Retour sur quelques nouveautés de cette rentrée littéraire 2022. Au programme : Les Futurs de Liu Cixin : La Perfection du cercle, Dog Man : Le Conte des deux matous, Lord Gravestone : Le Dernier Loup d’Alba et Manifeste de l’anarchie.
Les Futurs de Liu Cixin : La Perfection du cercle. La collection Les Futurs de Liu Cixin des éditions Delcourt s’enrichit d’un cinquième titre, « La Perfection du cercle » (rappelons que quinze récits sont programmés en tout). Cette adaptation de Xavier Besse nous emmène en Chine, en 227 av. J.-C., à l’époque des Royaumes Combattants. Ying Zheng, le Roi de la dynastie Qin, échappe de peu à un attentat fomenté par un empire rival, grâce au concours d’un sage, Jing Ke, qui entend lui offrir les moyens (mathématiques) de décrypter les messages venus du ciel. Partant, un double mouvement va se mettre en branle : les contingents de l’armée vont être employés à des fins de calculs, selon une logique et des schémas qui rappellent fortement l’informatique (il suffit d’ailleurs de se pencher sur le jargon utilisé ou sur ces formes de microprocesseur instituées dans le désert par la position ou le mouvement des troupes), tandis que la mégalomanie du Roi ne va cesser de croître. Ce dernier, convaincu d’être l’élu du ciel, va voir son désir de justice et de paix se muer en fanatisme et en barbarie, allant jusqu’à sacrifier des enfants pour le bien de la mission dont il se pense investi. Scénariste et dessinateur, Xavier Besse radiographie ainsi la psychologie d’un homme obstiné et aveuglé par la foi, affecté par l’absorption quotidienne de mercure, et dont la paranoïa et les troubles psychiques, peut-être inhérents à son projet initial, apparaissent exacerbés par les produits auxquels il se soumet, sur le conseil de ses sages. Mêlé à une tragédie familiale, gratifié de dessins sophistiqués, doté de plusieurs métaphores inspirées (« La nature traite les humains à sa guise, distribuant joies et peines comme un semeur dans un champ »), « La Perfection du cercle » raconte la folie des grandeurs et la déchéance d’un homme, sa soumission conjointe à la science, aux oracles et aux divinités, et prouve une nouvelle fois que l’humanité ne sort jamais grandie des péchés d’orgueil.
Les Futurs de Liu Cixin : La Perfection du cercle, Xavier Besse Delcourt, août 2022, 74 pages
Dog Man : Le Conte des deux matous. Les éditions Dupuis nous proposent en ce mois de septembre un troisième tome des aventures de Dog Man, dûment baptisé Le Conte des deux matous. Si le célèbre chien-flic est quelque peu éclipsé par de nouveaux protagonistes, dont un clone de Monpetit infantilisé et étonnamment sage, ce n’est pas pour nous déplaire, puisque cela confère un nouveau souffle à cette série plus que jamais portée à hauteur d’enfant. Bubulle, le poisson télékinétique se voit désormais doté de pouvoir bionique après avoir malencontreusement été rappelé d’entre les morts. Il donne ensuite vie à des immeubles aussitôt rendus maléfiques et prêts à semer le chaos en ville. Dog Man va alors devoir s’associer à Petit Monpetit pour venir à bout de cette menace pour le moins loufoque. De ce Conte des deux matous, on retiendra surtout ce clone dysfonctionnel, incapable de faire le mal, répétant inlassablement la même question (« Pourquoi » ?) et cherchant avant tout à s’amuser, au grand dam de Monpetit, qui espérait mettre au jour ses capacités malfaisantes. C’est cette naïveté confondante, apparemment contagieuse, qui va d’ailleurs mener Bubulle sur la voie de la rédemption. Pour le reste, on garde les mêmes tenants que dans les tomes précédents : des dessins sommaires mais en adéquation parfaite avec l’esprit des albums, un humour éthéré et revigorant, des situations rocambolesques et volontiers absurdes, un héros à la fois pathétique et terriblement attachant, le tout à savourer de 7 à 77 ans (et même plus !).
Dog Man : Le Conte des deux matous, Dav Pilkey Dupuis, septembre 2022, 256 pages
Lord Gravestone : Le Dernier Loup d’Alba. Dans un univers sépulcral et victorien, Théophile et Tibbett veillent sur ce qui apparaît de plus en plus comme leur fils de substitution. Il faut dire que John Gravestone, orphelin, n’est pas loin de se muer en une créature assoiffée de sang. Camilla, éprise de vengeance, a commencé son œuvre et il lui suffirait de planter ses crocs dans le cou du Lord pour en faire, définitivement, un vampire. Mais les choses sont moins simples qu’il n’y paraît, puisqu’à son contact, elle va s’éveiller à des sentiments qu’elle pensait enfouis à jamais et finalement s’affranchir de l’emprise de Basileus, qui apparaît comme le grand méchant agissant en coulisse. De son côté, John retrouve au château familial, où Camilla l’a emmené, des archives lui permettant de mieux comprendre le passé de son père. Si le premier acte faisait état de ses traumatismes liés à la disparition de sa mère, « Le Dernier Loup d’Alba » répète l’opération mais cette fois à destination du père, dont les actes passés sous-tendent l’ensemble du récit. Cherchant à faire le point sur l’histoire familiale, John va dans le même temps être confronté à un dilemme sentimental : tandis que sa promise Mary le croit mort et enterré, il se rapproche de plus en plus de Camilla, qui prend soin de lui et se montre des plus avenantes. Si la dimension shakespearienne de ces intrigues n’échappera probablement à personne, il faut aussi souligner l’excellent travail graphique, tout en cohérence, de Nicolas Siner. Les décors, les personnages, les créatures, la tonalité générale : tout contribue à la réussite d’une série dont les arcs narratifs s’appuient sur des motivations transgénérationnelles.
Lord Gravestone : Le Dernier Loup d’Alba, Nicolas Siner et Jérôme Le Gris Glénat, septembre 2022, 64 pages
Manifeste de l’anarchie. Anarchiste fédéraliste, auteur et éditeur, Anselme Bellegarrigue érige l’individu au-dessus de la collectivité, s’inscrivant quelque part entre le libertarisme d’Ayn Rand et la philosophie de Bernard Mandeville. À la lecture de ce Manifeste de l’anarchie, on découvre en effet un penseur réduisant le gouvernement aux antagonismes et à la guerre civile et renvoyant au contraire l’anarchie à l’ordre social et à la liberté. N’avance-t-il pas, à l’instar de La Fable des abeilles, que les vices privées entraînent les vertus publiques, c’est-à-dire que ne pas imposer le riche serait le meilleur moyen de protéger le pauvre ? Cet opuscule enlevé et passionné questionne aussi le socialisme et l’abstention, met sur un même plan les religions et les doctrines d’État, qualifie celui qui vote de rien de moins qu’un « artisan de la guerre civile ». Anselme Bellegarrigue n’y va décidément pas avec le dos de la cuillère : l’intérêt collectif découle forcément de l’agrégation des intérêts privés, tout contrat social s’avère vain et incubateur de soumissions, les révolutionnaires d’hier forment les gouvernants conservateurs d’aujourd’hui et le jeu politique comme le journalisme se résument à des postures stériles et des servitudes volontaires interchangeables. À ses yeux, discuter, c’est déjà transiger, et il n’y a rien de bon à tirer d’un pouvoir qui appelle le pouvoir et qui aboutit à l’aliénation du peuple et des travailleurs, voire à une forme de dépossession (d’auto-détermination, de moyens financiers, etc.). Et l’auteur de se demander : pourquoi l’Assemblée se fait-elle gouvernement quand elle ne devrait être que notaire ? Le texte « Au fait, au fait ! », qui complète utilement l’ouvrage, apporte cette précision importante : l’auteur n’accorde une quelconque légitimité qu’à deux ministères, celui des Affaires étrangères et de la Justice, tous les autres lui paraissant incompatibles avec les libertés publiques (dont celles de se prendre en charge soi-même, et égoïstement si on le souhaite). Chacun en tirera bien entendu les conclusions qu’il veut.
Manifeste de l’anarchie, Anselme Bellegarrigue Lux, août 2022, 128 pages
Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.
Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.
En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.
Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.
Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.
Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…
Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.
Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.
Co-rédacteur en chef.
Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray
Rédacteur Cinéma & Séries télévisées.
Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).
Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.
Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.
Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.