Retour sur le festival Passeurs de films

Le festival Passeurs de films se déroule chaque année sur l’île aux Moines (Bretagne) le dernier week-end de juillet. L’occasion, depuis quatre ans, de découvrir trois films en avant-première dans le parc du château du Guerric. Cette année, les spectateurs ont pu découvrir Les Miens (Roschdy Zem), Les Pires (Lise Akoka et Romane Gueret), Les Amandiers (Valéria Bruni Tedeschi). Le documentaire Histoire d’un regard (Mariana Otero) a également été diffusé en complément d’une exposition (dans les rues de l’île) de photos de Gilles Caron.  Retour sur ces quelques films.

Les Miens

Roschdy Zem réalise avec Les Miens son sixième film en tant que réalisateur. Associé à Maïwenn pour l’écriture, le réalisateur découvre une sensibilité nouvelle, plus ancrée dans le conflit direct entre les personnages, mais surtout avec des scènes allant à l’essentiel. En effet, une fois l’accident qui rabat les cartes de la famille, le réalisateur distille quelques scènes efficaces qui confrontent les personnages. « Qu’un seul tienne et les autres suivront… », ce mantra tombe une fois que Moussa n’est plus le lien entre tous les membres de la famille. Roschdy Zem étudie de manière épurée le bouleversement des rapports d’une famille dont les membres se parlent enfin les yeux dans les yeux, quitte à se blesser, mais surtout pour mieux s’aimer.

Lors de la rencontre avec Roschdy Zem le lendemain de la projection, il a notamment expliqué que « 90 % du film est du réel, du vécu en famille ». En effet, le frère du réalisateur a vraiment vécu l’accident raconté dans le film.  Le réalisateur explique également que son travail d’écriture avec Maïwenn a été une recherche d’efficacité. En effet, il a pris contact avec elle lorsqu’il a appris qu’elle avait écrit le scénario d’ADN en quatre semaines : « nous on n’est pas des intellectuels, on va directement vers la chair ». Une écriture qui donne la part belle aux comédiens: « Chaque acteur a sa personnalité et ses névroses, c’est passionnant d’analyser au fil du tournage l’évolution du jeu de chacun » a-t-il notamment déclaré. Roschdy Zem a ainsi exploré comment la place de chacun a changé au sein de sa famille, tout en étant plutôt lucide sur sa propre place, mais son film est plus apaisé que le travail de Maïwenn, car il n’a pas, dit-il, de « compte à régler avec (s)a famille », avant d’ajouter : « J’avais beaucoup d’appréhension sur la perception par mes proches, à la découverte du film. Mais tout s’est bien passé, ils l’ont reçu comme un hommage ».

Réalisation : Roschdy Zem
Interprètes : Roschdy Zem, Sami Bouajila, Maïwenn, Meriem Serbah, Nina Zem, Carl Malapa
Date de sortie: 23 novembre 2022
Synopsis : Moussa a toujours été doux, altruiste et présent pour sa famille. À l’opposé de son frère Ryad, présentateur télé à la grande notoriété qui se voit reprocher son égoïsme par son entourage. Seul Moussa le défend, qui éprouve pour son frère une grande admiration. Un jour Moussa chute et se cogne violemment la tête. Il souffre d’un traumatisme crânien. Méconnaissable, il parle désormais sans filtre et balance à ses proches leurs quatre vérités. Il finit ainsi par se brouiller avec tout le monde, sauf avec Ryad…

Les Pires

Lise Akoka et Romane Gueret réalisent leur premier film en prolongement du court métrage Chasse Royale. Elles sont également co-réalisatrices de la série Tu préfères, diffusée sur Arte. Les Pires nait de leur expérience commune de castings sauvages et de la volonté de les raconter. Le film commence d’ailleurs par les faux castings des enfants du film, mais fait comme s’ils étaient réels. Nous partons ensuite sur le tournage d’un film avec des allers-retours permanents dans la « vraie » vie. Les deux réalisatrices jouent sans cesse avec le vrai et le faux. En effet, les histoires personnelles des quatre enfants du film sont un assemblage de plusieurs histoires de vies entendues pendant les castings. Quant au film qui se fait, nous ne le verrons jamais terminé, c’est le processus de création qui intéresse Romane Gueret et Lise Akoka. Sans cesse flirtant (pour de faux !) entre réalité et fiction, Les Pires s’interroge sur ce qui est en train de se passer, sur ce que c’est de créer. Il flirte avec les limites de ce qui peut être demandé à un enfant-acteur, sur le regard porté sur eux, sur ce qui est dit aussi d’eux, de la région dans laquelle ils vivent. Evitant par son procédé tout misérabilisme, le film fait surtout émerger des émotions brutes, une certaine authenticité, on voit naître des acteurs sous nos yeux.

Romane Gueret a rencontré le public de l’île aux Moines le lendemain de la diffusion de son film. Elle a notamment expliqué avoir voulu joué, avec Lise Akoka, sur cet aspect de faux documentaire qui peut en déstabiliser plus d’un. Le scénario ne laisse aucune place à l’improvisation, il a été écrit pendant quatre années et nourrit des rencontres avec les acteurs, les différents enfants qui se sont présentés aux castings. L’authenticité nait donc de cette écriture très millimétrée, de la matière qu’elle a sous les yeux et de ce fragile basculement entre la vie des enfants, le film et tout ce qui naît pendant le tournage. Un vrai grand film d’adolescence, qui fait éclore des acteurs sous nos yeux avec des scènes fortes, des plans serrés et un véritable sens de la direction d’acteurs, surtout une vraie réflexion filmée sur ce que c’est que faire du cinéma.

Réalisation : Romane Gueret, Lise Akoka
Interprètes : Mallory Wanecques, Timéo Mahaut, Johan Heldenbergh, Loïc Pech, Mélina Vanderplancke, Esther Archambault
Date de sortie : 30 novembre 2022
Synopsis : Un tournage va avoir lieu cité Picasso, à Boulogne-Sur-Mer, dans le nord de la France. Lors du casting, quatre ados, Lily, Ryan, Maylis et Jessy sont choisis pour jouer dans le film. Dans le quartier, tout le monde s’étonne : pourquoi n’avoir pris que « les pires » ?

Les Amandiers

Les Amandiers raconte une urgence à vivre, quitte à ce qu’elle rime parfois avec « destruction ». La réalisatrice sait, comme toujours, raconter la folie et la fantaisie, tout en regardant les drames en face. Elle nous dit que la création, l’art, triomphent toujours à l’arrivée. Dans la vie de ces jeunes gens le jeu est une nécessité, un mode de vie. Entourée de comédiens tous formidables, la réalisatrice est au plus près des corps, des souffles, des aspirations et des désillusions. Un film devant lequel on retient son souffle, suspendus à la chute inévitable de certains et au désir de renaissance des autres.

Accueillant chaque acteur, chaque personnage dans ses réussites, ses défauts, ses failles, la metteuse en scène qu’est Valéria Bruni-Tedeschi nous offre un regard puissant sur des êtres pour qui jouer et vivre sont deux nécessités très liées : « Jouer est une question de vie ou de mort. Comme le disait Pierre Romans, c’est à la fois du jeu, donc ce n’est pas important, mais c’est l’engagement de la vie » (Boomerang du 23 mai 2022). 

Réalisation : Valéria Bruni-Tedeschi
Interprètes : Nadia Tereszkiewicz, Sofiane Bennacer, Louis Garrel, Micha Lescot, Clara Bertheau, Vassili Schneider
Date de sortie : 16 novembre 2022
Synopsis : Fin des années 80, Stella, Etienne, Adèle et toute la troupe ont vingt ans. Ils passent le concours d’entrée de la célèbre école créée par Patrice Chéreau et Pierre Romans au théâtre des Amandiers de Nanterre. Lancés à pleine vitesse dans la vie, la passion, le jeu, l’amour, ensemble ils vont vivre le tournant de leur vie mais aussi leurs premières grandes tragédies.

Histoire d’un regard

Mariana Otero plonge dans les 100 000 photos du photographe Gilles Caron (qu’elle a mis environ six mois à explorer et remettre en ordre, grâce à la numérisation des photos réalisée par la fondation Gilles Caron) et produit un récit passionnant. En effet, en cherchant à déterminer le regard porté par le photographe, c’est une véritable histoire qu’elle nous raconte. Une histoire où il faut remettre les planches de photos dans l’ordre, comprendre un cheminement, le confronter à l’Histoire, aux témoins, aux traces… Cette première couche du travail de Mariana Otero est déjà passionnant car il nous fait rencontrer un artiste. Au-delà, la réalisatrice nous fait aussi entendre sa voix, sa sensibilité face à ces images, mais aussi à l’histoire de Gilles Caron, disparu soudainement à l’âge de 30 ans au Cambodge et qui fait écho à sa propre histoire.

Lorsque la réalisatrice compare les dernières photos prises par Gilles Caron de ses deux filles aux dessins de sa mère (de sa sœur et elle), une émotion nouvelle s’invite. Ce n’est plus seulement raconter une œuvre, mais la grandir d’une sensibilité, d’une interprétation, d’une recherche effrénée du sens. Dès lors, Mariana Otero part à la recherche des regards dans les photos, des histoires qu’elles racontent. Lors du festival, elle a aussi fait revivre l’œuvre au travers d’une balade sur l’île aux moines au grès des photos affichées dans les rues. La rencontre a été passionnante et passionnée, Mariana Otero a sans aucun doute, et ce depuis bien longtemps, un regard elle aussi et l’histoire de ce regard mêlé à celui de Gilles Caron est la source d’Histoire d’un regard, et surtout sa force.

Réalisation : Mariana Otero
Date de sortie : 29 janvier 2020 (disponible en VOD et DVD)
Synopsis: Gilles Caron, alors qu’il est au sommet d’une carrière de photojournaliste fulgurante, disparaît brutalement au Cambodge en 1970. Il a tout juste 30 ans. En l’espace de 6 ans, il a été l’un des témoins majeurs de son époque, couvrant pour les plus grands magazines la guerre des Six Jours, mai 68, le conflit nord-irlandais ou encore la guerre du Vietnam. Lorsque la réalisatrice Mariana Otero découvre le travail de Gilles Caron, une photographie attire son attention qui fait écho avec sa propre histoire, la disparition d’un être cher qui ne laisse derrière lui que des images à déchiffrer. Elle se plonge alors dans les 100 000 clichés du photoreporter pour lui redonner une présence et raconter l’histoire de son regard si singulier.

 

Festival

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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