À Couteaux Tirés : le Cluedo totalement barré de Rian Johnson

Sous couvert d’exaucer un vieux rêve de cinéphile en réalisant un « murder mystery » dans la droite lignée des romans d’Agatha Christie, Rian Johnson semble avec À Couteaux Tirés, plus désireux d’accoucher d’un divertissement dont l’étonnante jouissance et le ludisme auraient à cœur de cacher la profonde et donc géniale sève politique de l’ensemble. Un joli tour de passe-passe, non dénué de malice qui in fine se révèle être de loin l’un des meilleurs divertissements de l’année.

Si l’on s’en tient à la définition donnée par le Larousse, l’expression « à couteaux tirés » signifie se trouver dans une situation de grande hostilité. Comprenez ici, être entouré de gens prêts à vous faire la peau. Un titre, qu’on se le dise, méchamment ironique quand l’on sait que l’homme derrière tout ça n’est rien de moins que Rian Johnson, autrement dit l’auteur du blockbuster le plus clivant et ayant suscité le plus d’indignation de ces dernières années, Star Wars : Les Derniers Jedi. Ironique donc mais aussi relativement espiègle. Puisque là où d’aucuns auraient pu être affectés par une telle vindicte, surtout venant d’un fandom aussi problématique, Johnson n’a au contraire pas hésité à se servir de cette haine pour alimenter la sève de ce qu’allait être ce récit, à savoir un whodunnit oui, mais auquel on aurait injecté, en plus d’une lecture contemporaine inhabituelle, une personnalité (comprendre ici, un auteur) ô combien malicieuse…

La patte Johnson…

Car c’est un fait, À Couteaux Tirés hume fort la patte Johnson. Que ça soit via son postulat, concept en diable, ses personnages à la légèreté désarmante ou le ton versant dans une ironie mordante, il émane de cette enquête un parfum de cette irrévérence, chère au cinéaste. Et sa principale victime ici, en sus de ce patriarche omnipotent campé par Christopher Plummer, s’appelle les Etats-Unis d’Amérique. Tout du moins ce que compose cette nation à l’ère 2.0. Puisque si le bougre a choisi de débarquer de la galaxie Star Wars pour donner naissance à ce métrage, c’est pour mieux injecter de la désinvolture et de la personnalité à un style de film paradoxalement très rigide et académique. Dès lors, passée une introduction enquillant les sempiternels poncifs du genre (les suspects, le contexte, le lieu) avec une rapidité étonnante, on ne sera pas étonnés de voir Johnson sciemment détourner les codes du film à enquête pour y substituer une vive critique sur des USA viciés par le consumérisme, l’avarice, l’adultère la haine et surtout le rejet de l’autre. Soit autant de thèmes érigés en commandements depuis qu’un certain Donald Trump a investi le Bureau Ovale… De facto, en insérant comme grille de lecture, une critique dénuée de subtilité sur l’Amérique de 2019, on a le droit à la première (et pas la dernière) incartade de Johnson. Par la suite, le cinéaste s’évertuera ainsi à continuellement s’immiscer dans les arcanes du genre pour mieux les dynamiter ensuite : ça passe par donner le premier rôle à une aide-soignante immigrée, saper le charisme de l’enquêteur en chef en lui donnant un accent du sud et le faisant écouter de la country, ou carrément condamner d’emblée tous les suspects, qui sous son scope passent tous pour une tripotée d’opportunistes, mesquins et nantis. En cela, Johnson parvient à presque saper le cérémonial normalement attaché à ce genre de film, en misant sur ceux qui enquêtent plutôt que ceux objets de l’investigation.

… pour un résultat jubilatoire

Un choix étonnant mais in fine totalement cohérent dans la logique de Johnson tant il semble au gré du métrage se muer en défenseur des opprimés. On ne peut effectivement passer outre cette tendresse revendiquée par le cinéaste quand il donne à l’aide-soignante un handicap particulièrement utile pour l’enquête, ou qu’il passe la plus grande partie du film à tenter de l’innocenter. Puisque oui, le grand détournement assumé par le film tient dans sa construction : ici le coupable est connu d’entrée de jeu et tout le métrage cherchera à le disculper. De ce choix découlera à la fois le meilleur aspect du film comme son pire travers : en effet, si l’on peut louer cette construction à rebours qui permet à Johnson de laisser le champ libre à son parterre d’acteurs (Daniel Craig et Ana de Armas en tête), on ne pourra que déplorer que le script hume bon le coté « petit malin » de Johnson, à tel point qu’il en vient à presque intégralement dissiper le mystère et de fait, saper toute résolution satisfaisante. Comprendre ici, une résolution que même le spectateur lambda habitué des films du genre pourrait deviner. Non, Johnson préfère là encore détourner les codes du whodunnit en révélant à la toute fin, une intrigue que l’on avait déjà partiellement devinée, la faute à de gros indices mais surtout à un criant manque de subtilité. Mais au fond, que pouvait-on attendre de celui ayant redynamisé la saga Star Wars avec un rare sens de la désinvolture ? Assurément cette version de Cluedo qui gagnera avec les années son capital sympathie, le casting et son discours politique méchamment incisif étant de solides arguments à ranger du coté de son auteur.

Fort d’une malice littéralement détonante dans le paysage du divertissement US actuel, Rian Johnson emballe avec À Couteaux Tirés, une enquête aux ramifications mystérieuses qui, non contente d’égratigner ce qui fait l’Amérique en 2019, n’en oublie jamais d’être amusante & enjouée ; tout en permettant à la paire Daniel Craig/Ana de Armas de littéralement briller de mille feux. Jubilatoire !

À Couteaux Tirés : Bande-annonce

Synopsis : Célèbre auteur de polars, Harlan Thrombey est retrouvé mort dans sa somptueuse propriété, le soir de ses 85 ans. L’esprit affûté et la mine débonnaire, le détective Benoit Blanc est alors engagé par un commanditaire anonyme afin d’élucider l’affaire. Mais entre la famille d’Harlan qui s’entre-déchire et son personnel qui lui reste dévoué, Blanc plonge dans les méandres d’une enquête mouvementée, mêlant mensonges et fausses pistes, où les rebondissements s’enchaînent à un rythme effréné jusqu’à la toute dernière minute.

Fiche Technique : À Couteaux Tirés 

Titre original : Knives Out
Réalisation et scénario : Rian Johnson
Casting : Daniel Craig, Chris Evans, Jamie Lee Curtis, Ana de Armas, Toni Collette, Don Johnson, Michael Shannon, Lakeith Stanfield, Noah Segan, Christopher Plummer, Katherine Langford, Jaeden Martell, Frank Oz
Direction artistique : Jeremy Woodward
Décors : David Crank
Costumes : Jenny Eagan
Photographie : Steve Yedlin
Montage : Bob Ducsay
Musique : Nathan Johnson
Production : Ram Bergman et Rian Johnson
Producteur délégué : Tom Karnowski
Sociétés de production : Media Rights Capital et T-Street Productions ; Lionsgate, FilmNation Entertainment et Ram Bergman Productions (coproductions)

Sociétés de distribution : Lionsgate, Metropolitan FilmExport

Etats-Unis – 2019

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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