Mourir Peut Attendre : un Bond (de) géant !

Jamais un Bond n’avait eu jusque-là pareil poids sur les épaules. Car sous couvert de nettoyer l’affront (discutable selon l’auteur de ces lignes) fait par Spectre (2015), Mourir Peut Attendre se devait également de veiller à bien amener la conclusion des aventures de Daniel Craig à l’écran. Une tâche qu’on se le dise ardue mais qui, dans les mains de Cary Fukunaga, s’avère (presque) des plus aisées, tant ce dernier arrive avec un rare sens du panache, à distiller un cocktail explosif d’action et d’émotion, le tout pour un blockbuster affichant, fait rare pour un Bond, une âme.

A bien des égards, Mourir Peut Attendre (on préférera cela dit volontiers son titre anglais – No Time To Die) constituait une anomalie tant dans le paysage hollywoodien qu’à travers son propre héritage. Puisque, à l’heure ou quantité de films ont osé faire le jeu des plateformes pour des résultats plus ou moins heureux, le dernier né des studios EON a osé braver la tempête, quitte à perdre quelques plumes (comprenez dollars) au passage. Et quitte à parler de passage, on pourra également s’étonner de voir la saga, pourtant fermement ancrée dans ses traditions, oser le pari de l’évolution, voire de la révolution. Puisque sous couvert de donner à voir une nouvelle aventure de Craig dans le costume de l’agent le moins secret de sa Majesté, Mourir Peut Attendre était surtout vendu comme une conclusion. Autant dire un anachronisme dans une saga qui brillait jusque-là par sa forme épisodique, reléguant de fait la moindre évolution du personnage aux oubliettes.

Amorcée dès Casino Royale, qui avec les années s’assume de plus en plus comme un véritable palimpseste de la saga tout entière, l’évolution du personnage de Bond est ainsi le moteur de ce Mourir Peut Attendre. Délaissant le flegme habituel de l’espion, la mouture concoctée par Fukunaga entend ainsi se focaliser sur le personnage, sur l’homme qu’est Bond. Une approche à rebours qui aura vite fait de diviser les fans, tant derrière ce choix à la base de tout le film, on en viendrait (presque) selon certains à oublier ce qui compose réellement l’icône.

Une recette pourtant savamment pensée maintenant depuis 59 ans et la sortie de Dr No et qui ici, fait rare, ose être quelque peu bouleversée. Puisque si l’on n’échappe pas aux sempiternelles scènes d’actions (d’ailleurs relativement bien troussées et surtout éclectiques – notamment dans son entame qui mélange poursuite à moto, en voiture, scène de combat à mains nues et gros règlement de comptes balistique –) et aux plans tarabiscotés à grands coups de méchant mégalomane lové dans son repaire high-tech, reste que la saga ose le pari de l’autoréférence, voire même de l’hommage interne. Ainsi, il sera difficile de passer outre cette forme de révérence (presque métatextuelle en somme) que la saga se fait à elle-même quand elle en vient à faire dire à des personnages qu’ils sont « des grands fans de l’agent 007 » ou encore que le parcours du personnage fait écho à l’acteur Daniel Craig qui se sera échiné 15 années durant à donner de la chair à un personnage qu’il aura, n’ayons pas peur de le dire, humanisé mais surtout révolutionné.

Et c’est bien de révolution dont il sera question tout au long des 2h43 de métrage qui, pour le meilleur comme pour le pire, ose. Parfois pour des résultats surprenants voire même très engageants, parfois pour tout le contraire, No Time To Die prend le pari du risque. Et, dans un sens, voir une saga qui après quasi 60 ans d’hégémonie sur une certaine idée de cinéma admet enfin assumer que l’époque a changé, que les mœurs ont changé, c’est à la fois surprenant, mais également diablement rafraîchissant.

Mais au-delà de ce que le film cherche à raconter, puisqu’il y est surtout question d’héritage, de transmission (un running-gag récurrent d’ailleurs), c’est du côté de sa réalisation que la mouture signée Cary Fukunaga gagne à être connue. Puisque après le formalisme très sépulcral et somme toute ancré dans une certaine idée de réalisme apposée par Sam Mendes, le cinéaste américain a à cœur de mêler dans un même élan plaisir régressif et prolongement de la classe initiée par Mendes. Bien aidé par le chef-opérateur de La La Land, Linus Sandgren, Fukunaga accouche ainsi de quantités d’idées pour le moins brillantes, permettant de faire passer relativement bien les 2h40 et quelques du métrage. Que ça soit un gunbarrel légèrement remanié, une entame qui ne dépareillerait pas dans un slasher, ou une fin versant dans l’émotion pure, c’est simple : le film ose bien des choses. Et c’est sans doute dans ce parti-pris que réside finalement tout le clivage voire schisme proposé par le film : certain(e)s apprécieront de voir quelqu’un d’assez audacieux pour changer la recette quand d’autres crieront à la trahison pure et simple de l’esprit de la saga et même du personnage.

Nanti d’une réalisation impeccable et d’un propos sur une certaine idée de conclusion, de transmission, Mourir Peut Attendre parvient à délivrer le gros spectacle attendu tout en donnant une porte de sortie honorable à Daniel Craig qui n’aura clairement pas démérité en 15 ans de service. A bien des égards, l’un des meilleurs opus de la franchise.

Bande-annonce : Mourir Peut Attendre

Mourir Peut Attendre : Fiche Technique

Réalisateur : Cary Fukunaga

Scénariste : Neal Purvis, Robert Wade, Phoebe Waller-Bridge et Cary Fukunaga

Directeur de la photographie : Linus Sandgren

Interprétation : Daniel Craig, Rami Malek, Ralph Fiennes, Ana de Armas, Léa Seydoux, Naomie Harris, Ben Whishaw, Lashanna Lynch, Christoph Waltz, Rory Kinnear, Dali Benssalah, Jeffrey Wright, Billy Magnussen, David Dencik

Montage : Tom Cross

Musique : Hans Zimmer

Producteur : Michael G Wilson et Barbara Brocoli

Budget : 250 millions de dollars

Durée : 163 minutes

Date de sortie : 6 Octobre 2021

Etats-Unis – 2021

Rédacteur LeMagduCiné