« En lutte ! » et en chansons

Les éditions du Détour publient En lutte !. Vingt-quatre chants engagés et/ou révolutionnaires y sont présentés, contextualisés et problématisés. De la « Marseillaise » à Public Enemy en passant par « Bella Ciao », les auteurs, par ailleurs animateurs du site L’Histgeobox, reviennent ainsi, le temps de quelques pages, sur plusieurs textes séminaux. L’illustratrice Agata Frydrych agrémente quant à elle la lecture avec quinze dessins inspirés.

Par sa choralité, son caractère fédérateur et l’entrain ou la communion qu’il dégage, le chant a souvent occupé une place de choix dans la célébration, la festivité ou la contestation. L’histoire du blues a ainsi partie liée avec les esclaves noirs exploités dans les plantations américaines, tandis que celle du rap a émergé dans les ghettos new-yorkais et californiens, notamment suite à l’avènement des samplers. En lutte !, carnet de chants propose à cet égard deux analyses passionnantes, portant respectivement sur « Go down Moses » et « Fight the power ». Le premier puise dans les paroles et thèmes bibliques de quoi verbaliser les conditions de vie des populations noires mises en servitude. Basé sur le livre de l’Exode, « Go down Moses » reprend à son compte le récit des Égyptiens affligés par les malheurs en raison de leur refus d’obéir à Dieu. C’est une allusion directe aux Blancs menacés de punition divine à la suite de l’esclavage. Un chant qui sera repris par les chorales de gospel mais aussi par le grand Louis Amstrong. Des décennies plus tard, « Fight the power » inscrit Public Enemy au frontispice de la contestation afro-américaine. Le groupe de rap de Long Island se mue en une sorte de CNN des quartiers défavorisés. Négritude, libéralisme, racisme institutionnel, abus immobiliers : tout passe à la moulinette des rimes saccadées et des basses frétillantes, augmentées par les extraits sonores des discours de militants des droits civiques.

« La Marseillaise », qui se verra détournée par Serge Gainsbourg, tient lieu de chant révolutionnaire derrière lequel la France se soude occasionnellement. « L’Internationale » représente l’engagement du peuple, des déshérités, des ouvriers. Elle élargit peu à peu son audience au début du XXe siècle, avant de devenir l’hymne de la Russie soviétique. Sonnant comme une sommation, elle appelle les prolétaires à l’union et la mobilisation. « Bella Ciao » est un autre chant de lutte incontournable qui, malgré ses origines difficiles à déterminer, est rapidement élevé au rang de symbole de la résistance antifasciste. Plus tard, cette chanson se voit expurgée de sa dimension politique, récupérée à des fins marketing et même remise au goût du jour par Netflix. Sa mélodie, l’accent tonique italien, sa simplicité, ses paroles émouvantes expliquent son succès planétaire, des séries télévisées aux révolutions arabes en passant par les Gilets jaunes ou maître Gims. Les auteurs se penchent également sur « Saluez, riches heureux », qui occupe une place particulière dans l’histoire de la Bretagne et de ses sardinières, « Debout les femmes », qui devient l’hymne du Mouvement de Libération des Femmes (MLF), ou encore « Nabucco », de Verdi. À chaque fois, l’occasion est saisie de se replonger dans le contexte historique, d’identifier ce qui a permis la popularité et l’adoption commune de ces chants, de raconter par leur biais des moments de lutte sociale et politique.

Bien qu’incomplet et forcément subjectif, En lutte !, carnet de chants n’en demeure pas moins une lecture passionnante, reliant à sa façon l’art (oral, choral, musical) à l’engagement politique. Plus proche de nous, il met en exergue Keny Arkana et ses paroles tranchées, anti-mondialistes, proches des indigents et des marginaux. Les auteurs auraient pu tout aussi bien se tourner vers NTM, Mysa ou IAM (parmi tant d’autres), mais l’essentiel est évidemment ailleurs : inscrire des courants musicaux modernes dans une longue tradition où chansons et militantisme/contestation n’ont jamais cessé de prendre langue.

En lutte !, carnet de chants, ouvrage collectif
Édition du Détour, septembre 2022, 224 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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