Elvis, de Baz Luhrmann, avec Austin Butler et Tom Hanks : un nouveau genre de biopic magistral

Elvis est sorti le 22 juin 2022. Réalisé par Baz Luhrmann, le long-métrage a pour têtes d’affiche Austin Butler dans le rôle-titre et Tom Hanks dans celui du colonel Parker, l’imprésario du musicien. Pendant presque trois heures, le réalisateur australien nous conte le mythe Elvis, superbement interprété par le jeune acteur, et aussi bien mis en scène. A voir et à retourner voir.

Synopsis : la vie d’Elvis Presley, jeune chanteur blanc passionné de musique « noire », découvert par le colonel Parker, qui deviendra son imprésario exclusif, lui permettant de lancer une carrière sans pareille, qui pèsera sur le chanteur jusqu’à sa mort, à seulement 42 ans. 

Souvent, les biopics ennuient parce qu’ils reprennent tous la même recette : début dans l’anonymat et/ou la pauvreté, moment de gloire, chute pour cause de drogues ou abus divers, parfois suivis d’un come-back. Avec Elvis, Baz Luhrmann revisite le biopic. Au lieu d’un simple problème de médicaments survenant plus tard dans la carrière du chanteur, c’est dès le début que le réalisateur australien déroule lentement mais sûrement les fils de la toile dans laquelle le musicien sera pris, et ce grâce à la présence de cet imprésario aux deux visages, narrateur et premier personnage à l’écran, glissant çà et là ses intentions malveillantes, comme un pervers narcissique prévient l’air de rien sa proie qu’il va « lui faire du mal ».
Si ce biopic de presque trois heures nous tient toujours en haleine, c’est aussi grâce à un découpage superbe de scènes qui se superposent, pour mieux se lire. Dans Elvis, les séquences commencent, sont entrecoupées par la suivante, puis reprennent, se chevauchent, se recoupent… et se racontent d’autant mieux. Que demander de plus pour redécouvrir le mythe Elvis Presley, sous un jour nouveau, celui de l’intimité ?

Dans la première moitié de son film, Baz Luhrmann revient sur les inspirations musicales d’Elvis Presley, qui grandit dans un quartier pauvre où vivent des Afro-Américains. Il est donc à la fois inspiré par le rock ‘n’ roll et le gospel, musiques qu’on qualifie alors dans l’Amérique ségrégationniste de « nègres ». On s’indigne d’ailleurs qu’Elvis, jeune blanc aux yeux bleus, ose danser comme un Noir, ce qui est non seulement contraire aux lois racistes de l’époque, mais aussi aux bonnes moeurs. C’est une thématique du film très appréciable : non seulement elle permet de comprendre qu’Elvis n’a pas volé le rock aux Noirs, il a grandi dans cette musique et l’a identifiée comme sienne – quand bien même, il est évident que malgré son talent, c’est sa peau blanche qui lui a permis de démocratiser une musique que les Blancs refusaient d’accepter de la part de musiciens noirs -, cette partie du long-métrage rend aussi hommage à ces musiciens. On a ainsi droit à une superbe scène montrant une chanteuse noire, en robe de soirée, chantant accompagnée de sa guitare électrique, à plusieurs incursions dans des clubs fréquentés par les Afro-Américains, ainsi qu’à un moment de transe religieuse sur fond de gospel, dans l’enfance du jeune Elvis, entre autres.

Un destin aussi unique et éclatant que celui du King imposait une mise en scène de même envergure. Qui d’autre que Baz Luhrmann, maître incontesté du cinéma baroque, pétillant et pop, pour nous conter l’histoire d’Elvis – pas nous la raconter, mais nous la re-conter, nous la faire redécouvrir ? Le long-métrage commence à mille à l’heure, pour ne quasi jamais ralentir et surtout ne pas nous ennuyer une seconde, alors qu’il dure presque deux heures quarante. On l’a dit, les scènes se chevauchent superbement, mais que dire des plans, des effets de caméras et de montage, des couleurs, des reflets… ? Luhrmann est aussi au scénario (avec Sam Bromell et Craig Pearce), et à la production : il contrôle son oeuvre de A à Z et cela se voit. Tout est accompli : l’histoire est prenante, on est touché par et pour Elvis, on espère avec lui, et surtout l’on observe, de l’extérieur, que lorsqu’on travaille avec « le maître de l’entourloupe », on est bien souvent entourloupé soi-même… Les scènes, de longueur variable, sont toujours placées exactement comme il le faut, on s’attarde sur ce qui le nécessite, on accélère ce qui ne souffre pas d’une ellipse. La musique d’Elliott Wheeler, comme dans les précédentes oeuvres de Luhrmann, reprend les chansons d’Elvis avec des sonorités modernes (quand elle est extradiégétique). A l’inverse, quand elle est intradiégétique, on a le bonheur de se retrouver un petit moment sur scène avec Elvis, avec sa voix si spéciale qu’il n’a jamais perdue malgré l’épuisement, on déplore même que les moments musicaux ne soient pas un peu plus longs. Le cinéaste australien réussit pourtant sans conteste un merveilleux travail de précision et de composition qui a dû lui causer des migraines mais en vaut largement la peine, étant donné le résultat, aussi beau que la performance d’Austin Butler – que nous détaillerons sous peu.

Commençons d’abord par Tom Hanks, qui réussit une interprétation qui intrigue. Ce colonel Parker est aussi effacé physiquement que son emprise mentale est avérée, ce qui peut donner l’impression d’avoir surtout entendu Tom Hanks, plutôt que de l’avoir vu. Dissimulés derrière cette prothèse nasale, les yeux pétillants de l’acteur, son charme et sa douceur se sont envolés. La grosse figure de l’imprésario est statique, se tenant toujours dans l’ombre d’Elvis, où qu’il aille, quoi qu’il fasse, sa voix et ses idées susurrant à l’oreille du chanteur tous ses moindres faits et gestes à venir, veillant toujours à le garder dans une trajectoire prédéterminée et lucrative pour lui, tel un Iago mettant en oeuvre un plan machiavélique.

Et si Tom Hanks ne s’est pas révélé décevant, on ne peut nier qu’un autre acteur aurait pu en faire autant, ce qu’on ne peut pas dire de la performance d’Austin Butler, en un mot : magistrale. L’acteur américain est tout simplement devenu Elvis Presley, au point que l’ex-femme et la fille du King – Priscilla et Lisa Marie Presley – ont fait part au monde de leur désir de voir le jeune homme remporter l’Oscar du meilleur acteur – avis partagé par l’autrice de cette critique. Pour peu qu’on soit connaisseur de la gestuelle du musicien, on est rapidement bluffé par le travail du comédien. Cet Elvis est plus que crédible, on oublie qu’il s’agit d’un jeune trentenaire, d’ordinaire blondinet (comme Elvis l’était en réalité), et Dieu sait comme il a dû être difficile pour l’acteur d’enfiler les bottes d’Elvis Presley, de reproduire son phrasé (en VO), son déhanché presque mythique (souvenons-nous d’« Elvis le Pelvis ») et d’endosser ses improbables costumes de scène ! Austin Butler parle, danse et mime le chant d’Elvis à la perfection, il transpire sur scène comme s’il avait lui-même donné chacun de ces concerts, donnant à voir une très belle performance, rendue réelle grâce à un très bel acteur, polyvalent, touchant. Dans le regard de cet Elvis à l’écran, on perçoit toute la peur, toutes les réflexions que lui fait subir son destin, flamboyant, certes, mais aussi terrible.

Pour ce qui est du reste du casting, tout est sans fausse note, de Priscilla (Olivia DeJonge) aux parents d’Elvis (Helen Thomson et Richard Roxburgh), ses équipes (Dacre Montgomery en Steve Binder), ses amis (Kelvin Harrison Jr. interprétant B. B. King)… et même ses détracteurs (David Wenham jouant Hank Snow, etc.). Bon à savoir : le film a été rendu possible grâce à l’aval de Priscilla Presley et nous dépeint presque une vie sentimentale de conte de fées (avant que ne surviennent la chute et le divorce). On sait pourtant que différentes versions existent quant à l’histoire d’amour du chanteur et de sa jeune épouse. Baz Luhrmann opte pour la romance douce, qui ajoute une touche délicieusement tendre au long-métrage.

Le film en a besoin, surtout en deuxième partie, pour contrer les souffrances d’Elvis, devenu à la fois véritable poule aux oeufs d’or et bête de somme du colonel Parker, tout en demeurant un artiste bien-aimé, engagé et charitable. On l’a dit, Austin Butler transpire beaucoup, lorsqu’il recrée pour nous les performances scéniques du chanteur, qui ne semble plus faire que travailler, mal protégé et mal conseillé, habitué à l’obéissance et au labeur. Et finalement, on sort émerveillé par le talent d’Elvis, mais aussi triste pour cette vie qui s’achève à 42 ans, après une existence dédiée au travail. Elvis ne nous est pas montré faisant le tour du monde ou se prélassant dans diverses propriétés luxueuses. Il chante et danse encore et encore, avant de se reposer à Graceland, dans le manoir où il vit avec sa famille, à Memphis, dans le Tennessee, là où il a grandi – ce manoir aujourd’hui transformé en musée, rempli des récompenses obtenues par l’artiste (dont pas moins de quatre-vingt-deux disques d’or). Elvis vit et meurt chez lui, loin des lumières tapageuses d’Hollywood. Il est aussi enterré à Graceland, sur l’Elvis Presley Boulevard… Le film s’achève en passant avec subtilité des images d’Austin Butler en Elvis au vrai Elvis (en images d’archives), pour une de ses dernières performances.

Elvis est donc incontestablement un film à voir, pour découvrir ou redécouvrir la vie du King sans s’ennuyer, en naviguant des années 50 aux années 70, dans cette Amérique qui est celle des pin-ups et des hippies, mais aussi du racisme, de la violence et des assassinats politiques, comme nous le montre Baz Luhrmann. Et aussi pour nous, spectateurs et/ou fans d’Elvis Presley, le pays et l’ère d’Elvis, musicien à la voix de velours, aux mouvements et aux costumes extravagants et au destin double.

Note – Les spectateurs français qui souhaiteraient voir le film en VF peuvent se rassurer : le doublage français a été réalisé avec attention, prenant même soin de donner à Elvis une voix parlée grave qui correspond à sa tessiture de baryton. Plus que le doublage, on apprécie que les textes en anglais aient été traduits en français directement à l’image (et non sous forme de sous-titres) lorsque le bon sens l’impose, par exemple lors des animations imitant les comics dans l’enfance d’Elvis, celles qui indiquent les lieux ou les années, etc.

Bande-annonce : Elvis

Fiche technique :

Titre : Elvis
Réalisation : Baz Luhrmann
Casting : Austin Butler, Tom Hanks, Olivia DeJonge, Helen Thomson, Richard Roxburgh, Dacre Montgomery, Kelvin Harrison Jr., David Wenham, etc.
Scénario : Baz Luhrmann, Sam Bromell, Craig Pearce
Musique : Elliott Wheeler
Pays d’origine : Etats-Unis, Australie
Genres : biopic, drame
Durée : 159 minutes
Date de sortie : 22 juin 2022, présenté en avant-première hors compétition au festival de Cannes 2022.

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Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
Ecrivain et artiste, Sarah Anthony est copywriter freelance et a écrit au Mag de 2020 à fin 2023, elle y a notamment été responsable de deux rubriques : Arts & Culture (qu'elle a créée) et Séries. Son premier roman, La Saison sauvage, est disponible aux Editions Unicité depuis le 6 décembre 2022. Au sein de la rubrique Arts & Culture, Sarah a créé en janvier 2021 une chronique illustrée : l'Abécédaire artistique, qui a comptabilisé jusqu'à 20 000 lecteurs certains mois. En octobre 2023, l'Abécédaire artistique a été publié en livre et la chronique a pris fin en décembre de cette même année. Sarah Anthony se consacre désormais à l'écriture de son second roman. Plus d'infos : https://sarahanthonyfineart.com

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