne se comprenant même pas entre eux. « You know what to do but you do not do » répète inlassablement l’oncle crétin, trop content de montrer sa maîtrise de la langue de Shakespeare. Plus que le retentissement d’une mise en garde qui devrait alerter les personnages, c’est la sonorité du texte qui interpelle. Assonance idiote hurlée vers la mer, se perdant dans le relent des vagues. Plutôt un comique de bouche que de verbe en somme. Idem lorsque Luchini, grimé en fin de race bossue, s’extasie sur « la glyciiiiiiiiiine ! ». Loin de son personnage habituel d’amoureux des belles lettres, l’acteur maltraite sa langue chérie et étire les voyelles jusqu’à saturation, même lorsqu’il propose un « apéri-tif » avec un verre de « wiisseki ».

Au final, cette épuration orale ramène le film vers des questions de corps. Visuellement, Ma loute pourrait se rapprocher des représentations tératologiques du XIXe. Science ô combien datée qui mettait en relation le physique et la psychologie. Le beau est intelligent, le laid est bas, idiot et vil. Fort heureusement pour nous, Dumont n’hésite pas à prendre à contre-pied cette nomenclature. Dans ce décors peu esthétique magnifié par une photographie soignée, le difforme est attachant et doué de sentiment, l’harmonie est arrogante. Ainsi le chef de famille boiteux finit par révéler une affection discrète mais sensible pour sa nièce, et semble nouer une étrange amitié avec le policier pachyderme. À l’inverse de sa sœur (Juliette Binoche), cantatrice hautaine et méprisante, dont le joli minois n’appelle qu’un violent coup de bûche sur le nez. Et bien sûr l’élément perturbateur de ce microcosme est un corps indéfini, celui de Billie, enfant à l’identité sexuelle trouble, ce qui ne manque pas de perturber des deux cotés de la baie. Fille qui s’habille en garçon ou garçon qui s’habille en fille ? Dumont pose la question du genre mais n’apporte jamais de réponse claire, préférant laisser ses personnages s’embourber dans des débats sans fin. Un point qui ne manquera pas de décevoir certains, le film aborde de nombreuses thématiques, mais ne clarifie jamais vraiment sa position. Dans un geste artistique qui n’est pas sans rappeler les films chorals de Robert Altman, le réalisateur préfère laisser vivre ses personnages dans le décor et nous laisser déduire le fin mot de cette histoire, s’il y en a un.

Réquisitoire contre la lutte des classes ? Réflexion sur l’identité sexuelle ? Délire mystique autour de la condition de l’homme face à la nature ? Ou encore farce burlesque ? Ma loute est tout cela à la fois, et choisir un camps ou un autre n’amènerait rien de constructif. Là où le film est véritablement intéressant, c’est dans sa manière de raviver cette réflexion autour de l’opposition entre le comique absolu et le comique significatif. Celle-là même que Baudelaire avait exprimé en ces mots :

« J’appellerai désormais le grotesque comique absolu, comme antithèse au comique ordinaire, que j’appellerai comique significatif. Le comique significatif est un langage plus clair, plus facile à comprendre pour le vulgaire, et surtout plus facile à analyser, son élément étant visiblement double : l’art et l’idée morale ; mais le comique absolu, se rapprochant beaucoup plus de la nature, se présente sous une espèce une, et qui veut être saisie par intuition » (Charles Baudelaire, De l’essence du rire, 1855)

Au delà d’une réflexion morale sur la déliquescence de la bourgeoisie et son puritanisme arrogant, Ma loute est plutôt un essai de comédie universaliste. Le comique ne découle pas ici d’un détournement de codes culturels connus seulement d’une tranche de la population, il est visuel, franc et direct. L’hilarité devant ces corps grotesques malmenés n’est pas moins noble que celle produite par une construction savante de bons mots ou de situations. L’homme aime voir ses semblables être battus, ridiculisés et détrônés dans un instant court. Aussi, à l’inverse de nombreuses comédies bien de chez nous, il est probable que Ma loute traverse les frontières et fasse tomber la barrière de la langue, à l’instar d’un certain Charlie Chaplin en son temps. C’est finalement tout le génie de Dumont ici : l’humour qu’il convoque est aussi proche de la nature viscérale de l’homme que sa caméra l’est de la vase.

Ma Loute: Bande-annonce

Ma Loute: Fiche Technique

Réalisation: Bruno Dumont
Scénario: Bruno Dumont
Acteurs principaux: Fabrice Luchini, Juliette Binoche, Valeria Bruni Tedeschi
Photographie : Guillaume Deffontaines
Son : Philippe Lecoeur, Emmanuel Croset
Montage : Bruno Dumont, Basile Belkhiri
Distributeur: Memento Films Distribution
Festivals et récompenses : Séléction officielle du Festival de Cannes 2016
Genre : Comédie
Durée: 122 minutes
Date de Sortie: 13 mai 2016

France, Allemagne – 2016

Festival

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Vincent B.
Vincent B.https://www.lemagducine.fr/
Intéressé par tout, mais surtout n’importe quoi. Grand amateur de fantastique et de Science fiction débridé. Spécialiste Normand expatrié à Lille de la vague Sushi Typhoon (le seul qui s'en vante en tout cas). Je pense très sérieusement que l’on ne peut pas juger qu’un film est bon si l’on en a jamais vu de vraiment mauvais.

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