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« Le Stress au travail » dans sa pluralité

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Docteur en sociologie des organisations et ingénieur de recherche, Raphaël Pirc publie aux éditions Apogée un opuscule intitulé Le Stress au travail. Entre injonctions contradictoires, manque de latitude ou de gratifications et pressions multiples, ce phénomène de plus en plus débattu, dans la presse comme dans l’entreprise, nous est dévoilé par le menu.

Pionnier des études sur le sujet, le médecin québecois Hans Selye décrit le stress comme un syndrome général d’adaptation. Dans un article publié dans la revue Nature en 1936, il identifie les trois étapes successives qui le caractérisent : la phase d’alerte, la phase de réaction et la phase d’épuisement. Cet état de tension nerveuse naît donc d’un déséquilibre, d’un élément perturbateur, que Raphaël Pirc va qualifier dans son ouvrage de stresseur. Comme le rappelle l’auteur, le taylorisme, le fordisme et le toyotisme, la production spécialisée, juste-à-temps et en flux tendu qu’ils sous-tendent, mais aussi la mondialisation et la mise en concurrence des entreprises et de leurs travailleurs, vont aboutir progressivement à une prolétarisation du travail et à l’émergence de facteurs favorisant les situations génératrices de stress.

La recherche a abouti à différents modèles conceptuels ayant trait au stress. Quand Robert Karasek se base sur les degrés d’exigence et de latitude applicables aux travailleurs, Johannes Siegrist met en avant un déséquilibre entre l’effort attendu et la récompense allouée, tandis que Leonard Pearlin va plutôt se pencher sur les processus sociaux sous-jacents. En plus de revenir sur chacune de ces théories, Raphaël Pirc énonce en quoi la maîtrise des zones d’incertitude permet de mieux négocier le travail face aux écueils des prescriptions. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la théorie entourant les tâches à réaliser contient des angles morts dont le travailler doit s’emparer, en faisant valoir son intelligence pratique, afin de se mouvoir au mieux dans les interstices entre travail prescrit et prestations réelles. Le stress, l’insatisfaction, voire la souffrance résultent pour partie de l’impossibilité, pour les travailleurs, de procéder à ces accommodements. Un espace d’action permettant de faire face aux aléas et aux imprévus, des axes de négociation et de communication, l’élaboration d’astuces et de jeux stratégiques vont conférer du sens aux actions des travailleurs et contribuer à l’édification de leur identité professionnelle. Le sociologue Robert Merton note d’ailleurs, sans surprise, que des règles trop rigides empêchent toute adaptation rapide à des circonstances particulières.

Raphaël Pirc va ensuite abondamment illustrer son propos à travers l’exemple des chauffeurs routiers. Leur stress peut être imputable à l’imprudence des autres usagers de la route, à leur incivilité, à l’intériorisation des règles de conduite, à l’auto-contrôle des émotions, aux injonctions contradictoires – respecter le code de la route et les temps de pause, faire face aux embouteillages, mais livrer impérativement selon l’horaire convenu… L’auteur verbalise aussi la manière dont ces chauffeurs personnalisent la cabine pour en faire une extension d’eux-mêmes. Et il complète enfin son opuscule, très intéressant, notamment dans son approche théorique, par l’évocation des risques psychosociaux et des troubles musculo-squelettiques, par la présentation des textes de loi entourant les maladies professionnelles et par les huit réserves du sociologue américain Erving Goffman (se rapportant aux « territoires du moi » : mon corps, mon espace de travail, mes affaires/outils/fournitures, mon intimité…).

Le Stress au travail, Raphaël Pirc
Apogée, octobre 2022, 130 pages

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Jack Mimoun et les secrets de Val Verde : en route pour la verdure

« Je m’appelle Jack Mimoun et j’affronte les défis les plus extrêmes où avoir les bons gestes de survie est une question de vie ou de mort » Presque 20 ans après le raid et les soubresauts d’OSS 117, la comédie d’aventures hexagonale n’est pas encore condamnée à l’encéphalogramme plat. L’ambition de ce film généreux d’ambitions en témoigne.

Synopsis : Deux ans après avoir survécu seul sur l’île hostile de Val Verde, Jack Mimoun est devenu une star de l’aventure. Le livre racontant son expérience est un best-seller et son émission de télévision bat des records d’audience. Il est alors approché par la mystérieuse Aurélie Diaz qui va ramener Jack Mimoun sur Val Verde pour l’entraîner à la recherche de la légendaire Épée du pirate La Buse. Accompagnés de Bruno Quézac, l’ambitieux mais peu téméraire manager de Jack, et de Jean-Marc Bastos, un mercenaire aussi perturbé qu’imprévisible, nos aventuriers vont se lancer dans une incroyable chasse au trésor à travers la jungle de l’île aux mille dangers.

La recette de l’insuccés

Jack Mimoun et les secrets de Val Verde, c’est un titre très gourmand, volontairement fouillis qui se serre pour tenir en entier sur l’affiche. Alors à quoi peut-on s’attendre? C’est un « Jack », sûrement la référence marquée pour l’hommage assumé aux films (américains) des années 80, comme en parle Malick Bentallah pendant la promotion. C’est aussi un « Mimoun » qui nous rappelle autant un glorieux champion olympique qu’il construit un blase comique, l’alliage entre le mâle des actioners des années Reagan avec la maladresse petite française qui n’ose pas les regarder dans les yeux. Rajoutez la référence au Val verde, pour la petite pincée d’exotisme, en espagnol, la vallée verte sans folie ni terreur, un territoire qui appelle plus les nostalgiques d’en route pour l’aventure et ses décors de cartons pâtes sur feue la cinq que les aventuriers du national geographic. Voilà comment on construit un film en kitch, sans passer par Ikea.

Parodie et par Odin !

Passé l’affiche, Jack Mimoun, c’est d’abord un gars trapu et costaud comme un tigre, incarné par un Malick Bentallah qui a soulevé de la fonte, ou bien mangé 15 kilos de beignets ou bien encore un comédien qui doit attaquer prochainement en justice son chef costumier. Peut-être les trois à la fois. Parce que ce bonhomme qui sort d’un programme télé en singeant Bear Grylls, est une masse penaude qui s’avère très rapidement difficile à filmer. Sorti de l’habillage télé parodique qui offre dans son envers du décor le meilleur gag du film, trop tôt, sur un serpent dangereux à l’écran, blindé de trangsène en coulisses, Jack Mimoun est un maladroit qui s’assume, sans trop regarder sur les détails. C’est là où l’hommage aux héros des années 80 roulant des coudes fonctionne le mieux. Dans ces plans où Jack signe des autographes à 10 enfants cadrés de près pour en paraître 100, ceux où l’attaché de presse incarné par Jérôme Commandeur annone pour dévoiler avec cynisme l’ombre d’un héros daté. Peut-être encore cette scène où il essaie de draguer avec des arguments écolos la jeune aventurière incarnée par Joséphine Japy, qui use de sa concupiscence sans trop s’user à la tâche. Il y a en tout cas ici la matière pour en tirer le pastiche moquant cet homme gonflé et gonflant, lourd : le seul souci est que cet angle est aussi celui du cinéma mainstream depuis plus de 20 ans.

En route pour la verdure

Quand un scénario est cousu de fil blanc, on rappelle maintenant avec pudeur qu’il s’agit d’un « hommage » aux films d’antan (choisissez votre période préférée) Jack Mimoun et les secrets de Val verde marque donc, on peut le dire sans frémir, le respect le plus profond jamais vu envers les films d’aventures depuis plus de 20 ans. La liste est longue des figures imposées que le récit dévoile, tout sourire. Les comptabiliser n’est pas très pertinent car une des essences du projet est semble t-il de tourner en rond en empilant des perles, comme ses personnages paumés sur une île grande comme un petit plateau de tournage. Un cas symptomatique en est la teneur des dialogues : les punchlines de Jérôme Commandeur et de François Damiens n’appellent pas de réponses, d’échanges, comme des phrases restant hors sol dans leur propre contemplation du bon mot. « J’ai l’impression que les mots sortent tous seuls chez vous, vous ne commandez pas grand-chose» dévoile un dialogue perdu dans la brousse. Qu’une réplique péremptoire bien écrite fonctionne, tous les spectateurs en ont, d’Audiard à Kaamelott, mais ce script en abuse, au point de laisser peu d’espace pour que ses personnages interagissent les uns avec les autres.

Tous derrière et moi devant

Filmer l’aventure pour tendre la main au spectateur mendiant un dépaysement en plein automne, c’est naturellement un des projets de Jack Mimoun. Et convoquer les années 80 en pleine promotion du film, c’est comme jouer avec une tablette de ouija mal configurée : assez rapidement, Indiana Jones va venir vous fouetter l’échine par derrière. Jack Mimoun se trimballe dans une jungle assez triste, volontairement réduite, filmée sans un sens du cadre en faisant un personnage parmi les personnages. Oubliez Prédator également, ici même une fougère n’a pas de personnalité. Ce qui apparaît frustrant dans la non-découverte d’un exotisme kitsch qui semblait promis dans la bande-annonce, c’est que la demande pour ce film fantasmé qui n’apparaît pas dans le cadre, est, elle, très forte. Comment oublier les aventures du Léopard, celui incarné par Claude Brasseur, du tigre aime la chair fraîche, de Claude Chabrol, pastiche assumé lui aussi et les échecs plus récents des films défiant Koh Lanta ? En prenant conscience que la télé et son esthétique très plate a planté un pieu assez profondément dans ces récits d’aventures. Désormais codifiés, ces plans et ce découpage très fade qui mène la barque jusque dans un temple à peine digne d’une mauvaise pub pour des céréales chocolatées sont ceux qui ont vampirisé des images qu’on apprécie, rassasiés. En partant pour l’aventure dans des terrains connus esthétiquement, historiquement et sans aucun autre adverbe de manière derrière, Jack Mimoun défiait plus qu’une malédiction et un nouveau méchant mal écrit: il souhaitait lui-même survivre à un crash dont il ne pouvait pas sortir. Jack est une créature de télé perdue dans le poste en cherchant à repousser les bords : en quelque sorte, une sorte de poisson rouge qui a mal au crâne à force de se cogner la tête. Il avait pourtant pris un gros cachet.

Bande-annonce : Jack Mimoun et les secrets de Val Verde

Fiche technique

Réalisation : Malik Bentalha et Ludovic Colbeau-Justin
Scénario : Malik Bentalha, Florent Bernard et Tristan Schulmann
Musique : Mathieu Lamboley
Décors : Maamar Ech-Cheikh
Costumes : Emmanuelle Youchnovski
Photographie : Thomas Lerebour
Montage : Delphine Rondeau, Vincent Tabaillon
Production : Éric et Nicolas Altmayer
Coproducteurs : Niels Court-Payen, Caroline Dhainaut et Ardavan Safaee
Productrice associée : Marie de Cenival
Sociétés de production : Mandarin Films et Pathé Films
Société de distribution : Pathé Distribution (France)
Budget : 14,47 millions d’euros

Distribution

Malik Bentalha : Jack Mimoun
Benoît Magimel
François Damiens : Jean-Marc Bastos
Jérôme Commandeur : Bruno Quézac
Joséphine Japy : Aurélie Diaz

Dahmer-monstre – L’histoire de Jeffrey Dahmer : flirter avec l’insoutenable vérité et la palme imaginaire de Ryan Murphy

Cela ne fait pas un mois que Dahmer, la nouvelle série de Ryan Murphy est sur Netflix qu’elle soulève déjà les foules. Entre polémique et adoration, le récit à moitié fictif de la vie du Cannibale de Milwaukee est une des séries de cette rentrée 2022.

Sur internet, ses portraits ne manquent pas. Il est un des pires serial killers ayant sévi aux Etats-Unis. Il rejoint le cercle très fermé d’autres serial killers comme John Wayne Gacy, Ted Bundy et BTK.

Synopsis: Basé sur l’histoire vraie qui se passe il n’y a pas si longtemps de Jeffrey Dahmer, la série éponyme est à cheval entre le biopic, le documentaire et le thriller. Ayant sévi en Ohio et dans le Wisconsin entre les années 70 et 90, le meurtrier a tué près de 17 hommes. L’horreur suscitée par ces crimes, qui ne s’arrêtent pas qu’au meurtre, révèlent une mystérieuse attraction pour un esprit tordu. 

Puiser dans la réalité

Moins sanglant que son bébé légendaire American Horror Story, mais continuant de s’inspirer de la légende urbaine, Dahmer est une incroyable et insoutenable immersion dans un esprit malade. Jeffrey Dahmer ne vient pourtant pas d’un milieu mauvais. Il vient d’une classe plutôt moyenne à aisée et son père bénéficie d’un excellent travail. Mais la dépression de sa mère et sa consommation abusive de médicaments font que leurs rapports sont quasi-inexistants. Alcoolique dès son adolescence, il va aux cours avec de la bière dans ses poches. Il dépèce et dissèque aussi des animaux depuis son enfance. Le divorce de ses parents a sûrement été un des cataclysmes de sa vie. Son père s’absentait régulièrement pour échapper aux tensions dans son couple. Délaissé et livré à lui-même, Jeffrey Dahmer se replie sur lui-même. Ses relations sociales sont très mauvaises, voire inexistantes. Il n’a pas d’amis.

Il n’est pas brillant durant ses études et fait un très court passage à l’armée dont il est renvoyé. En grandissant, son homosexualité le livre aussi à la solitude à cause du statut encore très tabou et mal vu de cette orientation. Les hommes gays seront ses victimes principales. Il « chassait » notamment dans les boites de nuit gays. La plupart des victimes sont noires ou asiatiques. C’est un détail très important dans la série et nous en détaillerons l’importance plus bas.

Le cas Dahmer est problématique car il ne se contentait pas de tuer ses victimes. Il les droguait, les photographiait, puis « expérimentait ». Son ambition était de créer des « zombies » qui le serviraient, en leur injectant des produits qui finissaient par les tuer. Lorsque cela arrivait, il démembrait les corps et en consommait des parties. C’est ce qui fait de Jeffrey Dahmer un cas criminel terrible à mettre à l’image: tuer n’est que la première partie de l’horreur. Il y a une forme de blasphème et de désacralisation du corps humain et de l’individu en lui-même dans ce processus et cette anthropophagie. Lorsqu’il est arrêté dans les années 90, il est condamné à la prison à vie. L’état du Wisconsin ne dispose pas de la peine de mort. Mais il ne reste pas beaucoup en prison car il y meurt tabassé à mort par un autre prisonnier.

La mise en image d’une histoire « inspirée des faits »

L’impression principale qui émane de la série est une ambiance terriblement lourde. Nous ne conseillons pas le visionnage de la série en une fois tant l’histoire peut émotionnellement impacter le spectateur. Nous ne l’avons d’ailleurs pas fait. Dans cette série, ce n’est pas tant la colorimétrie de l’image que l’impression de saleté qui sont mises en scène. De fait, cette impression est si forte et suffocante que nous sentirions les odeurs dont se plaint le personnage de Glenda Cleveland, interprétée par Niecy Nash (Never Have I ever).

Il y a une ambiance de mort permanente quand le personnage de Jeff est dans les parages. Il est visuellement associé aux cadavres, à une lumière blafarde dans son appartement, à la couleur sale et jaunâtre de ses murs, à la crasse de son conduit d’aération. Jeff est aussi négligé physiquement, avec des cheveux souvent sales, des lunettes un peu floues autour du regard, qui est sombre et vide de toute expression. Il porte presque toujours les mêmes vêtements.

Son calme ajoute à ce je-ne-sais-quoi qui nous fait craindre le pire. Evan Peters interprète le rôle avec un flegme naturel à retourner les tripes. Dahmer a beau sourire de temps en temps, cela ne rassure pas mais nous enjoint plutôt à courir très loin de lui.

Pour autant, l’œuvre ne suit pas tout à fait l’histoire d’origine. Par exemple, une scène où Jeff cherchait à frapper un joggeur d’une batte de baseball vient des souvenirs de celui-ci. Il est montré comme sortant des broussailles afin de l’attaquer. Dans la réalité, le joggeur n’est jamais passé ce jour-là. Les victimes ont eu leur nom changé sauf pour de rares exceptions.

À ce titre, nous assistons à de la fiction pure, certains événements, ou scènes ont été instrumentalisés et réécrits pour s’adapter au format.

Le traitement des meurtres

À la différence d’autres séries, il semble que les créateurs ont choisi, peut-être par respect pour les familles des victimes, de ne pas beaucoup trop en montrer. L’histoire est encore fraiche. Pour rappel, les victimes sont incomplètes corporellement, ce qui laisse une horrible impression que les choses n’ont jamais été complètes. Le deuil des familles pourrait être encore en cours à cause du fait que des corps humains soient à ce point mutilés.

Pour ne jamais trop en montrer, il y a quelques flashs éclairs de ce qui suit le meurtre mais jamais trop longtemps ni en détail. La violence est brève mais les conséquences sont les plus mises en image. C’est une idée plutôt appréciable et en adéquation avec une ambiance si asphyxiante qu’il fallait modérer cet aspect. Le regard que le spectateur a des actes de Jeff est externe, comme s’il était face à celui-ci. Nous n’avons pas le point de vue de Jeff. C’est glaçant de se retrouver comme face à face à ce tueur, de ne pas savoir ce qu’il pense. Sa parole est très modérée. Le silence s’installe quand il entre, c’est une horrible impression de sentir le personnage de Jeff Dahmer dans une pièce. Il y a comme un instinct de survie face à son regard prédateur.

Les familles des victimes Vs. DAHMER

Nous ne sommes pas de la famille des victimes mais nous comprenons à quel point regarder ces images peut être intensément traumatisant. Nous comprenons pourquoi beaucoup d’entre elles sont en colère contre Netflix. C’est vrai que cataloguer la série comme « série LGBT » met en avant un membre de la communauté qui n’a rien de positif à y apporter et ne lui fait surtout pas honneur. D’après certains témoignages, les familles des victimes semblent avoir été écartées de la création de la série.

C’est aussi oublier la dangerosité de la situation. Pour la communauté gay, les meurtres de Jeffrey Dahmer raisonnent encore à cause de la violence des attaques. La série ne se finit pas lorsque Jeffrey est arrêté, mais lorsqu’il meurt. Il y a un long focus sur le deuil des victimes, le choc post-traumatique et le harcèlement qu’elles ont subi à cause de cette affaire.

Le deuil est impossible car les corps ne sont pas complets. Cet aspect est non-négligeable, puisqu’il ne permet de trouver le repos et laisse inachevé ce processus. Le choc post-traumatique des voisins est une partie de la série que nous apprécions, car peu de séries se concentrent sur cet aspect. Le personnage de Glenda y est central car c’est elle qui a contacté la police plusieurs fois sans qu’on ne prenne au sérieux ses appels. Elle se sent coupable de n’avoir « rien » fait. Elle se rappelle les cris des victimes par la bouche d’aération, les odeurs nauséabondes, les tentatives désespérées de sauver le jeune garçon de 14 ans, Konerak Sinthasomphone, des griffes de Dahmer.

Le racisme contre la famille laotienne de Konerak est bien montré à l’écran avec le père recevant des appels téléphoniques des policiers qui l’insultent alors qu’il vient de perdre un enfant. Cette thématique est aussi importante dans le processus venant après l’arrestation de Dahmer. La police est montrée comme incapable jusqu’à ce qu’une des victimes réussisse à s’échapper. La tristesse et la colère qui étreignent Glenda au moment où Dahmer est arrêté nous prennent à la gorge. Si la police avait pris au sérieux ses allégations dès les premiers appels, combien de victimes auraient pu être épargnées?

Lorsque la fin se focalise sur Glenda et sa bataille afin qu’un parc soit dédié aux victimes de Jeff Dahmer et que nous voyons que 30 ans plus tard rien n’a été fait, il est impossible de ne pas ressentir de la colère. Pourquoi là où des massacres commis sont normalement mis en avant sur des plaques commémoratives, les massacres de Jeffrey sont destinés à être oubliés?

Conclusion

Dahmer est une série à regarder non comme une réelle mise en image de ce qui s’est passé à Milwaukee, mais comme une série fictionnelle qui s’inspire des événements ayant eu lieu. Les familles des victimes ont le droit d’être mal à l’aise, car elle vient raviver des souffrances d’une vie.

Mais c’est aussi une bonne chose de ne pas laisser un tel carnage tomber dans l’oubli. Elle pointe du doigt des discriminations importantes: le racisme car la plupart des victimes n’étaient pas blanches. La police aurait-elle autant trainé face à des victimes blanches? Les défunts étaient homosexuels, une communauté ostracisée 30 à 40 ans en arrière mais qui pâtissent toujours de discrimination aujourd’hui. Il n’y a qu’à regarder l’actualité pour s’en rendre compte…

Est-ce une série incontournable pour autant? Non. En vérité, elle n’apporte pas beaucoup de nouveauté ni dans sa conception, ni dans la technique, ni dans l’histoire. Ce n’est pas la première œuvre de fiction qui met en avant un tueur en série.

https://www.youtube.com/watch?v=xl2FRiW938o

Fiche Technique:

Créateur: Ryan Murphy et Ian Brennan
Scénario: Ian Brennan, David McMillan, Ryan Murphy, Reilly Smith, Janet Mock, Todd Kubrak
Réalisateurs: Carl Franklin, Clement Virgo, Jennifer Lynch, Paris Barclay, Gregg Araki
Casting: Evan Peters (Jeff Dahmer), Niecy Nash (Glenda Cleveland) , Richard Jenkins (Lionel Dahmer), Molly Ringwald (Shari Dahmer), Rodney Burford (Tony Hugues)
Langue: Anglais
Saison: 1
Épisodes: 10x 45 ou 63 minutes
Musique: Nick Cave et Warren Ellis

Sources nécessaires à la rédaction de cet article:

Dahmer- wikipédia

Dahmer : pourquoi les familles des victimes sont furieuses contre Netflix ? – linternaute

Dahmer- imdb

Crédit image- imdb

« Derrière le rideau » : dissonances cognitives

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Les éditions Steinkis publient Derrière le rideau, de Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez. Les auteurs y mettent en scène un couple pour le moins célèbre, Simone Signoret et Yves Montand, en partance pour une tournée au-delà du rideau de fer, où leurs sympathies communistes vont se heurter aux réalités d’une dictature implacable.

Des écrivains jetés derrière les barreaux, des chars investissant les rues de Budapest, des salles de spectacles réquisitionnées au dernier moment, des signes apparents de pénurie et de pauvreté, des journalistes aux ordres colportant des mensonges inventés de toutes pièces… Durant leur tournée en Europe de l’Est, alors communiste, Simone Signoret et Yves Montand voient leurs sympathies politiques mises à rude épreuve. Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez narrent la relative cassure qui apparaît dans le couple : tandis que la comédienne prend rapidement conscience des faux-semblants d’un régime autoritaire, son compagnon, acclamé à chaque représentation, peine à dessiller les paupières…

Gratifié de dessins en noir et blanc plutôt sommaires (les arrière-plans sont ainsi souvent vides ou hachurés), Derrière le rideau s’appuie en revanche sur un scénario solide, échafaudé avec soin, et contextualisant assez brillamment la visite de Simone Signoret et Yves Montand dans l’Europe communiste. En France, le couple aux origines sociales diverses (spécificité creusée dans l’album) fait face aux intimidations des fascistes, qui finissent par convaincre les deux comédiens de se produire derrière le rideau de fer malgré les événements en Hongrie, où une insurrection est réprimée avec force, et bientôt dans le sang. Là-bas, la police secrète n’est jamais loin, leur image est exploitée par la propagande et le périmètre de leur tournée ne cesse de changer.

Si Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez révèlent par bribe les dessous du communisme – et de ses défaillances politiques, sociales ou économiques –, ils s’attachent surtout à portraiturer un couple pris au piège de ses propres convictions, capable de demander des comptes aux élus et représentants qu’il croise – dont Khrouchtchev en personne – mais jamais d’infléchir le cours des événements et de prendre la pleine mesure de la marche de l’Histoire (en Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie…). Derrière le rideau organise ainsi un dialogue impossible entre l’authenticité d’un engagement et l’hypocrisie de son détournement. C’est précisément dans ces interstices politiques qu’Yves Montand, mais aussi sa compagne, vont devoir se mouvoir, parfois à grand-peine.

Les personnalités culturelles peuvent-elles échapper aux tentatives de récupération politique ? Doivent-elles être reconnues coupables de croire et défendre des convictions humanistes et altruistes parce que ces dernières se voient dévoyées par des politiciens qui en corrompent les fondements ? Ces deux questions sous-tendent tout le roman graphique de Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez, qui parviennent habilement à mêler la parenthèse biographique (une visite de Simone Signoret et Yves Montand) et l’Histoire mondiale du XXe siècle.

Derrière le rideau, Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez
Steinkis, septembre 2022, 120 pages

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3.5

« La Vie secrète des gènes » : l’inné, l’acquis et le codé

La biologiste Évelyne Heyer publie aux éditions Flammarion La Vie secrète des gènes, qui complète utilement, par le truchement de courts chapitres thématiques, l’excellent ouvrage de vulgarisation L’Odyssée des gènes, paru en juillet 2020. Pour ce faire, ce nouvel essai compile une trentaine de sujets développés à l’antenne de La Tête au carré, sur France Inter.

Quand elle évoque l’ADN, Évelyne Heyer l’appréhende comme une machine sophistiquée, permettant de remonter le temps et d’en apprendre davantage sur nos ancêtres, dont nous avons en héritage une mosaïque complexe de fragments génétiques. La Vie secrète des gènes s’inscrit pleinement dans cette démarche, mais en déborde occasionnellement le cadre pour porter plus loin ses réflexions, qui transcendent alors les disciplines et embrassent l’anthropologie, la sociologie, la démographie ou encore l’archéologie. C’est ainsi, par exemple, que la biologiste lie la survie des femmes après la ménopause – contrairement aux autres espèces – à l’importance que tiennent les grands-mères dans l’éducation de leurs petits-enfants. Ou qu’elle explique la sociabilité des hommes par une succession d’événements : la bipédie entraîna un sous-dimensionnement du bassin des femmes, qui engendra ensuite la mise au monde de bébés au cerveau encore immature, nécessitant alors la prise en charge collégiale, en famille et plus largement en communauté, d’enfants dépendants des adultes. Ce paradoxe obstétrical a grandement influencé les interactions au sein du groupe et le cerveau des nouveau-nés ne cesse de se développer, au cours des premières années, à la faveur d’échanges abondants et continuels. Une autre preuve de coopération humaine se trouve dans les restes d’animaux chassés et découpés en groupe, retrouvés sur des sites archéologiques. Évelyne Heyer indique par ailleurs les trois éléments qui ont toujours présidé à cette organisation des sociétés : réciprocité, comportement visant à préserver sa réputation et régulation des abus.

Organisé en courts chapitres thématiques, La Vie secrète des gènes nous apprend que chacun d’entre nous ayant un ancêtre hors d’Afrique doit environ 2 % de son génome à l’homme de Néandertal, qui a affecté notre phénotype et donc les traits observables de notre corps. Plus loin, il revient sur l’organisation en branches de l’humanité et rappelle qu’il y a 60 000 ans, nous étions pas moins de cinq espèces humaines à cohabiter, dont les « hobbits » d’Indonésie, dont la taille était alors comprise entre 1 et 1,10 mètre. L’ADN a par ailleurs permis de revoir l’opinion majoritaire sur le rôle des femmes dans la préhistoire. Citons cet exemple : il y a 8000 ans, dans les Amériques, les prétendus chasseurs étaient en réalité pour partie des femmes, qui composaient jusqu’à 40 % des individus. C’est aussi par l’analyse génomique que l’on peut suivre la série de mutations génétiques ayant permis la consommation croissante de viande grasse, la production d’enzymes permettant sa digestion et même la possibilité nouvelle, pour les nouveau-nés, d’absorber plus facilement la vitamine D du lait maternel, chacun de ces points ayant son importance alors même que l’homo sapiens a quitté les milieux tropicaux et rejoint des contrées où l’ensoleillement faisait défaut.

L’Odyssée des gènes ne disait pas autre chose : notre culture se condense dans notre ADN. Qu’il s’agisse des Inuits du grand Nord, des populations digérant le lait et plus précisément le lactose (une anomalie à l’échelle de la planète) ou simplement de la taille des individus (liée au climat ou aux préférences sexuelles), des pans entiers de l’humanité s’objective à travers notre génome. Ce dernier nous confère d’ailleurs à tous des parentés lointaines, constitue un grand livre d’histoire médicale (l’exemple de la tuberculose et du gène TYK2 est cité dans l’ouvrage) et se révèle bien plus complexe encore qu’il n’y paraît (notamment au regard de l’ADN non codant ou des fonctionnements en réseaux). Dans sa dernière partie, La Vie secrète des gènes revient sur trois thèmes passionnants : l’intelligence, la communication verbale de nos ancêtres et la race. Évelyne Heyer annonce une héritabilité du QI de l’ordre de 17 % à peine et explique que la plasticité neuronale érige l’environnement dans lequel les individus grandissent en facteur déterminant. Le niveau scolaire des parents conditionne ainsi bien plus l’avenir de leurs enfants que l’ADN qu’ils leur lèguent. Plus loin, elle questionne les aptitudes verbales de Néandertal, qui émettait a minima des sons, et porte un énième clou au cercueil des théories raciales, puisque la génétique réfute la notion de race en vertu de ce simple constat : nous sommes tous identiques à 99,9% et les gènes responsables du teint de la peau ne disent absolument rien du comportement, de l’intelligence ou de la résistance aux maladies.

La Vie secrète des gènes, Evelyne Heyer
Flammarion, octobre 2022, 240 pages

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Zoom sur « La Grande Aventure du bitcoin et de la blockchain »

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La Grande Aventure du bitcoin et de la blockchain, d’Olivier Bossard et Maud Rivière, paraît aux éditions Delcourt, dans la collection « Octopus ». L’album se propose de démystifier cette crypto-monnaie numérique, dont la valeur fluctuante a atteint des sommets vertigineux et régulièrement fait les gros titres des journaux.

Après la crise financière de 2008, un individu caché sous le pseudonyme de Satoshi Nakamoto veut s’affranchir du contrôle des Banques centrales. Il invente un système de monnaie numérique peer-to-peer, indépendant, sécurisé et transparent, basé sur la blockchain. Une monnaie qui doit être minée, avec une difficulté ajustée en permanence, de manière à générer les nouveaux blocs selon le rythme le plus approprié. Adoubé au Japon, interdit en Chine, vu avec circonspection en Corée du Sud, reconnu comme une matière première aux États-Unis mais comme une monnaie privée en Allemagne, le bitcoin divise des gouvernements encore en tâtonnements.

Comment fonctionne au juste une monnaie numérique indépendante des banques ? Dématérialisée mais garantie par la signature numérique dont elle est porteuse, elle se transfère entre deux adresses bitcoins à la manière d’un transfert bancaire classique. Son instabilité peut cependant occasionner des situations cocasses : qui n’a ainsi pas entendu parler de ces deux pizzas achetées au début du bitcoin pour l’équivalent, actuellement, de plus de 100 millions de dollars ? Les coûts de transaction s’avèrent quant à eux de moins en moins avantageux pour les paiements nationaux. Ainsi, de fil en aiguille, par le biais de courts chapitres thématiques, La Grande Aventure du bitcoin et de la blockchain vulgarise la technologie blockchain et les crypto-monnaies.

« Les mineurs sont les comptables et la blockchain constitue le grand registre de comptes. » La formule est jolie, mais mérite d’être étayée. Olivier Bossard et Maud Rivière s’y emploient tout au long des presque 130 pages de leur album. Ils reviennent sur des spécificités organisationnelles ou techniques telles que les fermes de minage, le hachage, la cryptographie asymétrique, la non-réplicabilité ou l’horodatage, mais se penchent également sur les investissements induits par les crypto-monnaies. Sous-tendant nombre de produits financiers, s’échangeant sur des plateformes dédiées, les bitcoins et leurs dérivés ont suscité l’intérêt croissant des investisseurs, au point de se voir qualifiés d’« or numérique ». Cette matière complexe est ainsi progressivement rendue accessible grâce au travail de pédagogie entrepris par les auteurs. En cela, ils s’inscrivent fidèlement dans les intentions affichées depuis sa création par la collection « Octopus ».

La Grande Aventure du bitcoin et de la blockchain, Olivier Bossard et Maud Rivière
Delcourt/Octopus, octobre 2022, 128 pages

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3.5

« Cultes ! » présente « 100 lieux mythiques de séries »

Les éditions Fantrippers publient dans leur série « Cultes ! » un beau-livre prenant pour objet les lieux mythiques des séries télévisées. Une opération similaire à celle réalisée pour le cinéma ou la littérature, qui jette une lumière profuse sur ces personnages qui ne disent pas leur nom : Fox River (Prison Break), Wisteria Lane (Desperate Housewives), le McLaren’s (How I Met Your Mother), Baltimore (The Wire), la maison des Fisher (Six Feet Under) ou encore le Cheesecake Factory (The Big Bang Theory).

Certaines séries télévisées sont à ce point liées à leur cadre qu’il serait incongru d’effeuiller leurs personnages sans analyser au préalable l’espace qu’ils investissent. C’est le cas, bien entendu, de Fox River, dont les plans sont tatoués sur le corps de Michael Scofield et dont les murs constituent un horizon clos dont il s’agit à tout prix de s’extraire. La prison désaffectée de Joliet confère une authenticité précieuse au show de Paul Scheuring mais a également occasionné quelques écueils pratiques : une exiguïté rendant difficile l’installation et le déplacement du matériel de tournage, une chaleur parfois accablante, des lieux chargés d’histoire intimidant certains membres de l’équipe… La rue fictive de Wisteria Lane, sise dans la banlieue cossue d’une ville baptisée Fairview, constitue un autre cas d’école : les personnages de Desperate Housewives y mènent leur vie, y élèvent leurs enfants, y trouvent l’amour… Un cadre en apparence idyllique, porteur de contrastes qui rendent les intrigues imaginées par Marc Cherry d’autant plus grinçantes. Un grand absent était pourtant tout désigné pour figurer dans l’ouvrage : Oz et sa Cité d’Émeraude ne mettaient pas seulement en images les principes de surveillance panoptique du philosophe Michel Foucault, puisque le quartier pénitentiaire expérimental placé au frontispice de l’intrigue y conditionne implacablement la vie des détenus, tout en témoignant des aspirations du directeur de projet mais aussi de leurs limites dans un environnement gangréné par une nature humaine dévoyée.

Cultes ! : 100 lieux mythiques de séries n’évoque pas seulement ces espaces emblématiques de la culture populaire à l’aune de leur dimension fictionnelle. Les auteurs s’y penchent aussi sur l’histoire, bien réelle, des bâtiments ayant abrité les tournages. C’est la maison des White (Breaking Bad) désormais protégée par une imposante barrière pour éviter que des aficionados n’y expédient une pizza sur le toit, conformément à l’intrigue de la série. C’est un Cheesecake Factory cité – et reconfiguré – dans The Big Bang Theory, sans que cela fasse l’objet d’un quelconque accord de placement. La maison des Banks, dans Le Prince de Bel-Air, ou celles des Soprano et de Malcolm font elles aussi l’objet d’une entrée spécifique, tant pour ce qu’elles révèlent de leurs personnages que pour leur histoire propre. À ces descriptions bidimensionnelles s’ajoutent des anecdotes en cascade. Saviez-vous que David Schwimmer a poussé la porte du restaurant Little Owl dans Greenwich Village sans même se rendre compte qu’il pénétrait dans l’immeuble censé abriter l’intrigue de Friends ? Ou que Matt LeBlanc aurait pu interpréter le rôle de Phil Dunphy dans Modern Family ? Que Sons of Anarchy a été lancée le lendemain de la diffusion du dernier épisode de The Shield (autre absence notable) et qu’elle se base notamment sur les confessions que Kurt Sutter a lui-même tirées auprès de véritables bikers ?

Beau-livre généreux en illustrations, Cultes ! : 100 lieux mythiques de séries traverse les époques (21 Jump Street y côtoie La Case De Papel) et les réseaux (Netflix, AMC, HBO, Showtime, Fox…). Vous y prendrez connaissance de l’impressionnante filmographie du bâtiment abritant l’entreprise Dunder Mifflin (The Office), du véritable restaurant dans lequel se rendent Jerry Seinfeld et ses amis, du premier manoir Wayne ou de la célébrité soudaine d’un restaurant Twisters, porté à l’écran dans Breaking Bad et Better Call Saul. Le traitement systématique de ces « lieux mythiques » par double-page ainsi que la place significative dévolue aux images restreignent fortement le développement des textes. Il ne faut donc pas attendre de Cultes ! : 100 lieux mythiques de séries des analyses étayées ou évolutives (saison par saison). L’intérêt de l’album réside ailleurs : dans la mise en exergue ludique d’espaces parfois anodins, réels ou appartenant à des studios, désormais investis par la culture populaire.

Cultes ! : 100 lieux mythiques de séries, ouvrage collectif
Fantrippers, octobre 2022, 224 pages

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« En lutte ! » et en chansons

Les éditions du Détour publient En lutte !. Vingt-quatre chants engagés et/ou révolutionnaires y sont présentés, contextualisés et problématisés. De la « Marseillaise » à Public Enemy en passant par « Bella Ciao », les auteurs, par ailleurs animateurs du site L’Histgeobox, reviennent ainsi, le temps de quelques pages, sur plusieurs textes séminaux. L’illustratrice Agata Frydrych agrémente quant à elle la lecture avec quinze dessins inspirés.

Par sa choralité, son caractère fédérateur et l’entrain ou la communion qu’il dégage, le chant a souvent occupé une place de choix dans la célébration, la festivité ou la contestation. L’histoire du blues a ainsi partie liée avec les esclaves noirs exploités dans les plantations américaines, tandis que celle du rap a émergé dans les ghettos new-yorkais et californiens, notamment suite à l’avènement des samplers. En lutte !, carnet de chants propose à cet égard deux analyses passionnantes, portant respectivement sur « Go down Moses » et « Fight the power ». Le premier puise dans les paroles et thèmes bibliques de quoi verbaliser les conditions de vie des populations noires mises en servitude. Basé sur le livre de l’Exode, « Go down Moses » reprend à son compte le récit des Égyptiens affligés par les malheurs en raison de leur refus d’obéir à Dieu. C’est une allusion directe aux Blancs menacés de punition divine à la suite de l’esclavage. Un chant qui sera repris par les chorales de gospel mais aussi par le grand Louis Amstrong. Des décennies plus tard, « Fight the power » inscrit Public Enemy au frontispice de la contestation afro-américaine. Le groupe de rap de Long Island se mue en une sorte de CNN des quartiers défavorisés. Négritude, libéralisme, racisme institutionnel, abus immobiliers : tout passe à la moulinette des rimes saccadées et des basses frétillantes, augmentées par les extraits sonores des discours de militants des droits civiques.

« La Marseillaise », qui se verra détournée par Serge Gainsbourg, tient lieu de chant révolutionnaire derrière lequel la France se soude occasionnellement. « L’Internationale » représente l’engagement du peuple, des déshérités, des ouvriers. Elle élargit peu à peu son audience au début du XXe siècle, avant de devenir l’hymne de la Russie soviétique. Sonnant comme une sommation, elle appelle les prolétaires à l’union et la mobilisation. « Bella Ciao » est un autre chant de lutte incontournable qui, malgré ses origines difficiles à déterminer, est rapidement élevé au rang de symbole de la résistance antifasciste. Plus tard, cette chanson se voit expurgée de sa dimension politique, récupérée à des fins marketing et même remise au goût du jour par Netflix. Sa mélodie, l’accent tonique italien, sa simplicité, ses paroles émouvantes expliquent son succès planétaire, des séries télévisées aux révolutions arabes en passant par les Gilets jaunes ou maître Gims. Les auteurs se penchent également sur « Saluez, riches heureux », qui occupe une place particulière dans l’histoire de la Bretagne et de ses sardinières, « Debout les femmes », qui devient l’hymne du Mouvement de Libération des Femmes (MLF), ou encore « Nabucco », de Verdi. À chaque fois, l’occasion est saisie de se replonger dans le contexte historique, d’identifier ce qui a permis la popularité et l’adoption commune de ces chants, de raconter par leur biais des moments de lutte sociale et politique.

Bien qu’incomplet et forcément subjectif, En lutte !, carnet de chants n’en demeure pas moins une lecture passionnante, reliant à sa façon l’art (oral, choral, musical) à l’engagement politique. Plus proche de nous, il met en exergue Keny Arkana et ses paroles tranchées, anti-mondialistes, proches des indigents et des marginaux. Les auteurs auraient pu tout aussi bien se tourner vers NTM, Mysa ou IAM (parmi tant d’autres), mais l’essentiel est évidemment ailleurs : inscrire des courants musicaux modernes dans une longue tradition où chansons et militantisme/contestation n’ont jamais cessé de prendre langue.

En lutte !, carnet de chants, ouvrage collectif
Édition du Détour, septembre 2022, 224 pages

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En bref : Le Best of des découvertes scientifiques les plus loufoques, Super Dickie, Typhon, Hanami et Le Chant du temps inversé

Retour sur quelques nouveautés de ces mois de septembre et octobre 2022. Au programme : Le Best of des découvertes scientifiques les plus loufoques, Super Dickie, Typhon, Hanami et Le Chant du temps inversé.

Le Best of des découvertes scientifiques les plus loufoques. Dans une sélection de dix découvertes loufoques ou étranges, dans laquelle on aurait probablement pu retrouver l’asepsie d’Ignaz Semmelweis, le Téflon de Roy Plunkett ou le Viagra de Pfizer, les scientifiques Aleksandra Kroh et Madeleine Veyssié présentent de manière légère et succincte dix événements au cours desquels la recherche a provoqué la stupéfaction, et parfois le scepticisme. L’homéopathie de Jacques Benveniste, soutenue par le journal Le Monde mais traitée avec mépris par Nature, provoque la gêne de l’Inserm : aucune étude sérieuse ne viendra jamais étayer la prétendue mémoire de l’eau qui la sous-tend. Pourtant, un peu plus loin dans l’opuscule, on apprend que Dan Ariely a prouvé que plus un placebo est cher, plus son effet est visible sur ceux qui s’y exposent. Faut-il dès lors faire fi de la psychologie au point de se priver des potentiels bienfaits des granules ? Plus étonnant peut-être est cet intérêt du grand Richard Feynman pour les spaghettis et leur propension à se briser en plus de deux morceaux. Les auteurs en profitent pour revenir sur les travaux de Basile Audoly et Sébastien Neukirch, qui expliquent que c’est par la propagation d’ondes et la fragilisation de la structure que les tiges se fracturent à différents endroits. Le toucher thérapeutique, les enlèvements extraterrestres, la beauté artistique atténuant la douleur, l’élasticité de la mort quand il s’agit d’échapper à l’impôt figurent également en bonne place dans ce best of, qui risque par ailleurs de surprendre plus d’un directeur des ressources humaines. En effet, une entrée est consacrée à Alessandro Pluchino, Andrea Rapisarda et Cesare Garofalo. Leur postulat audacieux ? Avoir prouvé, à l’aide de modèles mathématiques, que des promotions purement hasardeuses seraient plus avantageuses pour une entreprise que si elles se basaient sur l’expérience, les compétences ou l’assiduité. Une conclusion pour le moins inattendue, et qui sied parfaitement à ce petit ouvrage aussi enrichissant que divertissant.

Le Best of des découvertes scientifiques les plus loufoques, Aleksandra Kroh et Madeleine Veyssié
Flammarion/Librio, septembre 2022, 112 pages

Super Dickie. La double page 24-25 est édifiante quant à la teneur du nouvel album de Dickie : Pieter De Poortere y met en scène rien de moins que Tintin, le Marsupilami, Boule et Bill, Astérix, Lucky Luke, Corto Maltese, Spirou, Hellboy, Mickey Mouse, Superman, Gaston Lagaffe ou encore Titeuf dans un maelstrom de références. Il faut dire que dans Super Dickie, le personnage débonnaire, bon enfant et taciturne va endosser tous les costumes et traverser tous les univers, de Marvel (Thor, Iron Man, Spider-Man, Hulk…) à DC (Batman) en passant par la culture populaire cinématographique, musicale ou littéraire (Madonna, Harry Potter, Tarzan, King Kong, Queen, Sherlock Holmes, Freddy Krueger, Indiana Jones, L’Agence tous risques, Game of Thrones…) et les grandes figures historiques (Gandhi, Nelson Mandela, Martin Luther King…). Le plus souvent en douze cases muettes, parfois moins, caractérisées par un trait rond et avenant, Dickie va pousser le sens de l’absurde à son paroxysme, exploiter à foison le comique de situation et de caractère, le tout en faisant preuve d’une inventivité permanente. Jugez plutôt : c’est un vendeur de costumes cherchant à irriter Bruce Banner de manière à lui vendre toujours plus de vêtements, un King Kong kidnappant une danseuse à seule fin de manger les bananes qui lui servent de cache-sexe, un Harry Potter victime de mouches écrasées en jouant au Quidditch ou encore un Luke Skywalker exploitant R2D2 et C3PO en tant que vulgaires robots ménagers. Irrévérencieux, serti de références, toujours aussi malin et efficace, Super Dickie se lit d’une traite, avec plaisir et dérision.

Super Dickie, Pieter De Poortere
Glénat, septembre 2022, 56 pages

Typhon. Le calme olympien est-il possible, ou même souhaitable ? Cette question moins évidente qu’il n’y paraît sous-tend la réflexion du philosophe et homme politique Luc Ferry, dans un passionnant dossier glissé à la fin de Typhon. Il faut dire que la mythologie grecque ne ménage pas vraiment les Dieux. Venant péniblement à bout des Géants après avoir affronté les Titans, voilà Zeus et ses acolytes confrontés à Typhon, le fils monstrueux de Gaia, prêt à fondre sur le mont Olympe pour y semer le chaos. Le dessinateur italien Federico Santagati, déjà croisé chez Marvel (Les Gardiens de la Galaxie), déploie alors des trésors d’imagination pour portraiturer une créature spectaculaire et le marasme qu’elle occasionne sur Terre et au-delà. Tandis que les Dieux fuient la menace, c’est Cadmos, le courageux (et intéressé) souverain de Thèbes, qui vient en aide à Zeus. En retour, ce dernier lui promet la main de la sculpturale Harmonie, ainsi que la présence des hôtes de l’Olympe à leur mariage. Typhon ne se contente pas d’adapter en bande dessinée les grandes lignes d’un récit de la mythologie grecque : Luc Ferry, Didier Poli, Clotilde Bruneau et Federico Santagati lui confèrent un souffle et des dessins (couleurs, lumière, agencement) dignes d’une épopée grandiose aux enjeux d’ampleur existentielle.

Typhon, Luc Ferry, Didier Poli, Clotilde Bruneau et Federico Santagati
Glénat, septembre 2022, 56 pages

Hanami. Un carnet de voyage en bande dessinée. Un couple de jeunes Espagnols découvrant Tokyo et ses environs, le Japon, son folklore, ses us et coutumes. En publiant Hanami, de la scénariste et dessinatrice d’origine argentine Julia Cejas, les éditions La Boîte à bulles proposent rien de moins que le récit, découpé en saynètes, d’un dépaysement. Un voyage dans les contrées nippones, à travers lequel le lecteur peut s’initier aux fêtes locales – dont le hanami du titre, célébrant les cerisiers en fleur –, mais aussi aux yokai, ces étranges esprits démoniaques, ou aux undokai, des épreuves sportives scolaires. Amusant de par les contrastes culturels mis en saillie – et parfois générateurs de malaise –, passionné par son objet, cet album restitue l’expérience de l’auteure au Japon, où elle a étudié et a dû composer avec un environnement nouveau et méconnu. Ce dernier s’appréhende essentiellement à la faveur des choses les plus anodines : des étiquettes incompréhensibles dans les supermarchés, des toilettes hyper-sophistiquées, le tabou consistant à se moucher en public, le port généralisé du masque (même en période pré-Covid), une gestion des déchets kafkaïenne, des programmes télévisés saugrenus, des bicyclettes abandonnées à la vue de tous sans la moindre protection antivol… Doté d’un code chromatique faisant la part belle au bleu, blanc et rouge, comportant toutes sortes de références à la culture japonaise – le jet d’eau d’un WC se pare ainsi des atours de La Grande Vague de Kanagawa –, Hanami est tout à la fois : une déclaration d’amour au Japon, le choc de deux civilisations, un récit initiatique… De quoi s’évader de manière ludique et en poésie.

Hanami, Julia Cejas
La Boîte à bulles, octobre 2022, 144 pages

Le Chant du temps inversé. Il a quinze ans, elle en a dix-huit. Il est cultivé et introverti, elle est tournée vers les autres mais peine toutefois à trouver sa place dans une famille amputée et dysfonctionnelle. Lui, c’est Paul, amateur de culture nippone, fidèle et discret client d’une boutique geek. Et pas n’importe quelle échoppe, puisqu’elle, Pandora, y travaille, assistant ainsi son oncle, propriétaire des lieux et tuteur de fait, bien que peu regardant sur ses actes – elle fume de l’herbe – ou ses fréquentations – elle voit qui elle veut quand elle le veut. Paul et Pandora se cherchent. Il a encore tout à apprendre de la vie, elle est déjà pleine de fêlures. Ils vont s’éveiller l’un à l’autre et nouer une relation complexe, ambivalente, bravant peu à peu les interdits – Pandora est en couple –, mais sans jamais l’avouer, la plupart du temps sous forme de jeu. Auteur et dessinateur, Galaad façonne un one-shot plein de sensibilité, en noir et blanc, partagé de manière quasi équivalente entre légèreté et gravité. Les références y sont nombreuses – de Miyazaki à Pokémon en passant par Star Wars ou Dragon Ball Z –, les adultes brillent par leur absence (parfois écrasante) et les deux principaux protagonistes se caractérisent par une justesse émotionnelle confondante. Quelque part, Pandora initie Paul autant que ce dernier la réconforte. Ils se trouvent au bon moment, le temps d’une découverte salutaire, bien que probablement sans avenir. Le Chant du temps inversé est typiquement le genre d’œuvre qui possède l’ampleur que le lecteur saura lui donner : certains n’y verront certainement qu’une bagatelle adolescente, d’autres des reliefs psychologiques et initiatiques vertigineux.

Le Chant du temps inversé, Galaad
Dupuis, octobre 2022, 216 pages

Redécouvrir La Baie Sanglante

Pourquoi (re)découvrir un film à l’air aussi désuet ? Méthodique, sans concession et conduit avec une précision au scalpel, La Baie sanglante est un chef-d’œuvre du cinéma en général et non seulement de genre car il parvient à le transcender ; le meurtre, le fun et le gore s’effacent lentement au profit d’un lyrisme macabre dont on a du mal, des jours après, à percer le mystère.

A l’image des gialli d’Argento les plus profonds, des contes gothiques de Lucio Fulci les plus abjects, dont aucun pourtant ne ressemble à La Baie sanglante, le spectateur, pour peu qu’il puisse se laisser charmer, comprend qu’il est en présence de bien plus qu’un film d’épouvante. A l’heure où les superproductions rivalisent de moyens pour repousser un spectacle plat qui tourne vite à la rengaine numérique, redécouvrir Mario Bava permet de mettre le doigt sur ce qui fait d’un film d’horreur une pépite aussi effroyable qu’intelligente.

La comtesse Federica Donati, habite dans une baie immaculée dont elle est la propriétaire. Un soir, elle est assassinée par son ex-mari, le comte Filippo Donati. Peu de temps après, le comte est lui-même poignardé et son corps dissimulé dans la baie. L’architecte Franco Ventura, assisté de sa maîtresse Laura, veut transformer le manoir des Donati en un lieu touristique et semble donc motivé par le profit. Peu de temps après, quatre jeunes hippies venus passer un week-end de débauche se font assassiner les uns après les autres. Ils laissent place au couple formé par Renata, la fille du comte, et son mari obéissant, qui tout deux cherchent à s’emparer de la baie. Mais c’est sans compter Simone, le fils de la comtesse qui semble ne pas vouloir lâcher le lieu dans lequel il pêche ses nombreux poulpes si facilement. Et quel est le lien qui unit ces étranges personnages avec le couple non moins étrange formé de l’ entomologiste et d’une cartomancienne gothique qui a élu domicile près de la baie ? Au centre de tous les désirs de possession, la baie est aussi le milieu exclusif du film où se déploie le cadre et la fureur meurtrière qui infectent peu à peu tous les personnages.

Un jeu de fausses-pistes

Nous y suivons en effet l’histoire de cette baie dont une vieille comtesse surannée est propriétaire et dont le refus de vendre va entraîner une réaction en chaîne ( Reazio a catena – « réaction en chaîne » en italien est d’ailleurs l’un des titres du film) dans l’horreur.

Habitués comme on peut l’être aux slashers funs, La Baie sanglante a l’air de dérouler un scénario trop convenu pour nous surprendre mais en dépassant ce premier coup d’oeil superficiel, c’est cette esthétique faussement balisée qui regorge en réalité d’une inventivité et de malaises ciné-visuels. Une baie à l’automne, des jeunes venus faire la fête et une sombre histoire d’héritage dont le secret trivial conduit à une série de meurtres gratuits; treize personnages autour d’un lieu mystérieux, treize meurtres, voilà le scénario bien mince d’un pseudo-slasher ou d’un pseudo-giallo.

On comprend donc sans peine que s’il s’agit d’un giallo (ce genre italien précurseur du slaher où horreur flirte avec érotisme dans la recherche d’un meurtrier masqué à l’arme blanche), il est à tout le moins étrange ; pas de meurtrier unique, pas de traumatisme passé comme semblant d’explication au crime, pas d’imagerie intrigante – et surtout pas de récit guidé par la recherche du malfaiteur. L’esthétique de la première scène – une vieille comtesse de l’ancien temps assassinée dans son manoir un soir d’orage – nous mettrait plutôt sur la voie du conte gothique mais là encore, ce sentiment disparaît bien vite devant l’accumulation insensée des meurtres et de leur perpétrateurs. Les jeunes hippies bien vides venus faire la fête et l’amour près de la baie semblent, pour le coup, pointer en direction du slasher. Là encore, ce ne peut valoir que pour leur propre scène et à condition d’oublier toute stylisation du meurtrier. Ici, le leur – Simone – les tue certes à l’arme blanche ( une sorte de serpe à vider les poissons) mais sur ordre de la fille de la comtesse dont le but est de s’approprier la baie ; déception pour celui qui voudra trouver la personnification mystérieuse du mal inarrêtable et implacable que nous portons tous en nous. Quel est le genre de ce film considéré comme un classique du film de genre ? Quels codes suit-il ?

Comme la plupart des films italiens de cette époque et de ce genre considéré comme inférieur ( la fameuse terzia vista qui désignait les cinémas très populaires loin des centre cultivés des grandes villes), La Baie sanglante s’est vue affublée de plusieurs autres titres dont le principal serait « l’écologie du crime » (l’ecologia del crimine). La clé du mystère est peut-être là : M. Bava, très à gauche et dans le sillage des autres grands maîtres de l’époque ( Visconti et Fellini en tête) nous offre une critique du capitalisme et du changement brusque qu’il impose à l’Italie, tant sur les espaces que sur les consciences ; il est vrai que la motivation première des personnages semble être l’avidité – posséder cette magnifique baie pour s’enrichir – et le meurtre n’y interviendrait qu’après, à titre de moyen. L’enquête finirait dès la lecture de ce titre, contenant la totalité du sens à extraire d’un film, en fin de compte, classiquement codifié.

Un film moderne en décomposition

Mais alors il s’agirait d’une critique tout à fait légère puisque cette motivation, loin d’être partagée par tous les meurtriers, semble bien mince au regard de la cruauté graphique que les meurtres déploient les uns après les autres. Quel est le point commun de tous ces meurtriers ? C’est bien le crime sanglant lui-même ; réponse tout aussi mince que la précédente mais loin d’être légère.Tuer est aussi facile qu’insensé autour de cette baie. L’arme blanche du giallo devient alors la métonymie de ce passage de relais macabre que le motif de la cupidité peine à éclaircir.

C’est que ces personnages sont réduits à leur plus simple appareil narratif : l’avidité pour l’architecte et la fille de la comtesse, une forme de vengeance puis de cupidité pour Simone, le jeu pour les derniers tueurs. La maigreur de ces motivations renvoie le spectateur dans les cordes de ses habitudes filmiques – surtout dans l’anticipation d’un giallo classique, et aboutit finalement à l’ impossibilité pour lui de s’identifier.

La seule chose qui semble subsister, c’est précisément cette propension au meurtre qui reste le trait caractéristique unique de tous les personnages, d’autant plus mystérieux qu’il est partagé par tous – jusqu’aux plus innocents. Le récit lui-même perd de sa consistance et se retrouve réduit à ce maigre faisceau qui ne tient que par le meurtre et le besoin de le satisfaire. Théâtre macabre, dans la plus pure tradition postmoderne, La Baie sanglante n’offre donc qu’un squelette de récit sur lequel viennent se greffer des personnages réduits non pas à leur motivation mais à un instinct meurtrier que personne ne semble vouloir interroger. La véritable horreur se trouve donc dans ce non-sens qui reste le premier habitant de ce lieu effroyable qu’est la baie et qui ne peut effectivement que donner lieu à l’effusion de sang.

Effusion de sang et autres humeurs en fait, dans la mesure où l’esthétique du film semble appuyer cette narration et ce sens en décomposition ; tout est sale, criard, glauque, décrépi dans la baie ; des arbres automnaux jusqu’aux insectes rampants de l’entomologiste, en passant par les poulpes flasques de Simone ( joué par le frère de l’excellent Gianmaria Volonté, Claudio). Suscitant à lui seul plus de malaise que tous les autres, il est le meurtrier le plus productif, et paraît s’être identifié au poulpe ou à la baie comme l’atteste son visage, baigné constamment dans une sueur grasse qui s’étend toujours plus au cadre comme l’indiquent les nombreux fondus enchainés ou les plans simplement flous qui s’étirent jusqu’au malaise. Rien n’est limpide, tout est visqueux, poisseux, comme englué dans cette décomposition de la forme et des personnages ; ici, le paysage glaçant n’est pas la métaphore de l’âme torturée des personnages comme le chanteraient les grosses caisses d’un romantisme bon marché, mais représentent au contraire les états d’âme qui semblent jaillir de la baie pour mieux la personnaliser, puisqu’après tout, elle est seule à impulser la dynamique narrative.

La vision pessimiste de l’homme.

S’ouvrant en effet sur la baie en proie aux frimas de l’automne, le film finit sur des arbres en fleur comme si, le temps de l’horreur, elle avait trouvé de quoi se régénérer. Si cela paraît toujours ampoulé et présomptueux de localiser le véritable héros dans autre chose que ses personnages ( du type « le véritable personnage principal, c’est la narration »), on n’y coupera pas ; la baie n’est pas seulement sanglante, elle est le héros dans la mesure où elle suscite l’action dans ce qui apparaît comme une simple accumulation stérile de meurtres. Le style même de la mise en scène l’indique clairement : usant de la fameuse vision subjective en extérieur, M. Bava nous plonge dans incertitude : s’agit -il de Simone, d’un des autres tueurs ou bien de la baie elle-même ?

Si la baie jouit d’une personnification, les personnages d’un vide psychologique criant, Bava raconte en cela un monde où l’humain a déserté la scène pour n’être réduit qu’à ces différentes explosions criminelles. Nul doute que ce maître parmi les maîtres (oubliés) signe ici un de ses films les plus pessimistes et cyniques puisqu’il va bien au delà d’une farce punitive et moralisatrice dans le genre des mauvais slashers qu’il a inspirés – on pense évidemment au Vendredi 13 de Sean Cunningham qui n’en retrouve ni l’énergie, ni l’écologie. Ici, point de mystère à peu de frais déguisant une logique meurtrière certes implacable mais indigente – une mère vengeant son fils victimisé au centre aéré ou un colosse increvable additionnant les meurtres jusqu’à l’absurde – c’est bien cette étrange baie qui contamine les uns après les autres les personnages, dès lors réduits à l’état de contenants pulsionnels.

L’un des premiers plans sur une mouche se faisant écraser nous le dit, l’homme dans le cinéma moderne d’après guerre – dont l’histoire a été la scène de tant d’horreurs – n’est plus réduit qu’à un jeu mécanique macabre, trouvant dans l’insecte insignifiant son image parfaite. L’entomologiste marié à une obscure cartomancienne qui finit décapitée joue ainsi le rôle de métaphore spéculaire par laquelle il s’agit de nous montrer qu’aucune douleur ne pourra nous être épargnée dans ce système clos qu’est la baie. Plutôt donc qu’un théâtre de l’horreur absurde, il s’agit d’un cirque à puce où virevoltent les pire actions humaines car davantage que des silhouettes, ces personnages sans épaisseur ne sont là que pour servir de support ou de véhicules aux pulsions.

En cela, le titre du film est tout à fait éclairant à condition de bien comprendre que la baie n’est que le monde originaire qui sert de milieu d’étude. Mario Bava à travers sa mise en scène nous offre l’étude des pulsions dans un monde originaire où l’humanité au sens moral est introuvable. Là où Antonioni cherchait à déshabiter son cadre, il s’agit ici d’étudier en naturaliste la décomposition de toute habitation humaine possible. Car une fois de plus, si les pulsions – jusqu’à la scène finale – sont mises à nue par l’oeil scrutateur du réalisateur et sous le regard médusé du spectateur, elles n’en demeurent pas moins sans objet. Sans doute s’agit-il de la logique d’une accumulation macabre aussi stérile dans la mesure où le temps de la narration se révèle finalement comme temps vide, temps qui se défait pour restaurer un lieu sans homme.

Malgré le rendu visuel fait de bric et de broc, et une économie de moyens palpable qui font aussi le style de La Baie Sanglante, l’écologie du crime et de la mort qui s’y attestent font de cette œuvre un classique du maître italien qu’il serait cruel de rater. Car au fond, ce que dit le film n’est pas nouveau puisqu’on trouve à peu près au même moment des thèmes similaires chez d’autres maîtres, et parfois tout aussi transalpins ( on pense à Antonioni bien sûr mais aussi Visconti dans une étude de la décomposition sociale face à une modernité insensée telle que Le Guépard). Mais personne ne l’a montré ainsi, avec de telles images et un sens si aigu du dégoût et du malaise. A l’heure où un film semble se juger avant tout à l’accumulation de marketing et à la surenchère d’effets spéciaux, Bava nous prouve qu’on peut faire tenir de grands thème et dire de grandes choses à l’intérieur d’un petit genre (ou considéré comme tel). Glauque à souhait dégoulinant d’idées et de saletés, il parvient à rassembler la grande culture – celles des idées et de l’étude naturaliste – et la culture dite basse, dans un style qui semble décidément faire mauvais genre.

La Baie Sanglante : Bande-annonce

La Baie Sanglante : Fiche technique

Titre original : Ecologia del delitto
Réalisation : Mario Bava
Scénario : Mario Bava, Franco Barberi
Acteurs principaux : Claudine Auger, Luigi Pistelli, Claudio Volonté
Musique : Stelvio Cipriani
Pays : Italie
Société de production : Nuova Linea cinematografica
Sortie : 1971

FIFF Namur : Amore Mio, Arlette, Spare keys

Le FIFF Namur referme ses portes demain, nous y avons découvert douze longs métrages et notamment Amore Mio de Guillaume Gouix (compétition 1ère œuvre), Arlette ! de Mariloup Wolfe (les pépites), Spare Keys de Jeanne Aslan et Paul Saintillan (FIFF Campus 12+).

Amore Mio de Guillaume Gouix
Avec : Alysson Paradis, Élodie Bouchez, Viggo Ferreira-Redier, Félix Maritaud
Production : Agat Films – Ex nihilo
Synopsis : Lola refuse d’assister à l’enterrement de l’homme qu’elle aime. Elle convainc Margaux, sa sœur, de les emmener, elle et son fils, loin de la cérémonie. Sur la route qui les mènera vers l’Italie, elles découvrent les adultes qu’elles sont devenues et tentent de retrouver la complicité des enfants qu’elles étaient.

Déjà dans Mon Royaume, son court métrage de 2019, Guillaume Gouix avec un sujet un peu « attendu » créait un peu la surprise avec ces trois frères et sœurs, dont l’un décidait de ne pas se laisser envahir par la nostalgie, de faire son deuil autrement. Il privilégiait la fraternité, le moment présent, pas le ressassement. C’est certainement aussi le choix de Lola lorsqu’elle refuse d’aller à l’enterrement de l’Amore mio du titre. Elle étouffe alors elle veut faire son deuil à sa manière en embarquant son fils (qui lui avouera plus tard qu’il aurait aimé aller à l’enterrement) et sa sœur, avec laquelle elle ne parle plus depuis plusieurs années (une distance invisible s’est peu à peu créée entre elles). Ce road movie, cette histoire de sororité, est racontée avec beaucoup de simplicité, une attention aux regards, aux moments qui, l’air de rien, comptent et font basculer une relation. Ce n’est pas de la nostalgie, mais ce qui persiste de la vie au cœur d’un drame, de ces petites vidéos que Gaspard regarde puis fabrique à son tour, pour se souvenir, reproduire et continuer à célébrer celui qui n’est plus.

Arlette ! de Mariloup Wolfe
Avec : Maripier Morin, Gilbert Sicotte, David La Haye, Paul Ahmarani, Benoît Brière
Production : Caramel Films
Synopsis : Approchée par le Premier ministre du Québec pour rajeunir l’image de son gouvernement, Arlette Saint-Amour, directrice d’un magazine de mode, devient, du jour au lendemain, ministre de la Culture. Elle réussit par son look et son audace à créer un véritable buzz autour de la Culture. Téméraire, elle n’hésite pas à affronter le plus puissant d’entre tous : le ministre des Finances. Leurs dossiers sont des batailles à livrer, mais leur confrontation est une véritable guerre autour du pouvoir de l’image.

Deuxième visionnage de la catégorie « les pépites » qui nous faire redire que la sélection porte définitivement bien son nom ! Arlette ! est un petit bijou magnifiquement interprété par une Maripier Morin, alias Arlette Saint-Amour, ex-journaliste de mode et toute nouvelle ministre de la culture, à mi-chemin entre les dédales et autres arrangements de Borgen et le piquant de Quai d’Orsay. Arlette est féministe, ou forcée de l’être par le regard qu’on porte sur elle, sans cesse renvoyée à sa beauté, son statut de « starlette ». Arlette est dynamique, montée sur ressorts, elle n’attend pas trois minutes avant d’accepter une proposition, de s’opposer au mâle alpha par excellence en la personne du ministre des finances. Le film est sans temps mort, dans l’affrontement verbal permanent et très joliment mis en scène et dialogué, très drôle, très fin aussi dans ce qu’il dénonce avec un casting au sommet ! Bref, un petit bijou. Arlette est une combattante joyeuse (même si elle connaît des moments d’abattement) et sûre d’elle, non pas parce qu’elle veut écraser, mais parce qu’elle veut défendre ses convictions, coûte que coûte.

Spare Keys de Jeanne Aslan et Paul Saintillan
Avec : Céleste Brunnquell, Quentin Dolmaire, Ilan Schermann, Romane Bertrand, Megan Northam
Photographie : Alan Guichaoua
Synopsis : Nancy, début de l’été… et Sophie, dite Fifi, 15 ans, est coincée dans son HLM dans une ambiance familiale chaotique. Quand elle croise par hasard son ancienne amie Jade, sur le point de partir en vacances, Fifi prend en douce les clefs de sa jolie maison du centre-ville désertée pour l’été. Alors qu’elle s’installe, elle tombe sur Stéphane, 23 ans, le frère ainé de Jade, rentré de manière inattendue. Au lieu de la chasser, Stéphane lui laisse porte ouverte et l’autorise à venir se réfugier là quand elle veut…

L’histoire de Fifi aurait pu être un énième récit d’apprentissage au cœur d’une famille pauvre et chaotique, mais par son attachement à l’instant présent, sa rencontre très douce, il déjoue les attendus. Quand Fifi rencontre Stéphane, elle n’est pas en très bonne posture mais garde la face et il lui ouvre les portes de sa maison et un peu de son cœur (mais pas trop). L’enjeu aurait pu être uniquement amoureux, mais les réalisateurs le déplacent sans cesse, créant une osmose entre ces deux personnages en décalage dans leurs vies, sans être extravagants. La douceur et l’étrangeté des personnages est renforcée et sublimée par le jeu et la personnalité des deux acteurs Céleste Brunnquell (vue dans En thérapie, saison 1) et Quentin Dolmaire (vu dans Ovni(s), la série de Canal+), que le cinéma n’a, on l’espère, pas terminé d’admirer.

Extrait interview : Guillaume Gouix pour Amore Mio au FFA

« Duo » : conjuguer les talents

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Projet collaboratif original et initié de longue date, Duo, qui paraît aux éditions Glénat, repose sur 57 binômes exceptionnels et internationaux. Des artistes provenant de tous horizons (animation, bande dessinée, illustration, jeu vidéo, presse…) partagent à chaque fois une double page avec un.e homologue, la diversité et complémentarité des styles contribuant à façonner des œuvre uniques, cohérentes ou graphiquement hybrides, souvent poétiques et toujours porteuses de sens. Un artbook tout en horizontalité, visuellement sublime, dont les bénéfices seront reversés à l’association Epic, active en faveur de la jeunesse et de l’environnement.

Des duos arrangés ou spontanés, des visions personnelles qui se complètent et se conjuguent, des techniques, parentes ou non, fondues ou mises en miroir dans une même unicité, des couleurs répondant au noir et blanc, des traits fins à des rondeurs, l’encrage au crayonné, l’aquarelle au feutre… Instigateurs de cet ouvrage pour le moins original, les illustrateurs Gérald Guerlais et Sébastien Mesnard organisent des dialogues artistiques et stylistiques caractérisés par leur inventivité et leur pluralité, et impliquant des dessinateurs tels que Kim Jung Gi, Paul Mager, Alexandre Day, Clotilde Perrin ou encore Juanjo Guarnido. Duo a quelque chose qui tient du cadavre exquis, les angles morts en moins, la concordance des créativités en plus. Peu conventionnel, il se révèle en revanche magnifique et fascinant. La superposition des regards, des gestes et des sensibilités, la volonté des uns d’augmenter ou de faire écho aux propositions des autres, la rupture, la problématisation ou la prolongation née de deux visions distinctes : tout participe à la richesse d’un artbook foisonnant de détails et de sophistications.

Trois exemples suffisent à attester de la pertinence d’une telle démarche. Amélie Fléchais et Nicolas Duffaut échafaudent deux protagonistes principaux antithétiques : la première recourt aux teintes vertes et aux motifs naturels là où le second privilégie les couleurs jaune et rouge, ainsi que les totems urbains et industriels. D’un côté, des oiseaux se posant sur des branches dégarnies, de l’autre des protagonistes secondaires aux têtes remplacées par des écrans de télévision ou des cheminées fumantes. Plus loin, Sébastien Mesnard portraiture des monstres burtoniens, à traits fins, en noir et blanc, pris pour cibles par les couleurs que leur adressent les enfants colorés, enjoués et débonnaires de Céline Gobinet. Dernier exemple : ce pique-nique quasi magrittien, jouant des oppositions et substitutions, jour/nuit, soleil/lune, rose/bleu, champignon/arbre, papillon/étoile, chaperon rouge/loup, princesse/sorcière… Florence Guittard et Coralie Vallageas font à la fois œuvre de mimétisme et d’antagonisme dans une double page onirique et portée à hauteur d’enfant.

Tout Duo repose sur les mêmes principes. Quand l’animateur Rodolphe Guenoden occupe le côté gauche d’une double page en se focalisant sur la répression de policiers en action, l’artiste de développement visuel Christophe Lautrette complète l’espace de droite en lui conférant des couleurs et en mettant en scène des musiciens manifestement peu concernés par ceux qui les pourchassent. Loïc Jouannigot et Paul Mager investissent un tableau où les lapins décharnés de l’un font les frais des facéties enneigées de l’autre. Adolie Day et Maly Siri se complètent presque parfaitement, un peu comme le yin et le yang, un yin se réclamant de la caricature et un yang du réalisme. À d’autres occasions, les apports des artistes s’amalgament de manière si homogène qu’on peine à distinguer ce que l’on doit à l’un et à l’autre. Mais dans tous les cas, la fusion ou la résonance de deux propositions artistiques particulières donne lieu à un exploration riche et passionnante. On n’en attendait pas moins.

Duo, ouvrage collectif
Glénat, octobre 2022, 160 pages

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