Nightmare Alley de Guillermo del Toro : le noir lui va si bien

Nightmare Alley de Guillermo del Toro est en quelque sorte l’anti Forme de l’eau : une histoire classique, un noir hollywoodien, sans aucune espèce étrangère, mais des humains comme vous et moi, tout monstrueux soient-ils. Une réussite.

Synopsis de Nightmare Alley :  Alors qu’il traverse une mauvaise passe, le charismatique Stanton Carlisle débarque dans une foire itinérante et parvient à s’attirer les bonnes grâces d’une voyante, Zeena et de son mari Pete, une ancienne gloire du mentalisme. S’initiant auprès d’eux, il voit là un moyen de décrocher son ticket pour le succès et décide d’utiliser ses nouveaux talents pour arnaquer l’élite de la bonne société new-yorkaise des années 40. Avec la vertueuse et fidèle Molly à ses côtés, Stanton se met à échafauder un plan pour escroquer un homme aussi puissant que dangereux. Il va recevoir l’aide d’une mystérieuse psychiatre qui pourrait bien se révéler la plus redoutable de ses adversaires…

Boulevard du Crépuscule 

Nightmare Alley est le film d’après pour Guillermo del Toro. Après l’incroyable destinée de La Forme de l’Eau, un film que par ailleurs, l’autrice de ces lignes n’a pas apprécié outre mesure, le cinéaste nous revient avec ce métrage qui pourrait être le remake du Charlatan d’Edmund Golding, un autre film tiré du livre éponyme de William Lindsay publié en 1946, avec Tyrone Power dans le rôle du protagoniste que Bradley Cooper endosse magnifiquement ici.

Bien différent de ce que qu’il a l’habitude de faire, Nightmare Alley revendique l’hommage au film noir hollywoodien. Aucune forme surnaturelle, aucune scène d’horreur fantastique, ce qui déçoit visiblement le gros de ses troupes. La noirceur n’est qu’humaine, malgré des trouées de lumière (apportées plutôt par des personnages féminins), et finalement, la monstruosité en est d’autant plus grande.

Le film débute sur l’immolation d’un corps par Stanton « Stan » Carlisle (Bradley Cooper). Après avoir mis le feu à la maison du mort, possiblement également la sienne, Stan part pour un voyage sans retour et atterrit rapidement chez une bande de forains, du type freak show, nous sommes dans les années 40. En réalité, le freak show concerne davantage les forains que les personnes qu’ils exhibent. Le propos du cinéaste est assez limpide : montrer la laideur des hommes, d’un tel qui dresse de pauvres malheureux à devenir des bêtes de foire, ou d’un tel autre qui profite de la crédulité des spectateurs pour monter de trompeurs tours de mentalisme. Guillermo del Toro, fort de ses Oscars en poche, s’octroie un casting all stars très convaincant puisque ses forains sont figurés par rien de moins que Willem Dafoe (Clem, le cynique chef des forains), Toni Collette et David Strathairn, ou encore Rooney Mara. Chacun joue sa partition à la perfection, la photographie de Dan Laustsen est superbe, les décors grandioses, et last but not least, Bradley Cooper est très convaincant dans un rôle très sombre, où les motivations du personnage ne sont que cynisme et calculs.

Bradley Cooper casse son image un peu trop lisse avec un tel personnage. Mais plus que cela, il montre un véritable talent de grand acteur, comme il l’a aussi fait récemment, et dans un tout autre registre, avec son rôle de Jon Peters, agité ex de Barbra Streisand dans Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson. Puis, passant d’un apprenti forain à un mentaliste acclamé dans la deuxième partie du film qui se déroule cette fois-ci dans un New-York flamboyant, tout en mordoré et en Art Déco, Cooper déploie un jeu traduisant de manière très juste l’évolution de son personnage, gagnant en assurance, en cynisme, en cupidité, mais en orgueil et en désinvolture aussi. Comme dans tout film noir qui se respecte, il y a une femme fatale ; il s’agit ici de la froide et belle psychiatre Lilith Ritter (Cate Blanchett, une autre actrice polymorphe, qu’on a à peine reconnue dans le récent Don’t look up), qui est clairement une menace que Stan prend par-dessus la jambe, tant son appréciation de sa propre toute-puissance devient sans limite. Stan est l’archétype même d’un homme qui fonce consciemment vers le malheur, sans pouvoir s’en empêcher. Le spectateur est entraîné avec lui dans cette course en avant, et le rythme du film s’accélère follement au fur et à mesure qu’on s’approche de la fin.

Nightmare Alley est un film presque classique, ce qui explique sans doute son échec commercial aux États-Unis, et probablement ici aussi. Mais cette forme de classique, lorsqu’elle est bien exécutée comme ici, est toujours très plaisante à suivre. On se laisse embobiner jusqu’au bout du métrage, fascinés par cette histoire, ces personnages, ces acteurs et ce réalisateur qui n’a pas volé la pluie de récompenses de son dernier film, et qui mériterait que celui-ci connaisse le même sort…

 

Nightmare Alley – Bande annonce

Nightmare Alley – Fiche technique

Titre original : Nightmare Alley
Réalisateur : Guillermo del Toro
Scénario : Guillermo del Toro, Kim Morga,  d’après le livre éponyme de William Lindsay Gresham
Interprétation : Bradley Cooper (Stanton Carlisle), Cate Blanchett (Dr. Lilith Ritter), Toni Collette (Zeena), Willem Dafoe (Clem Hoatley), Richard Jenkins (Ezra Grindle), Rooney Mara (Molly Cahill), Ron Perlman (Bruno), Mary Steenburgen (Mrs. Kimball), David Strathairn (Pete)
Photographie : Dan Laustsen
Montage : Cam McLauchlin
Musique : Nathan Johnson
Producteurs: Bradley Cooper, J. Miles Dale, Guillermo del Toro
Maisons de Production : Fox Searchlight Pictures, Double Dare You (DDY), Searchlight Pictures, TSG Entertainment
Distribution (France) : Walt Disney Studios Motion Pictures
Récompenses :  Plusieurs récompenses de festivals americains
Durée : 150 min.
Genre : Drame, Noir
Date de sortie :  19 Janvier 2022
États-Unis – 2021

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4

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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