Les éditions Lux publient l’opuscule Des Big Pharma aux communs, de Gaëlle Krikorian. De la constitution de positions dominantes, voire monopolistiques, aux recherches subventionnées en passant par la détermination de prix tout sauf démocratiques, l’économie du médicament et l’organisation de la filière font l’objet d’une critique en règle.
La pandémie de Covid-19 a remis ces questions sur la place publique. Il y a d’abord eu la commercialisation de vaccins basés sur une technologie novatrice, l’ARN messager, fruit de quarante années de recherches croisées. La production de millions de doses, l’opacité autour des prix, les inégalités d’accès à ces nouveaux produits ont ensuite à leur tour fait les gros titres des journaux. Dans l’opuscule De Big Pharma aux communs, Gaëlle Krikorian ne cesse de rappeler l’importance des financements publics dans la recherche et le développement des médicaments, mais aussi les raisons pour lesquelles les marchés de petite taille (dont la Belgique) ou émergents (en Afrique, en Asie) se trouvent parfois exclus, ou sanctionnés, au moment de se porter acquéreurs de produits pharmaceutiques dont ils ont – parfois impérativement – besoin.
Quelques données nous aident à mettre en lumière les enjeux présents. Les pouvoirs publics français encouragent la recherche via le système des crédits d’impôts, qui représente à lui seul plus de 600 milliards d’euros de subventions annuelles pour le secteur pharmaceutique. Aux États-Unis, la situation est similaire, puisque le public y finance à plus de 50% la recherche. En 2020, les huit premières multinationales pharmaceutiques affichaient des marges de profit se situant entre 15 à 25 %, alors que le taux moyen tous secteurs confondus était de l’ordre des 7 %. En 2021, pendant la crise sanitaire, Moderna, qui déclarait à peine 60 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2019, a pu se prévaloir d’un CA redimensionné, avoisinant les 18 milliards. À ces faits, Gaëlle Krikorian ajoute les pénuries diverses, les scandales pharmaceutiques (le Mediator en France, l’OxyContin aux États-Unis) ou encore certains prix scandaleux, et pas seulement pour les maladies rares (Gilead facture ainsi 42 000 € une cure de trois semaines pour l’hépatite C, tandis que les Américains diabétiques doivent payer plus de 1000 dollars par mois pour leur dose quotidienne d’insuline).
Gaëlle Krikorian rappelle que les maladies touchant principalement les populations pauvres ne font généralement pas l’objet de recherches scientifiques étayées, car la commercialisation de médicaments est alors jugée non rentable. Des défaillances de marché qui s’appliquent aussi aux cancers pédiatriques et qui, dans le cas des pénuries, peuvent toucher des substances aussi usuelles que la pénicilline (ou la morphine lors des pics d’hospitalisation de la Covid-19). Les firmes pharmaceutiques n’hésitent pas à mener des études pour voir quel montant serait prêt à payer les malades des pays riches, ainsi que leurs organismes assureurs. Et les brevets présentés comme une condition sine qua non de la recherche et du progrès scientifique entraînent toutes sortes de dérives. Même quand ils sont publiés conformément aux recommandations de l’OMC après vingt ans, les documents, jusque-là confidentiels, demeurent lacunaires, ce qui rend l’apparition de produits alternatifs d’autant plus complexe. Et l’auteure de rappeler que même des adaptations mineures font aujourd’hui l’objet d’une protection intellectuelle.
Le secteur pharmaceutique est aujourd’hui très financiarisé. Les grands groupes ne sont plus dirigés par des scientifiques ou des médecins, mais par des gestionnaires ou des juristes. Les dividendes, le lobbying (36 millions d’euros rien qu’à Bruxelles), les portes tournantes y forment un horizon indépassable, témoignant d’une mutation du métier et d’un renouvellement des attentes. En 1995, une douzaine de firmes menée par Pfizer pesait déjà sur les accords de l’OMC ayant trait à la propriété intellectuelle. Aujourd’hui, ces mêmes multinationales déclarent leurs profits dans des paradis fiscaux (de l’Irlande à Singapour) et abusent du secret commercial et d’affaires pour que règne l’opacité sur leurs activités. C’est ainsi que les négociations tarifaires avec les pouvoirs publics demeurent secrètes, de même que les résultats de certains essais cliniques, ou les capacités/modalités/coûts de production des médicaments. Pour remédier à cette situation insatisfaisante, Gaëlle Krikorian en appelle aux licences obligatoires, à la transparence, à l’évolution du droit, à de nouveaux types de collaboration et de contrat entre les différents acteurs. C’est peut-être par une réflexion profonde sur les communs que le secteur gagnera en éthique et en diligence.
Des Big Pharma aux communs, Gaëlle Krikorian Lux, octobre 2022, 138 pages
Début septembre 2022, la Mostra de Venise décernait à Catherine Deneuve un Lion d’Or pour l’ensemble de sa carrière. L’occasion de se replonger dans la filmographie de l’actrice. Ce mois-ci, le Magduciné a choisi de se concentrer sur sa fructueuse collaboration entre Jacques Demy.
Affranchir Galathée de Pygmalion
Le cinéma est un art collectif. Cette affirmation pourrait sembler une lapalissade tant elle nous paraît évidente. Si une œuvre cinématographique ne saurait se passer du savoir-faire de l’équipe technique et artistique, son existence (et sa réussite) dépendent aussi, en grande partie, de la rencontre entre le cinéaste et son acteur. Si le cinéma américain charrie avec lui un grand nombre de duos iconiques – Robert de Niro et Martin Scorsese, Bill Murray et Wes Anderson, la liste est longue et pourrait être déclinée pendant des heures – le même constat s’impose dans l’hexagone. On pourrait citer entre autre Gerard Depardieu et Maurice Pialat ou encore Pierre Arditi et Alain Resnais.
Vous allez sans doute trouver que ces énumérations n’ont rien à voir avec le sujet de l’article. Vous auriez à la fois tord et raison. S’il est généralement admis de louer les tandems (masculins) qu’à vu naître le septième art, la réciproque n’est pas tout-à-fait vraie lorsque l’acteur est une actrice.Celle-ci est bien souvent perçue comme la « muse » d’un metteur en scène. Ce discours entraîne une perception légèrement erronée, sinon carrément problématique, puisqu’elle minimise le travail de l’actrice, cantonnée au rôle « passif » de simple inspiratrice, accréditant, au passage, l’idée que l’existence du film doit (exclusivement) à l’imagination d’un seule homme. Le cinéma est un art collectif qui ne devrait souffrir d’aucune sorte de projections stéréotypées (et misogyne). Une comédienne peut être une muse et être considérée comme partie prenante de la création artistique (au même titre qu’un acteur) me direz-vous.
La collaboration entre Jacques Demy et Catherine Deneuve illustre peut être très bien ce paradoxe.Magnifiée, emportée vers les confins de terres cinématographiques à l’inventivité folle, l’actrice n’est, cependant, jamais fétichisée par le cinéaste. L’histoire entre le réalisateur et la comédienne commence au début des années 60. Jacques Demy fait partie des jeunes loups du cinéma français. S’il n’a pas encore montré ses crocs, le cinéaste est aux aguets.
Ce dernier vient tout juste de réaliser son premier long-métrage Lola (1961), une comédie musicale sur une entraîneuse (Anouk Aimée) en mal d’amour. Grand admirateur de Max Ophüls et de Vincente Minelli, Jacques Demy a l’idée de faire une drame musical en couleur qui s’appellerait Belle d’amour. Si le projet, rebaptisé Les parapluies de Cherbourg, sera long et difficile à mettre en place, lui laissant le temps de tourner La baie des anges (1962), il parviendra, néanmoins, à voir le jour l’année suivante. Le choix de Catherine Deneuve s’impose d’emblée au cinéaste qui l’avait remarqué, l’année précédente, dans L’homme à femme (Jacques-Gérard Cornu, 1960). Si Les Parapluies de Cherbourg assoie définitivement le succès critique Jacques Demy, il impose également Catherine Deneuve dans le coeur du public.
Catherine Deneuve et Jacques Demy ou l’art de contre-balancer les stéréotypes
La carrière de Catherine Deneuve ne se résume pas à l’oeuvre de Jacques Demy. Pourtant, son nom semble aujourd’hui être indissociable du cinéaste. Ce dernier doit, en effet, à la comédienne ses plus grands succès publiques et critiques.
Dès Les Parapluies de Cherbourg, Catherine Deneuve accepte d’incarner un rôle risqué. On ne voit pas très bien aujourd’hui où se trouve le scandale dans cette comédie musicale pop acidulée. L’histoire possède pourtant tout les ingrédients pour choquer le bourgeois. Le parlé-chanté qui caractérise le film s’avère être une stratégie redoutablement efficace pour évoquer les choses qui fâchent. Le Cherbourg criard à la bonne humeur contagieuse ne doit pas nous tromper. En arrière-plan, la guerre d’Algérie fait rage, emportant avec elle, l’insouciance de la jeunesse. Geneviève découvre que la réalité n’est pas toute rose. Cette dernière comprend que l’amour ne suffit pas toujours face aux impondérables imposés par la société.
Tout juste sortie du film, l’actrice reprend le chemin des tournages. S’ouvre alors une période faste ponctué d’incursions remarquées chez les plus grands cinéastes européens de l’époque. L’actrice incarne des personnages de femmes complexes, tour à tour névrosées (Répulsion, Roman Polanski, 1965), sexuellement frustrés (Belle de jour, Luis Buñuel, 1967) ou indifférentes (La Sirène du Mississipi, François Truffaut, 1969). La comédienne se voit, cependant, très accolée l’étiquette d’actrice froide et austère. Cette image qu’elle a sciemment cultivée est, néanmoins, sans cesse contre-balancée. C’est ici qu’intervient, de nouveau, Jacques Demy.
« Amour, amour, je t’aime tant »
Après avoir passé deux ans aux Etats-Unis où il a tourné Model Shop (1967), Jacques Demi pense déjà à son prochain film. Ce dernier s’inspirerait de la culture populaire française et, tout particulièrement, du conte de fée, un genre cher au réalisateur. Le cinéaste a, en effet, choisi d’adapter le conte de Charles Perrault Peau d’âne. Fidèle à lui-même, le réalisateur dynamite les codes du conte (de fée) en proposant une relecture résolument moderne du mythe initial. L’oeuvre flirte ouvertement avec le politiquement incorrect. Peau d’âne relate, effet, l’histoire d’une princesse voulant échapper aux griffes d’un père un peu trop aimant. Jacques Demy ose aborder le tabou de l’inceste en le maquillant avec le style pop qu’on lui connaît.
En résulte, une œuvre plus grave qu’il n’y paraît. Pour fuir son père, Peau d’âne a le choix entre la misère et la mariage. Elle choisira (de raison) le mariage (d’amour). La liberté du personnage n’est pas négociable, voire est-elle carrément impossible, devant s’incarner (et s’oublier) obligatoirement dans la passion amoureuse. A l’instar des Parapluies de Cherbourg, Jacques Demy interpelle politiquement son public sans jamais en avoir l’air. Les couleurs criardes n’ont – là encore – pas vocation à faire de la figuration. La binarité rouge bleue présente dans le film sert une réflexion plus globale sur le peu d’alternatives qu’offre la société aux femmes désirant s’émanciper du joug patriarcal.
Catherine Deneuve modernise, quant à elle, le personnage de Peau d’âne, loin de correspondre au cliché de la princesse supposément « passive ». Plutôt que de subir une situation non désirée, Peau d’âne choisit de renoncer à son statut (et à l’amour de son père). Elle conserve, cependant, grâce à sa marraine la fée (Delphine Seyrig), des pouvoirs qui lui permettent de prendre sa vie en main (et si besoin est de forcer un peu le destin). Face à un désir masculin qui se veut implacable, Demy et Catherine Deneuve prouvent que le cinéma peut mettre en avant une sororité féminine bienvenue.
Des sœurs jumelles « nées sous le signe des jumeaux »
Si Peau d’âne est instantanément devenu un objet culte, un autre film, réalisé trois plus tôt par le réalisateur, devait lui aussi marquer à jamais l’histoire du septième art. Il s’appelle Les Demoiselles de Rochefort. Cette œuvre mythique s’est imposée dans le panthéon des comédies musicales les plus réussies. Delphine (Catherine Deneuve) et Solange (Françoise Dorléac) Garnier sont des sœurs jumelles « nées sous le signe des jumeaux ». Elevées seules par leur mère (Danielle Darrieux), ces dernières sont à la recherche du grand amour. Derrière ce canevas un brin « cul-cul » se cache une fable politique aussi facétieuse qui jouissive.
A l’image de Peau d’âne, et contrairement à ce que leurs vœux pourraient laisser entendre, Delphine et Solange ne sont pas à cours d’initiatives. Quand l’une décide de quitter son amant, l’autre tombe sous le charme d’un militaire en permission. Pas question pour autant de jouer le jeu de la tradition. Les deux jeunes femmes imposent leur choix et leurs préférences aux personnages masculins. Courtisée par deux danseurs, les sœurs jumelles acceptent d’être leurs partenaires de scène à la condition qu’ils les emmènent à Paris. Catherine Deneuve et sa sœur Françoise Dorléac incarnent avec panache des personnages de femme faisant fi de la morale dominante. La folie virevoltante qui émane de ce film fait écho à celle que l’on retrouve dans L’évènement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune.
Quand la joie politise des questions de société
Deux ans après Peau d’âne, le duo Catherine Deneuve-Jacques Demy récidivait au cinéma, en portant cette fois sur les écrans l’histoire d’un homme (Marcello Mastroianni) qui tombe enceint. Son épouse Irène de Fontenoy tient un salon de coiffure qui devient bien malgré lui le centre de l’attention médiatique. À l’inverse de leurs précédents films, Catherine Deneuve ne tient pas ici le haut de l’affiche (du moins en apparence).
L’actrice interprète un rôle qui n’a rien de « second ». Le cinéaste lui confie – là encore – un personnage de femme très en avance sur son temps. Si les années 70 voient se développer le travail féminin, celui-ci reste encore très largement minoritaire. Irène de Fontenoy travaille en pourvoyant, à parts égales avec son conjoint, aux dépenses du ménage. Cette dernière fait également preuve d’une ouverture d’esprit dont ne peuvent pas se vanter l’ensemble des protagonistes masculins du film. Lorsqu’elle découvre l’heureux évènement, elle l’accepte gaiement, y voyant là une nouvelle plus réjouissante qu’affligeante. Ce progressisme affiché anticipe plusieurs débats actuels notamment la reconnaissance de paternité des hommes transgenres ayant donné naissance à des enfants.
Cette comédie musicale atypique et peu connue du répertoire de Jacques Demy illustre les tendances observées plus haut. On y retrouve le style coloré qui a fait la marque de fabrique de son auteur, une myriade de chansons inoubliables interprétées par Mireille Mathieu et – last but not least – un sujet politique servi par une poésie optimiste et surannée. Jacques Demy politise la joie en la mettant au service d’une réflexion qui ne s’embarrasse pas des tabous. Cette collusion permanente entre la réflexion politique et la fantaisie poétique doit beaucoup à la force d’incarnation de son actrice principale.Si Catherine Deneuve s’affirme comme l’actrice fétiche de Jacques Demy, elle ne devient jamais le « fétiche » silencieux du réalisateur. Celle-ci navigue, au contraire , avec intelligence dans un univers complexe qui lui permet d’exprimer toute l’étendue de son talent.
La 37e édition du Festival International du Film Francophone de Namur a débuté ce vendredi 30 septembre par la projection en ouverture de L’Innocent de Louis Garrel. Au Mag du Ciné, nous sommes accrédités en ligne et ne pouvons donc découvrir qu’une sélection de neuf films des catégories : compétition officielle, compétition première œuvre, les pépites, place au doc belge. Retour sur les premiers visionnages : Petites de Julie Lerat-Gersant (1ere œuvre), Les Grands Seigneurs de Sylvestre Sbille (pépites) , Men of deeds de Paul Negoescu (compétition officielle) et Les Femmes préfèrent en rire de Marie Mandy (doc belge).
Petites de Julie Lerat-Gersant
Avec : Romane Bohringer, Victoire Du Bois, Pili Groyne
Synopsis : Enceinte à 16 ans, Camille se retrouve placée dans un centre maternel par le juge des enfants. Sevrée d’une mère aimante mais toxique, elle se lie d’amitié avec Alison, jeune mère immature, et se débat contre l’autorité de Nadine, une éducatrice aussi passionnée que désillusionnée. Ces rencontres vont bouleverser son destin… Distributeur : Haut et Court
Petites retrace, en lui collant aux basques, un petit bout de vie de Camille, qui est placée dans un centre maternel alors qu’elle est enceinte à 16 ans. Très proche de sa mère, dont elle va peu à peu se détacher pour mieux avancer, Camille doit faire ses propres choix. L’odyssée est souvent douce et amère à la fois, dans ce centre où des adolescentes tentent de devenir mères, se plantent, essayent encore. Quant à Camille, elle fait le choix assez tôt d’accoucher sous secret. Tout son parcours sera la confirmation de ce choix, ses vacillements et sa réconciliation avec sa propre histoire. Très brut, porté par des interprétations magistrales, Petites se rapproche de la force et de l’intelligence du cinéma adolescent tel qu’avait pu l’être3xManon. Ecorchées, en quête d’amour, ces petites-là doivent, tout à coup, être mères, un vrai challenge accompagné par des adultes qui font « comme ils peuvent », représentés notamment par l’éducatrice campée par Romane Bohringer, en vive opposition, tant filmée que contrastée, avec la mère de Camille, jeune femme paumée jouée par Victoire Du Bois. S’il n’évite pas toujours les bons sentiments, Petites est porté par une flamme, celle qui consiste à aller de l’avant, et ce, jusque dans sa mise en scène.
Les Grands Seigneurs de Sylvestre Seille
Avec : Renaud Rutten, Damien Gillard, Ben Riga, Sébastien Waroquier
Synopsis :Roger est dans la mouise, mais il va rebondir. Il lui suffit d’obtenir un modique prêt de Monsieur Durieu, son banquier. Mais celui-ci le prend de haut et lui refuse son argent. Humilié, Roger décide de passer à l’action : il kidnappe Durieu et le menotte dans une grange abandonnée. Monsieur Durieu lui propose alors un marché : forcer la salle des coffres de la banque d’en face, celle de son ennemi juré. Les deux hommes fraternisent autour de leur nouvelle cause commune, celle qui pourrait enfin faire d’eux des Grands Seigneurs. Production : Eklektik Productions, Les Aventuriers, Répliques
Les Grands Seigneurs est présenté dans la catégorie « Pépites » et en est assurément une. Petit bijou d’humour décalé, cette rencontre entre deux hommes est une suite de gags jamais poussifs sur deux types qui tentent de s’en sortir. D’abord très opposés, les deux hommes vont peu à peu fraterniser et c’est alors une histoire d’amitié bancale et touchante qui s’offre à nous. Déjà réalisateur de Je te survivrai en 2012, Sylvestre Sbille propose une nouvelle disparition d’abord suivie puis choisie et une comédie de la débrouille. Mais Les Grands Seigneurs est avant tout un film d’acteurs, de visages qui en disent plus long que les mots et de clowns tristes qui décident de tout changer dans leurs quotidien et surtout de ne pas se laisser abattre. Savoureux.
Men of deeds de Paul Negoescu Avec : Iulian Postelnicu, Vasile Muraru, Anghel Damian
Synopsis : Ilie est le chef de la police d’un village du nord de la Roumanie, près de la frontière ukrainienne. Entouré d’illégalités, Ilie va bientôt sentir la pression de faire enfin ce qu’il est censé faire depuis des années : protéger les villageois et lutter contre les abus de pouvoir. Production : Papillon Film
Men of deeds est d’abord l’histoire d’un homme qui veut acheter un verger. Il veut un petit bout de terre à lui, des arbres, et puis ensuite une famille, mais comme il vient de divorcer et va vendre son appartement en ville, rien n’est gagné pour lui et il le paiera au prix fort. Les hommes d’action du titre sont loin d’exister ici, tant la corruption et la terreur font rage et empêchent la quiétude de naître. Quel choix s’offre alors à Ilie de faire son travail de chef de la police, de protéger quand la violence règne ? Dans une infinie douceur pour le contexte (que viennent contraster la scène finale et quelques plans macabres), le film suit ce personnage empêché, dont la conscience s’ouvre. Un homme qui veut pouvoir se regarder en face, mais qui va se perdre aussi. Les personnages sont tour à tour inquiétants, touchants, paumés, mais c’est cette confrontation permanente qui irrigue tout le film. Une confrontation qui ne dit pas son nom. Ilie est toujours en mouvement, pourtant il ne parvient à rien résoudre. Un grand film de désespoir et de lutte. Malgré le pessimisme de son propos, quelqu’un se lève enfin, même trop tard. On est dans un western sans héros, sans sauvetage, balayé de grands paysages abandonnés et de rêves corrompus.
Les Femmes préfèrent en rire de Marie Mandy
Avec : Nicole Ferroni, Farah, Florence Mendez, Constance, Roukiata Ouedraogo, Samia Orosemane, Tania Dutel, Laura Domenge, Alexandra Pizzagali
Synopsis :A l’occasion d’un improbable voyage en train, neuf femmes humoristes et diablement féministes balancent, cognent, mordent, émeuvent. Avec un humour engagé, elles épinglent les travers de notre société machiste. Et quand elles se font insulter ou menacer en retour, elles préfèrent en rire….
Porté par des humoristes percutantes et engagées, le documentaire de Marie Mandy allie parfaitement extraits de spectacles et discours sur leur féminité, leur art par ces femmes qui ne veulent pas être catégorisées « humoristes féminines ». La mise en scène est souvent pétillante, axée sur les insultes reçues par les femmes humoristes sur les réseaux sociaux. Bien décidées à ne pas être emprisonnées par leurs images, les femmes du documentaire parlent déconstruction, combat, féminisme sans qu’ils soient des gros mots ou des concepts vides de sens. Marie Mandy a réalisé de nombreux documentaires – elle a déjà été primée au FiFF Namur il y a tout juste 30 ans ! -, la question des femmes traverse nombre de ses œuvres. Elle traite ce sujet sans en faire une complainte mais en le transformant en un voyage d’émancipation et de réflexion (ici représenté par le train) très salutaire et revigorant !
Premier long-métrage de Parker Finn, Smile s’inscrit dans la mouvance de tentatives de renouvellement du cinéma horrifique américain, aujourd’hui en plein essor notamment à travers les productions A24. Mais dans ce cas précis, cette tentative s’insère au sein d’un énième récit de malédiction, prenant la forme d’un sourire terrifiant. En résulte un film emprunté, qui ne trouve jamais le bon équilibre dans son exécution.
Synopsis de Smile : Après avoir été témoin d’un incident traumatisant impliquant l’une de ses patientes, la vie de Rose Cotter tourne au cauchemar. Terrassée par une force mystérieuse, Rose va devoir se confronter à son passé pour tenter de survivre…
L’appel de la folie
Derrière son concept de malédiction, le film de Parker Finn se focalise avant tout sur Rose, son héroïne. Très froide dans son apparence et ses agissements, le personnage semble faillible. Et le long-métrage n’a aucun remords en la malmenant très rapidement. L’introduction du film est clinique dans son lieu comme dans ses intentions. Rose est confrontée frontalement à une folie ambiante, qui culmine avec le suicide de sa patiente. Point de bascule du récit, cet événement l’est également pour notre héroïne, qui bascule petit à petit dans la folie.
C’est une véritable descente aux enfers que le spectateur est forcé de regarder. Cette spirale infernale est souvent bien retranscrite à travers la mise en scène du cinéaste. La photographie froide du film, à son apogée dans la clinique psychiatrique de la protagoniste, renforce son atmosphère oppressante. Le montage est astucieux dans sa volonté de déconstruire la linéarité du récit. Les nombreuses coupes rapides, sans transition, sont assez déconcertantes, et traduisent parfaitement l’installation progressive du labyrinthe mental de Rose.
Les inspirations du film sont nombreuses, Ring et It Follows étant les plus évidentes d’entre elles. Comme chez Hideo Nakata, la menace de la malédiction est accompagnée d’un compte à rebours, qui une fois à zéro tue sa victime. Du film de David Robert Mitchell, Smile reprend la menace, invisible à l’œil nu, comme une maladie virale. Mais également la musique, aux portes de l’expérimental, s’inspirant largement de la bande originale de Disasterpeace. Le cinéaste a su digérer toutes ses influences pour les mettre au service de son récit, et se créer un univers propre à lui, le film étant l’extension d’un court-métrage qu’il avait réalisé auparavant.
Les thématiques abordées en lien avec l’évolution de la protagoniste sont assez pertinentes, notamment autour de la santé mentale et des traumatismes et l’acceptation de ceux-ci. Car si la protagoniste est touchée par le virus, son angoisse est décuplée par la réapparition d’un traumatisme d’enfance, toujours présent en elle mais longtemps refoulé. Il est intéressant de noter qu’au-delà de la mise en scène qui oppresse Rose, c’est également son entourage qui la délaisse. Excepté un des protagonistes qui l’aide dans sa quête de réponse, chaque personnage réagit de manière négative envers elle. Son petit ami, sa sœur ou même son ancienne psychiatre, tous remettent en question la menace. En plus de servir le récit, on peut assez aisément voir ces réactions comme le reflet de notre société. Rarement acceptés, les troubles mentaux sont un véritable tabou dans notre société. Y compris pour les individus qui en sont atteints.
De bonnes intentions noyées dans les clichés
Malheureusement, si toutes ces intentions sont louables, elles sont entravées par de trop nombreuses fautes de goût. Comme beaucoup de productions horrifiques américaines, le film abuse des surenchères habituelles, notamment des jump scares rarement bienvenus et la plupart du temps gratuits dans leur apport au récit. Si sa mise en scène se situe au-dessus de la moyenne des productions horrifiques, ses jump scares et ses séquences sont du même acabit que celles des films Blumhouse. Souvent ridicules dans leur abondance de sang ou leur body-horror mal exécuté, ces séquences ont paradoxalement davantage tendance à faire sourire.
Ainsi, les références convoquées par le cinéaste sont réduites à de simples clins d’œil tant elles sont desservies par les errances clichées du film. Car là où Ring et It Follows impressionnent, c’est bien dans leur atmosphère. Tout le long de ces films, l’angoisse est omniprésente grâce à une mise en scène froide et épurée, et la menace du film est très souvent invisible donc encore plus menaçante. En incorporant tous ces jump scares, ainsi qu’en incorporant des séquences gores, Finn anéantit sa tentative d’horreur atmosphérique. La potentielle tension permanente est rapidement illusoire. Elle laisse place à des peurs éphémères, disparues dès qu’elles quittent l’écran. Deux styles radicalement opposés sont présents dans le film. Mais le long métrage ne sait jamais sur lequel d’entre eux se reposer.
La tenue du récit n’aide malheureusement pas à le faire gagner en efficacité. Sa durée de 1h55 le dessert assez rapidement. D’autant plus lorsqu’il tarde à donner des réponses en y incorporant une enquête qui pollue grandement le récit. L’acheminement du mystère est laborieux. Tout cela pour enfin identifier la menace et lui donner une justification, une origine. Il aurait probablement été plus intéressant de garder inconnue les origines du mal. Mais le cinéaste a peut-être pour volonté d’installer une mythologie qui lui permettrait d’étendre son récit au-delà d’un seul film.
Cet entre-deux permanent handicape les thématiques esquissées par le cinéaste. L’intérêt de celles-ci est bien là. Mais leur traitement s’avère rapidement bien trop grossier, culminant dans une confrontation finale assez surprenante de frontalité. Il faut tout de même souligner que la fin du film rehausse les errances de son deuxième acte. Le film retrouve la tension construite dans son début. Mais encore une fois, Parker Finn manque une opportunité en retournant la situation une fois de trop. Le chemin parcouru par Rose s’avère finalement assez vain. Résumé d’un film rempli de bonnes intentions, mais trop rarement bien exécuté.
Smile – bande annonce
Smile – fiche technique
Réalisation : Parker Finn
Scénario : Parker Finn
Interprétation : Sosie Bacon ( Dr Rose Cotter ), Kyle Gallner ( Joel ), Caitlin Stasey ( Laura Weaver ), Jessie T. Usher ( Trevor )
Photographie : Charlie Sarroff
Montage : Elliot Greenberg
Production : Marty Bowen, Wyck Godfrey, Isaac Klausner
Distribution ( France ) : Paramount Pictures
Genre : Horreur, Thriller
Durée : 1h55
Date de sortie : 28 Septembre 2022
Pays : Etats-Unis
Les éditions Glénat publient dans un même élan les deux tomes du diptyque À prix d’or, de Nathalie Sergeef et Bernard Khattou. En 120 pages, ils portraiturent l’arrière-pays semi-aride australien, caractérisent deux femmes fortes et indépendantes et imaginent une affaire de corruption sur fond d’exploitation minière.
Le dessinateur Bernard Khattou représente l’Outback australien comme aurait pu le faire en d’autres circonstances le romancier Kenneth Cook : des nuages de poussières, un soleil irradiant, des villages isolés, des bars mal fréquentés, quelques péquenauds aux neurones clairsemés et à la cupidité un peu trop affirmée. C’est dans ce cadre tout sauf idyllique que prennent place les deux héroïnes de la scénariste Nathalie Sergeef, Birdy et Ellie. La première plaque au début du premier tome un boulot de serveuse, refusant de s’aligner sur les pratiques déshonorantes – et illégales – de la concurrence, à savoir transbahuter des bières d’une table à l’autre la poitrine dénudée. La seconde est une descendante d’aborigènes travaillant dans une mine d’or, l’une de celles qui défigurent l’arrière-pays australien pour en extraire de quoi remplir les poches de capitalistes peu soucieux des populations autochtones et des considérations environnementales. Ces deux femmes en quête d’affranchissement sont, en un certain sens, des héritières : Birdy tient de sa mère mourante le secret d’un coffre-fort rempli d’argent sale, qu’elle s’apprête à voler à un ex-amant pathétique ; Ellie effectue un pèlerinage qui ne dit pas son nom sur des terres symboliques mais saccagées par l’extraction minière.
À prix d’or est un récit pop, survitaminé, sans temps mort, et bien plus complexe qu’il n’y paraît. Ses séquences d’action sont en effet tapissées d’enjeux familiaux et culturels, ainsi que d’une critique en règle de l’économie extractrice. Nathalie Sergeef et Bernard Khattou prennent par ailleurs le parti de s’appuyer sur deux personnages féminins forts, autour desquels gravitent une galerie d’hommes souvent corrompus ou pathétiques, à l’exception de deux rangers qui auraient certainement préféré ne pas croiser leur chemin – et témoignent par moments d’une certaine lâcheté. Si le premier tome débute dans les arrière-salles d’un bar peu avenant, le second épisode se déroule en grande partie dans une ancienne mine, en quête d’un coffre-fort censé abriter l’argent sale de ces hommes d’affaires ayant exploité jusqu’à satiété l’Outback australien. Le récit y apporte toutefois quelques nuances, puisque deux branches d’une même famille s’affrontent à l’ombre d’un commerce juteux, d’or et bientôt de charbon. Tous ces arcs se fondent dans un récit explosif, au sens figuré bien entendu, mais aussi au sens propre. Et de manière un peu convenue, au milieu d’une constellation de figures négatives, Birdy et Ellie vont bien entendu tirer leur épingle du jeu, amenant un peu de justice dans un microcosme où cette dernière semblait aussi rationnée que le sucre dans un centre d’amincissement.
À prix d’or (tome 1 et 2), Nathalie Sergeef et Bernard Khattou Glénat, septembre 2022, 56 et 64 pages
Todd McFarlane et ses collaborateurs prennent le parti d’étendre l’univers de Spawn. C’est tout naturellement les éditions Delcourt, fidèle à la série originelle, qui accueille King Spawn, grand succès de librairie aux États-Unis.
Un monde sépulcral privé d’espoir, des séquences d’action débridées et haletantes, un antihéros ambivalent et torturé : tout, dansSpawn, semblait prédestiné à finir entre les mains expertes de l’illustrateur Javi Fernandez, qui, à l’instar de son travail pour Batman, ne se fait pas prier pour multiplier les planches iconiques et dépoussiérer un HellSpawn au passé écrasant. Car avant de revenir sur Terre après avoir passé un pacte faustien avec Malébolgia, le maître suprême du dernier cercle de l’Enfer, Spawn était un lieutenant-colonel répondant au nom d’Al Simmons. Décoré pour ses états de service, il se verra rapidement exploité et corrompu par Jason Wynn, l’inquiétant directeur général du groupe d’élites des États-Unis. Son retour à New York est avant tout motivé par son désir de revoir sa femme Wanda, qui a cependant refait sa vie avec son ex-collègue et meilleur ami Terry Fitzgerald. De quoi briser un homme… et fâcher un démon.
King Spawn organise les retrouvailles entre Al et Terry, mais aussi celles, plus inattendues, entre Spawn et Kincaid, en plus de joindre à l’action Jason Wynn, Jessica Priest ou encore le Pistolero. Comme souvent, le récit est foisonnant, choral, sombre et effréné. Spawn et ses acolytes cherchent à mettre la main sur les responsables d’un massacre d’enfants dans une école. Pendant que la terreur règne en ville et que la presse d’extrême droite, complotiste et paranoïaque, s’en donne à cœur joie, ils remontent peu à peu une piste aux nombreux angles morts. Les affrontements se succèdent les uns aux autres, et Javi Fernandez y insuffle ce qu’il faut de mouvements et de détails (parfois spectaculaires) pour qu’ils imprègnent les rétines. Spawn, de son côté, apparaît dans toute sa dualité : écrasé par des douleurs ineffables, toujours amoureux d’une femme disparue, très concerné par le sort d’enfants qu’il ne connaît pas, il n’hésite en revanche pas à faire preuve de cruauté envers ses ennemis, dont il se débarrasse sans le moindre scrupule.
New York, Washington, Botswana : le cadre a beau changer, Spawn poursuit inlassablement son œuvre. Les aficionados de la série se trouveront en terrain connu, retrouvant des protagonistes récurrents, mais aussi la traditionnelle page des journalistes, et surtout l’univers noir et sale qui les accompagne. Qu’il s’agisse d’une entente entre Kincaid et Jason Wynn dans l’au-delà, ou de la collaboration réitérée entre Terry et Al, voire d’une hypothétique chance de ramener Wanda d’entre les morts, King Spawn vaut certainement le coup d’œil, et d’autant plus qu’il ne manque pas d’aspérités dans la caractérisation des personnages ou leur (sublime) traitement graphique. Les fantômes ramenés du passé d’Al/Spawn contribuent quant à eux à accentuer les ressorts dramatiques du récit. De très bon augure pour la suite.
King Spawn, Todd McFarlane, Sean Lewis et Javi Fernandez Delcourt, septembre 2022, 208 pages
La collection « 1000 feuilles » des éditions Glénat accueille le roman graphique Le Matin de Sarajevo, de Jean-Charles Chapuzet et Christophe Girard. Les auteurs y reviennent sur les événements tragiques, et hasardeux, ayant présidé à la Première guerre mondiale, un conflit qui a coûté la vie à quelque vingt millions de personnes.
En ce mois de juin 1914, ce n’est qu’à la suite d’un incroyable concours de circonstances que l’archiduc François-Ferdinand est l’héritier officiel de l’Empire austro-hongrois. La disparition des uns et des autres, dont le suicide par balle de son cousin Rodolphe d’Autriche, l’a placé en position de prendre le pouvoir, dans le sillage direct d’un oncle qui le méprise et voit d’un mauvais œil sa relation controversée avec Sophie, une femme dont le principal tort est d’être mal née. Le nationaliste serbe Gavrilo Princip fera la une des journaux européens à la faveur d’une succession d’événements tout aussi hasardeux. Alors que lui et ses acolytes ont fomenté un attentat contre la monarchie des Habsbourg, visant plus particulièrement François-Ferdinand, il pense l’entreprise vouée à l’échec lorsque le véhicule transportant le couple impérial s’immobilise à quelques mètres de lui, après avoir revu son itinéraire au dernier moment. Il s’empare alors de son arme et tire plusieurs coups de feu, abattant l’hériter du trône et son épouse. Il n’aurait jamais dû se trouver en position d’appuyer sur la gâchette. Non seulement ses partenaires nationalistes devaient mettre fin à la parade impériale bien plus tôt, mais en plus le trajet initialement planifié par les forces de sécurité ne prévoyait pas d’emprunter ces routes…
Le scénariste Jean-Charles Chapuzet et le dessinateur Christophe Girard usent volontiers de bonds temporels pour livrer les tenants et aboutissants de l’attentat de Sarajevo. Dans une Europe en mutation, où chaque empire cherche à augmenter son territoire en annexant ses voisins, les Balkans, divisés et morcelés, constituent un terrain de jeu aiguisant tous les appétits – russes, ottomans, austro-hongrois, allemands… Les auteurs restituent parfaitement les événements ayant présidé à la Première guerre mondiale : c’est une équipe mal préparée, dont l’amateurisme transparaît clairement quand on considère sa propension à éventer ses projets, qui va pousser l’empire austro-hongrois à venger la mort d’un héritier dont il ne voulait pourtant pas. En ce sens, Le Matin de Sarajevo constitue une démonstration par l’absurde : environ vingt millions de morts découleront d’un attentat pathétique et inespéré sur la personne d’un homme méprisé par l’Empereur et doublé d’un héritier qui n’aurait jamais dû l’être. En filigrane, il est aussi question de l’organisation clandestine armée La Main Noire, de la Bosnie multiconfessionnelle, de la maison Habsbourg… Autant d’éléments entrecoupés par des séquences de prétoire, en noir et blanc, où les assaillants reviennent sur leurs motivations et la préparation de l’attentat. Au bout du compte, une impression demeure tenace à la fin de cette lecture : celle d’un monde qui ne tient qu’à un fil, fragile, tellement fragile que quelques faits imprévus pourraient le faire basculer dans l’horreur la plus absolue.
Le Matin de Sarajevo, Jean-Charles Chapuzet et Christophe Girard Glénat, septembre 2022, 128 pages
Le tandem Ed Brubaker-Sean Phillips remet le couvert, avec maestria, et publie aux éditions Delcourt le troisième tome de l’excellente série Reckless, qui prend pour cadre le Los Angeles des années 1980.
Comme souvent avec Reckless, l’enquête menée par Ethan, détective et mercenaire, se trouve en équilibre subtil avec des intrigues plus intimes et personnelles. Dans « Éliminer les monstres », troisième tome de la série, c’est le passé d’Anna, l’assistante et amie de l’antihéros, qui se voit révélé, tandis que celui dont le job consiste prosaïquement à « régler les problèmes » commence à accuser le coup. Son corps ne répond plus tout à fait aux attentes, ses décisions s’avèrent de moins en moins inspirées, il a tendance à se replier sur lui-même ou à se laisser dicter sa conduite par une curiosité mal placée.
Ed Brubaker et Sean Phillips ont pris le parti de fondre deux personnages abîmés, aux reliefs psychologiques vertigineux, dans une ville de Los Angeles dédaléenne et caractérisée par ses arrangements avec la loi et la morale. « Éliminer les monstres » ne déroge pas à la règle et place Ethan et Anna, en situation de quasi-rupture, dans le sillage d’un homme d’affaires peu scrupuleux, habitué à escroquer des investisseurs issus des minorités ayant du mal à rassembler les fonds nécessaires à leurs entreprises. Cet homme, Runyan, intervient alors en apportant les capitaux manquants, avant de détricoter lentement, à des fins personnelles, ce qui avait été patiemment instigué par ses partenaires d’affaires. Pour ce faire, il peut compter sur le soutien implicite des autorités locales, dont certains représentants n’hésitent pas à recourir à l’intimidation ou la corruption pour assurer ses arrières.
En acceptant de s’occuper de cette affaire, Ethan ne pouvait évidemment imaginer dans quel guêpier il allait mettre les pieds. Heureux de se trouver dans le bon camp et de faire tomber un « boss », surtout après ses échecs pathétiques passés (sur lesquels il revient), il va toutefois peu à peu comprendre que le chemin vers le succès est plus accidenté et sinueux qu’il n’y paraissait. D’autant plus que ses liens avec Anna vont dangereusement se distendre, jusqu’à ce que les deux se perdent de vue et que le « détective privé » se replie dans son cinéma, allant jusqu’à ignorer les multiples sollicitations de potentiels nouveaux clients.
Contrairement à ses prédécesseurs, « Éliminer les monstres » s’attache davantage à Anna qu’à Ethan, qui, bien que narrateur, voit les révélations sur sa partenaire prendre le pas sur ses affects personnels. Toujours dessiné avec soin par l’indispensable Sean Phillips, Reckless reproduit une recette ultra-efficace dont les variations suffisent amplement à éviter toute lassitude : c’est un univers urbain désillusionné, sous le coup de la vilenie et de l’abjection, qui sert de théâtre aux agissements d’individus aux failles béantes, sur lesquels Ethan et Anna, eux-mêmes fragiles et souvent borderline, se penchent avec intérêt.
Ce duo dépareillé – elle est jeune, téméraire et ivre de liberté, il est plus usé, renfrogné et solitaire – se voit interrogé tout au long de l’album, et notamment à la faveur d’un signe qu’Anna peint à plusieurs reprises sur la porte du cinéma El Ricardo. Ce « A » cerclé symbolisant l’anarchie est d’abord un cri de détresse, puis le signe de retrouvailles presque inespérées. C’est aussi le témoin d’un état d’esprit, aux antipodes de ces clubs libertins sélectifs, de ces entrepreneurs peu sourcilleux, de ces institutions gangrénées. C’est là, précisément, qu’on retrouve les fondements de Reckless : les fêlures profondes d’Ethan et Anna ne font pas moins d’eux les justiciers modernes d’un monde en crise.
Reckless : Éliminer les monstres, Ed Brubaker et Sean Phillips Delcourt, septembre 2022, 144 pages
Pour rendre compte du Juif errant, d’Eugène Sue, roman long (1600 pages dans l’édition que nous lisons actuellement) et foisonnant, nous décidons d’en faire une critique-feuilleton, découpée en plusieurs épisodes qui paraîtront à intervalles plus ou moins réguliers, au fil de la lecture.
Aujourd’hui, premier épisode, où l’on parle de la Sibérie, de séparations, de Bonaparte et d’un ténébreux montreur d’animaux sauvages.
Le roman-feuilleton est un genre typique du XIXème siècle, lié à l’essor de la presse. Il s’agit d’un roman écrit spécifiquement pour un journal, qui en publiait une partie chaque jour. C’était à la fois bénéfique au journal, dont certains ont vu leurs ventes exploser lors de la parution de romans particuliers, et à l’auteur, qui était payé à la page. Cette solution incitait donc les écrivains à faire des romans longs : plus il y avait de pages, plus ils étaient rémunérés.
Parmi les auteurs de ces romans, on compte Balzac, Alexandre Dumas, Ponson du Terrail, Paul Féval ou encore Emile Zola, mais celui qui eut le plus de succès fut incontestablement Eugène Sue avec ses romans Les Mystères de Paris et Le Juif errant. Le Juif errant est publié en feuilleton dans le journal Le Constitutionnel en 1844 et 1845, et, aussi bien par son écriture que par les sujets développés, peut être considéré comme un modèle du roman-feuilleton.
Première partie : L’auberge du Faucon blanc
Le roman débute par un prologue, à la fois très poétique et empreint de tragique, se déroulant simultanément en Alaska et en Sibérie, de chaque côté du Détroit de Béring. Un prologue mystérieux qui donne une dimension quasiment tectonique à cette ouverture: d’emblée, le thème de la séparation est convoqué, ainsi que l’image de personnages errants dans des milieux profondément hostiles. Sans rien dévoiler de l’intrigue (nous ne connaissons même pas les noms des deux personnages en présence), ce prologue pose une ambiance et dévoile une ambiance romanesque qui se veut grandiose.
Ensuite arrive la première partie.
Cette première partie se déroule en octobre 1831 dans une petite ville d’Allemagne proche de Leipzig. Un ancien soldat de la Grande Armée arrive en ville, accompagnant deux jeunes filles, des jumelles d’une quinzaine d’années. Pour une raison inconnue, cet homme est attendu en ville par un personnage étrange et inquiétant, Morok, un montreur d’animaux sauvages qui se fait passer pour un prophète.
Comme d’autres romans tout au long du XIXème siècle, Le Juif errant se situe d’emblée dans un contexte post-napoléonien, où les héros de l’épopée impériale sont pourchassés. Sue, comme d’autres (Alexandre Dumas dans Le Comte de Monte-Cristo, Hugo dans Les Misérables), montre comment, même longtemps après Waterloo, la France et l’Europe restent marquées et divisées par l’aventure bonapartiste.
Ce qui est intéressant, dès ce début, c’est le côté mystérieux de la situation. D’un côté, Morok semble avoir reçu une mission particulière pour empêcher le vieux grognard (qui répond au surnom de Dagobert) et les deux filles de poursuivre leur voyage. Mission de la part de qui ? Pour quelle raison ? Nous n’en saurons pas plus pour l’instant (même si le nom d’un certain monsieur Rodin est prononcé).
De l’autre côté, ces deux jeunes filles, orphelines de mère et dont le père, ancien général bonapartiste (le général Simon), est en exil on ne sait où, sont en possession d’un mystérieux médaillon qui les enjoint de se rendre à Paris, à une adresse précise (en l’occurrence « Rue Saint-François, n°3 »), le 13 février 1832.
C’est à ce rendez-vous précis que les jumelles essaient de se rendre, et c’est la réussite de ce voyage que Morok a pour mission de contrarier.
Cette ambiance de mystère est encore renforcée par la présence de personnages énigmatiques. Ainsi, les deux jumelles rêvent, chaque nuit, d’un étrange jeune homme blond aux yeux bleus qui dit s’appeler Gabriel. Leur père, lors d’un combat, a été sauvé par un homme qui a pris un boulet de canon à sa place et y a survécu de façon inexplicable. En bref, cette première partie baigne dans une ambiance d’énigmes qui instaure un aspect surnaturel et favorise l’attention du lecteur. C’est sans aucun doute l’aspect le plus réussi de ce début de roman pour le moment. Sur le plan de l’écriture, c’est ici l’efficacité qui prime. Nous avons quelques descriptions de personnages et pas mal de dialogues : la lecture est rapide, les chapitres sont assez courts (dix pages maximum) et se terminent souvent sur une petite phrase d’accroche qui donne envie de lire la suite (donc d’acheter le numéro suivant du journal : c’était le but).
Cependant, il faut admettre que cette écriture est aussi, parfois, pour le moins naïve, voire même nunuche à certains moments. Les personnages, dans cette première partie, se divisent en bons et méchants monolithiques. Ainsi, Dagobert est l’exemple du personnage un peu brute, frustre, mais profondément bon, dévoué et fidèle. Morok, au contraire, est l’être noir, brutal, presque animal et sauvage. Aucune subtilité dans la description des personnages.
Ce défaut majeur culmine avec la description des deux jumelles, personnages nunuches par excellence. Elle sont pures et innocentes, donc forcément vêtues de blanc, et surtout leurs lignes de dialogues sont d’une nullité (et souvent d’une inutilité) sans nom. Les traits seraient forcés même si ces personnages avaient été parodiques (ce qui, apparemment, n’est pas le cas).
Cependant, ce défaut n’est pas suffisant pour faire interrompre la lecture. On sent venir de loin le complot d’une organisation secrète (je mise sur les Jésuites, puisqu’on a, à un moment, le sigle L.C.D.J. : La Compagnie De Jésus?), mais aussi les retrouvailles émouvantes avec le père disparu, etc.
à suivre…
Associé au réalisateur/scénariste Ladj Ly (Les Misérables), Romain Gavras nous dépeint avec Athena un affrontement entre policiers et jeunes de cité de manière jusque-là inégalée au cinéma. Littéralement une guerre à l’ampleur démesurée, qui fait preuve d’une incroyable technicité pour rendre le tout tendu et immersif. Dommage que tout ce travail sur la forme se soit fait au détriment du fond, tant Athena parait au final bien creux et en contradiction avec ses ambitions scénaristiques.
Synopsis de Athena : Rappelé du front à la suite de la mort de son plus jeune frère, décédé des suites d’une prétendue intervention de police, Abdel retrouve sa famille déchirée. Entre le désir de vengeance de son petit frère Karim et le business en péril de son grand frère dealer Moktar, il essaye de calmer les tensions. Minute après minute, la cité Athena se transforme en château fort, théâtre d’une tragédie familiale et collective à venir. Au moment où chacun pense avoir trouvé la vérité, la cité est sur le point de basculer dans le chaos…
Athena avait toutes les bonnes raisons de se faire attendre pour sa diffusion sur Netflix. Avoir Ladj Ly, réalisateur des Misérables, en tant que scénariste. Une bande-annonce des plus attrayantes, mettant en avant l’ampleur de sa mise en scène et de son propos. Un parcours remarqué à la dernière Mostra de Venise, où il fut nominé au Lion d’Or du Meilleur film. Et un accueil à l’international plutôt chaleureux question critiques. Et pourtant, si le film a fait parler de lui quelques jours avant le 23 septembre, c’est sur les réseaux sociaux. Réveillant une éternelle guerre entre gens de droite (dont certains politiciens) et détracteurs, qui n’ont cessé de s’envoyer des joutes verbales pour le moins cinglantes et irrespectueuses. Allant jusqu’à utiliser le long-métrage pour appuyer leurs propos, et ce sans l’avoir vu ! C’est certain qu’Athena a pour but de réveiller les consciences et d’encourager les débats, les avancées. Mais il est navrant que le titre ait dû subir une telle « publicité », incitant certaines personnes à passer leur chemin. C’est pour cela que dans cette critique, il ne sera nullement question de politique mais bien du film en lui-même. D’autant plus qu’Athena fait quelque chose qu’aucun autre « film de banlieues français » n’avait fait avant lui !
Bien évidemment, les habitués du genre seront en terrain connu, le film nous ressortant l’habituelle intrigue de l’affrontement entre policiers et jeunes de cité. Avec jets de caillasse de personnes enragées sur des policiers impuissants, au milieu des voitures qui brûlent et des « civils » ne pouvant que subir les faits. Mais plutôt que de suivre les pas de La Haine, Les Misérables et autres BAC Nord, le réalisateur Romain Gavras (Notre jour viendra, Le monde est à toi) décide avec Athena d’apporter au sujet une ampleur démesurée. De faire de cet affrontement une véritable guerre civile où riment tension, violence et spectaculaire. Et sur ce point, le titre est tout bonnement une réussite tant ce dernier fait preuve d’une technicité à toute épreuve. Semblant vouloir suivre le pas des grands films de guerre hollywoodiens, Athena propose des séquences et idées visuelles d’une ahurissante maîtrise.À peine le film commence que nous voilà embarqués dans un enchaînement de plans séquences immersifs et à la logistique folle – voir tous ces figurants en action et imager la caméra se faufiler au milieu de tout ce monde a dû être un véritable enfer de production –, et ce pour ne plus nous lâcher d’une semelle ! Créant à l’image un véritable chaos dont il est difficile de sortir indemne, ne pouvant que se remémorer la tension éprouvée et certains plans qui restent en mémoire après le visionnage – la banlieue filmée telle une forteresse imprenable ou encore ce groupe de policiers encerclés par des motards, menacé par les flammes. Le tout amplifié par une bande originale magistrale et le jeu des acteurs, plutôt convaincant. Vous l’aurez compris, Athena fait preuve d’une prouesse technique rarement vue dans le cinéma français, offrant au genre une toute autre vision qu’il sera difficile d’égaler par la suite.
Mais cet impressionnant travail sur la forme s’est malheureusement fait au détriment du fond. Car derrière cette ampleur gargantuesque, Athena n’a pas grand-chose à proposer. Certes, le long-métrage a voulu prendre des airs de tragédie grecque – donnant un sens au choix de la déesse comme nom pour cette cité – en voulant conter le destin de trois frères et d’un policier au milieu de ce combat. Des intrigues bien distinctes qui permettent au réalisateur et à ses scénaristes de ne pas tomber dans les clichés du genre, comme le radicalisme dans les banlieues ou encore des ripoux profitant de leur statut pour asseoir leur pouvoir. D’aller directement à l’essentiel et de ne pas prendre parti pour montrer dans chaque camp la cruauté et l’humanité qu’engendre un tel chaos, une telle bêtise humaine. Il suffit de voir l’introduction du film pour s’en rendre compte, celle-ci ne prenant pas la peine de présenter ses personnages et son décor, nous plongeant illico dans le feu de l’action – un peu comme l’avait fait Christopher Nolan avec Dunkerque. Cependant, Athena se prend les pieds dans son ambition scénaristique et en délivre une narration maladroite qui vient annihiler son rendu final.
Car à trop vouloir en montrer, l’histoire en oubli le principal qui est d’offrir des repères aux spectateurs. L’élément déclencheur – le meurtre d’un adolescent – est bien mentionné mais se retrouve avalé par le chaos environnant. Les personnages principaux répondent présents mais n’apparaissent que comme de simples visages devant guider le public au milieu de tous ces combattants, aux multiples points de vues survolés – policiers effrayés ou enragés, jeunes non écoutés ou avides de violence, civils subissant ou fuyant le conflit… Athena ne prend jamais le temps de s’arrêter et de s’intéresser à leurs motivations, à leur histoire, tant et si bien que l’ensemble paraît bien creux, bien vain. Et le pire, c’est que le long-métrage semble se perdre dans un troisième acte improvisé ne sachant plus quoi montrer, pour tenter de se donner une fin invraisemblable. Écartant un protagoniste de l’équation pour en repêcher un secondaire, sorti de nulle part et qui se transforme inexplicablement en une espèce de Michael Bay, adepte de l’explosion. Pour changer en un claquement de doigts les motivations d’un des frères de l’intrigue, sans que cela ait la moindre cohérence avec le reste de l’histoire. Et comme si cela ne suffisait pas, alors que le titre prenait le soin d’instaurer du mystère quant à l’origine de l’élément déclencheur pour ne pas prendre partie et ainsi justifier tout ce chaos, Athena se contredit lors de sa dernière minute. En donnant tout simplement aux spectateurs l’identité des coupables, gâchant son ampleur et son ambition première.
Beaucoup de bruit pour pas grand-chose, c’est finalement ainsi que nous nous souviendrons d’Athena. Un long-métrage qui a le mérite d’emmener le film de banlieues français sur un tout autre terrain, mais qui ne restera dans les mémoires que par sa forme et non son fond. Mais avec le recul, que le titre ait fait réagir des politiciens montre à quel point celui-ci ne laisse pas indifférent. Qu’il engage réflexions et débats sur un sujet houleux qui sévit dans notre quotidien depuis bien des années. Au final, la « mauvaise publicité » engendrée par les réseaux sociaux est à l’image de l’élément déclencheur de l’intrigue. A trop vouloir réagir sur quelque chose dont nous ignorons les fondements, nous finissons par créer un chaos malsain et inutile. À moindre échelle, certes, mais ô combien ravageur !
Athena – Bande annonce
Athena – Fiche technique
Réalisation : Romain Gavras
Scénario : Romain Gavras, Elias Belkeddar et Ladj Ly
Interprétation : Dali Benssalah (Abdel), Sami Slimane (Karim), Anthony Bajon (Jérôme), Ouassini Embarek (Moktar), Alexis Manenti (Sébastien), Karim Lasmi (Imam), Birane Ba (Mourad), Darina Al Joundi (la mère)…
Photographie : Matias Boucard
Décors : Arnaud Roth
Montage : Benjamin Weill
Musique : Surkin
Producteurs : Romain Gavras, Ladj Ly, Mourad Belkeddar, Charles-Marie Anthonioz, Jean Duhamel et Nicolas Lhermitte
Maisons de Production : Iconoclast, Netflix France et Lyly Films
Distribution (France) : Netflix
Durée : 99 min
Genres : Drame, policier, thriller
Date de sortie : 23 septembre 2022
France – 2022
C’est auréolé de plusieurs Gaudí (l’équivalent catalan des César) en 2021, dont celui de meilleur film en langue catalane, que Les Mystères de Barcelone arrive enfin sur nos écrans, près de deux ans après sa sortie dans son pays d’origine. Un film inspiré d’une histoire vraie et dont l’esthétique, très travaillée, parvient à instaurer une ambiance glauque proche du surnaturel.
Synopsis : 1912. Depuis quelques temps, des rumeurs font état de la disparition de fillettes, causant la panique dans Barcelone. La police nie l’existence même de ces disparitions. Le journaliste Sebastia Comas va mener l’enquête dans les bas quartiers de la ville.
Film en noir, blanc et rouge
La première chose qui frappe dans le film de Lluis Danés, c’est sa qualité esthétique. Dès les premières minutes, nous assistons à un enterrement qui, par son traitement du noir et blanc et ses cadrages, rappelle aussi bien le Bergman du Septième Sceau que les films de Dreyer, par exemple. A cela se surajoute le caractère volontiers expressionniste de certaines scènes, donnant une identité visuelle particulière à ces Mystères de Barcelone. Cela, ajouté au thème de la disparition d’enfants, convoque forcément le fantôme du M le Maudit de Fritz Lang, ou même un film comme La Charrette fantôme. Toutes ces références ne corsètent pas le film : loin d’être un simple catalogue de clins d’oeil pour cinéphiles, le film Les Mystères de Barcelone emploie cette esthétique pour la mettre au service de ce qu’il a à raconter. Le but est ici d’instaurer une ambiance proche du fantastique, voire du conte. En effet, le recours occasionnel à l’animation donne aux Mystères de Barcelone l’allure d’un conte cruel dans lequel une ogresse dévorerait des enfants.
Dans cet univers visuel largement dominé par le noir et blanc, la couleur intervient par petites touches d’abord, par taches pourrait-on dire, contribuant, là aussi, à façonner une atmosphère morbide et surnaturelle. Ainsi, la couleur dominante est le rouge sang, qui parfois envahit le ciel menaçant au-dessus de la ville. La couleur semble vraiment liée à la présence du Mal dans la ville : elle se déploie par petites touches, dessinant comme la trace d’un chemin que remonte Sebastia Comas. Jusqu’à aboutir au seul lieu où l’image est entièrement en couleurs, le cœur de l’horreur et de l’immoralité. Le décor, enfin, fait beaucoup pour transformer Barcelone en un antre infernal digne de Babylone. Il faut voir ces quartiers mal famés où l’on entre par une porte ressemblant à la gueule ouverte d’un monstre mythologique dévorant les habitants. Tout cela distille une atmosphère de fantastique glauque et malsain, atmosphère dans laquelle vont se débattre les personnages.
Fracture sociale
Le film de Lluis Danés présente une Barcelone traversée par des lignes de fracture, dont deux semblent plus importantes : une fracture sociale, entre la bourgeoisie et le peuple le plus pauvre, et une fracture temporelle, entre l’ancien monde et le nouveau. Très vite, cette histoire de disparition d’enfants, au centre des Mystères de Barcelone, s’inscrit dans une distinction de classes sociales : tant que les enlèvements ne concernaient que le peuple, la police va jusqu’à nier l’existence même d’une affaire, affirmant que c’étaient simplement des histoires de couples qui ne voulaient pas d’enfants et qui s’en étaient débarrassés. Il a fallu que la bourgeoisie en soit à son tour victime pour que l’enquête se déploie enfin. Les journalistes eux-mêmes ne sont pas épargnés par cette ségrégation, puisqu’ils sont les premiers à répandre des rumeurs sur les habitants des quartiers populaires.
Comas, lui, est différent. Il connaît intimement ces bas quartiers que ses confrères ne font que caricaturer. Il s’y promène comme s’il était chez lui. Il en fréquente les cabarets mal famés et les prostituées en mal d’espoir. C’est sans doute pour cela que, lui aussi, il est rejeté, mis au ban par les autres journalistes : dès la première apparition de Comas dans le film, il nous est présenté d’abord par les rumeurs propagées par ses collègues. Cette période d’une année complète, lors de laquelle Comas avait disparu, est-ce vraiment un voyage, comme le prétend le journaliste, ou est-ce un internement moins avouable ?
De fait, dès le début, Comas nous apparaît comme un être fragile, drogué (comme en témoignent les traces de piqûres sur ses bras), harcelé par son passé. Un passé que l’enquête sur les disparitions de fillettes va remettre au premier plan.
Cette différence de classes sociales est marquée par un mépris très violent de la bourgeoisie envers le peuple de la ville. Cette violence se manifeste, par exemple, dans une scène forte : une prostituée, dotée d’une très belle voix, essaie de débuter une nouvelle carrière dans le chant lyrique, face à un public bourgeois qui ne voit en elle que la péripatéticienne et rejette systématiquement les émotions qu’elle peut leur procurer.
La Barcelone infernale
« Il y a des gens très mauvais dans cette ville. Des gens qui paient ce qu’il faut pour satisfaire leurs vices. Ils ne croient pas en Dieu, ils ne croient en rien, ils aiment seulement faire du mal aux autres. »
Très vite apparaît une image inversée de Barcelone, une ville interlope, une ville malfaisante tapie dans le sein de la grande métropole. C’est là que se trouve le lupanar de luxe où la bourgeoisie bien en vue, la gardienne de la bonne morale, vient assouvir ses pires fantasmes. Une antichambre de l’enfer où une fillette coûte 70 pesetas.
Tout cela se déroule dans une ville en pleine transformation. Barcelone est en train de devenir cette ville moderne que l’on connaît, marquée par la personnalité de Gaudí. Du coup, cette affaire, inspirée d’une histoire vraie, apparaît comme la dernière résurgence d’un Moyen Âge sombre dans un monde qui tourne le dos au passé. Entre l’accusation de sorcellerie lancée contre Enriquetta, la suspecte idéale, et les mœurs vieillottes d’une bourgeoisie engoncée dans des traditions d’exclusion et de satisfaction immédiate de ses vices, c’est un monde de contes qui ressurgit dans une époque qui cherche à se donner l’image de la modernité.
Les Mystères de Barcelone : bande annonce
Les Mystères de Barcelone : fiche technique
Titre original : La vampira de Barcelona
Réalisation : Lluis Danés
Scénario : Lluis A. Martinez, Maria Jaén
Interprétation : Roger Casamajor (Sebastia Comas), Nora Navas (Enriqueta Marti), Bruna Cusi (Amèlia), Sergi Lopez (Commissaire Amoros)
Photographie : Josep Maria Civit
Montage : Dani Arregui
Musique : Alfred Tapscott
Production : Raimon Masllorens
Sociétés de production : Brutal Media, Filmax Entertainment, Generalitat de Catalunya, Televisio de Catalunya
Société de distribution : Destiny Distribution
Durée : 106 minutes
Date de sortie en France : 28 septembre 2022
Genre : drame social, thriller
Dans le cadre du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, le nouveau film de Ti West, X, a été projeté en Midnight Movie. Croyez-le ou non mais malgré la dénomination classique de Midnight Movie, celui-ci faisait salle comble et l’audience était en communion autour de ce film.
Le temps se rafraichit enfin et Halloween n’est pas très loin. Fidèle à sa programmation annuelle, Strasbourg nous offre une nouvelle édition du Festival Européen du Film Fantastique (FEFFS). Cette année, nous avons à l’affiche, Nosferatu de Murnau qui fête son centenaire, mais aussi le remake de Werner Herzog. La Belle et la Bête de Jean Cocteau et le Vampire de Dusseldorf de Robert Hossein sont aussi au programme, tout comme le Dracula de Coppola. Mais le film qui retient notre intérêt aujourd’hui est X de Ti West.
Tourné durant l’épidémie de COVID en Nouvelle-Zélande, peu touchée grâce à son statut insulaire, le film nous offre un slasher qui fleure bon les 70’s. Il est le premier volet d’une trilogie. Pearl, le 2e volet arrivera plus tard dans l’année. Puis MaXXXine, viendra compléter l’histoire en 2023.
Synopsis : Houston, Texas, 1979. Wayne, Maxine, RJ, Lorraine, Bobby-Lyne et Jackson sont sur la route vers un nouveau petit tournage porno. Ils atterrissent dans un trou paumé, dans la ferme d’Howard qui n’a plus toute sa tête. Ils avaient loué le local pour le tournage sans dire exactement ce qu’ils y font. Mais ce qui s’annonçait comme un tournage intéressant pour le groupe va virer au cauchemar à cause de l’épouse du fermier, Pearl…
Ti West a été aux manettes de plusieurs séries d’horreur comme L’Exorciste et Scream. Sa filmographie est essentiellement composée de films d’horreur tel que The Innkeepers, le found footage V/H/S et The ABCs of Death. Avec X, il nous refait découvrir un slasher intéressant, descendant direct de ceux de l’âge d’or.
Une esthétique travaillée
Le film est un petit bijou vernis. L’esthétique choisie est fascinante. Les tons pastels et délavés des années 70 fondus dans un grain d’image nette sont magnifiques. Cela rappelle bien évidemment les filtres instagram actuels dénués de tons jaunes et très bucoliques. Jouant à fond la carte 70’s, West use des transitions type « power point » de l’époque pour passer d’une scène à une autre avec un balayage horizontal.
Le bleu et le vert sont omniprésents dans le paysage, accentués par le ciel nuageux dénué de soleil. Il y a toujours comme un léger film grisâtre. Ces couleurs accentuent la noirceur des protagonistes dans les moments nocturnes et de solitude. Cela se vérifie avec les moments où Maxine rencontre Pearl ou lorsqu’elle est seule face à ses démons.
Les seuls moments où une vraie couleur jaune se manifeste sont les moments « humains » de la troupe, lors du tournage des « filles du fermier », où les acteurs s’amusent réellement à faire leur métier, ou encore à la fin, lorsqu’ils partagent des moments de convivialité. Durant ces moments, la lumière du soleil, sur les champs ou sur l’eau, et les lampes ramènent un semblant de vie.
Le rouge reste prédominant dans les scènes de massacre, où il est projeté directement en lumière ou sur une lumière jaunâtre qui vire au carmin, ce qui donne un aspect macabre poussé aux scènes. C’est aussi une couleur de mauvais augure pour les personnages qui en portent.
Jouer avec les symboles
Loin d’être malsain, cela donne un arrière-goût presque « littéraire » au film. En effet, ce n’est pas sans rappeler les figures de style littéraires. À l’instar d’un Edgard Allan Poe lorsque qu’il écrit Le Masque de la Mort Rouge, ce rouge est une couleur d’alerte presque prophétique de la tournure que prendra l’histoire.
Maxine dans une scène centrale
Lors d’une scène centrale du film, la panoplie lumineuse de Maxine est le bleu, le blanc et le rouge du drapeau américain. Le blanc est reflété sur son visage et son corps de manière diaphane et le bleu des paupières est irisé. Le rouge du bandeau est illuminé comme une auréole sur la tête. Nous pensons que cela a un lien direct avec les facettes multiples de l’Amérique, celle d’une société prude mais qui comme n’importe quelle autre a un attrait pour le sexe.
Ce qui est d’ailleurs intrigant est l’omniprésence du blanc que portent les acteurs de X, Wayne, Jackson et Bobby-Lyne censés pourtant être des personnes assez peu « pures ». Même Maxine porte du blanc mais d’une autre manière, à travers la cocaïne et la lumière.
Le bleu que porte en permanence Maxine sur les yeux, les ongles et la salopette, même pendant son sommeil est une métaphore du regard différent qu’elle porte sur le monde qui l’entoure. D’ailleurs, bien qu’étant le personnage principal du film, elle n’a pas beaucoup de texte. Mais lorsqu’elle parle, Maxine est incisive, notamment sur sa vision de la pornographie, lorsque Lorraine porte un jugement sur son travail. Mais ce bleu est comme un coup de stabilo sur un texte, il vient mettre en lumière qu’elle est le personnage sur lequel le film est centré, la cible principale du massacre et qu’elle est le centre de l’intrigue.
Les dialogues sont aussi très intéressants car ils concernent leur statut de « paria » dans la société. Ils sont acteurs de X, ils représentent les fantasmes les plus refoulés des « pervers » comme ils les appellent, même de ceux qui se retrouvent dans les discours des évangélistes et des prêcheurs. Ils désacralisent et normalisent la sexualité qui est le besoin qu’ils estiment le plus humain. Au bout du compte, ce qui compte est leur vision d’eux-mêmes plus que celle des autres qui cherchent à les avilir, plus que leurs propres actions.
Un sens de l’humour léger qui tranche avec l’intrigue
Il n’est pas inhabituel d’avoir quelques petits traits d’humour dans les films d’horreur, mais chez celui-ci, il est assez spécial. Ce n’est pas un comique de mots, ni réellement un comique de situation, mais il y a quelque chose de très subtil qui fait que nous rions au visionnage.
L’exemple le plus convainquant que nous ayons trouvé est celui de la scène de Bobby-Lyne en fille de fermier, accueillant Jackson en lui disant « Would you like to…come inside? » et lui de répondre « It would be a pleasure. » Le double sens que relève ce court dialogue chapeauté par la prestation très moyenne de Bobby-Lynn rappelle cette époque Porno Chic où la pornographie se voulait plus sophistiquée qu’un scénario de deux pages mais ne réussissait pas toujours.
C’est d’ailleurs ce que cherchait le réalisateur de « la fille du fermier », le personnage de RJ Nichols, qui a une grande culture cinématographique (ce qui n’a pas manqué à faire rire le public) et cherche à rendre le film équivalent à un Emmanuelle ou un Gorge Profonde. Par ce trait, la passion de RJ Nichols pour le cinéma d’auteur et le cinéma de qualité n’est pas sans rappeler le personnage d’Harvey Wasserman dans The Deuce, qui était un réalisateur très cultivé et qui comprenait le cinéma en dépit des films de mauvaise qualité qu’il devait réaliser.
Le réalisateur nous a aussi joué des tours durant le film, des scènes de massacre comme celle de Wayne où il savait que nous ne supporterions pas la manière dont il serait tué. Il fait donc en sorte de couper la scène et de la remettre à un autre endroit afin de nous surprendre. L’humour réside réellement dans la façon dont les personnes sont tuées, parce qu’à chaque fois nous ne nous y attendons absolument pas. L’élément d’humour sera surtout un comique de situation comme la manière dont la victime se tait à cause du meurtre ou tombe. Nous n’arrivons pas vraiment à le formuler, de ce fait nous conseillons de regarder le film pour comprendre en quoi il est drôle. Cette façon indirecte par laquelle le réalisateur communique avec les spectateurs est d’ailleurs assez amusante.
Conclusion
X est un film réellement étrange pour 2022. Il est réellement très bon. Il n’est pas dans l’excès d’effet spéciaux mais il n’est pas non plus brouillon ou excessivement propre. Il y a un juste équilibre entre le massacre des personnages et l’ambiance angoissante et frissonnante que Ti West prépare en vaguelettes.
Quelque chose de très simple et sans extravagance se dégage de ce film. Le casting est réduit, les divers lieux de tournage aussi. On dirait presque un film indépendant ou étudiant à petit budget. Pourtant, les acteurs sont connus et ont déjà fait des films connus. Jenna Ortega qui joue Lorraine, tient le rôle principal de Wednesday de Tim Burton qui sort bientôt et joue Tara Carpenter dans le nouveau film Scream par exemple.
Nous le conseillons comme un petit échauffement avant Halloween, surtout si vous voulez revoir des slashers comme Massacre à la tronçonneuse par exemple. Peut-elle faudra-t-il juste le regarder parce que Ti West est un réalisateur prometteur dans le genre de l’horreur. Nous sommes très excités à l’idée que ce film soit le 1er d’une trilogie en espérant qu’elle sera aussi bonne que ce premier volet.
Bande-annonce : X
Fiche Technique : X
Réalisateur: Ti West
Scénario: Ti West
Musique: Chelsea Wolfe et Tyler Bates
Durée: 106 minutes
Langue: Anglais
Casting: Mia Goth (Maxine Minx/ Pearl), Martin Henderson (Wayne Gilroy), Owen Campbell (RJ Nichols), Jenna Ortega (Lorraine), Brittany Snow (Bobby-Lyne), Kid Cudi (Jackson Hole), Stephen ure (Howard)