« Mudlarks » : l’enfance de Dickens

En imaginant la rencontre du jeune Charles Dickens avec Oliver, enfant des rues et alouette de la Tamise, Philippe Charlot et Manu Cassier font de Mudlarks le récit d’une double initiation : celle d’un garçon brutalement confronté à la misère londonienne et celle d’un futur écrivain découvrant, au contact des oubliés, la matière humaine de son œuvre.

Londres, 1824. La ville que dessine Manu Cassier n’est pas celle des façades honorables ni des salons mondains où se décide le destin du monde, mais un ventre humide, traversé de ruelles sombres, d’ateliers étouffants et de berges où la Tamise abandonne ses déchets. À marée basse, les plus pauvres viennent fouiller la vase dans l’espoir d’y trouver un morceau de charbon, un clou, un cordage ou quelque objet susceptible d’être revendu. Ces mudlarks, littéralement les « alouettes de la boue », sont souvent des enfants : privés d’école, exposés au froid, à la maladie et à la violence, ils tirent leur subsistance de ce que la ville rejette. Londres apparaît ainsi comme une société verticale, séparant sans ménagement les quartiers bourgeois de ces marges où survivre tient déjà lieu d’existence.

Charles Dickens découvre ce monde lorsqu’il est lui-même précipité hors de l’enfance. L’emprisonnement de son père pour dettes contraint le garçon de douze ans à quitter l’école et à travailler dans une manufacture de cirage afin de rapporter quelques pièces à sa famille. Son déclassement est brutal : le fils d’une famille encore soucieuse de respectabilité rejoint soudain la foule des enfants exploités dont il ignorait presque tout. La pauvreté est pour lui une expérience physique et morale, une chute qui modifie le regard de Charles et lui permet de comprendre que la misère ne résulte pas d’un défaut individuel, mais d’un ordre social capable de broyer les plus fragiles.

C’est dans cette ville socialement hétérogène qu’apparaît Oliver. Là où Charles possède les mots, les livres et le désir encore abstrait de devenir écrivain, Oliver connaît les courants du fleuve, les combines, les refuges et les dangers de la rue. Le premier observe ; le second lui dispense des leçons de vie. Oliver devient le guide de Charles dans les bas-fonds londoniens. Il lui offre la matière romanesque qui lui fait cruellement défaut, des péripéties mais surtout une manière nouvelle de regarder les autres. L’album imagine ainsi que la vocation de Charles Dickens naît au contact d’un enfant réel, rencontré dans la boue. Charles apprend que les mots seuls ne suffisent pas. Le style peut être impeccable, il n’en a pas moins besoin d’un cœur battant pour susciter l’intérêt. 

Sur le plan personnel, Charles et Oliver sont tous deux prisonniers des fautes de leur père. Chez Dickens, la dette paternelle entraîne la désagrégation du foyer et oblige l’enfant à prendre en charge une responsabilité d’adulte. Avec Oliver, le père est un escroc qui utilise les enfants et cherche à maintenir son fils dans ses combines, tandis que l’absence de la mère creuse un vide plus sombre et ambigu encore. Les deux garçons cherchent donc, chacun à sa manière, à échapper à l’héritage paternel : Charles par l’écriture, Oliver par la fuite. 

Leur amitié forme dès lors une famille de substitution, fragile mais choisie. Dans une ville où les adultes enferment, exploitent ou déçoivent, les enfants se transmettent ce qu’ils possèdent : Oliver offre à Charles son expérience du monde ; Charles transforme cette expérience en récit. Mudlarks fait ainsi de la littérature une sorte de dette inversée. Ce que Londres a pris aux enfants (l’école, la sécurité, l’insouciance), le futur écrivain tentera de le leur rendre sous la forme d’histoires. Dans la vase de la Tamise, Charles Dickens ne découvre pas seulement un ami singulier et intrépide : il trouve cette attention si spécifique aux humiliés qui donnera un jour une voix aux Oliver Twist, aux David Copperfield et à tous les enfants perdus de son œuvre. C’est en tout cas ce que narrent avec talent Philippe Charlot et Manu Cassier.

Mudlarks, Philippe Charlot et Manu Cassier
Bamboo, 1er juillet 2026, 64 pages 

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

I Want Your Sex : l’apocalypse fait de la résistance

Après dix ans de gestation, le nouveau Gregg Araki porté par Olivia Wilde et Cooper Hoffman, "I Want Your Sex" débarque enfin en salles. Entre fantasme de muse, rapport de domination et lettre d'amour pop et acidulée à la Gen Z, le cinéaste de 66 ans flirte avec son époque sans jamais vraiment la bouleverser.

RRR : le blockbuster tollywoodien qui a conquis le monde

« RRR », blockbuster oscarisé de S.S. Rajamouli, débarque enfin sur les écrans français. Cette fresque indienne raconte l'amitié explosive entre deux résistants à la colonisation britannique, entre danses endiablées, action spectaculaire et démesure mythologique assumée, portée par deux acteurs habités. Une œuvre à chérir avec passion et amusement !

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet. 

Le rayon invisible, sauf des initiés

« - Les producteurs doivent bien être masochistes pour produire tous ces films où ils sont dépeints en crapules. - Drôle de théorie… Encore une cérébrale qui déteste le cinéma mais rêve d’en faire… »

S.O.S. Bonheur, intégrale où la C.A.G. intrigue

« Je suis désolé, M. Robin-Dulieu, mais j’ai reçu l’ordre de ne plus vous laisser entrer au ministère. »