Retour sur Beauty Water, film d’animation d’horreur sud-coréen réalisé par Kyung-hun Cho à découvrir en Blu-ray chez Spectrum Films.
Synopsis : Yaeji, une jeune femme obèse, découvre par hasard un produit de beauté pas comme les autres. Il suffit de l’appliquer sur la peau pour remodeler son corps et son visage selon ses désirs. Yaeji va ainsi pouvoir exaucer son vœu le plus cher : devenir la plus belle des femmes. Mais la beauté a un prix qu’elle va payer cher…
Gueule d’argile
Produit en 2020 et diffusé en France en VOD et Blu-ray en 2022, Beauty Water annonce tout son propos dans son synopsis. Conte horrifique moderne, Beauty Water tire sa force non pas dans sa satire du monde des apparences et des cosmétiques, mais dans la représentation des effets de l’eau de beauté éponyme.
À l’image du personnage de Matt Hagen adapté à l’écran en 1992 par Marv Wolfman et Dick Sebast sous la supervision de Bruce Timm et Paul Dini dans le 20e épisode de Batman, la série animée intitulé Feat of Clay, Yaeji goûte à un produit cosmétique expérimental et inconnu du grand public afin de pouvoir se remodeler. Si l’acteur défiguré Matt Hagen désirait retrouver son charme afin de poursuivre sa carrière au cinéma, Yaeji, elle, va chercher à se transformer, à transcender sa beauté. Les deux êtres deviennent rapidement dépendants de leurs apparences et par conséquent du fameux produit miracle. L’accident que va toutefois connaître Hagen va le transformer en Gueule d’Argile, être monstrueux et métamorphe dont la représentation audiovisuelle a été inspirée par une grande incarnation mimétique, le T-1000 du Terminator 2 : Judgment Day réalisé par James Cameron en 1991. Beauty Water n’est pas aussi sans évoquer les travaux du maquilleur et génie du morphing analogique Rob Bottin, l’œuvre de Cronenberg de même que celle de Clive Barker. Le fait de pouvoir se couper la peau, de s’en rajouter, voire d’en changer peut justement rappeler le personnage de Frank dans le premier Hellraiser (1987) ainsi que les Borgs, aliens de Star Trek : The Next Generation qui se modifient, s’améliorent technologiquement au gré de nouvelles rencontres spatiales.
Le monde d’apparats que représente le cinéaste, très attaché à représenter les sujets tabous en Corée de la beauté et de l’industrie des cosmétiques, a beaucoup de mal à exister dans le film qui se déroule dans peu d’espaces. La représentation d’écran très limitée n’aide pas à saisir l’importance de cet attachement à la beauté dans cet univers. Il y a des fans ici et là, et surtout des hommes affamés autour de Yaeji, qui se renommera suite à sa transformation. Il n’y a qu’un cinéaste faiseur de « stars » éphémères au sein d’un seul studio toujours cité. Le cosmos semble trop petit pour être pris au sérieux. D’autant plus que Yaeji est présentée comme une frustrée, une enfant au physique pas spécialement atypique incapable de s’aimer, de se trouver belle à travers les yeux de ses parents toujours fiers d’elle. Yaeji est cette éternelle deuxième des palmarès qui reproche au monde de la trouver laide. Elle ne cesse alors de se goinfrer, de se couper du monde en l’insultant et le maudissant sur les réseaux sociaux. Moquée à son travail par sa patronne, une de ces beautés ultimes qui font rêver les ados accros aux flux des réseaux, puis humiliée sur un plateau de télévision, elle se renferme pour de bon, jusqu’à ce qu’elle goûte – pas tout à fait par hasard – à la fameuse beauty water.
Malgré ce qu’elle a subi, difficile d’avoir beaucoup de peine pour le personnage qui n’a pas de pitié pour les autres. Et c’est probablement là, que se développe la force d’horreur du film. Quand un personnage devenu infâme et en quête de la beauté ultime connaît l’expérience d’un morphing horrifique suite à des effets secondaires causés par sa bêtise ou à son addiction à son apparence, l’effet d’effroi est immédiat. Car, comme l’expose d’autant plus la fin, l’exceptionnel peut vite perdre son caractère d’unicité en obéissant à la bêtise humaine et à la loi du marché. Yaeji deviendra finalement elle-même un produit d’une collection plutôt tordue faisant d’ailleurs virer le film dans l’horreur grotesque.
Le travail graphique de l’horreur est réussi malgré une animation 3D et 2D loin d’être adroite et particulièrement rigide. Certes, l’artificialité et l’aspect pantin de l’animation auraient pu appuyer le propos du cinéaste sur la facticité de son univers. Toutefois, le réalisateur a raté ce coche en usant de sa technique sur des personnages au premier comme au second plan. Il aurait été pertinent que les êtres modifiés soient en animation 3D pendant que la plèbe subsiste en 2D. Malgré cela, l’équipe sud-coréenne a réussi à soigner suffisamment les scènes attachées au corps, leur donnant une certaine texture, une physicalité qui permet à l’horreur d’être effective sur le spectateur. Le film constitue ainsi une belle surprise sur ce point, même si en effet, le récit ne propose rien de véritablement inventif, qui plus est avec son univers sous-développé.
Thème principal de Beauty Water – un morceau de thriller nerveux composé par Hong Dae Sung
Beauty Water en Blu-ray
Beauty Water débarque en France dans une édition Blu-ray soignée chez Spectrum Films. Il y a peu à dire sur le rendu visuel du film, hormis quelques plans flous et un effet de palier sur certaines images sombres, et cela malgré l’avertissement de l’éditeur qui peut surprendre :
« Bien que présentant quelques défauts, ce master est le seul disponible et a été validé par le réalisateur »
Du côté du son, on privilégiera la piste son 5.1 formidablement dynamique, qui ne manque pas de puissance lors d’ambiances festives ou animées.
Quelques bonus viennent compléter l’expérience du film. On trouve une présentation du film par Antoine Coppola qui revient sur les sujets tabous en Corée du Sud que sont la recherche de la beauté et l’industrie des cosmétiques, ainsi que sur l’histoire récente de l’animation sud-coréenne et sur la réception peu positive du film. Il en profite par ailleurs pour citer quelques films coréens déjà portés sur les sujets précités tels que Cinderella (2006) et The Beauty Inside (2015). Le réalisateur de Dernier train pour Busan et Seoul Station introduit le film le temps d’une courte minute dont on voit peu l’intérêt si ce n’est celui du parrainage. Enfin, en plus de deux bandes-annonces du long métrage, on note une interview du réalisateur qui revient sur la genèse de Beauty Water adapté d’un webzine d’anthologies horrifiques, sur le sujet de la beauté en Corée, sur sa carrière surtout occupée par la production et espère présenter prochainement un meilleur film.
BANDE-ANNONCE – Beauty Water (Kyung-hun Cho, 2020)
CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES
BD-50 – 1080p HD – Mpeg-4 AVC – Format 1.78 – Langue : Coréen DTS-HD Master Audio 5.1 & 2.0 – Sous-titres français optionnels – Corée du Sud – Thriller fantastique horrifique – Durée : 85 min
COMPLÉMENTS
Présentation du film par Antoine Coppola
Introduction par le cinéaste Yeon Sang-ho (Seoul Station, Dernier train pour Busan)
Interview du réalisateur Kyung-hun Cho
Bandes-annonces
Sortie le 4 avril 2022 – prix de vente public conseillé : 25,00 €


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Manifeste de l’anarchie. Anarchiste fédéraliste, auteur et éditeur, Anselme Bellegarrigue érige l’individu au-dessus de la collectivité, s’inscrivant quelque part entre le libertarisme d’Ayn Rand et la philosophie de Bernard Mandeville. À la lecture de ce Manifeste de l’anarchie, on découvre en effet un penseur réduisant le gouvernement aux antagonismes et à la guerre civile et renvoyant au contraire l’anarchie à l’ordre social et à la liberté. N’avance-t-il pas, à l’instar de La Fable des abeilles, que les vices privées entraînent les vertus publiques, c’est-à-dire que ne pas imposer le riche serait le meilleur moyen de protéger le pauvre ? Cet opuscule enlevé et passionné questionne aussi le socialisme et l’abstention, met sur un même plan les religions et les doctrines d’État, qualifie celui qui vote de rien de moins qu’un « artisan de la guerre civile ». Anselme Bellegarrigue n’y va décidément pas avec le dos de la cuillère : l’intérêt collectif découle forcément de l’agrégation des intérêts privés, tout contrat social s’avère vain et incubateur de soumissions, les révolutionnaires d’hier forment les gouvernants conservateurs d’aujourd’hui et le jeu politique comme le journalisme se résument à des postures stériles et des servitudes volontaires interchangeables. À ses yeux, discuter, c’est déjà transiger, et il n’y a rien de bon à tirer d’un pouvoir qui appelle le pouvoir et qui aboutit à l’aliénation du peuple et des travailleurs, voire à une forme de dépossession (d’auto-détermination, de moyens financiers, etc.). Et l’auteur de se demander : pourquoi l’Assemblée se fait-elle gouvernement quand elle ne devrait être que notaire ? Le texte « Au fait, au fait ! », qui complète utilement l’ouvrage, apporte cette précision importante : l’auteur n’accorde une quelconque légitimité qu’à deux ministères, celui des Affaires étrangères et de la Justice, tous les autres lui paraissant incompatibles avec les libertés publiques (dont celles de se prendre en charge soi-même, et égoïstement si on le souhaite). Chacun en tirera bien entendu les conclusions qu’il veut.