Fausses pistes, à démêler des vraies

Après avoir montré son caractère et ses qualités de dessinateur-scénariste, que peut-on attendre de Bruno Duhamel, qui s’intéresse aujourd’hui au genre du western ? Le dessinateur a plus d’un tour dans son sac et ne se gêne pas pour explorer des fausses pistes… et nous en suggérer les vraies.

Bruno Duhamel avance en terrain déjà très largement balisé (au cinéma, depuis les années 40 notamment, mais aussi en BD avec de nombreuses séries classiques). Le thème du western lui permet d’aborder de nombreuses pistes (vraies et fausses) qui l’inspirent et se croisent.

La piste du western

Bruno Duhamel montre qu’il connaît bien le sujet. Les amateurs apprécieront les nombreuses références à quelques grands classiques (Règlement de comptes à O.K. Corral et toutes ses variations), mais aussi à certains personnages (petite apparition de Billy the Kid) et des lieux comme Tombstone, tous lieux, faits et personnages pas si nombreux que cela, entrés dans la légende. Une piste qui permet au dessinateur de montrer qu’il a des connaissances sur le sujet, mais qui sert avant tout de prétexte pour la trame de fond.

Les pistes narratives

Elles sont nombreuses, car le Far West n’est finalement qu’un décor qui sert de prétexte, de révélateur. Dans l’Amérique d’aujourd’hui, Frank se prend une belle claque en se faisant virer du show (reconstitution pour touristes d’un célèbre duel d’époque) qui était toute sa vie, tout ça parce qu’il s’est permis une réplique hors texte qui peut prêter à interprétation politique. La piste politique n’est qu’une piste secondaire, mais elle mérite d’être citée. Déboussolé (comme beaucoup d’Américains) par la perte de son emploi, Frank décide d’inverser les rôles : d’acteur pour touristes, il devient touriste dans un groupe (regroupement de stéréotypes, un mélange qui pourrait devenir explosif selon les circonstances), qui visite le grand Ouest, ce qui l’amène à porter un regard critique sur bien des points. Mais les circonstances vont l’amener à relativiser ses connaissances sur l’histoire de la conquête de l’Ouest. La narration dévie ensuite vers une forme personnelle de règlement de comptes, qui permet à Bruno Duhamel de porter un regard critique sur notre société de consommation.

Les pistes des personnages

Celui de Frank est intéressant, car son comportement de déboussolé est assez typique de tous ces personnages qui peinent à se trouver une place dans l’Amérique d’aujourd’hui. Celui sur qui il va tomber dans le voyage organisé qu’il intègre se révèle plus dangereux, car incontrôlable. Autres personnages ayant leur importance dans la narration, le vieux sage indien sur qui Frank tombe à point nommé un soir (les Indiens ne se contentent pas ici de jouer les faire-valoir) et Salina la jeune mexicaine, immigrée clandestine qui risque de perdre le contrôle du voyage organisé qu’elle mène.

La piste des références

Bruno Duhamel truffe son album de multiples références. Depuis le cinéma jusqu’à l’histoire américaine (Lee Harvey Oswald) et les rapports entre Indiens et immigrants. Souvent liées à l’histoire du western, ces références servent surtout à donner de la consistance au propos du dessinateur.

Les pistes en lien avec notre époque

La meilleure (ou la plus amusante) est l’utilisation par les Indiens d’aujourd’hui du SMS pour communiquer entre eux. C’est effectivement bien plus rapide et efficace que les signaux de fumée. Malgré un début en trompe-l’œil, Bruno Duhamel s’intéresse plus particulièrement à notre époque. Toute la vie de Frank, c’est ce show qu’il joue depuis 15 ans (et où il faut en mettre plein la vue, d’où l’usage de couleurs du genre tape-à-l’œil), qui se passe à l’époque de la conquête de l’ouest. Solitaire et routinier, Frank tend malheureusement à se confondre avec son personnage. Ainsi, Bruno Duhamel fait sentir la tendance schizophrène de notre époque où tout s’accélère, pour aller trop vite. Surtout, il montre que tout aujourd’hui est prétexte à consommation. Les sites du Far West n’y font pas exception.

La piste américaine

Une piste essentielle, forcément, parce que l’Amérique d’aujourd’hui intègre bien des composantes, dont il s’avère qu’une BD de 80 pages ne peut rendre compte que de manière très succincte. La question des armes (possession, diffusion, usage) n’est qu’effleurée. Les grands espaces sont bien là, avec une étude des différentes luminosités (voir une somptueuse double page en ambiance nocturne). Malgré quelques allusions, la question politique mériterait largement mieux. De même pour le thème de l’argent (lié à celui du pouvoir), latent puisqu’une partie se passe à Las Vegas et que le personnage principal perd son emploi et donc son revenu (question du chômage). Mais, le pétage de plombs qui va apporter la véritable tension dans l’album n’a pas d’autre origine que la bêtise humaine. Il est compensé par quelques réactions honorables, qui tendent malheureusement davantage vers l’idéalisme que le réalisme. Si l’Amérique va mal, les raisons sont multiples. Cette BD les évoque, mais beaucoup trop rapidement.

« Si la légende est plus belle que la réalité… imprimez la légende ! »

Finalement, à force d’ouvrir de nombreuses pistes, Bruno Duhamel laisse un peu perplexe, même si on peut dire qu’il illustre à sa façon le célèbre dicton sorti de la bouche d’un des personnages de L’homme qui tua Liberty Valance (John Ford – 1962). En prenant l’imagerie du western comme toile de fond de son album, il montre une bonne connaissance du thème général et se montre capable de broder avec intelligence pour donner libre cours à sa critique de bien des comportements qu’on peut observer à notre époque. Malheureusement en cherchant à lier l’ensemble, il se contente d’effleurer bien des aspects qui mériteraient une exploration en profondeur. À son crédit, on peut quand même dire qu’en 80 pages, il pointe déjà pas mal de travers qui donnent à réfléchir, tout en proposant une fiction lui permettant de placer bien mieux qu’un clin d’œil par-ci par-là. Son regard désabusé sur notre époque et sur l’état de l’Amérique fait souvent mouche, grâce à son humour caustique. Le happy end rappelle ce qu’on sent non pas depuis toujours, mais depuis Jamais (2018) : sa volonté de plaire à un large public.

Fausses pistes, Bruno Duhamel
Éditions Bamboo (collection Grand Angle), juin 2021, 80 pages

 
 
 
 
 
 
 
 
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