« Tout ou rien » : le Monde ne tourne pas rond

Geoffroy Monde publie aux éditions Lapin l’album Tout ou rien, qui rassemble plusieurs récits courts frayant avec l’absurde. C’est décapant, diversifié, mais inégal.

Tout ou rien est un petit album de 96 pages, conçu au feutre comme à l’aquarelle, où se succèdent plusieurs histoires courtes sans lien apparent les unes avec les autres. Le seul invariant de cette bande dessinée décapante tient sans doute à son caractère absurde, le non-sens se déployant dans chacune des histoires, souvent avec succès. Scénariste et dessinateur, Geoffroy Monde impose un rythme échevelé, dose ses gags de manière à ce qu’ils irriguent chaque planche, voire chaque vignette, et se délecte à tourner en dérision des figures et des genres porteurs de symboliques fortes : Dieu, les chefs d’État, les romanciers, le western… Ici, certains principes de narratologie demeurent clairement inopérants : oubliez l’identification aux personnages, l’ironie dramatique ou les reliefs psychologiques, seules comptent les institutions, les conventions sociales, les représentations et la manière dont on peut les altérer par l’inepte et le saugrenu.

Que se passerait-il si Dieu, qui brille habituellement par sa discrétion, se matérialisait pour intervenir dans nos vies un peu trop souvent ? Si on pouvait réellement tuer les gens en proférant des mensonges tout en jurant sur leur tête ? Si les dirigeants des grandes nations du monde en venaient aux mains au moindre prétexte ? Si Daniel Auteuil avait des ailes ? Tout ou rien est conçu de telle sorte qu’il répond à toutes les questions que vous n’aviez jamais songé à vous poser. Il le fait parfois sur une dizaine de pages, parfois seulement sur deux. Très libre dans sa structuration, inventif dans les situations qu’il dépeint, l’album parvient à un équilibre difficile sur la corde raide de l’absurdité. Car, mine de rien, ce petit exercice de style exige un certain savoir-faire : un sens du rythme et de la chute, une maîtrise du détournement, une capacité d’éviter le ridicule tout en s’en moquant.

Le lecteur verra dans Tout ou rien une rencontre avec des extra-terrestres qui tourne mal, un pass universel primitif, la technique du froncement de sourcils pour gagner en respectabilité, un accident d’avion consenti pour sauver un hérisson, une bimbo informe ou encore des écrivains affligés de médiocrité. Le comique de situation y est abondamment exploité, le plus souvent avec ingéniosité. Cependant, par leur nature disparate, les récits qui composent l’album apparaissent inégaux – et parfois un peu trop « faciles ». On n’en recommande pas moins la lecture de cette bande dessinée qui prouve, une fois de plus, que le jeune Geoffroy Monde (34 ans) est un auteur à suivre pour qui aime l’humour décalé et porté sur le non-sens.

Tout ou rien, Geoffroy Monde
Éditions Lapin, mai 2021, 96 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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