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Jeanne d’Arc, ressortie vidéo du film de Victor Fleming avec Ingrid Bergman

Retour de Jeanne d’Arc, le beau film de Victor Fleming, dans sa version longue inédite restaurée 

            « Jeanne, au secours ! » criait en mai 2015 un vieil homme fatigué empli de mauvaises intentions à la statue de Jeanne la Pucelle de Domrémy, située dans le premier arrondissement de Paris. Mais la statue est restée inerte, et là on se souvient. On se remémore les propos qu’a pu tenir l’une des interprètes de la pucelle d’Orléans : « moi qui n’ai jamais voulu blesser personne, ne permettez pas qu’on blesse en mon nom ». Celle qui l’a dit est la Jeanne d’Arc incarnée par Ingrid Bergman dans le film éponyme réalisé par Victor Fleming en 1948 et écrit par Maxwell Anderson et Andrew Solt d’après la pièce du premier, Joan of Lorraine.

            Mais pourquoi vous parler de ce film ? Parce que l’Atelier d’images et The Corporation ont ressorti le 2 février 2016 dans une version remasterisée inédite le métrage de Victor Fleming. Précisément, ils ont remasterisé la version « longue » qui est en fait la version complète telle que l’ont pensé le réalisateur et son équipe. Qui dit version « longue » dit version cinéma, et justement, les éditeurs l’ont aussi incluse dans les box dvd/blu ray, dans l’état dans lequel ils l’ont trouvée, sans remasterisation. Comme l’explique de manière très limpide Jérôme Wybon dans l’analyse des deux versions, le film tel qu’il est sorti en salles est le produit des producteurs qui en ont coupé plus de quarante minutes, après une projection test de la version originale de 2h20 jugée insatisfaisante. La version cinéma est un objet catastrophique, elle enchaîne mécaniquement les scènes, avec une voix-off omniprésente expliquant celles-ci de manière abrutissante tout en tentant de rendre leur enchaînement logique. D’ailleurs elle démarre sur la scène de procès de Jeanne pour ensuite revenir, via un flashback, sur son parcours là où la version longue introduit une grande fresque historique, en présentant le casting de chaque étape de la vie de l’héroïne.

            Et la force du film est certainement ici, dans la peinture historique qu’il réalise. Les éditeurs parlent de l’extrême rigueur historique du film comme l’un de ses atouts. Oui, il y a une rigueur dans le travail de reconstitution, des costumes (armures, comme vêtements aux couleurs correspondant aux tableaux contemporains de cette période du quinzième siècle et au sigle de fleur de lys sur leurs parures) aux événements factuels de l’histoire de Jeanne d’Arc (la rencontre avec le dauphin, la bataille d’Orléans, le couronnement de Charles VII, le procès et le bucher de Jeanne). Mais la rigueur de la reconstitution « historique » tient davantage du travail de reconstitution de l’histoire telle qu’on la connaît à travers la peinture, notamment celle du XIXème. On peut par exemple penser au choix de l’acteur et à certains tableaux, ou encore à certains plans et certaines peintures :

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Ci-dessus, Charles VII dans Jeanne d’Arc, de Victor Fleming.

Ci-dessous, le portrait de Charles VII par Jean Fouquet, peint vers 1445-50.

Цифровая репродукция находится в интернет-музее Gallerix.ru

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Ci-dessus, Jeanne au bûcher par Jules Marc Lenepveu, 1886-90.

Ci-dessous, Jeanne au bûcher dans le film de Fleming.

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Et enfin, Jeanne d’Arc en armure devant Orléans, par Jules Eugène Lenepveu, 1886-90…

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…et dans le film de Fleming.

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Aussi Victor Fleming n’a pas été choisi au hasard pour la réalisation de ce film. Il est l’un des grands cinéastes du Technicolor, procédé naissant dans les années 30 et qui impose l’aide de techniciens spécialisés de l’entreprise éponyme pour son utilisation. C’est un procédé qui, jusqu’au début des années 50s, sera utilisé pour des films aux genres tournés vers l’exotisme, l’histoire, des genres éloignés du réel en somme. Il faut aussi savoir qu’une des dirigeantes de Technicolor, Nathalie Kalmus, avait un rapport à la couleur qui obéissait à son rapport à la peinture (voir son allocution nommée Color Consciousness, 1932). Penser l’œuvre de Fleming comme picturale n’est donc pas une erreur. On retient de cette séance des images incroyables comme celles-ci :jeanne-d-arc-victor-fleming-ingrid-bergman-1

         On peut donc dire qu’il ne s’agit pas d’une représentation réaliste et brute de la réalité de l’époque. Si les flèches s’enfoncent dans les armures et les chairs, si les soldats crachent du sang, nous sommes loin des déchirures du corps et des fracas de métal mis en scène par Mel Gibson dans Braveheart (dont l’intrigue se situe en Angleterre deux siècles auparavant), ou encore de la violence viscérale, brute et sans concession du film de science-fiction moyenâgeuse d’Alexeï Guerman, Il est difficile d’être un dieu. Et si le film est une représentation dite picturale, elle n’en reste pas moins hollywoodienne.jeanne-d-arc-victor-fleming-ingrid-bergman-2

            En effet, tous les acteurs principaux sont américains, et alors qu’ils jouent tous en usant de la langue anglaise, les personnages parlent des langues mêmes, le français et l’anglais. De plus, si le père de Jeanne, paysan, a le visage noirci et abîmé par la boue et le labeur, la pucelle, elle, n’est pas juste blanche et propre de par sa pureté. Elle est aussi très bien maquillée et a le brushing soigné. On peut même noter à un moment suivant la consécration du roi, la possibilité d’un baiser amoureux entre Jeanne et l’un de ses compères. Ces derniers points rejoignent un fait important : la présence dans le rôle-titre d’Ingrid Bergman, dont chacune des images la contenant tend à iconiser à la fois l’actrice et le personnage. Son interprétation impressionne tant elle arrive à faire de sa Jeanne d’Arc, une héroïne chrétienne persuadée de l’être (car détenant la vérité divine grâce à sa foi) dans un monde dominé par les hommes et l’ordre du clergé, qui apparaît ici comme corrompu par le pouvoir et l’argent. Ce dernier point est à nuancer dans le sens où le Pape est entendu comme la figure de l’autorité divine toute puissante et surtout juste, quoiqu’il arrive. Bergman arrivera aussi à travailler les faiblesses humaines du personnage, elle a environ dix-neuf ans (à ce propos, le physique de l’actrice est crédible), elle est très naïve, persuadée, manquant de maturité et de recul sur des situations et des points – qu’on pourra dire « pragmatiques » – auxquels ses alliés s’attendaient… Ensuite, elle est la seule à entendre ces fameuses voix, la réalisation les suggère à travers des images exposant la grâce de Jeanne d’Arc. De plus, elle reniera sa foi de peur de mourir brûlée vive, pour sauver sa vie. Elle incarne aussi à merveille l’héroïne chrétienne, « soldat augmenté » (voir l’essai éponyme du chercheur Pierre Lecocq) par sa foi tel David contre Goliath. En effet, on la retrouvera certes souvent encourageant les troupes à aller au combat, et on la verra à de multiples reprises aller au combat, souffrir d’une flèche dans l’épaule, pour ensuite y repartir plus hardie que jamais. Aussi elle affrontera le bûcher le cœur léger, vaillante, éprouvant toutefois de la tristesse – Bergman est tout à fait juste –, par rapport aux humains qui se déchirent, notamment à son propos.

         Si le début du film (d’une durée de 2h20) va bien trop vite – avec Jeanne qui arrive au Dauphin en trente minutes montre en main –, comparé au reste de l’ensemble très développé, l’œuvre de Fleming est incontournable et intemporelle (notamment grâce à son aspect historico-pictural). L’édition remasterisée que proposent l’Atelier d’images et The Corporation est magnifique, apportant une nouvelle jeunesse au film. On notera quelques défauts d’images : des plans avec rétroprojection et le personnage devant dont l’arrière plan perd en netteté ; la couleur très rarement instable tendant vers le vert… Mais rien de grave, bien au contraire, cette édition est une réussite pure. Vous retrouverez plusieurs bonus fortement intéressants : l’analyse des deux montages du film, des archives d’Ingrid Bergman, la rencontre avec Marine Baron, sa biographe. Retrouvez Jeanne d’Arc (Joan of Arc) en dvd à 14 euros 99 et en blu ray à 19,99.

Ci-dessous, un extrait du début du film.

Jeanne d’Arc Version longue Restaurée Haute Définition

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Titre : Jeanne d’Arc (Titre original : Joan of Arc)
Réalisation : Victor Fleming
Scénario : Maxwell Anderson et Andrew Solt, d’après la pièce Joan of Lorraine de Maxwell Anderson
Casting : Ingrid Bergman, Francis L. Sullivan, J. Carrol Naish, Ward Bond, Shepperd Strudwick, Gene Lockhart, John Emery, Leif Erickson, Cecil Kellaway, José Ferrer…
Costumes : Dorothy Jeakins et Barbara Karinska
Maquillage : Jack P. Pierce
Décors : Joseph Kish, Casey Roberts
Direction artistique : Richard Day
Photographie : Winton C. Hoch, William V. Skall, Joseph A. Valentine
Musique : Hugo Friedhofer
Production : Walter Wanger
Société de production : Sierra Pictures
Société de distribution : RKO Radio Pictures (US), Balboa Film Distributors (Mondial)
Pays : Etats-Unis
Langue : Anglais
Durée : version cinéma : 1h36 ; version longue : 2h20
Sortie en salle : 1948
Ressortie en édition dvd-blu ray par l’Atelier d’images & The Corporation, distribué par Arcades : le 2 février 2016

Jeanne d’Arc de Victor Fleming, avec Ingrid Bergman, Francis L. Sullivan, Ward Bond, USA, 1948, 2h20 (version originale intégrale), 1h36 (version cinéma), dvd et Blu-ray, 14.99 et 19.99 euros.
Bonus : archives d’Ingrid Bergman, rencontre avec marine Baron,  biographe de Ingrid Bergman, et analyse des deux montages du film par Jérôme Wybon.

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