Blonde d’Andrew Dominik : la belle des horreurs…

Avant Marylin, il y avait Norman Jean. Avant la star de cinéma au regard de braise, il y avait une femme en proie aux drogues, à la psychose et aux hommes. Une dichotomie que capte bien Andrew Dominik dans Blonde, qui au détour d’une œuvre à l’effarante radicalité, embrasse la verve fantasmagorique (et donc parfaite) de l’œuvre de Joyce Carol Oates.

Publié en 2000, le roman avait alors marqué par sa propension à s’emparer de l’icône, par le truchement de la fiction. Un sacrilège pour certains au vu de la trajectoire incandescente de l’actrice, mais qui permettait in fine de dépasser le consensuel biopic attendu et se livrer à une représentation si ce n’est biographique, plus humaine de l’icône. Qui de mieux alors qu’Andrew Dominik pour s’emparer du dossier, lui qui s’était déjà frotté à l’exercice avec L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford en 2007 ? A priori, personne puisque celui qu’on n’avait pas revu depuis 2012 et Killing Them Softly cherchait justement à adapter cette œuvre fleuve depuis 15 ans. Une bien longue attente, qui aura permis, à l’arrivée, de trouver la bonne actrice (Ana de Armas) mais surtout de voir l’aura d’un autre grand cinéaste, infuser sur le résultat final.

Car si Jesse James pouvait se targuer d’arborer dans ses meilleurs moments une certaine déférence envers l’œuvre de Terrence Malick, Blonde quant à lui, embrasse pleinement l’esthétique barrée & somme toute hallucinatoire de David Lynch. Que ça passe par le changement constant de ratio, le recours à une chronologie fragmentée ou l’immixtion d’éléments purement horrifiques, la mouture signée Andrew Dominik louche ainsi pas mal du côté du créateur de Twin Peaks. Mais ce choix n’est pas tant axé ici pour distiller un surplus de cinéma à l’ensemble – Dominik y arrive très bien tout seul – mais plus pour coller à la prose elle-même hallucinatoire d’Oates.

La vie de Norman Jean, qu’elle soit fictionnelle ou au contraire bien réelle, est de toute manière, selon la romancière, déjà un terreau fertile à tous les cauchemars. Une jeune femme, naïve & ambitieuse qui débarque dans une industrie qui va l’essorer sur l’autel de la célébrité, c’est déjà l’assurance de dépeindre un effroyable microcosme misogyne, rance & vicié de l’intérieur. Et ce soin de refuser de coller à la virgule près au vrai déroulé des événements – en atteste cette chronologie qui agit en véritable kaléidoscope – participe indirectement au cauchemar, car il rend l’ensemble certes plus fort, mais d’un point de vue émotionnel, surtout plus vrai. Une véracité qui trouve un sublime mais sordide écrin dans la Blonde du titre, Marilyn.

Elle, l’objet de fantasmes qui s’est (apparemment ?) acoquiné avec JFK, qui rêve des planches new-yorkaises, mais battra le pavé de Sunset Boulevard à la place, apparaît ici comme une biche prise dans les phares d’une voiture. Elle est apeurée, paranoïaque, désaxée et libère ses affres à quiconque la regarde. Et ceux qui la regardent, c’est nous ! Tel est le parti-pris le plus intéressant & sans doute radical de Dominik qui, aux scènes d’exposition pourtant attendues, préfère tisser dans ces quasi 3h, un étonnant (non) jeu de voyeurisme. Une approche qui ressemble à s’y méprendre à un errement vu la réputation de sex-symbol de l’actrice, mais qui trouve un étonnant écho dans la mise en scène qui l’enferme constamment. Déjà par son choix du cadre – resserré à l’extrême – mais aussi par cette volonté de l’isoler le reste du temps dans cet enfer de strass et de paillettes. En résulte un subtil jeu formel, quasi-sensoriel par moments qui va le voir tour à tour flouter les décors environnant, glisser des vignettes ou carrément se plier à des expérimentations qui frôlent le mauvais goût. Mais cette radicalité a au moins le mérite d’alimenter l’autre sève ambiguë (et donc parfaite) pour représenter au mieux l’actrice : son impossibilité d’exister.

Marylin existe, elle, oui. Mais au détriment de Norman Jean dont les insécurités croissantes et le besoin maladif de validation & de reconnaissance viendront parasiter son mariage, et même sa carrière. De cette manière, et en rendant constamment les frontières entre les 2 entités poreuses, Dominik donne un rôle en or massif à Ana de Armas qui impressionne à plus d’un titre dans ce quasi-double rôle. D’une part, celui de Norman Jean, la fille lambda, naïve & résolument vulnérable, qui aspire comme beaucoup à la romance & à la réalisation de ses rêves. De l’autre, Marilyn, le sex-symbol, la pin-up et l’avatar d’une certaine idée de la célébrité. Et à ce jeu-là, la Cubaine révélée dans No Time To Die, Blade Runner 2049 ou À Couteaux Tirés révèle un talent certain tant elle doit parfois jouer, au détour d’une même scène, la fragilité et l’inébranlabilité. Il fallait au moins elle pour donner corps à ce fantasme de cinéma qui par une conjoncture étonnante agit également en dénonciateur des fondations malsaines et amorales de l’univers du spectacle américain, à l’instar des récents Elvis, Nightmare Alley ou le prochain Babylon.

Il arrive parfois que des œuvres transcendent à ce point leur sujet et leurs intentions que le terme chef d’œuvre semble avoir été inventé pour eux. C’est le cas de Blonde, peinture cauchemardesque d’une icône & portrait dévastateur d’une femme qui à l’instar de beaucoup de ses pairs, va affronter la saloperie des hommes et leur inextinguible soif de domination. Vous ne trouverez sans doute pas de film plus perturbant, radical & maîtrisé que ce nouvel ajout dans la carrière d’Andrew Dominik qui mérite définitivement sa place parmi les plus grands. 

Blonde : Bande-Annonce

Blonde : Fiche Technique

Réalisation & Scénario : Andrew Dominik
Casting : Ana de Armas, Adrien Brody, Bobby Cannavale, Julianne Nicholson, Caspar Phillipson, Sara Paxton, David Warshofsky, Xavier Samuel, Evan Williams, Scoot McNairy, Garett Dilahunt
Photographie : Chayse Irvin
Musique : Warren Ellis & Nick Cave
Montage : Adam Robinson
Production : Plan B Entertainment
Distribution : Netflix
Genre : Drame biographique
Durée : 167 minutes
Etats-Unis – 2022

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5

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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