Damien Ziegler passe au crible « Once Upon a Time… In Hollywood » aux éditions LettMotif

Les éditions Lett Motif publient Once Upon a Time… in Hollywood, le monde et sa doublure, de Damien Ziegler. L’auteur, qui n’en est pas à sa première analyse filmique, se penche avec érudition sur le dernier long métrage de Quentin Tarantino.

Comme souvent, Damien Ziegler éclaire une œuvre à la lumière de celles qui l’ont précédée. Avec Quentin Tarantino, cela renvoie à une esthétique pop et publicitaire, à une cinéphilie consommée et à des références picturales et littéraires parfois inattendues – mais toujours pertinentes. Once Upon a Time… in Hollywood, le monde et sa doublure effeuille ainsi le dernier film du cinéaste américain dans ses aspects les plus généraux comme les plus anecdotiques : la gestion de l’éclairage à la Tobe Hooper rencontre le flare inspiré d’Easy Rider, la dichotomie tragicomique d’un Woody Allen, le schématisme des fables des frères Grimm ou la violence sadique envers les personnages négatifs dont pouvait se prévaloir un Homère.

Doté d’un budget de 95 millions de dollars, l’un des plus importants dans la carrière de Quentin Tarantino, Once Upon a Time… in Hollywood affiche une longueur comparable à celle de ses précédents films, tels qu’Inglourious Basterds ou Django Unchained. Il s’emploie aussi à faire coexister et s’entrecroiser les arcs narratifs (à l’instar de Pulp Fiction), à portraiturer la société américaine des années 1960 et à proposer un dialogue impossible entre un Hollywood lisse et souvent clinquant, vecteur de liens et de communicabilité, sur lequel il s’attarde longuement, et une contre-culture symbolisée par des hippies dénués de relief psychologique, rejetés à la marge, et aussi dangereux que pathétiques.

Pour s’en convaincre, Damien Ziegler rappelle le relatif désintérêt de Tarantino quant à la caractérisation de Charles Manson et ses ouailles, mais aussi la dimension absurde d’une vengeance aveugle s’abattant davantage sur un symbole – la villa d’un producteur qui a refusé à Manson sa caution et son soutien – que sur les personnes qui l’ont investi – dont Sharon Tate. Et puisque le mot est lâché, l’auteur ne se prive pas de problématiser la vengeance dans l’œuvre de Quentin Tarantino, ni d’imaginer la séquence où Rick et Cliff s’en font les exécutants comme une sorte de retour de boomerang fomenté depuis l’au-delà – il s’appuie notamment sur la blancheur du visage de Sharon Tate pour accréditer cette lecture et souligne par ailleurs sa parenté avec l’Ophélie d’Odilon Redon.

Le montage, la narration tripartite, les coupes, les jump cuts, le « cool », les couleurs et le rendu chromatique, le deuil impossible (parallèle avec Christopher Nolan), la justice préventive (cette fois avec Minority Report), le traitement et la légitimité du châtiment (avec Peter Pan, notamment), le point d’équilibre entre pessimisme et optimisme ou encore la notion de bien et de mal irriguent la réflexion, pour le moins étayée (plus de 300 pages), de Damien Ziegler. Au cours de sa démonstration, qui fait dialoguer Once Upon a Time… in Hollywood avec Edgar Allan Poe, John Ford, Martin Scorsese, les théâtres du baroque et de l’absurde ou encore Andy Warhol, l’auteur érige la ruine du ranch Spahn en doublure dévoyée de la ville de Los Angeles, Rick en personnage du Nouvel Hollywood (sentimental, larmoyant) et la dualité en thématique riche et plurielle (l’acteur/le cascadeur, la réalité/la version alternative, les multiples interchangeabilités, etc.). Et si le lecteur se perd par moments en chemin, il aura au moins l’assurance de glaner çà et là quelques analyses précieuses.

Once Upon a Time… in Hollywood, le monde et sa doublure, Damien Ziegler
LettMotif, septembre 2022, 372 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.