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« Le Premier Dumas » : courage et engagement

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Les éditions Glénat publient « Le Dragon noir », tome 1 du Premier Dumas. Salva Rubio et Rubén Del Rincon y narrent, en s’appuyant sur les révélations de son fils, la vie d’Alexandre Dumas, père du célèbre romancier français.

À la lecture du « Dragon noir », on peut identifier trois moments charnières dans la vie du jeune Alexandre Dumas, futur père de l’auteur homonyme de la trilogie des mousquetaires. Le premier d’entre eux intervient tôt, au moment où, à Saint-Domingue, il se voit arraché à sa famille et emmené de force, sur un bateau, vers la France, où il rejoint sans le savoir son père, un comte blanc qui lui révèle alors sa véritable situation. Quelques années plus tard, il observera d’un œil médusé les geôles où sont détenus, dans des conditions inhumaines, les Noirs tentant de pénétrer sur le territoire français. Enfin, en 1791, en tant que soldat, il se rangera du côté des protestataires, c’est-à-dire du peuple, contre un pouvoir réprimant dans le sang les mouvements sociaux.

Ces trois moments entrent intimement en résonance avec l’Histoire de France et font d’Alexandre Dumas le témoin (douloureusement) privilégié de son temps. Son enfance est d’abord affectée par le colonialisme. Son père est absent, sa terre natale investie par l’esclavagisme, sa mère réifiée et vendue avec le reste de sa famille tels des objets. Plus tard, c’est dans la France prétendument libre qu’il découvre les horreurs d’un régime statuant sur les individus sur base de leur couleur de peau. Ensuite, en tant que Dragon de la Reine, il va côtoyer les miséreux, ceux qui vivent dans leur chair les famines et l’impuissance des autorités. Il va alors s’opposer à La Fayette, le héros américain, symbole dévoyé de la liberté, qui tourne les canons vers le peuple. Comme il s’était opposé, quelques années auparavant, à Guillaume Poncet de La Grave, juriste et historien peu enclin à la diversité…

Alexandre Dumas est donc un personnage qui permet à Salva Rubio et Rubén Del Rincon de prendre langue avec l’Histoire de France. C’est aussi le détenteur d’un authentique souffle romanesque. Car au-delà de la Police des Noirs, de son statut de comte de la Pailleterie, de ses multiples talents – cultivé, sportif, artiste, etc. –, c’est un homme meurtri, en plein questionnement identitaire, déchiré entre les avantages dus à sa noblesse et un héritage familial, et même national, inconsolable. Porteur de blessures par procuration, il va renoncer à son titre et renier son nom, indexer son comportement sur les valeurs qui sont les siennes, s’épanouir au contact de Marie-Louise, la fille de l’homme blanc qui l’accueille chez lui alors qu’il est en mission.

Passionnante, cette bande dessinée se complète d’un dossier didactique foisonnant, revenant sur les différentes étapes de la vie d’Alexandre Dumas relatée dans le récit. Prudents, Salva Rubio et Rubén Del Rincon insistent sur le caractère potentiellement biaisé des informations tirées de Dumas fils et confessent quelques accommodements avec les faits afin de donner une portée plus grande à leur histoire. Cette dernière, dense et à fort relief psychologique, était en tout cas tout indiquée pour être portée – et de belle façon ! – en bande dessinée.

Le Premier Dumas : Le Dragon noir, Salva Rubio et Rubén Del Rincon
Glénat, septembre 2022, 72 pages

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4

« Goya, le Terrible Sublime » : entre génie et folie

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Les éditions Glénat publient Goya, le Terrible Sublime, d’El Torres et Fran Galan. Les auteurs y prennent le parti de faire dialoguer génie et folie, comme si les fantômes qui ont longtemps hanté Goya étaient inhérents à sa créativité débordante (à moins que ce ne soit l’inverse). Les relations du peintre avec la duchesse d’Alba se trouvent également en bonne place dans l’album.

Surdité, hallucination, syphilis, démence… ? Maladie ou malédiction ? Le mal qui a longtemps rongé Francisco de Goya a été largement débattu et fait l’objet de maintes hypothèses. El Torres et Fran Galan s’en emparent dans Goya, le Terrible Sublime, qui inscrit la créativité du peintre espagnol à la remorque de ses visions cauchemardesques, liant les deux dans un même élan, comme si elles s’auto-alimentaient en permanence. Les auteurs en profitent en sus pour témoigner de l’amitié ambivalente entre Goya et la duchesse d’Alba, avec qui le peintre avait en commun ces spectaculaires hallucinations – très joliment restituées dans l’album.

Du génie précoce d’Orson Welles, si souvent dépossédé de ses œuvres, à la malédiction qui semble frapper le club des 27 en passant par les cercles haschischins, la folie d’une Camille Claudel ou la synesthésie des Stevie Wonder, Duke Ellington ou Arthur Rimbaud, on a souvent caractérisé les artistes par leur marginalité, leur propension à outrepasser les règles, leur dimension maudite ou leurs inspirations puisées ailleurs, dans des substances interdites ou des fêlures psychiques. À cet égard, l’angle choisi par El Torres et Fran Galan pour raconter Francisco de Goya n’a rien de vraiment surprenant. Mais le traitement graphique des visions du peintre, leur impact sur sa vie privée et leur centralité dans la relation qu’il noue avec la duchesse d’Alba viennent s’ajouter, à dessein, à ce cadre attendu.

Dès les premières planches, les mouvements de paupières de Francisco de Goya laissent entrevoir une réalité altérée, déformée par l’imagination du peintre, assaillie de créatures abominables. Fran Galan met son talent au service de représentations horrifiques et des réactions outrées qu’elles engendrent. Pendant ce temps, le scénariste El Torres se penche sur la vulnérabilité du peintre, ses relations conflictuelles avec sa femme Josefa Bayeu ou encore la mort précoce de leurs enfants. Goya cherche à se départir de ses démons, à les exorciser à travers ses tableaux, mais ces derniers ne cessent de se rappeler à son bon souvenir. Un point semble incontestable : l’œuvre du génie espagnol serait tributaire, toute ou en partie, de ces hallucinations monstrueuses. El Tiempo ou Le sabbat des sorcières en attestent d’autant plus clairement après la lecture de ce roman graphique.

Exploration vertigineuse, Goya, le Terrible Sublime lance le lecteur à l’assaut de deux montagnes : celle, sacrée, d’un peintre virtuose ; celle, maudite, d’une psyché fragile. El Torres et Fran Galan conjuguent les deux tout en les insérant dans la vie privée, en souffrance, du maître espagnol. Finalement, qu’il s’agisse de son pendant fictionnel ou graphique, l’album constitue une belle réussite.

Goya, le Terrible Sublime, El Torres et Fran Galan
Glénat, septembre 2022, 112 pages

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3.5

« Nouvelle vie », la suite de « Pitcairn » paraît aux éditions Glénat

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Les scénaristes Mark Eacersall et Sébastien Laurier et le dessinateur Gyula Németh donnent une suite à l’album « Terre promise », qui initiait la série Pitcairn, L’île des révoltés du Bounty aux éditions Glénat.

« Terre promise » racontait la destinée des mutins du Bounty, prompts à investir des espaces sauvages et à y semer la discorde, voire le chaos. La narratrice Mary Ann Christian revenait sur « une histoire de sang et de malheurs » qui allait contrarier les plans idylliques de son père, désormais en rupture avec la Royal Navy. « Nouvelle vie » s’inscrit évidemment dans la continuité de ce récit. Au début de l’année 1790, les mutins débarquent sur une île déserte et isolée, Pitcairn. Ils s’y établissent, démontent leur navire, se partagent les femmes et tentent de faire face à tous les événements qui ne manqueront pas de mettre à mal leur communauté.

Parmi ces derniers, on compte bien entendu les désaccords organisationnels, les conflits culturels, mais aussi les questions filiales, familiales et sexuelles. Ainsi, il suffit qu’une femme décède pour que son veuf jette son dévolu sur celle d’un autre, au risque de provoquer de graves tensions dans le groupe. Le dessinateur Gyula Németh peut donner la pleine mesure de son naturalisme expressif dans des cases aérées, où les paysages, les éléments naturels et la lumière (un feu, des rayons de soleil, la pénombre…) occupent une place centrale.

Adaptation, résilience, accommodements… Dans un récit où les uns et les autres tendent à se regarder en chiens de faïence, souvent pour des motifs culturels, Pitcairn devient un microcosme sujet aux dissensions et aux tensions. L’espoir d’un renouveau fait rapidement place aux problèmes pratiques, aux besoins humains les plus élémentaires, aux croyances ancrées et/ou dévoyées. Dans une communauté en mutation constante, les auteurs font alterner les séquences où les femmes indigènes discutent de leur statut, où les hommes blancs se réservent le droit de vote et donc de décision, où les trahisons se révèlent dans leur extrême pluralité.

Et si cette société utopique se muait en authentique enfer ? C’est en tout cas le chemin que prend ce second tome de l’adaptation en bande dessinée du récit-enquête de Sébastien Laurier. Les dernières planches font ainsi place au sadisme, à la rancœur et aux divisions inexpiables. Les bases étant désormais bel et bien posées, on attend des scénaristes un effort significatif dans la caractérisation des différents personnages, qui continuent de manquer de relief – et souvent, plus prosaïquement, de dialogues.

Pitcairn, L’île des révoltés du Bounty : Nouvelle vie, Mark Eacersall, Sébastien Laurier et Gyula Németh
Glénat, octobre 2022, 56 pages

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3

Les Passagers de Julia Brandon

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Qui sont Les Passagers de Julia Brandon ? L’œuvre est parue chez Le Lys Bleu Édition. Dans ce roman acidulé et coloré, l’auteure saupoudre un gâteau sucré de larmes et parfois de sang. Un ensemble détonant, qui mixe l’ouvrage jeunesse à l’obscurité.

Depuis que sa fille Nejma est décédée à l’âge de cinq ans, Gustave déploie toute sa force pour la sauver. Pour cela, il consomme des confiseries ensorcelées, des bonbons lui permettant de voyager dans le temps. En parallèle, l’ado Félix se rend compte qu’il est doté de pouvoirs surnaturels… Quel est ce lien si particulier qui unit ces deux personnages ? La magie, bien entendu.

Julia Brandon raconte la triste histoire d’un enseignant qui a perdu l’espoir…

Pour ce premier roman, Julia Brandon mise sur la nostalgie. Auteure de nouvelles, ce livre est un format plus long. Pour cela, elle décide de tisser une grande toile où tout est connecté. Son héros atypique appelé Gustave se démène pour ressusciter sa fille, en achetant des « rebrousse-temps », auxquels il devient accro. Dans la vallée fictive de Pallia, son neveu – le très curieux Félix ne tarde pas à le suivre dans ses mystérieuses visites. Par ailleurs, Félix découvre qu’il a des capacités plutôt étranges. Par exemple, il semble manipuler la glace. Lors d’une discussion, les deux protagonistes se rendent compte qu’ils sont tous les deux des mages très puissants, liés par une prophétie. Une amitié atypique naît entre l’homme brisé, dépressif, mais déterminé et l’adolescent optimiste, rejeté pour sa différence.

« Si tu tues qui que ce soit dans le passé, alors le présent n’existe plus. »

Les tentatives de Gustave se répètent. Il avale un bonbon, revit indéfiniment la même scène, retrouvant sa fille noyée… Mais à force de déjouer les lois de la nature de la sorte, quelles en seront les conséquences ? Julia Brandon instaure un monde où la magie est un mythe. Les descriptions des lieux ressemblent à un genre de petit village au cœur de la Suisse. Là-bas, les habitants coulent de jours heureux… Mais cette apparente plénitude va se retrouver bouleversée du jour au lendemain, lorsqu’une succession d’évènements tragiques s’enchaîne, changeant la face de ce lieu préservé de l’industrie lourde. Dans un climat idyllique, Gustave et Félix se trouvent l’un et l’autre, puisqu’ils sont très seuls. En effet, les parents du garçon voient d’un très mauvais œil sa télépathie et son affinité avec l’eau.

Derrière un bon moment de divertissement : des thèmes plus adultes

Le ton du texte varie. Alors que certains passages pourraient être intégrés à des contes pour enfants, d’autres exposent des visions cauchemardesques comme des incendies criminels, le suicide, la mort de jeunes enfants, et même la torture. Comment juger un homme obsédé à l’idée de modifier les lois de la nature ? Le lecteur éprouve une empathie progressive pour Gustave. Réussira t-il à sauver sa fille ? Est-ce vraiment une bonne idée ? Autour de ces deux protagonistes, d’autres têtes évoluent dont les collègues sorciers, qui vivent dans un manoir isolé. Rejeté, car différent, Félix apprend petit à petit à s’accepter. Une belle métaphore pour s’encourager, assumer sa personnalité et ses traits uniques. Outre ce message positif, l’approche du deuil est sérieusement imagée. En réalité, cette obsession malsaine pourrait bien causer du tort à celui qui en souffre le plus…

Au fil de ce long ouvrage, le lecteur ressentira le frisson et rira souvent. En effet, avec une bonne dose d’humour, cette découverte parfois pesante grâce à une atmosphère effrayante insuffle un vent de fraîcheur. Consciente de la complexité de son propre univers, Julia Brandon joue avec les attentes du lecteur et superpose de nombreuses intrigues. En résulte un genre de mille-feuilles, où le dénouement est totalement impossible à prédire et heureusement ! Enfin, il semblerait que des références à la saga Harry Potter et autres monuments destinés à la jeunesse et aux adolescents se soient glissés dans ce roman ! Une lecture intense et touchante.

Les passagers, Julia Brandon
Lys Bleu Édition, août 2021, 300 pages

Promethium, les métaux rares ça promet !

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Ce court roman graphique (105 pages et 8 de dossier) est une libre adaptation en bande dessinée de La Guerre des métaux rares (2018), best-seller dans son genre (essai), du journaliste Guillaume Pitron, qui travaille pour National Geographic et Le Monde diplomatique.

Dans un premier temps, je pensais qualifier cette BD de tentative d’adaptation de l’essai de Guillaume Pitron, plutôt que d’adaptation. Tout simplement parce que La Guerre des métaux rares est bien un essai, documenté et argumenté, alors que cette BD est une fiction avec des personnages. De plus, n’ayant pas lu l’essai de Guillaume Pitron, j’ai découvert cette BD en me demandant, d’un bout à l’autre, quoi en penser. Tout compte fait, je suis partagé. Outre le fait que je ne cours pas après les adaptations en BD, on peut se demander l’intérêt d’adapter un essai : comment et pourquoi ? Finalement, je considère que la BD mérite la lecture, au moins pour toute personne découvrant le sujet. Par contre, passer de l’essai original à cette fiction futuriste surprend, même pour une libre adaptation (comme indiqué sur la couverture). La couverture mentionnant trois noms sans indication des rôles tenus dans l’élaboration de la BD, il faut un peu d’attention pour trouver l’endroit mentionnant que le scénario est dû à Guillaume Pitron et Séverine de La Croix, alors que les dessins sont de Jérôme Lavoine. Le scénario nous emmène en 2043, avec comme postulat qu’alors l’utilisation de charbon, pétrole et tous leurs dérivés est enfin stoppée, de façon à respecter l’accord de Paris (COP 21, 2015) pris pour limiter le réchauffement climatique. Rappel, l’objectif est de limiter ce réchauffement à 1,5°C par rapport au niveau de l’ère préindustrielle et donc d’arriver à un état qu’on pourrait qualifier de durablement stable. Sauf que pour en arriver là, il faut passer par ce qu’on appelle la transition énergétique. Concrètement, son objectif est de trouver le moyen de continuer à utiliser de l’énergie, mais cette fois sans altération de l’atmosphère. Il faut donc arriver à produire de l’énergie sans brûler de charbon ou de pétrole (notamment), afin de ne produire aucun gaz à effet de serre. Cette énergie est dite propre et la BD commence dans un futur hypothétique où on aurait effectivement réussi à se passer de toutes ces sources d’énergie produisant des gaz à effets de serre. Le constat est que les moyens nécessaires pour obtenir de l’énergie dite propre amènent des effets pervers qu’on tend à passer sous silence. Ainsi, le matériel nécessaire au fonctionnement des appareils à énergies dites propres nécessiterait l’emploi de métaux rares comme le Promethium (symbole Pm et n°61 dans la table de Mendeleïev) du titre. Autant dire que l’expression métaux rares ne doit rien au hasard et que le Promethium comme les autres métaux cités ne sont absolument pas des objets de fictions ou de fantasmes. Ils seraient nécessaires notamment à la conception de nos objets connectés (ordinateurs, téléphones portables, etc.) mais également aux éoliennes. On atteint le paradoxe mis en évidence par Guillaume Pitron et exploité dans cette BD : la production d’énergie se complique de plus en plus, par l’indispensable extraction des matériaux nécessaires à l’outillage idoine. Cette extraction (ainsi que l’indispensable recyclage, puisqu’il est question de métaux… rares) risque de coûter de plus en plus cher, et de devenir source de multiples tensions. Le bilan risque d’être lourd du point de vue écologique, surtout si on veut bien regarder ce qui se passe de façon globale. La conclusion est que pour produire une certaine quantité d’énergie, il faut en dépenser de plus en plus. Or, certains croient et veulent nous faire croire qu’on peut passer à l’ère de l’énergie verte. Qui donc ? Tous celles et ceux qui ne pensent qu’en termes de croissance, à l’infini. C’est évidemment un leurre, puisque les ressources naturelles de la Terre sont limitées. Une tentative d’abandon des sources d’énergie jusqu’ici classiques (celles qui émettent du CO2 et donc contribuent au réchauffement climatique) nous fait toucher ces limites.

De l’essai à la BD

Bref, l’essai de Guillaume Pitron fait le tour de la question, ce qui est intéressant mais n’empêche pas les puissances capitalistes (et celles qui lui sont liées) de poursuivre leur œuvre. Cette BD est bienvenue, puisqu’elle apporte une réflexion fondamentale sur un sujet crucial pour notre avenir, à un public qui n’en connait pas les tenants et aboutissants. Malheureusement, elle est assez brouillonne, et les dessins (noir et blanc) pas toujours très convaincants. Je ne parle pas du scénario qui a tendance à s’éparpiller et a bien du mal à s’affranchir d’une volonté pédagogique qu’on peut difficilement lui reprocher. Finalement l’album vaut essentiellement pour son dossier final qui se penche plus en détail sur quelques points essentiels. Évidemment, on ne fait pas le tour de tout ce qu’il faut savoir en quelques pages quand l’essai de Pitron en fait plusieurs centaines. On peut quand même dire que la BD et son dossier ont le mérite d’exister et d’inciter les curieux à explorer la question par eux-mêmes.

Promethium, Guillaume Pitron, Séverine de La Croix et Jérôme Lavoine
Massot éditions, LLL, avril 2021

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3

FIFF Namur : Trois nuits par semaine, Sœurs de combat … des familles et du feu

Le FIFF Namur se poursuit avec ses projections quotidiennes, ses rencontres… et sa version en ligne ! Nous avons pu découvrir cinq nouveaux films de fiction et documentaires : Ashkal de Youssef Chebbi (compétition 1ères œuvres), Le Film de mon père de Jules Guarneri (compétition 1ères œuvres), Trois nuits par semaine de Florent Gouëlou (compétition 1ères œuvres), Sœurs de combat de Henri de Gerlache (place au doc belge) et Nous, étudiants ! de Rafiki Fariala (compétition 1ères œuvres). Retour sur ces projections.

Ashkal de Youssef Chebbi
Avec : Fatma Oussaifi, Mohamed Houcine Grayaa, Hichem Riahi, Nabil Trabelsi, Bahri Rahali, Rami Harrabi
Production  : Blast Film, Poetik Film, Supernova Films
Synopsis : Dans un des bâtiments des Jardins de Carthage, quartier de Tunis créé par l’ancien régime mais dont la construction a été brutalement stoppée au début de la révolution, deux flics, Fatma et Batal, découvrent un corps calciné. Alors que les chantiers reprennent peu à peu, ils commencent à se pencher sur ce cas mystérieux. Quand un incident similaire se produit, l’enquête prend un tour déconcertant.

Ashkal est un film fascinant et déroutant.  Un film de feu, de mort, de corruption. Un film d’enquête aussi, une enquête impossible, telle celle de La Nuit du 12, mais où tout flambe, tout suinte, tout est caché. C’est un film baigné par des décors durs, vides, graphiques, sur une révolution impossible. Les personnages tentent de résister, s’opposent, cherchent, mais se heurtent à des murs et à cette incroyable histoire de corps qui brûlent mais ne ploient pas, de mains qui transmettent le feu et d’une société qui tombe à n’en plus finir. Un grand film de désespoir collectif porté par une mise en scène d’une grande qualité (métallique, sombre, intense).

Le Film de mon père de Jules Guarneri
Scénario: Jules Guarneri, Arnaud Robert
Production : Intermezzo Films
Synopsis : Le Film de mon père est mon premier film. Celui que mon père a toujours rêvé que je fasse. Et c’est peut-être ça le problème. Un jour, il s’est acheté une caméra et a commencé à se filmer quotidiennement. Son but : me donner ce matériel autobiographique pour que je réalise mon premier film. Le journal intime d’un veuf solitaire, vivant entouré de mon frère et ma sœur adoptés sur la propriété familiale « La Belle Poule ». Avant de mourir, il aimerait encore accomplir trois choses : rendre mon grand frère Oskar autonome ; se réconcilier avec ma sœur Iwa ; construire un chalet dans le jardin pour que je revienne vivre à leurs côtés. Je filme mon père, son désir de transmission, ma sœur qui lui échappe, mon frère qui tente de se construire. Et moi, au milieu, qui réalise un film comme une étape indispensable pour quitter ma jeunesse.

Le Film de mon père est un documentaire foisonnant qui explore mille pistes : les liens familiaux, l’émancipation, le rapport au père, à la mère, au corps. De cette famille étonnante, comme recluse dans sa propriété, Jules Guarneri tente de s’extirper. D’ailleurs, il est parti, mais revient sans cesse, filme, s’interroge, regarde et finalement est attaché à ce nœud familial qu’il tente de dénouer en filmant. A peine tire-t-il un fil que mille questions viennent. Au moins, il aura terminé ça, ce film, ce témoignage d’une grande richesse sur un regard qui veut s’éloigner et qui se ne cesse de demeurer auprès des siens.

Trois nuits par semaine de Florent Gouëlou
Avec : Romain Eck – Cookie Kunty, Pablo Pauly, Hafsia Herzi
Production: Yukunkun Productions
Synopsis : Baptiste, 29 ans, est en couple avec Samia, quand il fait la rencontre de Cookie Kunty, une jeune drag queen de la nuit parisienne. Poussé par l’idée d’un projet photo avec elle, il s’immerge dans un univers dont il ignore tout, et découvre Quentin, le jeune homme derrière la drag queen.

Trois nuits par semaine est souvent flamboyant. Les interprètes sont au top et l’univers des drag queen bien décrit à travers les yeux d’un novice. De plus, le travail de Baptiste consiste à regarder et à transmettre ce regard à travers ses photos. Cette question du regard, traité ici par tous les moments où Baptiste photographie ses amies « hors scène », est passionnant, les images sont magnifiques. On regretta cependant que le film réponde à un scénario très classique : tomber amoureux, vivre l’histoire, rencontrer des obstacles, se séparer, grande déclaration puis réconciliation. Bref, que tout ne soit traité qu’à travers le prisme de cette histoire d’amour alors que Trois nuits par semaine est surtout le récit de formidables amitiés, d’une quête de liberté absolue et … d’une grande joie, celle d’être ensemble.

Sœurs de combat de Henri de Gerlache
Raconté par : Cécile de France
Production : Alizé Production, Belgica Films, Le Cinquième rêve
Synopsis :Il y a plus de vingt ans, Julia Butterfly Hill s’est engagée corps et âme pour sauver une forêt de la destruction au Nord de la Californie. Comme un écho retentissant, des jeunes femmes, partout dans le monde aujourd’hui, se sont levées et rêvent, chacune à leur manière, de protéger le vivant et la planète de la destruction en marche. L’expérience extraordinaire de Julia éclaire l’engagement actuel d’Anuna, Adelaïde, Luisa, Leah, Lena et Mitzi et leurs parcours s’entremêlent, comme les racines des arbres, comme des sœurs qui se connaissent sans le savoir.

Sœurs de combat revient sur le parcours de Julia Butterfly Hill pour raconter en parallèle le combat de jeunes femmes d’aujourd’hui pour l’écologie. Se voulant inspirant le film mêle images d’archives et portraits, avec les mots de Julia adressés à ses sœurs qui portent aujourd’hui encore le flambeau. Souvent, le documentaire reste cependant en surface des combats menés par les jeunes femmes. On les voit, les entend, mais peine à cerner ce qui les anime vraiment. Cependant, le souffle est là et le film est une lettre adressée à toutes celles et ceux qui veulent se lever et défendre la vie, la planète.

Nous, étudiants ! de Rafiki Fariala
Montage : Xavier Sirven, Gilles Volta, Christian Moïse Nzengue, Daniele Incalcaterra, Boris Lojkine
Production : Kiripi Films, Makongo Films, Unité
Synopsis : Nestor, Aaron, Benjamin et Rakifi sont étudiants en licence d’économie à l’Université de Bangui. Naviguant entre les salles de classe surpeuplées, les petits jobs qui permettent aux étudiants de survivre, la corruption rôde partout. Rafiki nous montre ce qu’est la vie des étudiants en République centrafricaine, une société brisée où les jeunes continuent de rêver à un avenir meilleur.

Être étudiant à Bangui, c’est rêver beaucoup et avoir pas mal de déconvenues. Cependant Nestor, Aaron, Benjamin et Raifki veulent y croire alors ils étudient, ils triment, ils se donnent du courage. Le film aborde aussi l’état des relations entre les filles et les garçons du pays, avec la menace répressive et les enfants qui naissent presque malgré tous. Ce n’est pas un film optimiste, mais il va de l’avant, pour donner à ces étudiants le courage d’aller au bout des combines administratives (des notes qui disparaissent, des filles obligées de répondre aux avances des professeurs…). Un esprit de collectif se dégage du film qui mêle moments de vie, témoignages et moments chantés, dansés comme pour mieux raconter une jeunesse qui veut tout reconstruire, mais qui doit déjà arriver au bout de ses études. Quand cela arrive, c’est déjà un miracle ! Un vrai film de fraternité positive qui ne se voile pas la face, un film où le réalisateur rêve « juste » de faire des films, voyager beaucoup et … aider l’Afrique, tout en gardant intactes des amitiés précieuses et fondatrices.

FIFF Namur : Interview de Lise Akoka pour Les Pires

Lise Akoka est revenue pour nous sur la genèse du film Les Pires, mais aussi la co-écriture, la responsabilité de l’art et le tournage avec un casting d’enfants. Son film est projeté au FIFF Namur les 4 et 5 octobre, nous l’avions découvert début août au festival Passeurs de films.

Les Pires a été co-écrit avec Romane Gueret. Comment s’est passée la co-écriture, puis la co-réalisation ?

Le film a même été écrit à six mains puisque nous sommes en collaboration avec une scénariste qui s’appelle Éléonore Guerrey, nous avons écrit toutes les trois. c’était un travail d’écriture assez long puisque la première phase d’écriture a été une immersion dans le Nord afin de rencontrer des centaines d’enfants pour inspirer le récit et les rôles principaux. la collaboration avec Romane Guéret : on ne se divise pas les tâches, on est tout le temps ensemble, on est assez complémentaires et on fait vraiment tout à deux. Après, nous sommes assez complémentaires et il y a des terrains sur lesquels on est plus à l’aise l’une et l’autre, moi ce sera plutôt sur la direction d’acteurs et Romane sur la mise en scène.

Vous réalisez un premier film, qu’est-ce que cela a de particulier ? 

On a réalisé avec Romane un court métrage, Chasse Royale, dont Les Pires serait, en quelque sorte, la prolongation. Le fait que ce court métrage ait eu pas mal de sélections dans des festivals  et qu’il ait été apprécié, nous a donné la crédibilité et la possibilité de faire ce long métrage. C’était une bonne carte de visite pour nous, même si sur un long métrage les gens attendent un peu avant de vous accorder leur confiance , donc on a traversé certains échecs, réponses négatives sur des questions de financement. Cependant, ça c’est plutôt bien passé même si nous avions un temps plutôt limité sur le tournage, c’  est à dire que ça a été un tournage fait dans l’urgence parce que nous manquions de temps et que le fait que ce soit notre premier film joue forcément. J’espère que nous serons un peu plus à l’aise et confortables par la suite.

Vous avez écrit et filmé un personnage de réalisateur très radical, avec des scènes parfois compliquées, comment s’est passé le tournage qui, comme vous l’avez précisé, s’est fait sur un temps très court ? 

L’ambiance était super sur le tournage, on a eu la chance d’être entourées d’une équipe de techniciens globalement assez jeune et qui a tout donné pour le film. Beaucoup se retrouvaient chefs de postes pour la première fois donc nous nous sommes vraiment tous rassemblés autour d’un objectif commun et  c’était beau et émouvant à voir. Il y a eu une urgence donc certains jours, on ne savait pas ce qu’on avait dans la boîte, ce qu’on venait de faire, on avait tellement le nez dedans qu’on ne savait pas ce qu’on avait, on a donc pu être très inquiètes avec Romane par moments. Il y a aussi des enfants qui jouaient dans le film et qui sont pour certains un peu difficiles à gérer donc c’était plein de surprises, d’inattendus, on ne savait même pas s’ils allaient se réveiller, venir sur le plateau… il y a eu des petites histoires, mais rien de dramatique et globalement avec les enfants ça a été merveilleux de les voir évoluer, devenir acteurs et  apprendre à s’exprimer à travers le cinéma.

Le film s’intitule Les Pires, c’est un choix, et dans une scène vers la fin du film, Judith est interrogée dans un bar et se voit reprocher un film qui raconte, encore, la misère des quartiers et qu’il faudrait montrer autre chose, ce à quoi elle rétorque que ce sont des enfants qui existent et qu’il faut les montrer. Est-ce qu’elle exprime votre voix de réalisatrice à ce moment-là ?

L’impulsion initiale ça a été de donner la parole à ces enfants, de rendre visible leurs conditions de vie, mais aussi leurs richesses, leur talent, toutes leurs qualités. On a eu envie de retranscrire, de communiquer au spectateur, toute l’admiration qu’on a pu ressentir pour eux et toute la tendresse. Le personnage de Judith exprime cela dans la scène et c’est vrai que quelque part c’est un peu notre voix, le fait que ce soit vrai que le cinéma soit là pour mettre en lumière et non pas masquer ces enfants et la réalité sociale dans laquelle ils évoluent. Après, on trouvait intéressant de faire entendre le discours de l’éducatrice dans le film qui met en lumière le fait qu’il y ait divergence d’intérêts entre le monde de l’art et le monde associatif/politique et que ce débat est central, il n’y a pas d’un côté un qui a raison et de l’autre un qui a tort. Le débat est compliqué en tout cas.

Certaines scènes ont-elles été compliquées à tourner, je pense notamment à la scène où le jeune garçon doit se battre et où le réalisateur le pousse dans ses retranchements ? Comment gérer les émotions des acteurs aussi ?

Cette scène précisément a été très compliquée à tourner. Il y a énormément d’enfants, des cascades, une chorégraphie de cascades puisqu’il y a une bagarre. Timéo le petit garçon qui joue Ryan avait du mal à garder son sérieux en jouant la colère…C’est une scène qui nous a donné du fil à retordre donc on a dû rajouter une journée de tournage, au départ, elle était prévue sur une journée, mais à la fin de celle-ci, on n’avait pas la scène en entier. C’était la scène la plus difficile à tourner pour nous, mais pour Timéo, c’était bien du jeu, il n’était pas vraiment dans cet état-là.

Dans le film, le réalisateur va justement très loin pour obtenir cet état. Vous êtes-vous aussi posé la question des limites et de ce qu’on peut demander ou non à un acteur (ici très jeune) au nom du cinéma ? Quel regard portez vous sur le monde du cinéma ?

C’est le sujet principal du film, c’est précisément cette question qu’interroge le film : la responsabilité qu’a le cinéma d’utiliser la vie d’enfants qui n’ont pas forcément une vie facile. Le film interroge cet endroit de fabricant dans le cinéma et dans l’art en général avec ce réalisateur qui est sincère dans sa démarche, qui veut aller au bout d’une vision artistique mais qui pour le faire parfois franchit certaines limites, d’ailleurs sans s’en forcément s’en rendre compte. Nous nous sommes beaucoup posé ces questions de limites puisqu’on a été directrices de casting et coachs enfants avant de devenir réalisatrices donc ce sont des choses qu’on a vachement observées sur des plateaux de tournages en voyant des réalisateurs travailler puisqu’on a accompagné plein d’enfants sur des tournages, avant également lors des castings. Après, on est devenues réalisatrices et on s’est interrogées sur notre propre façon de faire ce métier, on s’est posé des questions morales.

Pour terminer, quels sont vos projets pour la suite ? 

Actuellement, on écrit un nouveau film toutes les deux qui est un peu une sorte de prolongation d’une série qu’on a réalisé ensemble, qui s’appelle Tu préfères et qui est sur Arte.

Propos recueillis dans le cadre du FIFF Namur où Les Pires est présenté dans le cadre de la compétions 1ère œuvre. Les Pires sort en salle le 30 novembre 2022.

Les Pires : extrait

https://www.youtube.com/watch?v=a8VdyYdVl4s

 

« Vampyria Inquisition » : sur les traces d’une hors-la-loi sanguinaire

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Les éditions Soleil publient le premier tome de Vampyria Inquisition, intitulé « L’Inquisiteur et son ombre ». Victor Dixen et Eder Messias, respectivement scénariste et dessinateur, y livrent une uchronie fantastique composée de vampires, de nobles, de gueux et d’inquisiteurs.

Cette nouvelle saga baptisée Vampyria Inquisition n’est autre qu’une extension des romans de Victor Dixen. Elle peut cependant être lue indépendamment des livres dont elle s’inspire. Fondus dans un univers graphique baroque et inventif, les personnages de Sylvère et de Daphné y tiennent les premiers rôles. L’un est un jardinier recueilli au château de Torteval et admiré pour la qualité de ses ouvrages, l’autre est la lectrice attitrée de la baronne. Malgré la différence de classe qui les oppose, ils s’éveillent tôt l’un à l’autre et se fréquentent clandestinement, à l’ombre du labyrinthe végétal que Sylvère entretient à longueur de journée.

Ces deux protagonistes sont entourés par la famille qui règne sur le château de Torteval. Les finances n’y sont pas au beau fixe et Faustin, le fils turbulent, semble n’en faire qu’à sa tête. « À vous écouter, Mère, il faudrait que je respecte les lois du couvre-feu et du parcage, tel un vulgaire roturier ! Je ne suis pas un bouseux comme votre jardinier. » Aidé en cela par un rat transformé, le jeune homme triche aux cartes, s’affranchit des recommandations familiales et se voit supplanté, dans l’esprit de ses parents, par son frère Thibaud, respectable économe. Victor Dixen et Eder Messias vont toutefois le placer dans une situation doublement inconfortable, puisqu’après être soumis au bon vouloir de Sylvère, qu’il a tant méprisé, il va devoir endosser le costume d’ombre et se mettre plus ou moins à son service…

Cela fait en effet trois siècles que le Roy-Soleil, devenu vampyre, règne depuis Versailles sur un empire baptisé la Magna Vampyria, s’étendant à l’Europe entière. L’Inquisition, à ses ordres, frappe l’hérésie à chaque fois que cela s’avère nécessaire. Après avoir croisé la route de « la Collectionneuse », Sylvère, transformé, et Faustin, banni, par ailleurs tous deux condamnés, vont être réquisitionnés par l’empereur Louis l’Immuable pour la pourchasser. C’est donc un duo dissonant, au lourd passif, qui se forme en fin d’album. Pour l’un, il s’agira de retrouver Daphné, l’être aimé, désormais sous la coupe de « la Collectionneuse ». Pour l’autre, c’est une question de survie et, peut-être, de réhabilitation.

Inventif, traversé d’intrigues familiales, psychologiques et amoureuses, « L’Inquisiteur et son ombre » prend le parti de tourner en dérision une famille noble et de déplacer les enjeux de château dans un univers baroque et fantastique. Coloré, choral, bien mené, ce premier tome prometteur demeure plutôt engageant quant à la suite de la série.

Vampyria Inquisition : L’Inquisiteur et son ombre, Victor Dixen et Eder Messias
Soleil, octobre 2022, 64 pages

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3.5

« Le Scandale Tartuffe » : Molière face aux dévots

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Les éditions Glénat publient le second tome de Molière, intitulé « Le Scandale Tartuffe ». Vincent Delmas et Sergio Gerasi, respectivement scénariste et dessinateur, y racontent les déboires de la figure tutélaire de la Comédie-Française, désargenté, en proie aux menaces du clergé et plus ou moins abandonné par sa troupe et le Roi.

À l’occasion des 400 ans de la naissance de Molière, Vincent Delmas et Sergio Gerasi ont entrepris de livrer un triptyque sur celui qui demeure sans conteste l’un des auteurs les plus éminents de l’histoire de France. « Le Scandale Tartuffe », second tome, introduit un personnage à la plume affûtée, audacieux, maniant en clerc la satire à double fond. Ils lui opposent une Église bien ordonnée, composée d’un cardinal réservé, un archevêque combattif et des croyants criant au blasphème, dont certains rêveraient de voir le dramaturge placé sur le bûcher. Le Roi a beau rire aux traits satiriques de Molière, il n’a d’autre choix que de composer avec un clergé encore tout-puissant. Il finit par interdire la pièce, laissant l’auteur dans une situation économique délicate : ses représentations se font plus rares, et le jeune Racine s’apprête en outre à lui tourner le dos et rejoindre la concurrence.

Rien, décidément, ne sourit alors à Jean-Baptiste Poquelin (son nom au civil). Il perd un enfant, Louis, voit sa femme se détourner de sa personne et remettre en question ses choix, subit les critiques de sa troupe. Désargenté, menacé par le pouvoir et le clergé, il s’obstine à jouer une pièce pourtant frappée d’interdiction, à laquelle il apporte certes des changements mineurs, mais insuffisants pour qu’elle ne soit pas interrompue sur ordre du gouvernement. Dans un album à la narration bien maîtrisée, Vincent Delmas et Sergio Gerasi ne sacrifient rien du contexte de l’époque et dressent le portrait d’un auteur cherchant à éveiller les consciences, à user de sa liberté d’expression, quitte à froisser les détenteurs d’un pouvoir, exécutif ou spirituel, qui ne devrait selon lui aucunement empiéter sur ses prérogatives littéraires.

Au-delà de son intérêt historique et du souffle romanesque qui l’anime, « Le Scandale Tartuffe » possède évidemment des résonances très actuelles, s’étendant des caricatures de Charlie Hebdo à des films tels que Baise-moi ou La Passion du Christ. Molière y apparaît comme un artiste entier, sans concession, absolument obsédé par son art et la manière de l’exposer au public sans subir la censure. Une séquence en témoigne mieux que n’importe quel discours : on aperçoit, à différentes occasions qui se succèdent vignette après vignette, l’auteur perdu dans ses songes, tandis que les événements du quotidien se déroulent sous ses yeux. Il y a aussi ce vœu d’Armande, son épouse : elle exprime le désir que son attachement à la liberté (d’écrire, de se produire, de dénoncer) soit indexé à celui de rester en vie.

Cette dernière subira dans son intimité la plus profonde les conservatismes qui frappent alors la société européenne – et qui affligent Molière et son œuvre. Une révélation tardive va en effet corroborer tout ce qui avait déjà pu être observé à l’endroit de Tartuffe et sa réception par les ecclésiastiques et les fidèles les plus dogmatiques. L’épisode n’a rien d’anecdotique, puisqu’en plus d’éclairer son temps et les us de la bourgeoisie, il témoigne de la faculté, discrète, qu’ont Vincent Delmas et Sergio Gerasi de conférer de l’ampleur à leur propos. Et les dessins raffinés, généreux en détails, ne gâchent évidemment rien au plaisir de lecture.

Molière : Le Scandale Tartuffe, Vincent Delmas et Sergio Gerasi
Glénat, septembre 2022, 48 pages

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4

Damien Ziegler passe au crible « Once Upon a Time… In Hollywood » aux éditions LettMotif

Les éditions Lett Motif publient Once Upon a Time… in Hollywood, le monde et sa doublure, de Damien Ziegler. L’auteur, qui n’en est pas à sa première analyse filmique, se penche avec érudition sur le dernier long métrage de Quentin Tarantino.

Comme souvent, Damien Ziegler éclaire une œuvre à la lumière de celles qui l’ont précédée. Avec Quentin Tarantino, cela renvoie à une esthétique pop et publicitaire, à une cinéphilie consommée et à des références picturales et littéraires parfois inattendues – mais toujours pertinentes. Once Upon a Time… in Hollywood, le monde et sa doublure effeuille ainsi le dernier film du cinéaste américain dans ses aspects les plus généraux comme les plus anecdotiques : la gestion de l’éclairage à la Tobe Hooper rencontre le flare inspiré d’Easy Rider, la dichotomie tragicomique d’un Woody Allen, le schématisme des fables des frères Grimm ou la violence sadique envers les personnages négatifs dont pouvait se prévaloir un Homère.

Doté d’un budget de 95 millions de dollars, l’un des plus importants dans la carrière de Quentin Tarantino, Once Upon a Time… in Hollywood affiche une longueur comparable à celle de ses précédents films, tels qu’Inglourious Basterds ou Django Unchained. Il s’emploie aussi à faire coexister et s’entrecroiser les arcs narratifs (à l’instar de Pulp Fiction), à portraiturer la société américaine des années 1960 et à proposer un dialogue impossible entre un Hollywood lisse et souvent clinquant, vecteur de liens et de communicabilité, sur lequel il s’attarde longuement, et une contre-culture symbolisée par des hippies dénués de relief psychologique, rejetés à la marge, et aussi dangereux que pathétiques.

Pour s’en convaincre, Damien Ziegler rappelle le relatif désintérêt de Tarantino quant à la caractérisation de Charles Manson et ses ouailles, mais aussi la dimension absurde d’une vengeance aveugle s’abattant davantage sur un symbole – la villa d’un producteur qui a refusé à Manson sa caution et son soutien – que sur les personnes qui l’ont investi – dont Sharon Tate. Et puisque le mot est lâché, l’auteur ne se prive pas de problématiser la vengeance dans l’œuvre de Quentin Tarantino, ni d’imaginer la séquence où Rick et Cliff s’en font les exécutants comme une sorte de retour de boomerang fomenté depuis l’au-delà – il s’appuie notamment sur la blancheur du visage de Sharon Tate pour accréditer cette lecture et souligne par ailleurs sa parenté avec l’Ophélie d’Odilon Redon.

Le montage, la narration tripartite, les coupes, les jump cuts, le « cool », les couleurs et le rendu chromatique, le deuil impossible (parallèle avec Christopher Nolan), la justice préventive (cette fois avec Minority Report), le traitement et la légitimité du châtiment (avec Peter Pan, notamment), le point d’équilibre entre pessimisme et optimisme ou encore la notion de bien et de mal irriguent la réflexion, pour le moins étayée (plus de 300 pages), de Damien Ziegler. Au cours de sa démonstration, qui fait dialoguer Once Upon a Time… in Hollywood avec Edgar Allan Poe, John Ford, Martin Scorsese, les théâtres du baroque et de l’absurde ou encore Andy Warhol, l’auteur érige la ruine du ranch Spahn en doublure dévoyée de la ville de Los Angeles, Rick en personnage du Nouvel Hollywood (sentimental, larmoyant) et la dualité en thématique riche et plurielle (l’acteur/le cascadeur, la réalité/la version alternative, les multiples interchangeabilités, etc.). Et si le lecteur se perd par moments en chemin, il aura au moins l’assurance de glaner çà et là quelques analyses précieuses.

Once Upon a Time… in Hollywood, le monde et sa doublure, Damien Ziegler
LettMotif, septembre 2022, 372 pages

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3.5

« Les Pizzlys » : en dehors de nos contrées

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Les Pizzlys, qui paraît aux éditions Delcourt dans la collection « Mirages », est un récit pluriel, sur la famille, le deuil, l’écologie, les contrastes culturels, le déracinement ou encore l’amour. Toutes ces thématiques se fondent ensemble dans une unique ligne directrice, interrogeant nos modes de vie et notre relation à la nature et l’altérité.

Scène de la vie parisienne, devenue trop banale : un chauffeur Uber surendetté multiplie les courses pour payer les échéances d’une voiture de luxe dans laquelle il véhicule des clients pressés, peu courtois, parfois malades. Nathan fait partie de ces bataillons précarisés qui ont sacrifié leurs études par la force des choses – le deuil de sa mère, la nécessité de s’occuper de son frère et de sa sœur – et se trouvent désormais sous la coupe d’une plateforme déshumanisée, en rupture consommée avec le droit social. Le jeune homme se confond désormais tant avec sa BWM et son GPS qu’il en vient à s’extraire de la réalité, lors de moments d’absence de plus en plus fréquents, pour répondre machinalement aux instructions de l’un tout en tenant la volant de l’autre.

Les Pizzlys va proposer une échappatoire à cette séquence d’exposition désillusionnée. Et métaphoriquement, c’est un accident de la circulation mettant son véhicule hors d’usage qui va pousser Nathan à étudier sérieusement la proposition d’une cliente, Annie, qui l’enjoint de l’accompagner en Alaska, loin du tumulte métropolitain, pour renouer avec l’environnement et surtout avec lui-même. Accompagné de Zoé et Étienne, il accepte finalement de partir au grand large, ce qui constitue pour chacun d’entre eux une rupture profonde : le manque d’électricité ne permet pas de recharger la batterie de la console d’Étienne, qui s’en désole, l’iPhone de Zoé est en jachère, les températures glaciales nécessitent un temps d’adaptation, la nourriture vient occasionnellement à manquer et des menaces bien tangibles apparaissent çà et là.

À ces considérations bien entendues, Jérémie Moreau va injecter ce qu’il faut de poésie et de justesse pour susciter l’intérêt du lecteur. C’est d’abord une couverture aux couleurs douces et agréable au toucher, dessinant en filigrane un ours. On passe ensuite à un choc culturel matérialisé, avec beaucoup d’à-propos, par deux dessins antinomiques. Puis à des représentations psychédéliques, ou au travers desquelles l’homme apparaît en fusion avec la nature. À une palette chromatique faisant la part belle aux teintes rosées et, pour portraiturer l’Alaska, au blanc et au bleu. L’auteur et dessinateur n’oublie pas, après avoir sondé la vie parisienne, de se pencher sur ces villages indiens vidés de leurs habitants, soumis aux affres de la violence et des assuétudes (alcool, drogues), menacés par les bouleversements écologiques et leurs catastrophes sous-jacentes. Ces dernières sont parfois silencieuses, à l’instar de ces cycles naturels interrompus, brisés, brouillés, qui empêchent désormais les autochtones de prévoir quand et quoi récolter ou chasser.

Il ne serait pas exagéré d’avancer que Les Pizzlys comporte une dimension philosophique, voire métaphysique. Dans sa construction narrative, il semble nous faire passer de Laurent Cantet à Into the Wild, les pérégrinations des personnages les menant des douleurs et vacuités urbaines aux grands espaces enneigés où on redécouvre les besoins primaires (se nourrir, se chauffer, dialoguer, découvrir). Jérémie Moreau radiographie les failles humaines et civilisationnelles dans des planches souvent aérées et clôture son album par une séquence quasi onirique, dont les couleurs et lumières font écho au feu environnant. S’il fallait à tout prix exprimer des réserves, ces dernières porteraient plutôt sur les dessins, parfois sommaires, et notamment en ce qui concerne les expressions faciales, volontairement réduites à leur portion congrue. Pas de quoi gâcher une lecture caractérisée par sa densité et sa sensibilité.

Les Pizzlys, Jérémie Moreau
Delcourt, octobre 2022, 200 pages

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3.5

« Ténébreuse » : seuls contre tous

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Vincent Mallié et Hubert publient aux éditions Dupuis, dans l’excellente collection « Aire libre », le second tome de Ténébreuse, récit habilement construit et mâtiné de fantastique, se déroulant dans un univers médiéval. Au programme : éveil sentimental, enjeux de pouvoir, ostracisme ou encore résilience.

Ce qui caractérise en premier lieu les deux principaux protagonistes d’Hubert et Vincent Mallié, c’est leur marginalité. Arzhur et Islen subissent le rejet des leurs et n’ont vraiment leur place nulle part. Le premier a vaincu son Roi à la loyale après avoir couché avec sa femme, la seconde, suspectée d’être sous l’emprise de pouvoirs maléfiques et incontrôlables, hérités de sa mère, vient d’être libérée d’une tour dans laquelle elle s’était plus ou moins volontairement retranchée. En libérant Islen, Arzhur est probablement en quête de rédemption : il s’imagine secourir une princesse en souffrance et s’élever contre ses oppresseurs. Si l’histoire apparaît un peu plus complexe que cela, leur épopée commune va néanmoins déboucher sur un éveil sentimental d’une rare subtilité, à travers lequel les mécanismes de défense vont se fissurer et les inhibitions, tant physiques que psychologiques, céder une à une.

Le diptyque Ténébreuse mêle à un univers médiéval des touches fantastiques. Arzhur n’est autre qu’un chevalier déchu, ayant malgré lui déshonoré sa famille, et désormais manipulé, au même titre qu’Islen, par trois vieilles femmes étranges et dotées de pouvoirs surnaturels, évoluant dans son ombre comme une menace indicible. Une trame narrative a priori convenue, mais pourtant sublimée par des reliefs vertigineux : un passé duquel les deux héros cherchent obstinément à s’affranchir, des figures parentales malfaisantes et corrompues, l’acceptation des différences, l’amour ou encore l’ostracisme. Et pendant qu’Hubert apporte une densité remarquable à son scénario, habilement ficelé, Vincent Mallié prend soin de portraiturer à traits fins plaines, sorcières, animaux, batailles, tout en s’employant à donner leur pleine mesure aux expressions faciales de ses personnages. L’ensemble s’avère de haute teneur, avec un découpage des planches faisant alterner vignettes verticales et horizontales, petites et grandes, en gros plan et vues plus larges.

Ténébreuse est un double témoignage. Vincent Mallié et Hubert y narrent les aspirations peu scrupuleuses de Meliren, la mère d’Islen, dont la passion amoureuse, trahie et battue en brèche, apparaît aussi débridée que sa soif de vengeance (ou son besoin d’être désirée). Les auteurs se penchent surtout sur le couple tâtonnant formé par Arzhur et Islen, dont les fêlures, profondes, appellent une forme de compréhension, de bienveillance et de tendresse mutuelles. Aux habituelles intrigues de château, Ténébreuse préfère sonder les cœurs, trouvant à la marge des sociétés mises en vignette ce supplément d’âme rendant ses protagonistes si attachants. C’est à la fois sophistiqué et débordant de justesse.

Ténébreuse : livre second, Vincent Mallié et Hubert
Dupuis, septembre 2022, 80 pages

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4