Guermantes de Christophe Honoré : pour la beauté du geste

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Guermantes est peut-être le film le plus libre de Christophe Honoré. Pourtant, le réalisateur plaide pour la liberté dans nombre de ses films. Cette ode à la vie, aux comédiens et à la beauté du geste est véritablement belle ! D’aucuns pourront la trouver vide de sens, pourtant, elle comble le vide laissé par des mois sans culture, sans humains, sans rencontres. Les comédiens y sont les rois du monde, mais d’un monde qui ne les regarde plus. Heureusement, Christophe Honoré en créateur magnifique est là pour les observer, les aimer, les laisser vivre, sans chercher à les modeler. Après sa diffusion sur France 5, le film est à découvrir au cinéma depuis le 30 septembre 2021.

Jouer et aimer pour la beauté du geste

Dans le  film le plus célèbre de Christophe Honoré, Les Chansons d’amour, Alex Beaupain a écrit pour les acteurs Grégoire Leprince Ringuet et Louis Garrel, une chanson d’amour. Dans cette dernière, les deux hommes opposaient leur vision de l’amour entre éphémère et durée. Le plus jeune amant chantait : « As tu déjà aimé /Pour la beauté du geste /As tu déjà croqué/La pomme a pleine dent/ Pour la saveur du fruit /Sa douceur et son zeste/T’es tu perdu souvent? ». La fameuse beauté du geste qui le pousse à répéter sans certitude de jouer devant un public. Dans Guermantes, Christophe Honoré est au lit avec un jeune amant comédien qui lui lit un texte lui faisant comprendre qu’il doit abandonner sa cruauté. Cruauté qui consiste à consommer l’amour et à le renvoyer chez lui. Cette fois, les rôles sont comme inversés, le jeune amant poussant son amour plus âgé à ne pas en faire un homme de passage. Concéder cette nuit dans ses bras devient alors un jeu pour Christophe Honoré. Cette scène, en apparence anodine, chorégraphiée avec soin, montre à quel point le cinéma de Christophe Honoré n’a toujours pas tranché, et c’est tant mieux, entre pudeur et cruauté. Les amours sont cruelles chez Honoré et le désir une source infinie de création. Le réalisateur se livre quelques instants dans Guermantes. Ses films ayant auparavant toujours été, en apparence, éloignés de l’autofiction, du moins ses doubles de cinéma étaient joués par d’autres. Cependant, Honoré se livre depuis longtemps en littérature notamment, avec Le livre pour enfants et Ton père. Il déclarait d’ailleurs au magazine Trois couleurs : « Tout se serait effondré si j’avais choisi quelqu’un d’autre pour incarner le metteur en scène. Pour moi, ça s’inscrit dans une recherche autour de l’autofiction ». Avant d’être un récit sur la pulsion du jeu, la nécessaire volonté de créer même quand tout semble vain, Guermantes est un film sur un metteur en scène qui tente d’entraîner une troupe avec lui, sans pouvoir la mener au combat final.

S’échapper

Guermantes devait être une pièce de théâtre adaptée de Marcel Proust. Cet auteur réputé inadaptable, les acteurs en plaisantent d’ailleurs au cours du film (un autre réalisateur ayant tenté d’adapter Proust avant de devoir abandonner), habite l’œuvre de Christophe Honoré. Plus encore avec Guermantes, cette volonté de digresser, de fouiller les âmes, d’aller plus loin que la simple expérience présente, nourrit le film. La plus belle digression du film étant cette nuit dans le théâtre où la caméra déambule de salles en salles, de corps en corps. C’est comme dans Echapper de Lionel Duroy où le lecteur partait vivre dans le livre de sa vie, les acteurs vivent dans les décors de leur pièce en cours. Comme si un fantasme étrange se révélait à nous : où vont les comédiens quand ils ne jouent plus ? Ils peuplent les théâtres, les rues, le monde. Ils peuplent surtout nos imaginaires meurtris par des mois sans les voir nous émerveiller. La caméra se balade donc dans cette nuit infinie, qui tient le film debout, et chacun existe dans cette nuit. Chacun se révèle, en étant lui-même mais faux.  Les acteurs gardent leur identité, mais en jouant avec ce qu’ils ont bien voulu offrir au metteur en scène. En journée déjà, au-delà des répétitions, ils débordent sur la cour du théâtre, rient, s’émeuvent. Ils rejouent une pièce dans la pièce, celle de leur complicité, de leurs engueulades, de leurs rêves brisés. Tout fait écho, tout s’imbrique. Et la caméra se fait légère, bien que Christophe Honoré ait le cœur lourd. Au début du film, il est question d’un choix des comédiens d’arrêter de répéter. Une décision de troupe, la Comédie Française, travaillant avec un comité qui laisse la parole aux acteurs. Pourtant, si la pièce ne doit pas se faire, Honoré décide de poursuivre, pour la beauté du geste. Ce temps suspendu devient un moment d’inventivité.

Au-delà de la simple expérience

Si les comédiens débordent en journée entre répétition et moments de vie, la nuit ils envahissent un autre monde. On les voit ainsi traverser la ville en costumes. Les moments qui sont comme volés sont autant d’instants où le spectateur peut se reconnaître, se voir comme en miroir. C’est un sol en noir et blanc qui pourra rappeler une maison d’enfance, des conversations qui font, comme chez Proust, écho à l’image de la fameuse madeleine. Car Christophe Honoré fouille, cherche, mais ne retourne jamais en arrière. Le film avance, conscient aussi de la vacuité parfois de créer dans un monde qui bascule. Une scène où un médecin demande au réalisateur de faire un film sur l’hôpital pendant qu’Honoré fait du théâtre, confronte ces deux réalités. Mais deux réalités qui sont nécessaires. Honoré parle encore une fois d’amours empêchées, de désir naissant ou consumé. Il parle de personnages qui échappent au cadre, un peu comme ceux de la pièce Six personnages en quête d’auteur. Le réalisateur montre avec son film comment il fait venir le cinéma au théâtre, dans une scène où un acteur presque incrédule ne comprend plus ce qu’il doit jouer. Il a déjà fait venir le théâtre au cinéma, on se souvient des apartés merveilleuses de Louis Garrel dans Dans Paris. Il prouve une fois de plus que la création est multiple, lui qui écrit des livres, réalise des films, met en scène des pièces et même des opéras ! Ici, il se montre surtout amoureux des acteurs, de ce qu’ils peuvent offrir, même en répétition. Ce moment devient comme une pièce avant la pièce. La représentation n’adviendra pas, pourtant, il demeure une véritable performance, un moment suspendu. On se sent comme perchés dans un petit coin, observant la vie qui résiste.

« Le monde extérieur était privé de ses individus »

Guermantes est un film qui parle, mieux qu’aucune œuvre peut-être, de la pandémie vécue. Elle remet de l’humanité dans ce moment si inattendu qui structure désormais nos vies. Christophe Honoré ne prétend pas faire avec la pandémie, il fait malgré, il tente de croire à une utopie et la fait naître sous nos yeux. Le metteur en scène s’efface peu à peu jusqu’à cette échappée où il est absent, laissant à ses personnages une autonomie salvatrice. Et Christophe Honoré réconcilie enfin cruauté et pudeur, éphémère et durable, en créant une œuvre théâtrale pérenne, gigantesque où Proust est convoqué sans être copié ni massacré, où l’humanité persiste. Les corps se mêlent, se démêlent et à la fin, il ne reste que Marcel alias Stéphane Varupenne (très bon déjà dans Petite maman) qui incarne dans Guermantes (la pièce de théâtre), le narrateur de l’œuvre proustienne. Il est perché au dessus de la ville déserte, plongée dans la nuit, et qui sait tout ce qui peut encore arriver. Sa voix chantante a parcouru le film, d’autres acteurs aussi ont chanté. Tout le cinéma de Christophe Honoré est là dans cette échappée merveilleuse et langoureuse.

Guermantes : Bande annonce

Guermantes : Fiche technique

Synopsis : Paris, été 2020. Une troupe répète une pièce d’après Marcel Proust. Quand on lui annonce soudain que le spectacle est annulé, elle choisit de continuer à jouer malgré tout, pour la beauté, la douceur et le plaisir de rester ensemble.

Réalisation : Christophe Honoré
Scénario : Christophe Honoré, la pièce montée par les comédiens étant tirée de l’œuvre de Marcel Proust
Interprètes : Claude Mathieu, Anne Kessler, Eric Genovese, Florence Viala, Elsa Lepoivre, Julie Sicard,  Loïc Corbery,  Serge Bagdassarian,  Gilles David, Stéphane Varupenne, Sébastien Pouderoux, Laurent Lafitte, Dominique Blanc, Christophe Honoré
Photographie : Rémi Chevrin
Montage : Chantal Hymans
Producteurs : Eric Ruf, Philippe Martin, David Thion
Sociétés de production : Comédie Française,  EGO Productions, Les Films Pélléas
Distributeur : Memento Distribution
Genre : Comédie
Durée : 139 minutes
Date de sortie : 30 septembre 2021

France – 2020

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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