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Blonde d’Andrew Dominik : la belle des horreurs…

Avant Marylin, il y avait Norman Jean. Avant la star de cinéma au regard de braise, il y avait une femme en proie aux drogues, à la psychose et aux hommes. Une dichotomie que capte bien Andrew Dominik dans Blonde, qui au détour d’une œuvre à l’effarante radicalité, embrasse la verve fantasmagorique (et donc parfaite) de l’œuvre de Joyce Carol Oates.

Publié en 2000, le roman avait alors marqué par sa propension à s’emparer de l’icône, par le truchement de la fiction. Un sacrilège pour certains au vu de la trajectoire incandescente de l’actrice, mais qui permettait in fine de dépasser le consensuel biopic attendu et se livrer à une représentation si ce n’est biographique, plus humaine de l’icône. Qui de mieux alors qu’Andrew Dominik pour s’emparer du dossier, lui qui s’était déjà frotté à l’exercice avec L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford en 2007 ? A priori, personne puisque celui qu’on n’avait pas revu depuis 2012 et Killing Them Softly cherchait justement à adapter cette œuvre fleuve depuis 15 ans. Une bien longue attente, qui aura permis, à l’arrivée, de trouver la bonne actrice (Ana de Armas) mais surtout de voir l’aura d’un autre grand cinéaste, infuser sur le résultat final.

Car si Jesse James pouvait se targuer d’arborer dans ses meilleurs moments une certaine déférence envers l’œuvre de Terrence Malick, Blonde quant à lui, embrasse pleinement l’esthétique barrée & somme toute hallucinatoire de David Lynch. Que ça passe par le changement constant de ratio, le recours à une chronologie fragmentée ou l’immixtion d’éléments purement horrifiques, la mouture signée Andrew Dominik louche ainsi pas mal du côté du créateur de Twin Peaks. Mais ce choix n’est pas tant axé ici pour distiller un surplus de cinéma à l’ensemble – Dominik y arrive très bien tout seul – mais plus pour coller à la prose elle-même hallucinatoire d’Oates.

La vie de Norman Jean, qu’elle soit fictionnelle ou au contraire bien réelle, est de toute manière, selon la romancière, déjà un terreau fertile à tous les cauchemars. Une jeune femme, naïve & ambitieuse qui débarque dans une industrie qui va l’essorer sur l’autel de la célébrité, c’est déjà l’assurance de dépeindre un effroyable microcosme misogyne, rance & vicié de l’intérieur. Et ce soin de refuser de coller à la virgule près au vrai déroulé des événements – en atteste cette chronologie qui agit en véritable kaléidoscope – participe indirectement au cauchemar, car il rend l’ensemble certes plus fort, mais d’un point de vue émotionnel, surtout plus vrai. Une véracité qui trouve un sublime mais sordide écrin dans la Blonde du titre, Marilyn.

Elle, l’objet de fantasmes qui s’est (apparemment ?) acoquiné avec JFK, qui rêve des planches new-yorkaises, mais battra le pavé de Sunset Boulevard à la place, apparaît ici comme une biche prise dans les phares d’une voiture. Elle est apeurée, paranoïaque, désaxée et libère ses affres à quiconque la regarde. Et ceux qui la regardent, c’est nous ! Tel est le parti-pris le plus intéressant & sans doute radical de Dominik qui, aux scènes d’exposition pourtant attendues, préfère tisser dans ces quasi 3h, un étonnant (non) jeu de voyeurisme. Une approche qui ressemble à s’y méprendre à un errement vu la réputation de sex-symbol de l’actrice, mais qui trouve un étonnant écho dans la mise en scène qui l’enferme constamment. Déjà par son choix du cadre – resserré à l’extrême – mais aussi par cette volonté de l’isoler le reste du temps dans cet enfer de strass et de paillettes. En résulte un subtil jeu formel, quasi-sensoriel par moments qui va le voir tour à tour flouter les décors environnant, glisser des vignettes ou carrément se plier à des expérimentations qui frôlent le mauvais goût. Mais cette radicalité a au moins le mérite d’alimenter l’autre sève ambiguë (et donc parfaite) pour représenter au mieux l’actrice : son impossibilité d’exister.

Marylin existe, elle, oui. Mais au détriment de Norman Jean dont les insécurités croissantes et le besoin maladif de validation & de reconnaissance viendront parasiter son mariage, et même sa carrière. De cette manière, et en rendant constamment les frontières entre les 2 entités poreuses, Dominik donne un rôle en or massif à Ana de Armas qui impressionne à plus d’un titre dans ce quasi-double rôle. D’une part, celui de Norman Jean, la fille lambda, naïve & résolument vulnérable, qui aspire comme beaucoup à la romance & à la réalisation de ses rêves. De l’autre, Marilyn, le sex-symbol, la pin-up et l’avatar d’une certaine idée de la célébrité. Et à ce jeu-là, la Cubaine révélée dans No Time To Die, Blade Runner 2049 ou À Couteaux Tirés révèle un talent certain tant elle doit parfois jouer, au détour d’une même scène, la fragilité et l’inébranlabilité. Il fallait au moins elle pour donner corps à ce fantasme de cinéma qui par une conjoncture étonnante agit également en dénonciateur des fondations malsaines et amorales de l’univers du spectacle américain, à l’instar des récents Elvis, Nightmare Alley ou le prochain Babylon.

Il arrive parfois que des œuvres transcendent à ce point leur sujet et leurs intentions que le terme chef d’œuvre semble avoir été inventé pour eux. C’est le cas de Blonde, peinture cauchemardesque d’une icône & portrait dévastateur d’une femme qui à l’instar de beaucoup de ses pairs, va affronter la saloperie des hommes et leur inextinguible soif de domination. Vous ne trouverez sans doute pas de film plus perturbant, radical & maîtrisé que ce nouvel ajout dans la carrière d’Andrew Dominik qui mérite définitivement sa place parmi les plus grands. 

Blonde : Bande-Annonce

Blonde : Fiche Technique

Réalisation & Scénario : Andrew Dominik
Casting : Ana de Armas, Adrien Brody, Bobby Cannavale, Julianne Nicholson, Caspar Phillipson, Sara Paxton, David Warshofsky, Xavier Samuel, Evan Williams, Scoot McNairy, Garett Dilahunt
Photographie : Chayse Irvin
Musique : Warren Ellis & Nick Cave
Montage : Adam Robinson
Production : Plan B Entertainment
Distribution : Netflix
Genre : Drame biographique
Durée : 167 minutes
Etats-Unis – 2022

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5

Coup de théâtre : Tom George a perdu sa partie de Cluedo

Dans Coup de théâtre, Tom George nous embarque dans le Londres des fifties pour élucider le meurtre d’un producteur de cinéma. Dans ce film de métafiction, le réalisateur a voulu s’amuser des codes du genre policier. Un projet audacieux qui reste malheureusement décevant.

Synopsis : Londres, années 50. La pièce de théâtre adaptée de La Souricière d’Agatha Christie remporte un succès tel qu’on veut la porter sur grand écran. Le projet est interrompu par le meurtre du réalisateur hollywoodien qui préparait le scénario. On confie l’enquête à l’inspecteur Stoppard, du genre blasé et désabusé, et à l’agent Stalker, une policière débutante aussi gaffeuse que zélée.

Un concept audacieux mais qui ne prend pas

Avec son Coup de théâtre, Tom George ambitionne de décrypter les codes du genre policier dans une démarche de métafiction. Tout le long de l’intrigue, la voix-off et les personnages n’hésitent pas à railler les mécanismes omniprésents des romans d’Agatha Christie au magistral A Couteaux Tirés réalisé par Rian Johnson en 2019.

Le concept est plutôt séduisant tant pour les cinéphiles que pour les amateurs d’intrigues policières. Un problème cependant. Si l’idée est bonne, l’exécution laisse à désirer. A force de moquer les codes du murder mystery, le Coup de théâtre finit par donner l’impression qu’il ne se prend pas lui-même au sérieux.

Dans une scène, un personnage explique qu’un film policier qui a recours aux flashbacks est un mauvais film. La séquence suivante nous plonge précisément une semaine dans le passé. Le même personnage critique ensuite le recours incessant aux ellipses. Un message « Trois semaines plus tard » s’affiche à l’écran. Les gags de ce genre s’enchaînent et se ressemblent. Le second degré ne permet pas une véritable analyse du genre policier. Il manque souvent de subtilité et finit par se faire lourd. C’est d’autant plus dommage que l’idée de départ était réellement intéressante.

En définitive, la déconstruction du genre « murder mystery » donne au film un côté brouillon. L’intrigue policière requiert une forme de rigueur. Les indices, les personnages et le motif sont comme les pièces d’un puzzle. Ils doivent s’assembler presque naturellement pour la révélation finale. Ici, le dénouement (que nous ne révèlerons évidemment pas) est original mais pas suffisamment bien amené. Si Tom Georges trouve le moyen de faire intervenir Agatha Christie elle-même, ce personnage drôle et intéressant n’est malheureusement esquissé que de manière expéditive.

Des personnages décevants

Le casting de Coup de théâtre est plutôt impressionnant. Avec Sam Rockwell (oscarisé en 2018), Saoirse Ronan ou encore Adrien Brody (oscarisé en 2003), l’affiche a de quoi allécher le spectateur. Mais le résultat ne suit pas.

S’il n’y a rien à redire du jeu des acteurs, les personnages qu’ils incarnent sont tristement stéréotypés. L’inspecteur Stoppard est un policier alcoolique et dépité par la vie comme on en a déjà vu des dizaines dans des livres, des séries ou des films policiers. Le personnage de Mervyn Cocker-Norris n’est qu’une caricature inintéressante et poussive d’auteur homosexuel et efféminé.

Le plus décevant reste l’agent Stalker. Cette policière débutante a quelque chose d’attachant mais reste caricaturale dans son rôle d’ingénue maladroite et zélée. Dans le Londres des années 50, ce personnage de femme déterminée à se faire une place dans un monde d’hommes aurait pu être très intéressant. Le scénario ne l’explore pourtant que superficiellement.

Un film pas désagréable pour autant

Avec de bonnes idées et un fort potentiel non-exploités, Coup de théâtre est un film plutôt décevant. Pour autant, il serait abusif de dire que le spectateur passe un très mauvais moment face au grand écran.

L’humour « pieds dans le plat » et l’intrigue un peu chaotique donnent un côté burlesque pas désagréable au film. Certains gags fonctionnent réellement et nous embarquent dans un voyage déjanté vers le Londres des fifties.

Tom George joue sur les costumes, les décors, les lumières et les couleurs. Il nous offre une belle parenthèse rétro en plein âge d’or du roman policier. Certains plans tout particulièrement réussis se démarquent. On peut citer le passage où des voitures filent à travers la campagne anglaise enneigée sous le clair de lune ou encore la scène de meurtre avec ses mouvements de caméra dynamiques et audacieux.

S’il échoue à nous faire réfléchir sur le genre policier et à nous offrir une intrigue solide, Coup de théâtre a le mérite non négligeable de nous faire voyager et rire un peu. Néanmoins, si vous êtes à la recherche d’un murder mystery impeccablement ficelé, privilégiez peut-être d’autres films du genre mieux exécutés.

Bande-annonce – Coup de théâtre

Fiche technique – Coup de théâtre

Titre original : See How They Run

Réalisation : Tom George
Scénario : Mark Chappell
Interprétation : Sam Rockwell, Saoirse Ronan, Leo Köpernick
Musique : Daniel Pemberton
Direction artistique : John Reid
Décors : Amanda McArthur
Costumes : Odile Dicks-Mireaux
Photographie : Jamie Ramsay
Montage : Gary Dollner et Peter Lambert
Production : Gina Carter et Damian Jones
Production déléguée : Katie Goodson et Richard Ruiz
Société de production : DJ Films
Distributeur : Searchlight Pictures
Durée : 98 minutes
Genre : comédie policière
Date de sortie : 14 septembre 2022
Etats-Unis – 2022

Auteur : Maxime D

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Viva Erotica célèbre la création érotique en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur Viva Erotica, deuxième film de la Cat. III hongkongaise à être édité par Spectrum Films à (re)découvrir en Blu-ray.

Synopsis : Un réalisateur dont les deux derniers films ont été des flops se voit proposer un film érotique pour relancer sa carrière. Il devra choisir entre son intégrité artistique et l’argent.

Éros, le cinéma et l’argent

Viva Erotica appartient à la fameuse Catégorie III du système de classification par âge du cinéma hongkongais, cela sans pour autant en être l’un des étendards subversifs les plus reconnus. Le long métrage co-signé par Derek Yee et Lo Chi-Leung en 1996 constitue toutefois une œuvre sensible et intelligente sur ce pan cinématographique hongkongais des années 90, qui tendait à dépasser les barrières de la représentation morale à coup de violence graphique, d’érotisme stupreux et de récits aux thématiques non adaptées au grand public (selon l’organisme hongkongais de classement des films).

La comédie dramatique, satirique et érotique qu’est Viva Erotica va justement s’amuser avec ces codes et les réfléchir à travers son personnage principal, Sing (Leslie Cheung). Au chômage depuis un an, perdu par rapport à son futur professionnel, le cinéaste se voit proposer la réalisation d’un film érotique. Quid de ses ambitions artistiques ? Va-t-il céder à l’appel de l’argent alors que sa mère compte sur son aide financière et qu’il vit aux crochets de sa petite amie policière.

Sing cauchemarde : la réalisation parfois cartoonesque le met en scène en footballeur adulte mal intégré dans une équipe d’enfants qui le rejettent, mettant à mal son avenir sportif ; ou encore dans une réalité alternative où il devient un pornographe efficace et riche. Le cinéaste doit aussi dépasser ses préjugés sur le cinéma érotique, un genre considéré comme honteux par une minorité mais bel et bien populaire. Certes, il y a des excès, parfois une absence de personnages dans un récit prétexte, mais comme le lui rappelle son chef opérateur, il y a aussi des chefs-d’œuvre aux récits sensibles, inventifs, subversifs. Pourquoi le cinéma labéllisé « artistique » et célébré par la profession serait le seul à être discursif et artistique ?

En ouvrant son esprit à une culture alternative, ainsi qu’en questionnant son rapport au corps et au sensible, Sing trouve alors une forme de compromis : oui, il peut gagner de l’argent tout en réalisant le film qu’il imagine, sans trahir ses visions et abandonner ses ambitions sur l’autel de l’argent-roi des studios et producteurs à la recherche du profit à court terme.

Les scènes érotiques qu’il va alors mettre en scène vont donc être portées par l’émotion des acteurs enfin dirigés comme des êtres sensibles et non des pantins. Sing réalise des visions évanescentes dont le caractère vaporeux est (certainement trop) valorisé par l’édition Blu-ray. Les corps s’entremêlent ainsi passionnément dans des images dignes d’Éros.

Regard lucide, ludique et mélancolique sur le cinéma hongkongais des années 90, récit existentiel touchant et film de genre drôle et sensuel, Viva Erotica réussit à être tout cela à la fois en restant à la hauteur de ses personnages. Sans jamais les juger dans leurs échecs mais en sachant célébrer les petites victoires individuelles et collectives face à la marche souvent brutale du macrocosme capitaliste.

Bande-annonce – Viva Erotica (Derek Yee & Lo Chi-Leung, 1996)

Viva Erotica en Blu-ray

Viva Erotica est à (re)découvrir dans une édition Blu-ray soignée chez Spectrum Films. Le master vidéo utilisé semble daté même si le rendu général s’avère tout à fait correct. Le grain présent est parfois épais, l’aspect vaporeux recherché par le cinéaste manque occasionnellement de finesse tant il semble invasif sur certaines images. La colorimétrie est partagée entre des images majoritairement équilibrées, d’autres fortement contrastées et enfin quelques-unes désaturées. Le rendu visuel, qui ne manque pas de piqué, semble toutefois bien correspondre aux volontés artistiques du projet.

Il y a peu à dire concernant le rendu sonore, efficace, si ce n’est que la piste 5.1 aurait mérité davantage de dynamique par rapport à la piste 2.0 dual mono.

Du côté des compléments, on retrouve le podcast sur la fameuse Cat. III, bonus déjà présent sur l’édition d’Ebola Syndrome aussi disponible chez l’éditeur. Arnaud Lanuque répond évidemment au rendez-vous pour présenter le film en revenant d’abord sur le système de classification des films hongkongais. Il s’exprime ensuite sur Viva Erotica, la manière dont le film approche un pan du cinéma HK en mettant en scène des expériences de membres de l’équipe et le parcours des comédiens tels que Leslie Cheung et Shu Qi. On trouve enfin la bande-annonce du film ainsi qu’une nouvelle interview du co-réalisateur Lo Chi-Leung qui revient sur son statut d’auteur du film, sur les conditions de tournage d’un film érotique dans les années 90 ainsi que sur les comédiens et guest-stars de Viva Erotica.

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES – Blu-ray

BD-50 – 1080p HD – Mpeg-4 AVC – Format 1.78 – Langue : Cantonais DTS-HD Master Audio 2.0 & DTS-HD Master Audio 5.1 – Sous-titres français optionnels – Hong-Kong – Genre : comédie dramatique érotique – Durée : 99 minutes

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque

Interview de Lo Chi-Leung

Podcast Cat-III

Bande-annonce

Sortie le 4 juillet 2022 – prix de vente public conseillé :  25,00€

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4.5

La Conspiration du Caire : James Bond au pays des pharaons

Cinq ans après Le Caire confidentiel, petite bombe cinématographique qui jetait une soufflante sur la corruption en Egypte, Tarik Saleh récidive avec La Conspiration du Caire. Récompensée du Prix du Scénario, lors du dernier Festival de Cannes, l’œuvre casse les codes et redore le blason du film d’espionnage. L’occasion, pour nous, de découvrir l’œuvre la plus kafkaïenne de la Croisette.

Synopsis : Alors qu’il vient d’être sélectionné dans la prestigieuse Université d’al Azhar, Adam se retrouve imbriqué dans une sombre affaire de corruption.

Les sentiers de la gloire

Tarik Saleh est un réalisateur qui ne craint pas de faire de la politique un fer de lance cinématographique. Si son nom ne vous dit probablement rien aujourd’hui, la sortie prochaine de son nouveau film, La Conspiration du Caire, devrait définitivement vous le rendre familier.

D’origine égyptienne, mais de nationalité suédoise, Tarik Saleh est ce qu’on appelle un touche à tout. Avant d’endosser la prestigieuse casquette de réalisateur, ce dernier a d’abord œuvré dans différents univers artistiques. S’il peut se targuer d’être l’un des plus anciens graffeurs du monde, il s’est également illustré dans le milieu littéraire. Son magazine documentaire Alive in Cairo, Egypt 1995 fait date et l’emmène, six ans plus tard, à publier la revue Atlas. Cette attention portée vers le monde extérieur devait tout naturellement le mener vers le septième art. Tarik Saleh est un producteur averti de films documentaires, interrogeant tour à tour les circonstances mystérieuses de la mort de Che Guevara (Sacrifio : who betrayed Che Guevarra ?, 2001) ou offrant un portrait sans concession des conditions de détention à Guantanamo (Gitmo : The New Rules of War, 2005). 2009 marque un tournant dans la carrière fulgurante de cet artiste caméléon. Cette année-là, Tarik Saleh sort sa première œuvre de fiction en tant que réalisateur, Metropia. Sélectionné dans plus de 65 festivals de cinéma, parmi lesquels se trouve le prestigieux Tribeca, le film rafle plusieurs dizaines de récompenses. Le plébiscite critique ne lâchera plus jamais le réalisateur. Pas moins de huit ans plus tard, son deuxième long-métrage Le Caire confidentiel, est primé à Sundance.

Tarik Saleh fait partie de ces artistes dont l’ascension paraît aussi incroyable que fulgurante. Le cinéaste fait aujourd’hui partie du club très fermé des cinéastes passés par la Sélection Officielle. La Conspiration du Caire entérine le talent de son auteur. Son triomphe prouve que Cannes, haut lieu de respectabilité souvent critiqué en vertu de son establishment généralisé, sait aussi récompenser, à juste titre, des œuvres politiques et engagées. Le réalisateur s’inscrit dans la droite lignée de son précédent film. Cette fois, ce n’est pas à la corruption et au clientélisme de la police qu’il s’attaque mais à l’instrumentalisation de la connaissance. Si le cinéaste déplace son curseur dans le milieu universitaire cairote, l’objectif reste, fondamentalement, le même : celui de dénoncer la corruption généralisée qui règne en Egypte.

Le Caire : nid d’espions

Pour ce faire, le cinéaste choisit de planter sa caméra dans la prestigieuse Université al-Azhar. Cette institution islamique d’enseignement possède une renommée qui dépasse très largement les frontières égyptiennes. Ce choix peut étonner. Il ne doit pourtant rien au hasard. Le ton est en effet donné avant même que le film ne commence. L’indépendance totale de la faculté attire les convoitises d’un Etat égyptien désireux de mettre fin à son autonomie ancestrale. Ce dernier croit (enfin) pouvoir atteindre son but lorsque décède le Grand Imam.

Puisqu’il faut nécessairement le remplacer, à charge pour l’inspecteur Ibrahim (Fares Fares) de trouver le pigeon idéal qui aidera à la réussite du candidat fantôme (dépêché par le gouvernement). L’oiseau naïf en question se nomme Adam (Tawfeek Barhom). Le jeune homme ne se doute pas qu’en arrivant au Caire, il se jette dans la gueule du loup. Fils d’un pêcheur sans le sou, débarqué de sa province reculée, Adam incarne une innocence foulée du pied par un système politico-judiciaire peu enclin à respecter une légalité (qu’il a lui-même instauré).

La Conspiration du Caire ne cesse de filer la métaphore biblique. Adam croit débarquer au jardin d’Eden de la connaissance. Celui-ci comprend bientôt que céder à la tentation du fruit défendu est jalousement gardé par un petit cercle d’initiés. « Connaître est un pouvoir qui peut vous couper la main » dit le Général Al Sakran (Mohammed Bakri). Il faudrait rectifier. Georges Orwell affirmait, dans La Ferme des Animaux, que « si tous les hommes sont égaux, certains le sont plus que d’autres ». Tarik Saleh ajoute, quant à lui, que : « si la connaissance est être l’affaire de tous les hommes, certains l’instrumentalisent plus que d’autres ». Il s’en donne même à cœur joie. Ce dernier dénonce, en effet, avec force l’utilisation politique de la religion, instrumentalisée à des fins plus idéologiques que pédagogiques.

Sous le pavé cairote, l’espoir ?

Imaginez-vous un film qui mêlerait film d’espionnage et roman d’apprentissage. Vous aurez alors une idée de La Conspiration du Caire. Adam découvre le monde. Et cela n’est pas beau à voir. Le film frôle sciemment avec la caricature ampoulée. Il y a ces politiciens véreux prêts à tout pour conserver (et s’arroger) les pleins pouvoirs. Ces fonctionnaires zélés, pris dans une logique jusqu’au boutiste, avides des caresses du président.

Pourtant, dans cet océan de consternation, surnage la possibilité d’une île. Le Sheikh Negm (Makram Khoudry) apparaît, dans le film, comme la voix de la sagesse. Tel Saint Antoine, le personnage résiste à la tentation du mensonge, préférant, de loin, la mort physique à la pestilence de la corruption morale. Même chose pour l’inspecteur qui refuse de céder aux sirènes de la facilité.

N’est pas Abraham qui veut. Adam, ce nouvel Isaac, est sauvé. Les règles du jeu ont changées. Ce n’est pas une revanche des gentils sur les méchants. Que cette lecture métaphorique ne trompe personne. La Conspiration du Caire n’est pas une œuvre stupidement manichéenne. Tarik Saleh connaît suffisamment son sujet pour s’éviter l’écueil du jugement de valeur démoralisant. S’il montre volontiers le chaos qui règne dans la société égyptienne, il en révèle aussi la beauté sous-jacente. Ecumant les interstices laissés vacants, celle-ci déroute nos certitudes, bouscule nos a priori, rendant obsolète tout découpage binaire entre les « bons » et les « méchants ». « Sous le pavé, la plage » scandait les étudiants en mai 68. Sous le pavot étouffant, l’espoir rôde diraient les étudiants d’Al Azhar.

Bande-annonce – La Conspiration du Caire

Fiche technique – La Conspiration du Caire

Réalisation et scénario : Tarik Saleh
Interprétation : Tawfeek Barhom (Adam), Fares Fares (Ibrahim), Mehdi Dehbi (Zizo), Mohammad Bakri (le général Al Sakran), Makram Khoury (Sheikh Negm)
Montage : Theis Schmidt
Production : Kristina Åberg et Fredrik Zander
Sociétés de production : Atmo Production ; Film i Väst, Final Cut for Real, Memento Films, Oy Bufo Ab et Sveriges Television (SVT) (coproductions)
Pays : Suède
Genre : thriller, drame
Durée : 2h
Sortie : 26 octobre 2022

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3.5

Troisième intégrale de « 421 » aux éditions Dupuis

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Les éditions Dupuis publient le troisième et dernier volume des intégrales de 421. On y suit le parcours d’un agent secret britannique, Jimmy Plant, dont les créateurs, Éric Maltaite et Stephen Desberg, révèlent pour la première fois le passé.

Terrorisme islamiste, milices américaines d’extrême droite, complot visant Gorbatchev, ex-agent irakien de Saddam Hussein reconverti en collectionneur d’antiquités archéologiques : le moins que l’on puisse dire, c’est que 421 colle à son temps, quand il ne fait pas montre d’une certaine prescience. En délicatesse au sein d’une maison d’édition en voie de réinvention, en situation de rupture avec le nouveau directeur éditorial de Dupuis Philippe Vandooren, Éric Maltaite et Stephen Desberg livrent en 1992, avec « Le seuil de Karlov », le dixième et dernier récit d’une série qui s’écoulaient pourtant encore à quelque 20 000 exemplaires (le seuil de rentabilité à l’époque). Trop adulte pour un magazine (Spirou) qui se tournait manifestement vers un jeune lectorat, 421 ne va cependant pas tirer sa révérence sans donner un relief biographique et psychologique à son héros, densifier ses phylactères et moderniser un dessin rendu quelque peu obsolète par des publications telles que Fluide Glacial ou Métal Hurlant. En fin connaisseur, Didier Pasamonik s’épanche longuement sur ces faits dans une introduction passionnée, entrecoupée de dessins et de croquis, avant d’en arriver au cœur du sujet.

« Falco » se penche sur une milice extrémiste dirigée par un ancien de la CIA et rendant des services inavouables à un sénateur conservateur, Elliott Purdie. C’est depuis une prison privée que ce groupe de combattants aussi clandestins que fanatisés cherche à se venger des groupes terroristes arabes. Il va se voir infiltré par Jimmy Plant, le héros de 421, qui y croise une ancienne connaissance, Jetta Anderson, engagée pour filmer les opérations. L’épisode qui suit, « Les Années de brouillard », introduit un personnage qui va devenir récurrent jusqu’à la fin de la série, Morgane Angel, une espionne qui enquête sur le passé trouble de Jimmy. Tandis que le voile est levé sur l’adolescence du personnage, déjà caractérisé par « la vivacité, l’intelligence, le bon sens », une relation spéciale, ambivalente, va se nouer entre les deux agents, phénomène qui va trouver son point culminant dans « Morgane Angel », où un Jimmy déguisé va séduire Evelyn, la sœur de Morgane, pour approcher cette dernière. Il découvre aussi ses motivations profondes, son éducation rigide et son tempérament à tendance émotionnelle. 421 se distingue surtout par une capacité hors pair à se fondre dans la peau d’un autre et à simuler l’expertise sur des sujets qu’il ne maîtrisait pas quelques heures plus tôt (la musique baroque, en l’occurence).

Le dernier tome de cette intégrale, « Le seuil de Karlov », met 421 sur la piste d’un criminel « mortellement dangereux », ancien du régime de Saddam Hussein, pour lequel il a multiplié les assassinats de manière méthodique et sadique (ses commentaires ironiques sur la curiosité des enfants). Pas dénué d’humour ou de sous-entendus (les divorces à l’amiable, les prisons d’hommes…), le récit s’intéresse aussi aux marchands d’antiquités et s’appuie sur les tensions entre Jimmy et Morgane, duo antagonique reconstitué pour l’occasion. Comme ses prédécesseurs, « Le seuil de Karlov » est parfaitement maîtrisé, tant dans sa dimension graphique que dans l’enchaînement des événements ou sa manière de caractériser les différents protagonistes. Éric Maltaite et Stephen Desberg ont certes été contraints de mettre fin de manière précoce aux aventures de 421, mais ils lui auront donné les nuances, le charisme et les instigateurs qu’il faut pour marquer l’histoire de la maison Dupuis – et, plus largement, de la bande dessinée franco-belge. Rusé, manipulateur, franc du collier, plus mystérieux qu’il n’y paraît, Jimmy Plant s’avère finalement bien plus qu’un énième ersatz de James Bond : c’est un agent complexe, jusqu’au-boutiste, doté d’une éthique personnelle (et relative). Un authentique héros de bandes dessinées.

421, Éric Maltaite et Stephen Desberg
Dupuis, septembre 2022, 264 pages

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« Le Bonheur dans la littérature et la peinture » : joie et quiétude de Cicéron à Warhol

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Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de lettres et professeur de littérature comparée à l’Université de Strasbourg, Pascal Dethurens problématise le bonheur à travers la littérature et la peinture. Son ouvrage, publié aux éditions Hazan, fait place à cent illustrations et des dizaines de citations minutieusement choisies, mettant en exergue la manière dont ces deux disciplines artistiques ont rendu compte du bien-être et de la félicité de l’Antiquité à nos jours.

Ordonnées selon leur thème, les œuvres picturales et littéraires composant Le Bonheur dans la littérature et la peinture couvrent un large spectre, nous menant de Cicéron à Andy Warhol, de la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen, selon qui « le but de la société est le bonheur commun », à Blaise Pascal, annonçant que le malheur des hommes vient d’une seule chose, être incapable de demeurer au repos dans une chambre. Il est vrai que, de tout temps, une kyrielle d’artistes ont fait résonner bonheur et calme, contemplation, quiétude. Moments de suspension, tableaux champêtres, espaces expurgés de tout mouvement, ou presque : du Jardin verdoyant de la Villa Livia aux paysages de Georges Braque en passant par la cueillette des olives représentée par Vincent Van Gogh, nombreux sont ceux pour qui ces instants en quasi-suspension ont partie liée avec l’idée du bonheur.

On le sait, en Occident comme ailleurs, le bonheur est régulièrement questionné, toujours convoité, parfois mesuré (le Bhoutan et son Bonheur National Brut). Il constitue aussi un objet d’étude philosophique, sur lequel épicuriens et stoïciens n’ont jamais cessé de réfléchir et de discourir. Pour Schopenhauer, la félicité se trouve dans un moment en angle mort, entre le désir et l’ennui, ou naît de l’annihilation des souffrances. Alain Badiou argue quant à lui que la théorie du bonheur est le but, la finalité, la raison d’être de toute philosophie. Les grands peintres ont tous fait valoir leur sensibilité personnelle pour le portraiturer : Jan Steen a fait de La fête de Saint-Nicolas un moment familial de joie et de présents, caractérisé par une fillette espiègle ; Monnet installe une femme songeuse au bord d’un fleuve, lors d’une journée ensoleillée, dans Sur les bords de la Seine à Bennecourt ; Henri Matisse imagine une douzaine de personnes dénudées, dansant ou s’enlaçant, sur une étendue bordant la mer (Le Bonheur de vivre) ; Mary Cassatt trouve l’épanouissement dans un baiser maternel ; David Vinckboons, dans une scène galante dans un jardin ; Vincent Van Gogh, encore lui, dans les premiers pas d’une fillette vers les bras tendus de son père…

Le roman Robinson Crusoé, publié en 1719, est un autre cas d’école : Daniel Defoe y opère un schisme entre nature et culture. C’est en faisant son deuil de la civilisation et en devenant un aventurier abandonné que son héros se réalise enfin. Le Rêve, de Le Douanier Rousseau, semble lui emboîter le pas, avec sa jungle luxuriante, ses fleurs de lotus géantes et ses animaux sauvages. A contrario, Michel Houellebecq se fait plus cynique, Andy Warhol plus moderne, Canaletto (la place Saint-Marc de Venise), Simon Denis (les environs de Naples) ou Paul Flandrin (une villa au crépuscule) plus urbains. En peinture comme en littérature, le bonheur tient lieu d’acception plurielle : il est polysémique, évolutif, indexé sur son temps et ses modes de vie. Une variété dont Pascal Dethurens saisit le moindre relief, qu’il soit festif, romantique, familial, contemplatif, pastoral ou réflexif.

Elle ne doit rien au hasard, cette distance conceptuelle entre un Didier Érasme (« Plus l’amour est parfait, plus grande est la folie, et plus complet est le bonheur ») et un Paul Valéry (« L’Europe, sur son propre sol, atteint le maximum de la vie, de la fécondité intellectuelle, de la richesse et de l’ambition (…) Elle a Venise, elle a Oxford, elle a Séville, elle a Rome, elle a Paris »), entre l’ivresse urbaine de Camille Pissarro (La Place du Havre, à Paris) et la quiétude familiale et fleurie d’Auguste Renoir (Deux sœurs sur la terrasse). Le bonheur est tout à la fois : vibrant, passionnel, fragile, absolu, consommé, fugace, incandescent, anecdotique, impossible, éternel. Les artistes l’ont bien compris et s’en sont faits les porte-voix. Pascal Dethurens en rend compte avec sagacité et érudition, dans une somme si pas indispensable, au moins passionnante.

Le Bonheur dans la littérature et la peinture, Pascal Dethurens
Hazan, septembre 2022, 192 pages

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4.5

« Les Origines troubles de l’épidémiologie » : des navires négriers aux plantations esclavagistes

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Les éditions Autrement publient Les Origines troubles de l’épidémiologie, de l’historien de la médecine Jim Downs. Ce dernier se penche sur les relations étroites entre l’esclavagisme, le colonialisme ou encore la traite négrière et la naissance, relativement récente, d’une discipline scientifique et médicale dont les connaissances ne cesseront de se former sur des terreaux sulfureux.

Pour les épidémiologistes en herbe, façonnant peu à peu, et souvent à grand-peine, une discipline aux contours encore indéterminés, les données et les statistiques ont toujours constitué une matière première capitale. Or, comme le rappelle abondamment Jim Downs dans Les Origines troubles de l’épidémiologie, l’Administration coloniale britannique ou les rapports militaires américains du temps de la Guerre de Sécession abondaient d’informations précieuses, en plus de découler d’un terrain propice à l’apparition et la transmission de maladies infectieuses. La promiscuité et la mauvaise ventilation des prisons indiennes ou des navires négriers, l’exploitation du corps noir à des fins vaccinales dans les plantations esclavagistes, les chaînes de transmission des maladies dans les camps militaires ou les hôpitaux de fortune ont tous contribué à l’objectivation des grandes composantes de l’épidémiologie. Entre 1756 et 1866, période étudiée dans l’ouvrage, la communauté médicale s’est appuyée sur des populations souvent vulnérabilisées, aussi diverses que les esclaves, les colonisés, les soldats ou les pèlerins, pour élaborer et tester leurs théories épidémiologiques. En ce sens, et c’est le postulat de Jim Downs, certains grands événements historiques et plusieurs mutations sociales significatives ont favorisé l’émergence et l’avancée d’idées médicales et de politiques de santé publique formalisées, sans lesquelles la gestion actuelle des épidémies apparaîtrait bien plus lacunaire. Les archives militaires et coloniales, mêlées aux enquêtes de terrain, ont ainsi donné lieu à de nouvelles méthodes d’investigation – et, notons-le, ont également servi d’assise au racisme scientifique.

Les Origines troubles de l’épidémiologie met en exergue des personnalités médicales souvent méconnues. Robert Thornton, John Howard, Arthur Holroyd, James McWilliam, Gavin Milroy, Florence Nightingale, Robert Koch ou Edmund C. Wendt prennent ainsi place parmi les dizaines de scientifiques, médecins, infirmiers, statisticiens, enquêteurs (fonctions non exclusives) ayant contribué à l’émergence et la codification de l’épidémiologie et de ses principaux éléments constitutifs. Avec pédagogie et clarté, Jim Downs narre leur récit, leurs intuitions, leurs trouvailles et la manière dont ils sont entrés en résonance avec l’objectivation des politiques de santé publique telles que nous les connaissons aujourd’hui. Mauvaise alimentation et surpeuplement dans les navires négriers engendrant le scorbut et les infections, réflexions sur la qualité de l’eau et de l’air dans les prisons, dialogues constructifs entre médecins réformateurs dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, conservatismes obstinés des praticiens contagionnistes, insalubrité potentiellement vectrice de la peste, distinction affinée entre maladies contagieuses et infectieuses, mise au jour du bacille du choléra par le médecin allemand Robert Koch, matière vaccinale prélevée sur le corps des enfants d’esclaves lors des épidémies de variole… L’histoire est longue, complexe, accidentée, mais Jim Downs nous y initie en clerc, et avec une passion…. contagieuse !

Les Origines troubles de l’épidémiologie recèle d’informations permettant d’identifier les principaux jalons de l’épidémiologie naissante. En France, dans le courant du XIXe siècle, les bains publics se démocratisent, les routes sont débarrassées des cadavres d’animaux, des mesures strictes s’appliquent aux égouts et voiries, un nouveau discours sur la transmission des maladies apparaît, témoignant de l’émergence de nouveaux principes épidémiologiques. Dans le même temps, la plupart des études de cas sur le surpeuplement et la qualité de l’air émanent de rapports de médecins britanniques basés dans les colonies des Caraïbes et des Indes, ou s’appuyant sur les événements se produisant à bord des vaisseaux négriers ou de la marine. Les anticontagionistes tels qu’Arthur Holroyd essaient de parvenir à une compréhension plus rationnelle de la propagation des maladies. Si les conclusions du scientifique sont erronées, il a en revanche le mérite de poser, ou à tout le moins de renforcer, les fondements d’une méthodologie qui fera bientôt ses preuves. La bureaucratie coloniale et militaire devient de plus en plus la voie à travers laquelle on peut suivre l’évolution des épidémies. Les médecins fonctionnaires coloniaux notent où les maladies apparaissent, combien de personnes elles affectent, dans quelles conditions et avec quels symptômes, jusqu’à quels degrés et avec quels effets selon quels traitements. Ils enquêtent, questionnent, s’intéressent au point de vue des populations touchées, souvent marginalisées (colonisés, esclaves, etc.). Plus tard, Florence Nightingale publiera des rapports détaillés, proposera des recommandations, prendra appui sur les statistiques. Assainissement, évacuation des eaux, prévention des maladies, théories de la transmission, elle effeuille alors le milieu hospitalier et apporte un cadre réflexif – notamment sur les facteurs environnementaux – d’une importance capitale. Pendant la guerre de Sécession, c’est la ventilation, l’emplacement des tentes, la rareté des bains, la défécation dans les tranchées, à distance modérée des camps, qui se voient questionnés.

Dans Les Origines troubles de l’épidémiologie, Jim Downs construit une série de petits récits liés entre eux par les idées médicales qu’ils s’échangent et étoffent – ou contredisent – au gré des enquêtes et au fil du temps. On découvre une discipline qui évolue graduellement, par tâtonnements, en étudiant les expériences naturelles tirées du sort funeste de populations vulnérables et souvent asservies. L’ouvrage apparaît doublement indispensable, en superposant à une genèse de l’épidémiologie un regard documenté sur des événements historiques tels que le colonialisme ou l’esclavage.

Les Origines troubles de l’épidémiologie, Jim Downs
Autrement, septembre 2022, 350 pages

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4.5

« Les Décrochés » : faire son deuil de la scolarité

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Très actif sur Twitter, où il s’exprime sous le pseudonyme « Rachid l’Instit », le professeur en Segpa Rachid Zerrouki publie aux éditions Robert Laffont l’ouvrage Les Décrochés, qui problématise, en s’appuyant sur des entretiens et des expériences de terrain, le décrochage scolaire et les mécanismes qui y président.

Une première nuance significative apparaît dès le titre de cet ouvrage : les élèves dont il est question, ceux qui quittent prématurément le système scolaire, ne sont pas qualifiés de décrocheurs mais bien de décrochés. Les deux termes ont beau être proches, ils sont loin de s’apparenter : le caractère intentionnel, ou à tout le moins actif, du décrocheur disparaît totalement sous l’appellation plus passive du décroché. Et derrière ce choix lexical se devinent les intentions de Rachid Zerrouki : dans une démarche empirique, mais ne pouvant se prévaloir de prétentions sociologiques, l’auteur cherche avant tout à comprendre les déterminismes sociaux, psychologiques, familiaux et contextuels à l’origine de l’abandon scolaire.

Avec pudeur et bienveillance, Rachid Zerrouki revient sur le parcours accidenté, entravé, parfois étouffé dans l’œuf, de ces élèves s’étant éloignés trop tôt, et souvent malgré eux, de l’école. On trouve ainsi dans Les Décrochés des portraits en cascade, empreints de sensibilité, portant sur des jeunes hypersensibles, souffrant de phobie scolaire, manquant d’estime de soi, ayant du mal à juguler leurs émotions, reproduisant des inégalités sociales sur lesquelles ils ont peu de prise, marqués par un parcours familial ou migratoire complexe, prisonniers du regard des autres ou de troubles de l’apprentissage. Chaque histoire est un puissant témoignage battant en brèche les idées préconçues, et Rachid Zerrouki n’a finalement pas d’autre objectif que celui-là.

Si Les Décrochés met en exergue quelques statistiques utiles – le million de jeunes, approximativement, ayant vu leur scolarité altérée par la crise sanitaire, les 80 000 autres qui sortent du système scolaire prématurément chaque année, tous ceux qui portent en héritage la classe sociale de leurs parents –, on quitte vite le domaine des chiffres et des données socioéconomiques soupesées pour s’intéresser plus avant à la chair, humaine et biographique, de ces étudiants laissés sur le bord du chemin, souvent incompris, parfois en plein désarroi. En ce sens, il ne faut pas se méprendre sur le parti pris de Rachid Zerrouki. Ce dernier s’inscrit davantage dans l’observation et la retranscription subjectives d’un Laurent Cantet que dans les écrits ou les études circonstanciées d’un Pierre Bourdieu ou d’un Jean-Michel Barreau. Qu’à cela ne tienne, son essai n’en est pas moins nécessaire et passionnant.

Les Décrochés, Rachid Zerrouki
Robert Laffont, août 2022, 224 pages

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3

La Cantine de minuit : menu unique très adaptable

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Dans ce petit restaurant de quartier ou izakaya (situé à un angle de rue, il peut accueillir environ 10 clients), ouvert de minuit à sept heures du matin, la carte n’affiche que quatre possibilités, menu unique avec soupe miso au porc et trois boissons d’accompagnement : bière (pinte), saké (36 cl) ou Shôchû (au verre), mais le patron n’hésite pas à affirmer qu’il sert tout plat pour lequel il dispose des ingrédients nécessaires.

Autant dire que la politique commerciale fonctionne parfaitement et que le restaurant ne désemplit pas, en bonne partie parce qu’il draine une belle quantité d’habitué(e)s. Mais ce qui fait le succès de la Cantine de minuit, comme la surnomment les habitué(e)s, c’est un ensemble caractéristique dont l’album se montre un excellent reflet. D’abord, ce restaurant ressemble effectivement à une cantine, car tout le monde y mange à la même table (arrangée en U), dans une sorte d’arc de cercle consensuel ou convivial. En gros, tout le monde parle à tout le monde. Et comme le patron connaît bien ses clients, surtout les habitués, il peut généralement donner des nouvelles de quelqu’un qui n’a pas été vu depuis un certain temps.

Le patron

C’est un homme pas tout jeune (cheveux blanchis), plutôt élancé, au passé indéfinissable mais qui a un look assez raffiné : cheveux courts grisonnants, fine moustache, barbichette discrète et surtout une cicatrice qui lui court en zigzags d’au-dessus à en-dessous l’œil gauche. Sachant qu’il se met en quatre pour satisfaire les désirs (culinaires) de sa clientèle et qu’il est ouvert l’essentiel de la nuit, on comprend son succès. Globalement, sa clientèle, ce sont les travailleurs de la nuit qui cherchent un havre de paix (à Shinjuku : arrondissement de Tokyo comptant le plus grand nombre d’étrangers, quartier très animé la nuit), à une heure où on peut se laisser aller à des confidences qu’on ne lâcherait pas dans d’autres circonstances. De plus, si le patron est attentif à ce qui se passe dans son restaurant, il ne cherche pas à tirer les vers du nez de sa clientèle. Il préfère largement s’affairer à élaborer les plats qu’on lui demande. Il faut dire que, tout compte fait, l’éventail est assez large. Assez philosophe, il écoute et commente parfois. Très disponible, il se tient quasiment toujours debout et quand il ne cuisine pas, il tient une cigarette allumée entre deux doigts (de façon plutôt délicate). Il est toujours habillé de la même façon, avec un T-shirt clair sous une veste simple (pour un occidental, on dirait un pyjama), mais sur quelques rares plans larges, on constate qu’il porte également un pantalon.

La série et ses caractéristiques

Ayant eu un beau succès au Japon, on peut supposer qu’elle est, au moins d’une certaine manière, révélatrice des mentalités japonaises. Elle est constituée d’une série de petites histoires déclinées artificiellement sous forme de nuits. Artificiellement, car certaines histoires courent sur plusieurs nuits, car généralement elles sont centrées sur un personnage ou bien sur un groupe, parfois pour une dégustation autour d’un plat, parfois aussi pour une anecdote qui court sur plusieurs nuits. Il faut déjà dire que l’éventail des plats demandés (l’édition française en donne systématiquement la composition sous forme de notes) est vraiment large et donc significatif non seulement de la palette de la cuisine japonaise, mais aussi des goûts des uns et des autres, ainsi que de nombreuses traditions (tel plat se mange généralement à telle occasion). Le petit gag de répétition, c’est que lorsqu’un client demande un plat précis, cela donne régulièrement envie aux autres clients de la cantine de demander la même chose. Par contre, étant donné que le dessin est en noir et blanc (à l’exception des 6 premières pages), la représentation de ces plats est souvent décevante. Autre gag de répétition, chaque fois qu’un client entre (par une porte coulissante), la porte cogne. Remarque au passage, quand un client entre, il (ou elle) annonce immédiatement sa commande, encore debout. C’est tellement systématique qu’on peut se demander si cela correspond à une pratique japonaise typique dans ce genre de lieu ou si cela permet simplement au dessinateur Yarō Abe d’aller au plus vite vers ce qu’il veut raconter, étant donné que chaque « nuit » ne correspond qu’à quelques planches (sur un format typique du manga : 21,0 x 14,9 cm). Ce premier volume d’une série qui en compte désormais onze, épais de 300 pages, raconte 29 nuits (pour autant d’épisodes), avec un épisode spécial de 2 pages. Les 4 toutes premières planches sont en couleurs, sans doute pour inciter à la lecture. Une lecture qui devient vite addictive, car l’auteur se montre habile pour capter son lectorat, en renouvelant les situations, les plats dégustés, ainsi que les physiques et caractères de ses personnages. On remarque notamment qu’il parvient en quelques traits à caractériser chacun-chacune, ce qui contribue à fidéliser son lectorat satisfait de retrouver tel ou tel personnage dans différentes péripéties, où la consommation des plats confectionnés par le chef s’agrémente d’histoires personnelles souvent à caractère sentimental (les thèmes principaux étant la famille, le travail et les traditions). Mention spéciale à quelques figures féminines : Mayumi la gourmande, Marylin la stripteaseuse et les 3 amies inséparables que le narrateur-cuisinier a surnommées les « Ochazuke sisters » du nom d’un plat typique à base de riz assaisonné.

Toutes les histoires en question ont été publiées dans la revue Big Comic Original, entre novembre 2006 et mai 2008, puis en volumes par l’éditeur japonais Shōgakukan. Chaque volume (300 pages) de l’édition française (publication du n°11 en mars 2022) correspond en fait à 2 volumes de l’édition originale japonaise.

La Cantine de minuit (1), Yarō Abe
Le lézard noir, février 2017 (France)
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4

« Le Coup de l’escalier » en combo DVD/BR chez Rimini

Déjà confortablement installé à Hollywood, où il a gravi les échelons jusqu’à devenir l’un des monteurs les plus éminents de son temps – il a notamment travaillé pour la RKO Pictures sur les films d’Orson Welles, dont Citizen Kane –, Robert Wise réalise, deux années avant son fameux West Side Story, un film noir sublimé par l’utilisation du grand angle, la présence au générique du chanteur et acteur noir Harry Belafonte, et comportant une réflexion d’avant-garde sur le racisme.

Entamé au début des années 1940, le cycle originel des films noirs américains entonne peut-être, dès 1959, son chant du cygne. Pour beaucoup en effet, Le Coup de l’escalier se pose en ultime battement de cœur d’un genre qui influence aujourd’hui encore des générations entières de cinéastes. Chef-d’œuvre viscéral aux airs de caper movie, pétri par les mains expertes de Robert Wise, réalisateur de West Side Story (1961) et de La Maison du diable (1963), ce thriller désenchanté, sondant volontiers le racisme de son temps, pose un regard froid et distant sur un triangle humain sous haute tension, composé d’un policier injustement évincé, d’un ancien soldat vieillissant aux penchants négrophobes affirmés et d’un chanteur noir désabusé, tiraillé entre son rôle de père et celui de joueur maladif, aussi criblé de dettes que dépourvu de perspectives.

Reprenons dans l’ordre. Le premier cherche à fomenter un braquage de banque dans l’espoir de s’extirper d’un « grenier » où il se sent à l’étroit ; le second, un militaire peinant à se réinsérer dans la société, essaie de (se) prouver qu’il est « encore trop jeune pour être jeté à la ferraille » ; le dernier subit des pressions financières multiples, tente de régler une lourde ardoise contractée auprès de voyous sans pour autant négliger la pension due à son ex-femme, qui s’avère tout à fait prompte à la lui réclamer, avocats à l’appui si nécessaire. Scénarisé avec malice et une minutie d’orfèvre, Le Coup de l’escalier fait écho à la faiblesse et aux contradictions des hommes, installe ses intrigues dans un climat de violence émotionnelle permanente, décline la condition humaine sous toutes ses formes, même les plus cyniques et intolérables. « On n’est plus au temps de la guerre de Sécession », lancera ainsi le vieux policier au soldat réactionnaire, lequel taxe sans sourciller de « négrillonne » une gamine croisée dans la rue, et affirme un peu plus tard n’accorder aucune confiance « à un type de couleur ». Un racisme ordinaire très en phase avec l’époque, qui conduira à des altercations aux conséquences variables.

Dès son ouverture, Le Coup de l’escalier trace les lignes cardinales d’un monde clos entièrement privé d’espoir. On y filme d’abord une flaque d’eau sur laquelle flottent toutes sortes de déchets, puis des avenues peu avenantes, presque sordides, avant de surexposer un visage marqué par le temps, las et contrarié. Les plans s’attardant ensuite sur des autoroutes dédaléennes et désincarnées, comme les séquences de tension galopante dans les bistrots, participent eux aussi de cette mécanique appuyée du désenchantement. Jean- Pierre Melville, qui tenait en haute estime l’œuvre de Robert Wise, y puisa sans doute de quoi conforter ses propres obsessions, peut-être dans l’usuel « dernier coup » qui vire au désastre ou dans les effets de symétrie confrontant précisément les différents protagonistes.

Filmé au cordeau et remarquablement distribué – Shelley Winters et Robert Ryan sont deux monstres sacrés du film noir –, Le Coup de l’escalier apparaît aujourd’hui encore indémodable et magistralement exécuté de bout en bout : reflets faisant sens, plongées vertigineuses, plans saisis à travers des stores, mouvements d’ombres sur un manège, caméra papillonnant tout en capturant l’horizon, zooms étourdissants, prises de vue normatives à même le sol, dilatation et rétractation du temps… Nul doute qu’il y a du génie, et autant de désespoir, dans ce cinéma-là.

TECHNIQUE & BONUS

Très convaincante sur le plan technique, et notamment dans la gestion des contrastes et la stabilité de l’image, cette édition comporte en outre deux suppléments très intéressants, à travers lesquels le prolifique Jacques Demange, critique de cinéma, analyse le temps dans le film de Robert Wise, et Olivier Père, responsable cinéma d’ARTE France, recontextualise et problématise une œuvre d’une richesse longtemps insoupçonnée. Le premier va notamment mettre en opposition les cinq minutes de flottement (volontaire) précédant le braquage – ainsi que les procédés techniques qui les appuient – et l’accélération du rythme, du montage et du mouvement qui va leur succéder. Le second revient plus abondamment sur la carrière de Robert Wise et souligne ce qui fait l’étoffe du Coup de l’escalier, film hybride – noir, sociétal, de braquage – adulé par Jean-Pierre Melville et se caractérisant par l’emploi, encore rare, d’un comédien noir, Harry Belafonte.

Bande-annonce

Fiche technique

Audio : Français DTSHD-MA 2.0mono, Anglais DTSHD-MA 2.0mono
Sous-titrage : Français

Master HD au format 1.37 utilisé par le British Film Institute pour leur sortie Blu-ray
Boîtier Digipack 2 volets avec étui
Contient :
– le Blu-ray du film (96′)
– le DVD du film (92′)
– le livret « Le Sommeil de la raison engendre les monstres » conçu par Christophe Chavdia (28 pages)

« Le Temps selon Robert Wise » : analyse de Jacques Demange, critique à la revue Positif (9′)
« La Griffe Robert Wise » : interview d’Olivier Père, directeur de l’Unité Cinéma d’ARTE France (29’38 »)
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4.5

Hidden Agenda (1990) de Ken Loach : quoi qu’il en coûte

Premier thriller politique de la carrière du cinéaste britannique, Hidden Agenda fut aussi sa première œuvre marquante après une longue parenthèse où il se consacra à la télévision. Largement inspiré de faits authentiques, le film est une attaque en règle contre les méthodes policières brutales employées par les Britanniques dans leur lutte contre l’IRA. Loin de l’âpreté et du réalisme kitchen sink de ses débuts, Ken Loach y associe avec un talent fou la critique sociopolitique avec une fiction haletante. On retrouve avec bonheur ce film quelque peu oublié dans une nouvelle édition plus que recommandable signée Rimini. 

Pour le cinéaste britannique Ken Loach, l’orée des années 1990 représente son retour sur grand écran, après pas moins de deux décennies d’absence quasi-totale. Son dernier succès au cinéma remonte en effet à 1971, avec Family Life. S’ensuivirent des années de vaches maigres marquées par un désintérêt des producteurs vis-à-vis de cet auteur très engagé politiquement, tendant même vers la censure. Cette époque fut « inaugurée » dès 1971 et un documentaire pour la BBC commandé par l’association caritative Save the Children afin de mettre en valeur son travail. Le résultat fut cependant tout autre, puisque Loach et son producteur Tony Garnett s’employèrent à y dénoncer ce qu’ils estimaient être une attitude « néocoloniale » dans la gestion de certains projets africains de l’association. Cette dernière fut scandalisée par le documentaire, refusa de le payer et s’opposa à sa retransmission. Il fallut alors attendre 1979 pour voir le nom du réalisateur au générique d’un long-métrage de cinéma, même si ce fut dans le style inattendu du film d’aventures pour enfants (Black Jack). Les années 80 furent encore pires pour Loach, qui ne signa durant cette période que deux films – pour autant d’échecs –, Regards et Sourires (1981) et Fatherland (1986).

Pendant toutes ces années, Loach se consacra essentiellement à la télévision, pour laquelle il tourna de nombreux documentaires, dont certains ne furent pas moins controversés que ses films (par exemple Days of Hope, retransmis en 1975). En 1989, il réalisa un court-métrage documentaire intitulé Time to Go dans lequel le cinéaste appelait l’armée britannique à se retirer d’Irlande du Nord. Il développera cet intérêt pour la question nord-irlandaise un an plus tard dans une œuvre de fiction, la première pour le cinéma depuis quatre ans, qui signera son grand retour (il n’a plus quitté le grand écran depuis lors) : Hidden Agenda.

Le film sort la même année que survient la fin de « l’ère Thatcher ». En Irlande du Nord, le mandat de la « Dame de Fer » fut marqué par une nette crispation du gouvernement britannique qui, à l’instar de sa Première ministre, refusa tout compromis avec l’IRA. Attentats à la bombe (dont un visant Thatcher en 1984), assassinats, grèves de la faim scandent le mandat de la Première ministre. Du côté britannique, l’on n’est pas en reste, ainsi que nous l’apprendront plusieurs révélations. C’est l’époque des unités militaires et policières « spéciales », en d’autres termes des barbouzes qui n’hésitent pas à torturer et liquider des républicains, forment des escadrons de la mort, montent de faux attentats, déstabilisent le gouvernement travailliste, etc. C’est précisément le sujet du film scénarisé par Jim Allen (qui collaborera plus tard avec Loach sur Raining Stones et, surtout, Land and Freedom), qui colle au plus près des faits qui se sont déroulés lors de l’impitoyable décennie qui vient de s’achever. Hidden Agenda débute d’ailleurs par deux citations affichées sur fond d’une marche orangiste. La première est de Margaret Thatcher, qui réaffirme l’appartenance de l’Irlande du Nord au Royaume-Uni. La seconde est attribuée à un ancien agent secret britannique : « Deux lois gouvernent ce pays : une pour les forces de sécurité et une autre pour toutes les autres personnes. ». Le ton est donné.

La réussite indéniable de Hidden Agenda tient avant tout au fait que le film constitue un mélange parfait entre une authenticité des situations et des personnages qui définissent à eux seuls le cinéma de Ken Loach (on pense notamment à ces premières images de personnes témoignant de tortures subies de la part de policiers, qu’on jurerait tirées d’un documentaire), et un scénario solide et à suspense, plus surprenant de la part du cinéaste, qui fait du film tout simplement le premier thriller politique de la carrière de Loach. Le scénario se concentre en effet sur un duo de représentants américains de la Ligue internationale pour les droits civils qui, une fois arrivés à Belfast, enquêtent sur les accusations de bavures policières et militaires. Alors qu’il se trouve en voiture en compagnie d’un militant de l’IRA, Paul Sullivan (Brad Dourif) est abattu par des policiers dans un guet-apens. Son assistante Ingrid Jessner (Frances McDormand, comme toujours excellente) ne ménage pas ses efforts pour tenter de découvrir la vérité, en compagnie d’un enquêteur inflexible envoyé par Londres, Peter Kerrigan (Brian Cox, très convaincant dans le rôle). Ces deux personnages droits dans leurs bottes et qui veulent découvrir la vérité, mettent alors les pieds dans un monde complexe de règlements de comptes, d’intrigues et d’officines en tout genre téléguidées par un monde politique qui ne recule désormais plus devant rien pour écraser le terrorisme en Irlande du Nord…

Mené par des comédiens – McDormand et Cox en tête – très solides, le film adopte certes une position particulièrement critique vis-à-vis des agissements britanniques durant les années 80, ce qui lui valut l’hostilité d’une partie de la presse britannique à sa sortie. Comme à son habitude, Loach assume ses positions ; qu’on les partage ou non, il se dégage de Hidden Agenda un tel degré de réalisme dans l’écriture et la mise en scène (Loach tourna même la scène de l’enlèvement final en caméra cachée) que le film s’impose comme un thriller politique de haut niveau, particulièrement bien écrit et sans effet de manche ni recherche du spectaculaire. Des qualités qui justifièrent en 1990 un Prix du jury cannois, et qui aujourd’hui n’ont rien perdu de leur impact.

Synopsis : Paul Sullivan et sa fiancée Ingrid Jessner se rendent à Belfast pour enquêter sur des allégations d’atteintes aux droits de l’homme commises par les forces de sécurité britanniques. Paul est assassiné dans des circonstances mystérieuses et est qualifié de complice de l’IRA. Mais Ingrid et l’enquêteur britannique Paul Kerrigan mettent en doute les conclusions de l’enquête et viennent à découvrir un complot mettant en cause des personnalités haut placées… 

SUPPLÉMENTS

En guise de supplément principal, Rimini propose en entretien d’une grosse demi-heure avec Agnès Blandeau, Maître de Conférences en Anglais à l’Université de Nantes, qui s’était déjà livrée à cet exercice pour l’édition Blu-ray/DVD de Black Jack de Ken Loach, publié par le même éditeur en avril 2021. On retrouve avec bonheur ses commentaires, qui consistent davantage en une contextualisation historique mais aussi par rapport à la carrière de Loach, plutôt qu’une analyse cinématographique proprement dite. Blandeau resitue ainsi avec justesse le thriller politique comme le premier du genre à être traité par Loach, qui parvient à en adopter les codes et à s’éloigner de certains des standards de son début de carrière (notamment via l’utilisation d’une majorité de comédiens professionnels, ainsi qu’une actrice américaine) tout en restant fidèle à son cinéma engagé. Alors que ses premières œuvres traitaient essentiellement de problématiques sociales, Hidden Agenda est en effet son premier succès important pour un récit foncièrement politique – et s’intéressant à un sujet très sensible à l’époque. L’enseignante s’attache ensuite au contexte historique et rappelle les contours de la question nord-irlandaise, tout en ne cédant jamais à la tentation du cours d’histoire mais en illustrant au contraire ses propos par des personnages ou des situations du film. L’occasion de vérifier une fois de plus l’authenticité et le sens du détail du scénario.

Les deux autres suppléments proposés sont nettement plus anecdotiques. Il s’agit de deux extraits d’archives de la chaîne de télévision nationale belge RTBF (à l’instar de ce que Rimini avait fait pour l’édition de Black Jack) : une interview du cinéaste et une de Frances McDormand. L’ennui est que ces extraits ne durent qu’une poignée de minutes, ce qui ne permet évidemment pas d’aborder beaucoup de sujets de façon approfondie… Si on aurait apprécié quelques bonus supplémentaires apportant une réelle plus-value au film, voici une édition qui ne démérite pourtant pas, principalement en raison du plaisir que l’on éprouve en revoyant cet excellent opus du maître anglais.

Suppléments de l’édition Blu-ray/DVD :

  • Interview d’Agnès Blandeau, Maître de conférences en Anglais à l’Université de Nantes (2022, 32 min)
  • Interview de Ken Loach (archives RTBF, 1991, 4 min)
  • Interview de Frances McDormand (archives RTBF, 1991, 3 min)
  • Bande-annonce originale

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

3

Sans filtre : la croisière s’arrose

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Palme d’or au Festival de Cannes 2022, Sans filtre de Ruben Östlund nous embarque sur un yacht de luxe dans une comédie satirique, étonnante et percutante. Sur le pont, de riches vacanciers côtoient un équipage prêt à tout pour les satisfaire, jusqu’à ce qu’une étrange tempête s’annonce…

Cinq ans après The square, allégorie sidérante du monde de l’art contemporain, Ruben Östlund poursuit dans Sans filtre son exploration sociologique du comportement humain. En quittant l’univers étouffant du musée étriqué pour le faste outrancier de la croisière de luxe, le réalisateur suédois change de cadre mais conserve son propos très auto-dérisoire sur les classes aisées. En fin observateur, il brosse un tableau composé de multiples individus obsédés par l’apparence, le pouvoir et l’argent, au sein d’un cadre doré où l’amour et l’économie ne font qu’un. Grâce à cette deuxième Palme d’Or, Ruben Östlund se hisse à la hauteur de Francis Ford Coppola, Emir Kusturica, Jean-Pierre et Luc Dardenne, Michael Haneke, ou encore Ken Loach.

Sabordage du luxe débridé

Sans filtre se compose de trois parties, presque théâtrales, distinctes par leur unité de temps et de lieu. Si l’on rencontre progressivement de nouveaux personnages, le film présente en fil rouge la relation tumultueuse entre Carl et Yaya, un couple de mannequin et d’influenceur. La première partie présente les bases de leur amour, entre fascination et disputes aussi futiles qu’inopinées sur des partages d’additions. Pourquoi Carl devrait toujours payer alors que Yaya gagne plus que lui ? A travers leurs métiers respectifs, Ruben Östlund dénonce aussi la société de l’apparence. Le mannequin comme l’influenceur se construisent en effet uniquement sur leur image, physique et publique, auprès de leurs followers. Une petite mise en bouche, parfois un peu longue, qui nous ouvre l’appétit pour le plat principal, bien plus difficile à digérer. 

C’est à l’occasion d’une croisière de luxe, offerte à Yaya, que le vrai repas commence. La galerie de personnages secondaires, fantasques et désopilants, s’avère particulièrement savoureuse. Les voyageurs affichent leurs fortunes par leurs tenues, leurs manières, et profitent d’un équipage prêt à répondre à tous leurs désirs. Ils révèlent alors leur individualisme, leur égoïsme, et usent avec plaisir de leur pouvoir jusqu’à commander aux hôtesses de se baigner pendant leurs services. Pour autant, Ruben Östlund ne tombe heureusement pas dans le piège de la caricature. Les individus fortunés ne sont pas tous des monstres sans cœur. En témoignent notamment un attachant couple de vieux Anglais, toujours polis et attentionnés, qui ont tragiquement bâti leur richesse en commercialisant des mines et des grenades. 

Le clou du spectacle demeure le mémorable dîner de gala, servi en la présence du mystérieux capitaine enfermé dans sa cabine depuis des jours. Moment de basculement un peu tarantinesque du film, il justifie la version française du titre Sans filtre en nous servant une pure scène de déchaînement. Inattendue et hilarante, cette séquence secoue d’un raz-de-marée le jeu de convenances et d’apparence d’une caste aisée à la dérive.

A l’abordage de la lutte des classes

A travers son récit et ses personnages, Sans filtre propose une allégorie intéressante de la lutte des classes. Le sujet est d’ailleurs directement évoqué lorsque le commandant marxiste, ivre, commence à lire des passages du manifeste du parti communiste. Sur le yacht, le monde de l’équipage, pauvre et avide, s’oppose à celui des riches voyageurs vivant dans le luxe. Les hôtesses, comme les serveurs et les femmes de ménage s’apparentent presque à des esclaves qui n’ont pas le droit de dire « non ». 

Mais l’ordre des classes s’inverse avec celui des priorités. Lorsqu’il s’agit de réaliser des tâches vitales, plus simples mais élémentaires telles qu’un banal feu de bois, le pouvoir de l’argent et l’influence de la classe sociale n’ont plus aucune importance. Le courage, la compétence, l’adresse, au détriment du rang et de l’apparence, remplacent les valeurs essentielles pour s’élever dans la société. Tout l’art de Ruben Östlund consiste à exposer une réalité, certes cynique, mais non déformée au profit d’une classe ou d’une autre. Les plus démunis ne sont donc ni plus gentils, ni plus attachants, que les fortunés. En cherchant à grimper les échelons de la société par tous les moyens, et en tirant satisfaction du peu de pouvoirs obtenus, ils se montrent finalement aussi voraces et froids que les plus aisés. 

Allégorie politique, comédie satirique, drame jouissif, Sans filtre compose une œuvre d’auteur intelligente, certainement plus accessible que The square. Si la croisière ne s’amuse pas très longtemps, elle s’arrose sans la moindre retenue pour notre plus grand plaisir. Malgré un démarrage un peu long, lorsque le moteur s’enflamme, on ne regrette pas cet odyssée déroutante sur un yacht de tous les périls. 

Sans filtre – Bande-annonce

Sans filtre – Fiche technique

Réalisation : Ruben Ostlund
Scénario : Ruben Ostlund
Casting : Harris Dickinson, Charlbi Dean Kriek, Dolly De Leon, Zlatko Buric, Iris Berben, Vicki Berlin, Henrik Dorsin, Woody Harrelson…
Photographie : Fredrik Wenzel
Montage : Mikel Cee Karlsson
Production : The Coproduction Office, Plattform Produktion, 30WEST
Distribution : Bac Films
Durée : 2h29
Genre : Drame/Comédie
Suède, France, Royaume-Uni, Allemagne – 2022

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