« Le Premier Dumas » : courage et engagement

Les éditions Glénat publient « Le Dragon noir », tome 1 du Premier Dumas. Salva Rubio et Rubén Del Rincon y narrent, en s’appuyant sur les révélations de son fils, la vie d’Alexandre Dumas, père du célèbre romancier français.

À la lecture du « Dragon noir », on peut identifier trois moments charnières dans la vie du jeune Alexandre Dumas, futur père de l’auteur homonyme de la trilogie des mousquetaires. Le premier d’entre eux intervient tôt, au moment où, à Saint-Domingue, il se voit arraché à sa famille et emmené de force, sur un bateau, vers la France, où il rejoint sans le savoir son père, un comte blanc qui lui révèle alors sa véritable situation. Quelques années plus tard, il observera d’un œil médusé les geôles où sont détenus, dans des conditions inhumaines, les Noirs tentant de pénétrer sur le territoire français. Enfin, en 1791, en tant que soldat, il se rangera du côté des protestataires, c’est-à-dire du peuple, contre un pouvoir réprimant dans le sang les mouvements sociaux.

Ces trois moments entrent intimement en résonance avec l’Histoire de France et font d’Alexandre Dumas le témoin (douloureusement) privilégié de son temps. Son enfance est d’abord affectée par le colonialisme. Son père est absent, sa terre natale investie par l’esclavagisme, sa mère réifiée et vendue avec le reste de sa famille tels des objets. Plus tard, c’est dans la France prétendument libre qu’il découvre les horreurs d’un régime statuant sur les individus sur base de leur couleur de peau. Ensuite, en tant que Dragon de la Reine, il va côtoyer les miséreux, ceux qui vivent dans leur chair les famines et l’impuissance des autorités. Il va alors s’opposer à La Fayette, le héros américain, symbole dévoyé de la liberté, qui tourne les canons vers le peuple. Comme il s’était opposé, quelques années auparavant, à Guillaume Poncet de La Grave, juriste et historien peu enclin à la diversité…

Alexandre Dumas est donc un personnage qui permet à Salva Rubio et Rubén Del Rincon de prendre langue avec l’Histoire de France. C’est aussi le détenteur d’un authentique souffle romanesque. Car au-delà de la Police des Noirs, de son statut de comte de la Pailleterie, de ses multiples talents – cultivé, sportif, artiste, etc. –, c’est un homme meurtri, en plein questionnement identitaire, déchiré entre les avantages dus à sa noblesse et un héritage familial, et même national, inconsolable. Porteur de blessures par procuration, il va renoncer à son titre et renier son nom, indexer son comportement sur les valeurs qui sont les siennes, s’épanouir au contact de Marie-Louise, la fille de l’homme blanc qui l’accueille chez lui alors qu’il est en mission.

Passionnante, cette bande dessinée se complète d’un dossier didactique foisonnant, revenant sur les différentes étapes de la vie d’Alexandre Dumas relatée dans le récit. Prudents, Salva Rubio et Rubén Del Rincon insistent sur le caractère potentiellement biaisé des informations tirées de Dumas fils et confessent quelques accommodements avec les faits afin de donner une portée plus grande à leur histoire. Cette dernière, dense et à fort relief psychologique, était en tout cas tout indiquée pour être portée – et de belle façon ! – en bande dessinée.

Le Premier Dumas : Le Dragon noir, Salva Rubio et Rubén Del Rincon
Glénat, septembre 2022, 72 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Ryukyu Buccaneer » : la faim, puis l’or

Un garçon qui volait des bentos pour nourrir sa mère se retrouve pris dans une chasse au trésor où chacun avance masqué. Rainy Kamitsuki et Nau Doi situent leur aventure dans les Ryukyu du XIXᵉ siècle, au bord d’un monde qui vacille. C'est à découvrir aux éditions Glénat.

« Dragon Ball SD » : la saga des cyborgs, avec quelques grains de folie

Le tome 12 reprend le fil des androïdes et de Cell, mais s’autorise des sorties de route savoureuses : conseils de yoga, leçon sur les cigales et personnages qui commentent occasionnellement leur propre manga.

L’Insensé – Ça va Francis ?

« Après tout, une œuvre n’est qu’une obsession que l’on structure. »