Le Ciel de Nantes à l’Odéon : des gens qui s’aiment, qui se racontent

4.5

Christophe Honoré est à l’affiche du théâtre de l’Odéon du 8 mars au 3 avril avec sa pièce Le Ciel de Nantes (texte créé en mars 2021 et paru en octobre de la même année aux éditions Les solitaires intempestifs). Après un passage par le théâtre qui fait cinéma pendant la pandémie avec Guermantes, Christophe Honoré fait de la salle de spectacle un cinéma à ciel ouvert pour mieux évoquer les souvenirs, leur éclatante fausseté et sa vie, tout simplement.

« Je peux vivre sans toi, oui mais, je ne peux vivre sans t’aimer. »

Le spectacle de Christophe Honoré commence par un long commentaire d’images imaginaires qu’on ne voit pas, bientôt interrompu par un commentaire réel d’un personnage qui s’offusque. Voilà qu’Honoré ose mettre de la poésie dans les bombardements à l’aide d’une coccinelle dont un enfant compterait les taches. De suite, le ton est donné : Le Ciel de Nantes ne sera qu’une grande interruption dans la litanie de souvenirs que le film  (non tourné) aurait dû être. D’ailleurs, on est au théâtre, sur scène. Celui qui prétend s’appeler Christophe n’est pas le metteur en scène face à ses acteurs (comme c’était le cas dans Guermantes), mais bien un acteur qui rejoue, pour le metteur en scène, le rôle du cinéaste. Cette mise en abyme vertigineuse ne cessera d’être, tout le long des 2h15 du Ciel de Nantes, un jeu permanent. Honoré se balade dans ses souvenirs, faisant revivre les morts, conscients qu’ils sont morts, dans d’autres corps. Même sa mère, encore en vie, est jouée par Julien Honoré, qui n’est autre que le frère de Christophe Honoré. Il ne jouera jamais son propre rôle, celui du frère qui, aurait pu, à trois ans, perdre son grand frère dans un accident de voiture. C’est ce récit-là et bien d’autres que retranscrit Le Ciel de Nantes.

Familles 

Après Les Chansons d’amour, Le Livre pour enfants ou encore Ton Père, récits, entre autres, autobiographiques, Christophe Honoré s’attaque au récit de sa famille. Il convoque sa grand-mère, un oncle, une tante, un grand-père aussi pour raconter un récit familial fait de suicides, de folie, de détestations et de vrais beaux moments. Bref, Christophe Honoré parle de la famille, celle qui se réunit inlassablement autour d’une table dans un espace commun, fragile mais constituant. Ici, l’espace est d’abord la salle de cinéma reconstituée, mais l’écran est dans le dos des personnages puisque c’est au spectateur avant tout que le récit s’adresse. Bientôt, l’appartement de la grand-mère apparaît sur scène, dans un film, et envahit même un temps la salle de cinéma défigurée, transformée en salon des souvenirs. Dans ce récit familial et intime, Honoré convoque également sa famille de cinéma le temps d’une séquence où il s’attache à prouver combien il était vain de vouloir, au cinéma, raconter sa famille : « Quand les gens ont vraiment existé, on a du mal à les faire jouer par d’autres. On cherche des ressemblances qui sont toujours vaines, et finit par régner un sentiment de ridicule… ». Pourtant, il y a eu des essais caméra qu’ici celui redevenu un temps réalisateur filme avec Anaïs Demoustier, Ludivine Sagnier, Vincent Lacoste, Pierre Deladonchamps… autant d’acteurs qui ont traversé le cinéma du réalisateur et qui font la famille qu’il ose exposer depuis toujours. Une famille un peu bourgeoise, toujours de Paris ou du moins à Paris, loin de Rostrenen. Dans Les Chansons d’amour, la Bretagne est ainsi évoquée à travers un cinéma parisien et un amour tout aussi parisien (bien que sentant la pluie, l’océan et les crêpes au citron). Christophe Honoré s’interroge sur ses choix, sur la place qu’a réellement sa famille dans son art, sur ce qu’il a osé montrer.

L’Histoire et des histoires 

Comment confronter ses souvenirs à ceux des autres, disparus, dont les histoires dorment désormais dans des cercueils froids que de film en film Honoré a comme rêvé de remplacer : « Comme je l’envie cette terre de province qui sert ton corps entre ses bras » (Reims, chanson extraite du film Les Bien-aimés). Car « Christ »  est devenu Christophe Honoré, le réalisateur parisien qui se revendique « de province » et qui pourtant peuple son cinéma de figures loin d’être provinciales. Son œuvre est cependant éclectique, touche à tout, elle recrée les souvenirs communs des Malheurs de Sophie, à la princesse de Clèves (La Belle personne) en passant par Les Métamorphoses. C’est aussi une œuvre qui traverse les époques : Nouveau Roman, Plaire aimer, et courir vite ou Les Idoles. On pense aussi aux Bien-aimés, qui des années 60 avec Prague aux attentats du 11 septembre 2001, avec Jeunesse se passe. Que des titres composés pour le cinéaste par Alex Beaupain. On entend d’ailleurs Les yeux au ciel réinterprétée sur scène:  « Et ma mère s’installe au micro, elle chante. Et je me cache tellement j’ai honte et tellement j’ai envie de pleurer ». Notre émotion est tout aussi grande de réentendre ce texte bouleversant qui nous rappelle des images de cinéma. Pourtant, de cinéma il ne sera pas question puisque le film ne se fera pas. Il y a trop de risque que les images prennent le pas sur ce qui a réellement existé : « Je n’ai pas besoin d’une histoire, j’ai besoin de vous ». C’est exactement le souffle qui traverse toute l’œuvre de Christophe Honoré.

Juste la fin du monde

C’est pourquoi dans une mise en scène extrêmement vivante, Honoré convoque les morts pour ce qu’ils sont, des êtres qui revisitent avec lui leur vie, l’interrompent, détruisent la rêverie pour donner leurs vérités. Dans cet espace ludique qu’est le jeu scénique, Honoré offre une partition à chacun, de fausses apartés comme lui seul en a le secret, on se souvient des adresses caméras de Louis Garrel dans Dans Paris. Ici encore, les déchirures comme les mots d’amour se disent toujours en chansons, au micro (souvent utilisé aussi au beau milieu des dialogues comme pour donner du poids à la parole de chacun). C’est Jacques qui chante presque à la fin de la pièce un air qui se termine par « On était tous fous, qu’est-ce que ça gueulait, mais qu’est-ce qu’on était bien ». Dans ce foutoir, ces larmes, ce « concours de souffrance » comme l’appelle le père Puig (le grand-père, sorte de figure néfaste qui tente de dire sa vérité), Honoré parvient à distiller un peu d’humour, de légèreté, dans cet amour cruel qui réunit les êtres qui s’aiment sans le vouloir vraiment, qui se détruisent parce que tout doit se terminer… Il tente de saisir les bons moments, sans rayer le malheur. À travers un chassé-croisé permanent, des images de cinéma, des décors qui sont sur scène puis sur l’écran, en faisant traverser l’écran à sa famille reconstituée, Honoré tente de mettre à distance, de rêver sa vie, de la revivre, de faire renaître. Mais c’est vers une inéluctable « fin du monde » (on pense souvent à Juste la fin du monde au cours de la pièce) qu’il se rend pour rendre plus forts que jamais ces mots entendus dans son cinéma : « je peux vivre sans toi, oui, mais, je ne peux vivre sans t’aimer ».

Le metteur en scène s’interroge alors sur sa place dans le monde, la force du cinéma, de l’art en général, et sur ce besoin de raconter des histoires, quand un seul être vous manque… et que tout disparaît. On est dans le souvenir du souvenir, qui devient un souvenir commun, un souvenir intime : « Je ne sais plus si ma vie a vraiment croisé votre vie ». On est chez Proust ou chez Duras, tout s’efface, tout se recréer, à l’infini. Il y a matière pour mourir, pour ressusciter, pour être incarné, désincarné, reprendre forme. Il n’y a pas une vérité, il y a mille vérités qu’inlassablement le metteur en scène remet sur le dos de la création pour faire une œuvre hybride peuplée de fantômes, mais surtout transpercée de toutes parts par la vie, les fulgurances. Non décidément « le passé ne passe pas », mais il peut devenir œuvre d’art, de réflexion, de déconstruction permanente et au final… de rêve éveillé !

Corps

Dans ce rêve éveillé, les corps ont une importance vraiment particulière. Que ce soit le premier oncle et son expérience des corps torturés pendant la guerre d’Algérie, le second et ses poumons meurtris ou à travers le personnage de la mère qui refuse d’entendre parler du suicide de son frère. Ou encore par l’image jamais représentée du corps de Claudie qui s’effondre quatre étages plus bas. Surtout, le corps de « Kiki » et de ses dix enfants qu’elle a du porter, accoucher… Enfin, le corps, omniprésent, gargantuesque – un temps envahissant la scène, la dévorant- du grand-père violent, ce corps aussi auquel Honoré donne la parole. Au milieu, il y a Christophe et sa volonté de rappeler à sa grand-mère, qui trouve son homosexualité dégueulasse, tout ce qui a été entre eux, d’enjeux et de danses. Il est clairement ce pont sur la rivière, qui fait le lien entre tous.

Ces corps rarement vu au théâtre, ces corps populaires, sont mis sur le devant de la scène, et Honoré les fait danser, valser… Il y a volonté de représenter, de transfigurer la mémoire par le jeu. A ce jeu-là justement, les acteurs sont tous formidables dans leur partition, sans se prendre trop au sérieux, portant une parole souvent volubile, qui explose, s’expose enfin. A côté de Chiara Mastroianni, fidèle parmi les fidèles, et de Julien Honoré, on a plaisir à (re)découvrir les autres acteurs, à les voir devenir les fantômes du théâtre d’Honoré, en chair et en os, s’affrontant au corps à corps, au verbe, bref existant enfin malgré leur disparition inéluctable de la scène comme du monde.

Le Ciel de Nantes : bande-annonce

Le Ciel de Nantes : fiche technique

Odette, dite Mémé Kiki, veuve de guerre, a eu dix enfants, dont huit avec le père Puig. Parmi eux, Jacques, Claudie, Marie-Do. Sur fond d’histoire sociale, de luttes ouvrières, d’immigration, de guerre d’Algérie, de montée de l’extrême-droite, l’intrigue entrelace six destins sur trois générations.

Texte et mise en scène : Christophe Honoré
Interprètes : Youssouf Abi-Ayad, Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Julien Honoré, Chiara Mastroianni, Stéphane Roger, Marlène Saldana
Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuy
Lumières : Dominique Bruguière
Costumes : Pascaline Chavanne
Production : Elizabeth Gay, Sylvain Didry, Clémence Huckel, Colin Pitrat
Durée : 2h15
Au théâtre de l’Odéon du 8 mars au 3 avril 2022

France – 2021

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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